‹ Le général Dupont (volume 2)Chapitre 16 sur 97 · E DE MARENGO · texte numérisé non relu

E DE MARENGO

Prieur el Dubois e) C'1

DE 1784 A MARENGO 8g

fantassins et 458 cavaliers, sons les ordres dn liculcnant-colonel Frimont ; la division du feld-maréchal-lieutenant Haddick, la division du feld-maréchal-lieutenant Kaim, la division de grenadiers du feld-maréchal-lieutenant Morzin, et la division de cavalerie du feld-maréchal-lieutenant Elsnitz : la force de celte colonne était de 20 238 hommes, dont 6 o34 cavaliers. — La colonne de droite, sous le commandement du feld-maréchal-lieutenant O'Rcillv, s'élevait à 2997 hommes, dont 7G9 cavaliers. — La colonne de gauche, sous les ordres du feld-maréchal-lieutenant Oll, était de 7602 hommes, dont 7^0 de cavalerie. — L'armée autrichienne se composait donc de 3o837 hommes, parmi lesquels 7 543 cavaliers ; mais la brigade de cavalerie Nimptsch, forte de 2 3/|i hommes, ayant été détachée pour surveiller la route d'Acqui, en prévision de l'arrivée de Suchct et de Masséna, l'armée autrichienne ne compta cpie 28/196 hommes sur le champ de bataille du i/i juin. C'était à peu près l'effectif de l'armée française, en comprenant la division Boudet, et défalcation faite delà division Lapoype; mais les Français n'avaient que 3 600 cavaliers, et leur artillerie, en dehors des 7 pièces de Boudet, ne compta pas plus de i!\ ou i5 pièces avant l'arrivée de Dcsaix, un grand nombre de bouches à feu ayant été retardées par la résistance du fort de Bard.

Par suite de sa position avancée, la division Gardanne eut à supporter le premier choc, qui fut donné par le corps d'O'Reilly ; elle fut bientôt appuyée par la division Chambarlhac. Ces troupes soutinrent le combat le plus violent, du village de Marengo à la Bormida, derrière le ruisseau du Fontanone. Le général Lannes accourut, vers neuf heures, avec la brigade Mainoni et la division Watrin, et se déploya sur la droite du général Victor, de Marengo vers le village de Castel-Ceriolo ; le général Mainoni ayant été blessé, la 28e demi-brigade fut réunie à la division Watrin. Les positions des Français, criblées par une artillerie huit fuis supérieure en nombre, furent défendues avec la plus grande opiniâtreté ; la 4oe, de la division Watrin, commandée par le chef de brigade Legendre, envoyée pour renforcer la division Chambarlhac, vers Marengo, eut une contenance superbe et repoussa sans broncher plusieurs charges de cavalerie ; la 28e, sous le chef de brigade Valhubert, soutint bravement les efforts du corps ennemi qui menaçait de tourner notre droite.

Après avoir envoyé à Dcsaix l'ordre d'accourir en toute hâte vers San Giuliano et Marengo, Bonaparte s'était rendu de sa personne, vers dix heures, sur le champ de bataille, emmenant de Torre-di-Garofoli la Garde Consulaire et la division Monnier. La situation était déjà très critique, Victor commençant à reculer, et Lannes résistant difficilement aux assauts réitérés de l'ennemi. Le général Bonaparte chargea la Garde Consulaire d'appuyer la brave 28e, qui faisait des efforts désespérés pour empêcher la cavalerie autrichienne de tourner notre droite. Il établit ses grenadiers, entre li Poggi et Villanova, sur une légère ondulation de terrain, d'où l'on a un certain commandement sur la plaine ; tantôt formée en carré, tantôt déployée, celle belle troupe fit preuve de la plus grande intrépidité et résista victorieusement aux charges des dragons de Lobkowilz, mais prise à revers par les hussards du colonel Frimont, elle dut céder et battre en retraite.

L'ennemi continuant à se porter en force sur notre droite, le Premier Consul lança la division Monnier sur la gauche autrichienne. Pendant qu'il ordonnait lui-même quelques mouvements à la 72° demi-brigade, le général Carra-Saint-Cyr emportait le village de

Castel-Ceriolo, mais il ne put s'y maintenir, toute l'armée étant déjà en retraite. « À la tête de 700 hommes de la 19e légère », écrit le général Carra-Saint-Cyr, le 21 octobre 1800, au ministre de la Guerre, « j'ai enlevé le village de Ceriolo, à la face de l'armée ennemie, au moment même où l'armée était en refaite ; j'ai opéré la mienne, soutenu seulement par la 708 de ligne; il n'en a pas été question dans Jes différents rapports, mais ma conduite n'en a pas moins été connue de toute l'armée (i)--- » Sur la gauche de Castel-Ceriolo, le général Schilt, à la tête de la 700, de la même division Monnier, avait dégagé notre droite par un brillant combat, mais il dut également suivre le mouvement de recul de toute l'armée. La division Monnier fit donc sa retraite « sur San Giuliano, où l'armée se ralliait (2) ».

En résumé, a deux heures de l'après-midi, la bataille était complètement perdue pour les Français ; la gauche, sous le général Victor, avait plié la première, manquant de munitions et aussi d'artillerie, et, vivement pressée, elle avait fini par être pour ainsi dire en déroute, malgré le dévouement de la cavalerie des généraux Kellermann et Duvignau. — Le général Lannes, entraîné par la retraite de la gauche, et sans artillerie, avait également reculé vers l'Est, parallèlement à la route de Torlone ; et quoique ses troupes eussent conservé un certain ordre, sa position n'était guère meilleure que celle du général Victor ; le général Champeaux avait été mortellement blessé en se dévouant pour le soutenir avec sa brigade de cavalerie. — Quant à la division Monnier, se trouvant isolée et fortement compromise à Castel-Ceriolo, par suite de la retraite du centre et de la gauche, elle avait dû, pour éviter d'être enveloppée, suivre le mouvement de recul général sur San Giuliano.

Le sous-lieutenant Maurice Dupin, adjoint à Fétat-major du général Dupont, fait le tableau suivant du champ de bataille dans la matinée du \[\ juin :

«... Sur les neuf heures, le carnage devenait tel, que deux colonnes rétrogrades de blessés et de gens qui les portaient, s'étaient formées sur la route de Marengo à Torre-di-Garofolo. Déjà nos bataillons étaient repoussés de Marengo. La droite était tournée par l'ennemi... Je vais à la gauche avec l'adjudant général Stabenrath. . . Nous la trouvons rétrogradant, nous rallions de notre mieux un bataillon. Mais à peine l'était-il, que nous voyons encore plus sur la gauche une colonne de fuyards courant à toutes jambes. Le général (Dupont) m'envoie l'arrêter. C'était là chose impossible. Je trouve l'infanterie pêle-mêle avec la cavalerie, les bagages et les cbevaux de main, les blessés abandonnés sur la route et écrasés par les caissons et l'artillerie. Des cris affreux, une poussière à ne pas voir à deux pas de soi. — Nous faisons nos efforts pour arrêter le désordre. Nous donnons des coups de plat de sabre aux uns, des éloges aux autres... Nous abandonnons l'entreprise et courons rejoindre le général en chef. Nous voyons Bonaparte battre en retraite.

« Il était deux heures ; nous avions déjà perdu, tant prises que démontées, 12 pièces de canon. La consternation était générale, les chevaux et les hommes harassés de fatigue. Les blessés encombraient les routes... (3). »

C'est à ce moment que se produit l'arrivée de Desaix.

(1) Lettre citée par le capitaine de Cugnac.

(a) Rapport du général Monnier au général en chef, daté de Castel-Ceriolo, le i5 juin 1800. (3) Cette lettre est datée de Torre di Garofolo le 27 prairial an VIII. Maurice Dupin, petit-fils du maréchal de Saxe, est le père de George Sand. (Voir Histoire de ma vie.")

DK iyS/f A MARENGO qi

L'attaque des Autrichiens, commencée vers huit heures du matin, avait été menée avec une extrême vigueur, et bientôt le 'fracas du canon avait annoncé à Bonaparte qu'il avait affaire à l'armée autrichienne tout entière : au lieu de surprendre son adversaire, il était surpris par lui, en pleine manœuvre, ayant ses divisions dispersées ou échelonnées a de longs intervalles. Il s'était alors hâté de rappeler Lapoype et Desaix sur le champ de bataille : seul, le second de ces généraux put être prévenu à temps.

Comme nous l'avons dit, Desaix avait franchi la Scrivia dès l'aube, le \[\ juin, et il avait pris position sur la rive gauche, à Rivalta, où son artillerie l'avait rejoint vers dix heures du matin (i). Il y reçut l'ordre de se porter à Pozzolo-Formigaro, sur la route de Novi ; mais, à cette heure, on entendait distinctement le grondement du canon dans la direction d'Alexandrie, et Desaix avait trop l'instinct de la guerre pour ne pas comprendre qu'une bataille décisive se livrait de ce côté. Soit que, comme le dit le général Boudet, l'ordre de marcher au Sud lui lût parvenu heureusement très tard, ou que, ne pouvant se résoudre à s'éloigner, Desaix eût fait marcher lentement sa troupe (2), la division n'était qu'à un mille de Rivalta, lorsque l'aide, de camp Bruyère, expédié par le Premier Consul, apporta l'ordre de se diriger rapidement sur San Giuliano, et, de là, sur Marengo, où l'armée française était en péril (3).

La division Bouclet, précipitant sa marche, eut bientôt franchi les deux lieues qui séparent Rivalta de San Giuliano. Elle atteignit ce point avant trois heures de l'aprèsmidi (J\). Il ne fallut pas longtemps à Desaix pour juger la situation : elle était quasi désespérée. « Eh bien! général Desaix, lui dit Bonaparte, quelle échauffourée ! » — « Eh bien ! général, lui répond Desaix avec beaucoup de calme et d'intrépidité, j'arrive, nous sommes tous frais, et, s'il le faut, nous nous ferons tuer (5). »

Une sorte de conseil de guerre fut tenu, sous le feu. L'armée autrichienne s'appro-

(1) La détermination de la position de la division Boudet dans la matinée du i4 juin, et les détails qui suivent, sont tirés du Rapport des marches et opérations de la division Boudet.

(2) Savary dit, dans ses Mémoires, qu'en entendant la canonnade, vers Alexandrie, Desaix arrêta sa division, et le chargea d'aller reconnaître Novi, ce qu'il fit, à toute vitesse, avec cinquante chevaux.

(3) Dans son Histoire de la campagne de 1800, le duc de Yalmy, fils du général Kellermann, donne le texte du billet écrit par le Premier Consul à Desaix, dans la matinée du i!\ : << Je croyais attaquer l'ennemi, il m'a prévenu ; revenez, au nom de Dieu, si vous le pouvez encore. » — « Ce billet, ajoute le duc de Yalmy, a été vu entre les mains du général Desaix, au moment où il le recevait, par un jeune Hongrois, atlaché comme ordonnance à ce général. C'est le général de Faverges qui a recueilli le fait de la bouche du témoin oculaire, \oyez aussi VUistoire tics guerres européennes, Pièces justificatives, n° i5. »

(4) L'heure de l'arrivée de Desaix à San Giuliano a été très controversée. Les Mémoires de Napoléon disent que le corps de Desaix arriva sur les trois heures, et M. Thiers, ainsi que de nombreux historiens, ont adopté cette version, conforme d'ailleurs au récit de Savary, aide de camp de Desaix. Certains rapports fixent l'arrivée de la division Boudet à cinq heures. ■ — Le Rapport de l'adjudant général Dalton, chef d'état-major de cette division, que nous avons eu la bonne fortune de trouver dans les papiers du général Dupont et qui a été écrit le lendemain même de la bataille, semble trancher la question ; il dit que les troupes de Boudet commencèrent à arriver à San Giuliano à deux heures de l'après-midi. Ce Rapport, de la main de Dalton, est daté « du camj) en avant de Marengo, le 2(3 prairial an VIII » ; il n'existe pas aux Archives de la guerre ; nous le donnerons plus loin. — Remarquons également que, suivant Bourrienne, Desaix dit à Bonaparte, en l'abordant à San Giuliano . « il n'est que deux heures »

(5) Ces paroles, tirées du Rapport d'un officier d'état-major présent à la bataille, sont plus vraisemblables que celles que lui prête Bourrienne : « La bataille est complètement perdue, mais il n'est que 2 heures, nous avons le temps d'en gagner une aujourd'hui. » 11 est peu probable que Desaix, dont la modestie égalait le talent, n'amenant avec lui que 5 3oo hommes et 7 canons, au secours d'une armée complètement battue, ait pu croire ses moyens suffisants pour rétablir l'équilibre et gagner une bataille. La victoire tint, en effet, à des causée que rien ne pouvait faire prévoir, et notamment à l'inexplicable panique de l'armée autrichienne.

Q2 LE GÉNÉRAL niï'OXT

chait, cl des boulets tombaient à chaque instant autour du groupe des généraux, restés à cheval. Desaix dit au Premier Consul qu'il fallait un bon feu d'artillerie, sans quoi sa charge ne réussirait pas. Il amenait sept pièces ; en les réunissant aux cinq pièces encore intactes, les seules qui restassent à toute l'armée, et à cinq autres qui venaient d'arriver de la Scrivia, Marmont put former une batterie de dix-sept pièces, qu'il plaça sur la droite de la roule, en avant de San Giuliano. « Elles occupaient la moitié de droite du front de l'armée, dit Marmont, tant ce front était réduit (i). » Le feu vif et subit de celle batterie fut très meurtrier; il surprit l'ennemi et le força de s'arrêter.

Pendant ce temps, les troupes de la division Boudet étaient arrivées. Il était trois heures. Desaix plaça au Sud de la roule le général Musnier avec la 9e légère, formée, partie en colonne d'attaque par bataillon, et partie déployée. 11 disposa de même, au Nord de la route, la 3oc et la 5g" de bataille, sous les ordres du général Guénand. A droite de Desaix, et en arrière, se reforma, autant que les circonstances le permettaient, le corps de Lannes, prolongé par la Garde Consulaire et la division Monnier vers San-Giuliano- Nuovo et la Ghilina, la ligne de bataille, très peu étendue, étant ainsi sensiblement perpendiculaire à la grande route de ïortone. — Les débris du corps de \ictor, hors d'état de combattre, se placèrent derrière la division Boudet. Entre cette division et le corps de Lannes, et à 200 toises de la route, se mit, sur une seule ligne, la brigade de Kellermann, réduite à 4oo chevaux et renforcée de 200 à 3oo chevaux, débris de la brigade Champeaux (2). — Les grenadiers à cheval de la Garde des Consuls furent placés à droite, derrière la division YVatrin, de façon à pouvoir déboucher par les intervalles de la ligne. — Enfin, pendant que tout se préparait pour une attaque suprême, le général Dupont s'occupa de renforcer le centre de la nouvelle ligne de bataille, en réunissant tous les hommes qui, pour différentes raisons, s'étaient éloignés des rangs au cours de la lutte ; cette troupe appuya très utilement le mouvement de la division Boudet.

Accablé de fatigue et légèrement blessé, le général Mêlas, considérant la victoire comme certaine, avait remis le commandement au feld-maréchal Kaim, et était rentré à Alexandrie. L'armée autrichienne victorieuse s'avançait, balayant le champ de bataille. Au centre, la grande masse des forces ennemies suivait la route de Tortone, avec l'intention de rejeter les Français au delà de San Giuliano-Vecchio, puis de les rabattre sur la gauche avant d'arriver à la Scrivia, et de les acculer au Pô. Elle était formée sur trois lignes : une avant-garde composée des huit bataillons des brigades Saint-Julien et Lattermann (grenadiers) de la division Morzin, et soutenue à gauche par le régiment de dragons Lichtenslein ; le quartier-maître général Zach la conduisait, et, à trois heures, ses têtes de colonnes étaient à hauteur de Cascina-Grossa, à un kilomètre environ des nouvelles

(1) Ces lignes de Marmont, témoin oculaire, d'accord avec les témoignages des officiers présents à l'action, montrent clairement qu'à trois heures de l'après-midi, la moitié de droite du front de l'armée, très réduit, était à droite de la route, en avant de San Giuliano, et ne s'étendait nullement dans la direction de Castel- Ceriolo.

(2) D'après la Relation autrichienne, la brigade Kellermann, d'abord placée à gauche de Boudet, se serait portée sur sa droite au moment de charger. Suivant la Notice du général de Castres, Kellermann, couvrant la retraite de Victor, se serait d'abord trouvé à la gauche de la division Boudet, puis serait allé se placer à sa droite, pour protéger les pièces de Marmont. Ce qui est certain, c'est que la charge eut lieu en colonne, sur le liane gauche des Autrichiens.

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positions prises par les Français en avant de San Giuliano. A 700 mètres en arrière de L'avant-garde, venait le gros, sons les ordres de Kaim, flanqué à gauche par la cavalerie, et à droite par trois bataillons d'infanterie marchant parallèlement à la foute, sur Cascina-Grossa. La brigade de grenadiers Weidenfeld, qui formait la réserve, suivait le gros à 700 mètres d'intervalle. — A droite, le feld-maréchal O'Rcilly s'avançait sur Frugaroli, dans la direction d'Acqui, pour surveiller l'arrivée de Suchet. — A gauche, le corps de Oit, n'ayant rencontré personne sur la roule de Sale, avait obliqué à droite et marchait directement sur Ghilina.

L'instant est décisif. Bonaparte passe au galop devant le front clés troupes; il annonce l'arrivée des renforts et dit qu'on va de nouveau attaquer l'ennemi ; il demande aux suidais un effort suprême. Desaix court se placer à la tête de la 9e légère, et l'entraîne dans un élan furieux sur les Autrichiens, que la canonnade de Marmont vient d'arrêter net entre Cascina-Grossa et San Giuliano. Guidée par le général Boudet, la brigade Guénand marche résolument à l'ennemi.

Au moment où les Français pénètrent avec une intrépidité irrésistible dans la première ligne de l'avant-garde de Zach, le général Desaix tombe frappé d'une balle en pleine poitrine; il succombe presque aussitôt, ayant pu à peine prononcer quelques paroles pour recommander de cacher sa mort aux soldais, afin de ne pas diminuer leur élan (1). Un instant, la 9'' légère, qui se heurte à des forces très supérieures, est repoussée, et les Autrichiens s'élancent a sa poursuite, perdant ainsi leur cohésion et leurs feux. Quelques décharges à mitraille faites par les trois pièces de Marmont, voisines de la roule, augmentent le désordre dans les rangs ennemis. Kellermann, attentif, juge la situation ; avec un à-propos admirable et sans la moindre hésitation, il enlève sa brigade, qui suivait au pas le mouvement de toute la ligne, et, par un mouvement de peloton à gauche, la rabat en colonne, avec la rapidité de l'éclair, sur le flanc gauche des Autrichiens. Le choc est foudroyant ; en quelques instants, les huit bataillons de l'avant-garde sont percés, enveloppés et sabrés ; tout se rend ; le général Zach est fait prisonnier par le brigadier Leriche, du 2e régiment. — Jamais action de cavalerie ne fut plus soudaine, plus impétueuse et plus décisive. Les dragons de Lichtenstcin, épouvantés, tournent bride et se jettent sur la cavalerie qui flanque la gauche de Kaim. « Le désordre se communique à cette brigade : les cavaliers, saisis d'une terreur panique, se jettent en partie sur la colonne du feldmaréchal-lieutcnant Otl ; le plus grand nombre tombe sur l'infanterie de la colonne principale, afin de gagner la grande route... La principale colonne autrichienne, rompue par les cavaliers qui la traversaient en fuyant, commença également à plier. Le feld-maréchal-

(1) En mentionnant la mort de Desaix, le Bulletin rie l'armée ajoute : « Il n'a eu que le temps de dire au jeune Lebrun, qui était avec lui : « Allez dire au Premier Consul que je meurs avec le regret de n'avoir pas assez fait pour vivre dans la postérité. » Ces paroles soi-disant historiques furent imaginées par le Premier I ionsul, ainsi qu'il résulte du passage suivant des Mémoires de Bourriennc : « On a raconté la mort de Desaix de différentes manières et je n'ai pas besoin de dire que les paroles que lui prèle le fameux Bulletin étaient imaginaire-. Il n'est pas mort dans l< - bras de son aide de camp Lebrun, comme j'ai dû l'écrire sons la dictée du Premier Consul; il n'a //".s non plus prononcé le beau discours que j'écrivis de la même manière. — Voici ce qui est exact ou du moins ce qu'il y a de plus probable : La mort de Desaix fut inaperçue au moment même où il fut frappe de la balle qui mit fin à ses jours. Il tomba sans rien dire... »

0,4 1,3 GÉNÉRAL DOTOHT

lieutenant kaiin (it déployer les premiers bataillons pour B'opposer à l'ennemi; mais avant qu'ils se fussent formés, une nomelle cohue de cavaliers vint les culbuter, et, semblable à un torrent, les entraîne dans sa fuite. Au même instant, arrive kellermann avec sa cavalerie qui se jette sur la colonne d'infanterie ; le désordre est bientôt au comble ; les bataillons qui essayent de se reformer sonl rompus par les fuyards; tous fuient pêle-mêle le long de la route... Les généraux et les officiers font de vains efforts pour rétablir l'ordre et rallier les troupes derrière le fossé de Fontanone ; le soldat est sourd à leur voix et se jette en tumulte dans la tête de pont (i)... »

La bataille était gagnée. Kellcrmann ralentit sa poursuite, pour donner le temps à l'infanterie d'arriver. Les soldats, éleclrisés par ce soudain changement de fortune, s'avançaient d'un élan irrésistible. Le général Ott, craignant d'être tourné, dut reculer sur la tête de pont, et, à la nuit, les divisions françaises reprirent leurs positions de la matinée, de Castcl-Ceriolo à Marcngo et à la Bormida.

Telle est, dans ses grandes lignes, la bataille de Marengo. Au lieu de surprendre son adversaire, Bonaparte a été surpris par lui en pleine manœuvre. A trois heures de l'aprèsmidi, l'armée française, vaincue et battant en retraite, est tout entière à San Giuliano- Vecchio, et sa défaite peut se changer rapidement en déroute. Un retour prodigieux de fortune se produit alors, amené par des événements qui sont étroitement liés et sur lesquels il n'était pas possible de compter : l'arrivée de Desaix, la charge de Kellermann et la panique effrayante de l'armée autrichienne victorieuse. — C'est sur l'ordre du Premier Consul que Desaix avait été envoyé dans la direction de Novi, et s'il eût marché au Sud avec la même rapidité que Lapoype vers le Nord, il n'eût jamais pu revenir à temps sur le champ de bataille ; son retour était donc très problématique. — La charge de Kellermann eut une influence décisive sur l'issue de la journée ; son prodigieux succès fut dû à l'à-propos merveilleux avec lequel ce général saisit, d'inspiration et de sa propre initiative (2), le moment précis où elle devait être faite; exécutée quelques minutes plus tôt, ou

(1) Extrait de la Revue militaire autrichienne. Cité par le capitaine de Cugnac.

(2) Berthier, Murât, Victor, Bourrienne, les officiers témoins des faits, les historiens étrangers, sont unanimes pour attribuer au général Kellermann l'inspiration de cette charge si décisive, contredisant ainsi l'assertion de Savary, qu'elle aurait été ordonnée par le Premier Consul. Dans sa Réfutation de M. le duc de Rovigo ou la ] évité sur lu bataille de Marengo (1828), le général Kellermann, en faisant remarquer que le récit de Savary fourmille d'erreurs frappantes, écrit : « On serait tenté de croire qu'il eût mieux valu pour le général Kellermann n'avoir eu d'autre mérite que celui que lui accorde le duc de Rovigo, et qu'il eût été vrai de dire qu'il n'avait agi que sous l'inspiration du Premier Consul. Cette intention se manifesta dès les premiers moments par le froid accueil que Bonaparte fit au général Kellermann, le soir même de la bataille. Il se borna à lui dire : Vous avez fait une asse; bonne charge. — La réponse du général Kellermann fut vive et se ressentit d'un tel accueil. En effet, cette bonne charge détermina le caractère de cette expédition, jusquelà bien aventurée, sauva l'armée, et surtout le Premier Consul, d'un désastre complet et inévitable. ^> os débris auraient difficilement regagné la France, car Mêlas victorieux, passant le Pô à Casai ou ^ alence, serait arrivé avant nous aux débouchés des montagnes. » Quelques jours après la bataille de Marengo. Kellermann, irrité de l'accueil que lui avait fait Bonaparte, le soir du i4 juin, écrivait à Lasalle : « Croirais-tu, mon ami, que Bonaparte ne m'a pas fait général de division, moi qui viens de lui mettre la couronne sur la tête ! » Le Premier Consul eut connaissance de cette lettre, et ce fut là, vraisemblablement, la cause du peu de faveur dont jouit le général Kellermann, qu'on retrouve général de division quinze ans plus tard, à Waterloo. — 11 convient de dire qu'il fut nommé général de division le 6 juillet 1S00, mais il avait été passé sous silence, de même que Boudet, dans l'Arrêté des Consuls du 5 juillet, décernant des armes d'honneur comme « preuve toute particulière de la satisfaction du peuple français » aux généraux Victor, Lannes, Watrin, Gardanne et Murât, qui, malgré tout leur dévouement et la bravoure de leurs troupes, n'en avaient pas moins été totale-

((uelqucs minutes plus tard, clic n'eût pu avoir les mêmes conséquences. Et non seulement la charge de Kellcrmann eut, comme résultat immédiat, la capture de toute la colonne de Zach, mais elle fut la cause déterminante de l'extraordinaire panique qui s'empara do L'armée autrichienne, la jeta affolée vers les ponts de la Bormida, et la livra, eu un instant, à la merci de ceux-là mûmes qu'elle venait de vaincre dans un combat acharné de cinq heures.

Pendant toute l'action, le général Dupont ne cessa de parcourir le champ de bataille, dirigeant les colonnes, portant sur les points les plus exposés les instructions du général en chef. Il fut à l'aile gauche, avec les divisions Gardanne et Chambarlhac, pendant la lutte héroïque qu'elles soutinrent contre des forces écrasantes. Bonaparte l'ayant chargé de voir ce qui se passait à notre droite, il se transporta, avec son état-major, à la division Walrin, dont les prodigieux efforts n'aboutissaient, sous la poussée irrésistible des Autrichiens, qu'à ralentir le mouvement de retraite. Ce fut lui qui guida la division Monnier à L'attaque de Castcl-Ceriolo. Sur les trois heures du soir, il se rendit auprès de Bonaparte, qu'il trouva en avant de San Giuliano, ayant auprès de lui Berthier cl Desaix, el il lui rendit compte des mouvements de l'armée. Lors de la reprise du combat, le général Dupont guida nos colonnes jusque dans le village de Marengo, et, après s'être assuré que l'ennemi avait repassé le Bormida, i! alla, au milieu de la nuit, faire son rapport au Premier Consul. « Le général en chef se trouvant en ce moment auprès du Premier Consul, écrit le général Dupont, j'avais cru devoir diriger le mouvement sur Marengo ; l'armée y rentre et je fais occuper notre premier champ de bataille!... Il était alors dix heures du soir... Le Premier Consul était retourné à son quartier général de Torre-di-Garofalo ; je m'y rends à deux heures du matin pour lui rendre compte de la position de l'armée. Il sommeillait dans un vieux fauteuil de cuir. Les débris du plus modeste des repas étaient placés à côté de lui, sur une table grossière, et c'est dans ce pauvre réduit qu'il goûtait les charmes de la victoire la plus étonnante, la plus disputée, la plus importante par ses résultats, et à laquelle, le matin du même jour, il avait eu peine à croire (i). »

Dans son Journal de la campagne de l'Armée de réserve, l'adjudant commandant Brossicr reconnaît hautement les talents du général Dupont et la distinction avec laquelle il remplit ses fonctions de chef de l'état-major général de l'armée : « Le général Dupont s'est pour ainsi dire multiplié, écrit Brossier; aussi profond militaire qu'administrateur habile, il unit à la théorie de la guerre l'art si difficile des positions et sait les exécuter avec autant de précision que d'intrépidité. L'armée de réserve, organisée, dirigée et conduite tant de fois par lui à la victoire durant sa glorieuse campagne, n'oubliera jamais qu'elle lui doit une partie des succès qu'elle a obtenus à Marengo. Le citoyen Deconchy, son premier aide de camp, n'a pas cessé de combattre à ses côtés. »

ment battus par les Autrichiens. — Ajoutons que dans une lettre à Louis XVIII, du 5 août i8l4. Kellermann écrivait : « Je me borne à vous représenter que je suis lieutenant général depuis seize ans, que c'est moi seul, et j'en atteste les maréchaux Berthier, Oudinot, Marmont, Lefevre, le comte Dupont, enfin toute l'armée, qui, avec 4oo chevaux, au moment où tout était perdu, ai recouvré cette bataille mémorable par ses immenses résultats, que l'homme qui en a profité ne m'en a tenu que tres peu de compte, et peut-être ne me l'a point pardonné. .. »

(i) Mémoires inédits du général Dupont.

Q<1 1,E GÉNÉRAL DUPOST

Rappelons aussi que dans le Tableau des militaires de Ions (/rades (jui se sont distingués ou qui ont été tués ou blessés, par suite de quelque action d'éclat, dans les marches ou combats livrés par l'Armée de Réserve, tableau existant aux Archives de la guerre, le général Dupont est cité deux fois, en ces ternies :

l\ prairial. Surprise de la ville de Bard. — Dupont, général de division. — Se précipita le premier à la tète <les troupes clans la ville de Bard et en ouvrit les portes à l'armée.

a5 prairial. Bataille de Marengo. — Dupont, général de division. — A fait dans celte journée loul ce qu'on pouvait attendre d'un homme qui possède au plus haut degré les vertus militaires unies à une connaissance profonde de son état. Il s'est montré constamment, dans celte campagne, le digne chef d'état-major du Premier Consul.

Le général Dupont se préoccupa toujours de faire observer par les troupes la plus exacte discipline. D'Aosle, le 19 mai, il faisait aux généraux, aux chefs de corps et à tous les officiers, par un Ordre du Jour, les recommandations suivantes : « Le bon ordre peut seul nous concilier l'esprit de ces peuples et éviter les insurrections partielles qui ont éclaté dans la dernière campagne d'Italie. L'intention formelle du Gouvernement est, d'ailleurs, que le nom français soit également honoré par la bonne conduite des troupes et par leur courage. Il sera formé des commissions militaires pour punir les pillages et tous les excès qui seraient commis contre les lois et règlements militaires. Le présent Ordre sera lu aux compagnies assemblées. » — Conformément à ces instructions, le général Lannes, commandant l'avant-gardc de l'armée, ordonne, le 23 mai, d'Ivrée, que « il sera fait l'inspeclion de tous les sacs, tous les jours, pour connaître les pillards et s'assurer d'eux. Tout pillard sera arrêté et traduit par devant une Commission extraordinaire, pour être jugé surle-champ et puni de mort. » — A la date du 25 mai, le général Dupont renouvelle ces recommandations par un Ordre du Jour de l'armée, où il est dit que les pillards « sont indignes du nom de soldat français et compromettent l'honneur national et le succès de nos armées ». Il ordonne que les pillards soient punis de mort.

Nous avons dit que la division Boudct, conduite par Dcsaix, avait commencé à déboucher à San Giuliano-Vecchio à deux heures de l'après-midi, le i!\ juin, et que le Rapport de l'adjudant général Dallon, chef d'état-major de la division, est affirmalif à ce sujet, concordant ainsi avec le récit de Savary, aide de camp de Desaix, et avec l'heure fixée par Bonaparte lui-même (1). Les Commentaires de Napoléon disent que « le Premier Consul arriva sur le champ de batadle à dix heures du matin, entre San Giuliano et Marengo. » Averti par Victor, dès le commencement de la lutte, il avait su, avant de quitter Torre-di- Garofoli, qu'il était attaqué par l'armée autrichienne tout entière; il avait donc dû envoyer immédiatement à Dcsaix l'ordre d'accourir en toute hâte sur le champ de bataille. Comme

(1) Les heures indiquées sont deux heures ou trois heures, dillérence qui n'a rien de surprenant, surtout si l'on tient compte de la profondeur et de la durée d'écoulement des colonnes formant une division.

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