‹ Le général Dupont (volume 2)Chapitre 18 sur 97 · ARMEE DE RESERVE · texte numérisé non relu

ARMEE DE RESERVE

DIVon BOUDET

Au Camp en avant de Marcngo, le 26 prairial an VIII. RAPPORT DU 23

La division Boudet, sous les ordres du lieutenant général Desaix, s'est mise en marche le 26 (2) parlant de Rivalta pour se rendre à S" Ginliano. Les troupes arrivèrent à deux heures après midi ; les derrières de l'armée se repliaient sur nous et avaient été mis en désordre par des domestiques et des vivandiers. Le lieutenant général Desaix fil sur-le-champ ses dispositions el rétablit le combat. Il fît réunir sur un point loule l'artillerie de la division, qui consistait, en ce moment, en une pièce de 12, quatre de 8 et deux obusiers. Il forma son infanterie en colonne, à droite et à gauche de la grande route de Torlone à Alexandrie. La 9e demi-brigade légère, commandée par le général Musnier, tenait la gauche, et la 3oe et la 5oe de ligne, commandées par le général Guénand, tenaient la droite. L'ennemi se croyait certain de la victoire et s'avançail avec rapidité.

Le général Desaix fit mettre ses colonnes en mouvement et marcha à sa rencontre au pas de charge, l'arrêta, et pendant quelques minutes on se fusilla à petite portée de pistolet. Le choc fut terrible ; la cavalerie et l'artillerie ennemie se trouvèrent confondues dans les rangs de notre intrépide infanterie. Le sang-froid qu'elle montra atterra tellement l'ennemi, qu'il ne songea plus qu'à sa retraite. Il était trop tard, il s'était trop engagé, el notre cavalerie, profitant du désordre, chargea fort à propos et fit mettre bas les armes à une colonne d'environ deux mille grenadiers hongrois qui se trouvaient en face de la gH légère. Avec cette colonne on prit le chef de l'état-major de l'armée autrichienne el plusieurs pièces de canon.

On battait toujours le pas de charge et nos colonnes se portaient sur le village de Marcngo, quand le valeureux Desaix fut atteint d'une balle à la poitrine. Il tomba dans les premiers rangs de nos soldats, où il se trouvait toujours ; il vécut quelques minutes et recommanda de ne pas parler à la troupe de sa blessure, dans la crainte que cela ne ralentit son ardeur. A peine put-il dire que sa blessure était mortelle.

Le général de division Boudet, qui avait soutenu le choc de la cavalerie et de l'infanterie ennemie, à la tète de la 5ge, avec beaucoup d'avantage, lit continuer la marche des colonnes au pas de charge sur le village de Marcngo. L'ennemi, pressé de tous côtés, porta toute sa cavalerie sur notre droite pour soutenir une de ses colonnes d'infanterie qui se retirait dans la plaine. Il crut, par ce mouvement, nous en imposer et ralentir notre marche ; mais le général Boudet, à la tète des 3oe et 5f)e de ligne et de la 9e légère, marcha toujours avec la même intrépidité el l'enfonça de tontes parts. Plusieurs fois la cavalerie s'est, mise en mouvement pour

(1) Archives Dupont.

(2) Il y a là une erreur évidente do date ; c'est le a5, qu'il faut lire.

n8 1.1, &ÉîfÉRAl DUPOKT

charger noire infanterie, mais la bonne contenance de nos soldats et l'ensemble de leurs mouvements lui en ont imposé au point qu'elle n'a jamais osé faire une charge à fond. Déjà la nuit s'avançait; l'ennemi était serré de très près. Le désordre s'est mis dans ses rangs, nous lui finies un grand nombre de prisonniers.

Le O'" Jolie, capitaine des grenadiers du Ier Bal0" de la 5o,e lui a enlevé un drapeau, et le Cen Georges Amptit, conscrit à la 3o", en prit un antre.

En général, les plus grands éloges sont dus aux troupes aux ordres du général Boudet. Tous les officiers et soldats ont parfaitement fait leur devoir. Le général Boudet a reçu une balle dans la poitrine qui lui a fait une contusion, et le général Guénand une autre qui s'esl aplatie sur de l'argent qu'il avait dans sa poche.

Le C'" Bugnet, aide de camp du général Boudet, a eu son cheval tué sous lui ; celui du Cen Lhéritier, adjoint à l'état-major, a été blessé à la cuisse.

L'Adjudant Général,

Signé : W. Dalton.

Certains points de la bataille de Marcngo ayant été 1res controversés, et, d'autre part, le Premier Consul ayant fait, de cette journée célèbre, une description qui s'écarte notablement de la vérité historique, nous pensons qu'on ne lira pas sans intérêt le passage des Mémoires inédits du général Dupont, qui s'y rapporte.

La bataille de Marengo a élevé si haut le consulat de Bonaparte ; elle a tellement développé ses vues et sa puissance, qu'elle imprime le plus grand intérêt à toutes les phases de l'action. L'cxactiludc des faits, toujours si précieuse dans le récit des combats, acquiert ici un nouveau degré d'importance.

L'armée française avait pris position la veille à Marcngo. L'obscurité de la nuit n'avait pas permis de reconnaître complètement le terrain et la position de l'ennemi, que couvrait la Bormida. Lorsqu'on le vit, à la pointe du jour, franchir celle rivière, les généraux se hâtèrent de ranger leurs corps, de façon à mettre à profit tous les avantages du terrain où ils avaient à combattre et à suppléer aux dispositions que le mouvement inattendu de l'ennemi n'avait pas permis de prescrire d'avance. Notre ordre de bataille fut ainsi rapidement conçu par les chefs commandant les lieutenanecs et les divisions

Le village de Marcngo appuyait le centre de notre armée ; la division Watrin s'étendait à droite : celle du général Gardannc, que Bonaparte avait nommé grenadier par la taille et par le courage, se prolongeait à gauche, el la cavalerie occupait la plaine qui s'ouvre en arrière.

L'action régnait depuis plusieurs heures. Notre ligne se soutenait avec fermeté et repoussait toutes les tentatives de l'ennemi pour pénétrer dans Marengo ; mais notre flanc droit manquait d'appui et se voyait débordé. L'une des deux divisions du corps de Desaix, sous les ordres du général Monnie'r, arrive alors, et le général en chef la fait porter sur Castcl-Ccriolo, point essentiel dont j'ai déjà parlé, et notre aile droite se trouve par là couverte et affermie. En quittant son quartier général, le Premier Consul avait mis lui-même cette division en marche, et il avait en même temps rappelé le général Desaix avec la division Boudet, qui s'étaient portés dans la direction de Gênes pour reconnaître les mouvements de l'ennemi. Ce rappel et le retour rapide de Desaix doivent être remarqués ; ils auront une influence décisive.

Arrivé sur le terrain, le Premier Consul parcourt les lignes ; il ne change rien aux dispositions déjà ordonnées et l'action continue avec des chances encore égales. Cependant nos troupes

(i) L'adjudant général Dalton, officier d'une grande distinction, fui blessé mortellement le ali décembre [800, à la prise de Valeggio (passage du Mincio).

DE I784 A MARENGO gg

étaient toutes engagées : il n'y avait plus de réserves, les munitions s'épuisaient ; des régiments entiers demandaient des cartouches, et le général Marmont, commandant de l'artillerie, auquel j'en lis part, nie dit qu'elles étaient presque toutes consommées. On conçoit, en effet, que le passage des Alpes n'avait permis que des approvisionnements incomplets.

L'ennemi, connaissant sa supériorité en nombre et pressé d'échapper au danger de la position où il se trouvait enfermé, développe tous ses efforts et parvient à ébranler quelques parties de notre ligne. J'aperçois la division Gardannc (aire un mouvement rétrograde ; je cours vers elle, et son brave chef me dit : je vais prendre une meilleure position, j'y tiendrai. — Il reforme en effet ses rangs et le combat, se rétablit de son côté. Mais l'affaiblissement de nos bataillons devenait plus sensible ; ils n'étaient point soutenus par de nouveaux renforts. Les rangs autrichiens grossissaient au contraire devant nous ; des intervalles fâcheux s'ouvraient entre nos corps, et la possession de Marengo devenait incertaine.

Les progrès des Autrichiens forcent enfin notre ligne à se replier. Une demi-brigade, la 4oe, commandée par le colonel Lcgendre, se maintient néanmoins dans sa position et cette rare intrépidité ralentit quelque temps encore les progrès de l'ennemi.

Le Premier Consul m'avait chargé de voir ce qui se passait à Castel-Ceriolo. Le général Monnier s'y soutenait avec une habile vigueur, et sa résistance sur ce point important suspendit avec un heureux succès les avantages que donnait aux Autrichiens l'évacuation de Marengo.

Cependant notre mouvement de retraite continuait. Il ne restait plus sur notre premier terrain que la division Walrin. Je me réunis, avec mon état-major, à cet officier général plein d'une noble ardeur, et je l'engage à tenter une charge nouvelle pour reprendre le village et y rallier les autres divisions. « Je n'en attends rien, me dit-il avec un accent profond de chagrin; mes soldats, toujours braves, sont accablés; vous le voulez, nous allons marcher. » Ses dispositions sont aussitôt faites, la charge est battue et tout s'ébranle. Quel beau fait d'armes eût couronné l'audace de celte division, si le sort avait été moins contraire ! mais après de si longs efforts, cette tentative devait être impuissante. La retraite de nos troupes s'opère ainsi de tous côtés et nous perdons un vaste espace de terrain.

Dans ce moment critique, qui semblait ne plus laisser d'espérance, je cherche le Premier Consul et je le trouve en avant du village de San Giuliano. Il avait mis pied à terre, Bcrthier et Desaix étaient près de lui. Il vovait nos colonnes se replier, et il méditait en même temps les moyens de ramener la fortune. Après avoir entendu le compte que je lui rends des derniers mouvements de la division Walrin, il consulte Desaix sur les dispositions nouvelles. On voyait qu'il attachait un grand prix à l'opinion de ce général qui lui répondait avec une noble franchise, telle que l'exigeait la gravité de la circonstance. Plusieurs plans d'opérations furent successivement conçus par Bonaparte, mais à ces divers desseins son sévère conseil opposait toujours cette réflexion que nous n'avions pas d'artillerie, les munitions étant épuisées : « Faisons comme au Tagliamento », ajoute enfin le Premier Consul, et il demande son cheval.

Cette espèce de Conseil de guerre fut très remarquable pour moi. Je voyais pour la première fois Bonaparte sur un champ de bataille. Revêtu du pouvoir et entouré d'un long prestige de gloire, il était en ce moment aux prises avec la fortune et toutes les chances lui semblaient contraires. Nulle émotion cependant ne se montrait en lui. Il frappait, comme en se jouant, le sable avec sa cravache, distraction qui lui était familière, et il adressait avec calme ses questions à Desaix. Le général Desaix était également pour moi un objet nouveau et précieux d'observation. L'un des lieutenants de Moreau à l'armée du Rhin, il avait quitté cette grande bannière de la gloire germanique pour celle de Bonaparte, dont la renommée l'avait entraîné. Il arrivait d'Egypte depuis peu de jours, et je ne le connaissais que de ce moment. J'appréciais avec un vif intérêt tout ce que je vovais en lui ; ses paroles et son maintien, dans celle crise soudaine, étaient dignes de sa réputation. Jamais concert plus prompt n'a précédé un plus heureux changement dans le sort des combats.

Pendant que les troupes qui avaient soutenu le poids de la journée filaient sous nos yeux en plusieurs colonnes et déjà loin du champ de bataille, on voyait s'avancer la division Boudet.

qu'avail si rapidemenl ramenée Desaix. Elle forme ses rangs devant le Premier Consul ; il se mon Ire avec un Iront serein, et l'on entendait le soldat dire en le voyant : « Cela ne va donc pas si mal ; il rit, le petit Caporal. » Cet augure était précieux dans un tel moment, et il est un noble témoignage du caractère français. Bien n'est en effet plus remarquable que la belle contenance de celle division au milieu du mouvement de retraite qui s'opérait, cl on ne peut trop louer l'ardeur avec laquelle ces trois demi-brigades, seul espoir du succès, se portent en avant sous le commandement de Desaix.

L'armée ennemie était maîtresse du champ de bataille ; elle croyait sa victoire assurée. Le général Mêlas rentre à Alexandrie, donne lui-même le signal du Virât, ce cri du triomphe chez les Ulemands, et, dans celle sécurité, ses troupes restent immobiles. On ne peut s'empêcher de reconnaître que si sa nombreuse cavalerie avait suivi noire mouvement rétrograde, appuyée par quelques corps d'infanterie, il aurait prévenu la jonction de la division Boudet, fait évanouir la possibilité d'engager une nouvelle action et consolidé irrévocablement la victoire entre ses mains. Mais le temps qu'il perd est mis à profit par Bonaparte ; un combat imprévu s'engage ; l'ennemi surpris est forcé de lutter encore pour garder ses avantages, qu'il n'a pas su rendre complets et décisifs.

Frappé de l'infériorité que présente, de notre côté, une simple division d'infanterie aux masses autrichiennes, je conçois l'idée de fortifier noire nouvel ordre de bataille en y rappelant tous les corps qui se sont repliés sur San Giuliano. Je donne, en conséquence, l'ordre an colonel Rigaud, commandant du quartier général, de les rassembler rapidement et de les conduire à l'appui de la division Boudel. Cette disposition est exécutée avec une célérité dont l'influence a été d'autant plus heureuse, que la supériorité de l'ennemi a paru entraîner le sorl une seconde fois. Je dois dire, au surplus, que l'idée de celte réserve n'avait pas échappé au général en chef, mais, lorsqu'il m'en fait part, elle était déjà exécutée, et les troupes arrivaient sur le terrain.

La vivacité de ce nouvel engagement fait éprouver des perles graves à l'une de nos demibrigades. Une perte plus sensible encore vienl nous frapper ; le général Desaix tombe et n'est plus. Mais dans ce même moment, l'impulsion qu'il avait donnée à sa division et qui se communique à tous les corps produit un effet important. La division à cheval du général Kellermann, la cavalerie de la garde commandée par le chef de brigade Bessières, et tous les corps ralliés se précipitent sur l'ennemi : il est ébranlé, renversé ; toutes ses positions lui sont enlevées et il se replie sur Marengo, abandonnant le nouveau champ de bataille et la victoire.

lui rentrant dans le village de Marengo, on pouvail croire que l'armée ennemie tenterait d'y prendre position pour rendre le succès douteux et se ménager une seconde journée ; mais la vivacité de noire poursuite lui en ôlc la faculté. Il est suivi et harcelé de si près, qu'il est forcé de gagner la Bormida dont il se couvre, après avoir détruit les ponts. Le général en chef selrouvanl alors près du Premier Consul, je crois devoir donner l'ordre à l'armée d'occuper noire premier champ de bataille; je prescris loules les dispositions nécessaires pour prévenir toute surprise, et c'est dans cette position, qu'après un succès obtenu si miraculeusement, nous attendons le jour, qui nous en montrera tous les trophées. Il était alors dix heures du soir, et l'une des plus belles nuits de l'Italie couvrait ce magnifique théâtre de la valeur française.

(Mémoires inédits du général Dupont.)

En sa qualité de chef d'état-major général de l'armée, le général Dupont, parcourant toul le champ de bataille, connut loules les phases de la bille. Son récit, quoique manquant de détails et d'indications d'heures, n'en est pas moins d'un grand intérêt; il montre que, contrairement à la relation dictée par le Premier Consul et admise par M. Thiers et de nombreux historiens, il n'y eut pas de mouvement général de conversion autour du pivot de Caslel-Ceriolo, l'armée refusant constamment sa gauche, jusqu'au contact avec la réserve de Desaix à San Giuliano; dans l'après-midi, et de bonne heure, l'armée

DE T 7 8 r( A MARENG0 TOI

française, complètement battue, se trouvai l tout entière en avant de San Giuliano. — Le

général Dupont dit que lorsque la division Watrin fut définitivement forcée de plier, il se mit à la recherche du Premier Consul, qu'il trouva à San Giuliano, avec Berthier et Desaiv. Le dernier effort du général Watrin, pour maintenir sa position, s'étant produit vers une heure, il est vraisemblable que le général Dupont se sera trouvé à San Giuliano vers deux heures ou deux heures et demie, ce qui s'accorde avec le rapport de l'adjudant général Dalton et avec la lettre du général Valhubert, que nous donnons ci-dessous. Le général Desaix serait donc arrivé, de sa personne, à deux heures, à San Giuliano, et la queue de sa colonne aurait débouché vers trois heures.

La lettre suivante (i), du général Valhubert au général Dupont, malgré quelques erreurs évidentes, contient des détails intéressants sur les faits dont l'ancien commandant de la 28e de bataille a été le témoin dans la journée du i!\ juin. Elle montre nettement que le corps de Lannes, au lieu de prendre part à un prétendu mouvement de conversion de toute l'armée sur le pivot de Castcl-Ceriolo, en refusant la gauche jusqu'à San Giuliano cl faisant ainsi face au Sud-Ouest, se rabattit, au contraire, face au Pô, avant « à une centaine de toises derrière lui le chemin de ïorlonc à Alexandrie ». — Il est vraisemblable que la 28e de bataille fut la seule demi-brigade du corps de Lannes, qui conserva sa cohésion dans la retraite de la division Watrin sur San Giuliano.

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