CAMP DE S'-OMER
4e division Au Quartier Général à Billeauville, le 2 gcrmiual an XII.
Rogeu-Valhubeut, Général de Brigade, Au Général Dupont.
Mon Général,
On me remet à l'instant votre lettre d'avant-hîer : j'y réponds à la hâte, en vous prévenant, toutefois, que je ne sais pas grand'chose de l'ordre de bataille que les corps de l'armée de réserve observèrent à la journée de Marengo. Les noms des généraux qui y commandèrent les brigades me sont aussi, pour la plupart, inconnus; voilà seulement ce que je puis en dire.
Lavant-garde, commandée par le Licut1 Gal Lannes, qui, ce jour-là, figura comme Division du corps d'armée, était composée :
Des 12e de hussards et 21e de chasseurs, sous les ordres du général de brigade Rivaud.
Des 6e légère, 22e et 4oc de ligne, sous les ordres du général divisionnaire Watrin. La Aoe était commandée par le Gal Mallier, et le Gai Musnier ou Gency commandait, je crois, les deux autres.
Et enfin de la 28e de ligne qui, pour figurer sans doute une Lieulenance au Gal Lannes, figura elle-même dans le tableau nue Division, à laquelle en conséquence on adjoignit un Etat-Major Divisionnaire tout complet, sous les ordres du général de brigade Mainoni.
Le 12'' de hussards et, le 21'' de chasseurs ne furent point, ce jour, aperçus de moi; ainsi je ne sais rien de leur ordre de bataille.
Les 6'1 légère, 22e et 4o'' de ligne se portèrent à 8 heures 1/2 du matin vers les bords de la Bormida. La 28'' de ligne exécuta le même mouvement, cl son général Mainoni la plaça en réserve parallèlement à celle rivière.
A dix heures, les corps de la Division Watrin, réunissant tous leurs efforts pour arrêter les progrès de l'ennemi qui se trouvait avoir déjà passé la Bormida, furent contraints de changer leur ordre primitif de bataille.
(1) Archives Dupont.
102 LE GÉNÉRAL PTPONT
A onze heures, le Gal Mainoni avant été blessé, le G" Watrin réunit la 28" sous son commandement, et lui, ainsi que le Lient' Gal Lanncs, la placèrent successivement sur le même point.
A midi, la 28° tint l'extrême droite de l'armée et ne la quitta plus. Ce corps fil un changement de front, la gauche en avant, qui, de parallèle à la Bormida, le plaça en quelque sorte perpendiculaire à cette rivière: alors il fesait face au Pô et avait, à une centaine de toises derrière lui, le chemin de Tortone à Alexandrie.
A une heure, la 28'' se rapprocha de la plaine, mais tenant toujours la droite de l'armée. Les grenadiers de la Garde des Consuls vinrent seulement un instant l'occuper, et après avoir dispersé une colonne de cavalerie cpii venait au grand trot les charger, ils reçurent l'ordre de se porter sur un autre point. Après leur départ, la 28e, se trouvant isolée, se forma en bataillon carré, traîna des canons abandonnés, et eut le bonheur de résister aux charges de cavalerie que l'ennemi réitéra sur trois de ses fronts pendant toute la soirée.
A cinq heures, le Gal Bondet vint avec sa division se placer sur le prolongement delà 28'de ligne : il occupa le vide cpii existait à sa gauche. L'armée, bientôt, prit l'offensive, et la 28", tenant toujours la droite et hien formée en carré, suivit le mouvement offensif et flanqua bien avantageusement la division Boudet.
Enfin, à 9 heures 1/2, nous sûmes que nous avions remporté la victoire, et, pendant la nuit, les divisions et les corps se placèrent à leur ordre de bataille.
Vous voyez, mon général, que mes renseignements sont peu étendus ; mais au moins ils sont exacts.
Je vous salue respectueusement
Signé : Boger-Yalhibert.
Le rapport suivant (1), demandé au général Guénand, et daté du lendemain de la bataille, ajoute quelques détails au rôle de la division Boudet dans la journée deMarengo.
PRECIS HISTORIQUE de la Division Boudet à la bataille de la Bormida, présentée dans la plaine d'Alexandrie par Mêlas, commandant l'armée autrichienne, au Premier Consul de la République française.
Les deux armées étaient aux prises depuis sept heures du malin. A quatre beures après midy, Mêlas, qui avait repoussé toutes les divisions de l'année française, avait été à Alexandrie annoncer qu'il l'avait entièrement défaite.
Le corps de réserve arrive. Il était composé de la seule division Boudet aux ordres du lieutenant général Desaix, à peine forte de quatre mille cinq cents hommes. Desaix l'ait ses dispositions. Il avait en tète le corps de réserve des grenadiers hongrois sur la gauche du chemin d'Alexandrie, en avant du village de Marengo, auquel il oppose la 9'' légère commandée par le général de brigade Musnier ; sur la droite du chemin, une artillerie formidable, de l'infanterie dans les vignes, soutenues d'une cavalerie qui avait déjà battu la nôtre, se trouvent opposées aux 3o" et 69e demi-brigades de ligne, commandées par le général de brigade Guénand. Toutes les troupes se forment en colonnes par échelons, mêlées de quelques bataillons déployés.
L'artillerie ennemie, parfaitement servie et que l'on a évaluée à cinquante bouches à feu, continuait ses ravages sur tonte la ligne. La réserve était impatiente et sollicitait vivement, par l'organe du général Guénand, l'ordre de l'attaque auprès du Premier Consul, qui gardait le sang-froid le plus admirable. Desaix le donne, tout s'ébranle au même instant, sur tous les
(1) Archives Dupont. Ce Précis historique fut envoyé au général Dupont, le 18 juin 1800, par les chefs des 301" et 5gc demi-brigades.
DE r~8/| \ MAREXGO Io3
points d'un espace d'environ une lieue. L'ennemi est culbuté à la bayonnette dans les vignes ; tout ce qui tente de s'opposer à l'impétuosité des Français est tué ou pris. Quelques minutes ont suffi pour changer la face des affaires, et les feux de l'artillerie, singulièrement ralentis, annoncent h tous les points de la ligne les succès des 3oe et 59e demi-brigades. Cette brigade, où se trouvait en personne le général Boudct, avait dépassé d'un quart de lieue toute la ligne et formait un saillant très imposant pour l'ennemi, qui continuait à la battre avec son artillerie par les deux flancs, et lui opposait en outre toute sa cavalerie dans le plus bel ordre de bataille, au débouché des vignes ; à ce débouché, qui ne présentait plus qu'une plaine nue, la brigade se rallie au même instant, reprend son ordre primitif par échelons et marche fièrement à l'ennemi. Sa nombreuse cavalerie tente en vain de l'ébranler, toutes ses charges sont infructueuses ; l'attaque se continue et les ailes droite et gauche sont dépassées par les 30*3 et 59e de près d'une lieue.
Ce mouvement hardi ébranle la droite de l'ennemi ; le brave et malheureux Desaix s'en aperçoit, il ordonne à la cavalerie de la Garde des Consuls de charger le flanc gauche des Grenadiers hongrois, et à la 9e légère de les charger de front à la bayonnette. Dans un instant tout ce corps est détruit ou fait prisonnier ; tout ce qui s'oppose, au reste de la ligne est culbuté au delà de la Bormida, et la nuit seule met fin à un combat qui doit influer sur les destinées de l'Europe entière.
La division Boudct s'est couverte de gloire ; tous ses mouvements se sont exécutés comme à l'exercice. On peut dire que si les autres troupes ont beaucoup souffert, si elles ont été ébranlées, si même il y a eu quelques nuances de déroute, cette réserve a tout réparé, et qu'elle a consolé ses frères souffrants et blessés en grand nombre, par des succès dont les effets sont incalculables.
Cette division, commandée par le général divisionnaire Boudct et les généraux de brigade Musnier et Guénand, était composée de la 9e légère et des 3oe et 59e de ligne. La 9e était commandée par le chef de brigade Labassé, la 3oe par le chef de brigade Valterre, et la 59e par le chef de brigade Mugnier.
Soldats, officiers, officiers supérieurs et officiers généraux, tous se sont acquis de nouveaux droits à la reconnaissance nationale.
Le chef de bataillon Pastrc, commandant le 3e bataillon de la 59e, a reçu dans l'aine droite une balle qui lui a mutilé 9 écus de 6 francs et deux doubles louis; il en a été quitte, par un bonheur inouï, pour une forte contusion qui ne l'a pas empêché de continuer d'assister au combat.
Le général de division Boudct a reçu sur la poitrine une balle qui a été amortie par un bouton de son habit et qui lui a fait une légère blessure. Son aide de camp Bagret a eu son cheval tué sous lui.
L'État-Major, ayant pour chef l'adjudant général Dalton, a parfaitement secondé les généraux.
Quinze mille hommes mis hors de combat ou faits prisonniers, du côté de l'ennemi, une capitulation qui nous rend toutes les places du Piémont, de Gènes, et toute l'Italie jusqu'à la ligne du Mincio, ont été le fruit d'une bataille des plus sanglantes, cpii a commencé au jour et n'a fini qu'à la nuit close ; notre perle peut être évaluée à six mille hommes, tant tués que blessés ou prisonniers.
L'armée a vu avec la plus vive sollicitude que le Premier Consul s'était trop exposé.
La France pleurera longtemps la perte d'un héros, le brave et malheureux Desaix : il a été atteint à mort d'une balle, au moment où la retraite de l'ennemi était décidée.
II est à remarquer que deux bataillons de la 72e, qui étaient détachés de la division du général Monnier, ont parfaitement secondé l'aile droite de la division Boudct (1).
(1) Le Rapport du général Monnier dit également que « deux bataillons de la 72°, qui étaient restés en réserve, combattirent à gauche a\ec les troupes de la division du général Boudet. Le 31' essuya, au centre, trois charges de cavalerie sans être ébranlé. » \ oir le Rapport complet dans l'ouvrage du capitaine de Cugnac.
lO.'l LE GÉNÉRAL DUPONT
On fera connaître par des détails plus étendus l'étal, des officiera lues ou blessés, el les traits particuliers cpji ont honoré les soldats et officiera de tous grades.
Sur le champ de bataille de la Bormida, le 2C prairial an VIII.
Certifié véritable, Signé : Valterre, Mdgnier,
Chef de Brigade. Chef de Brigade.
Ce rapport a été demandé au général Guénand.
Le récit des chefs de brigade des 3o" et ôo" de ligne doit être rapproché du Rapport du général Boudet (1), afin de préciser la part prise par celle division dans le succès définitif de la journée.
Extrait du Rapport des marches et opérations de la division Boudet.
Le ao, à 2 heures du matin, le lieutenant général Desaix me fit parvenir l'ordre de faire une forte reconnaissance d'infanterie et de l'appuyer même d'une brigade jusqu'à Serravalle, si je croyais que celte force fût nécessaire. J'avais envoyé, dès le soir, un détachement de 3o cavaliers du 3e régiment, conduit par le capitaine adjoint à l'état-major de la division (L'Hérilier), et j'observai au lieutenant général Desaix cpie je croyais nécessaire d'attendre préalablement le rapport de ce détachement. 11 m'approuva et changea l'ordre qu'il m'avait donné.
Au point du jour, l'eau ne permettait pas encore de passer à gué, mais une barque avait été établie avec le secours des bateliers qu'un détachement avait enlevés à Tortone pendant la nuit. La troupe passa promptement et vint prendre position à Ri val ta. ^ ers les 10 heures du matin, l'eau était baissée, et l'artillerie put passer la rivière au gué.
Dans cet intervalle, le général Desaix avait envoyé au quartier général pour savoir cpielles dispositions devaient suivre l'action de la veille. Il reçut l'ordre (heureusemenl très tard) de se porter à Pozzolo-Formigaro, position intermédiaire, d'où nous pouvions nous porter, il est vrai, mais avec trop de temps, sur Alexandrie ou sur les débouchés de Gènes, en cas cpie l'ennemi eût. tenté sa retraite de ce côté.
Ma division n'était qu'à un mille de Ri val ta, quand un aide de camp du général en chef, expédié par le Premier Consul, vint à la bâte me porter l'ordre de marcher sur San Giuliano, et, de là, sur Marengo, où les deux armées ennemies étaient à se battre depuis le point du jour.
Ma division, précipitant sa marche, fut bientôt rendue à San Giuliano. Elle v fut témoin du désordre qui commençait à régner dans l'armée, désordre qu'occasionnaient, d'une part, la marche d'un grand nombre de blessés et de camarades qui les conduisaient en obstruant tout le passage, et, de l'autre, l'encombrement des charrettes et la foule des domestiques, des vivandiers et des mauvais soldats qui se joignent communément à ceux-ci.
Je plaçai sur la gauche de la grande route ma première brigade, dont une partie déplovée et l'autre en colonne serrée.
J'ordonnai aussi à ma deuxième brigade la même disposition sur la droite du chemin.
Le lieutenant général Desaix et moi, considérant la position de l'armée, nous décidâmes à faire porter en avant ma première brigade composée de la 9" légère. L'ordre fut donc donné pour ce mouvement dont l'exécution devait au moins rappeler le courage des troupes qui se retiraient, et par suite, de les faire retourner.
Je me portai donc en avant et jusque sous le front de l'ennemi, à portée de sa mousqueterie, laquelle, se rapprochant sensiblement, m'obligea de faire jeter des tirailleurs en avant,
(1) Ce Rapport a été fourni par le duc de ^alul)•.
DE [784 A MAIVFXGO 1 0.r)
afin de retarder sa marche. Cette brigade, commandée par le général Musnier, exécuta plusieurs mouvements à la vue de l'ennemi, et ses manœuvres se tirent avec une fermeté et une sécurité assez grandes pour qu'il soit permis de leur attribuer celle confiance qui parut renaître parmi les troupes éparses qui fuyaient. La contenance vigoureuse que tint la brigade sous le feu de l'artillerie et de la mousqueterie de l'ennemi, donna le temps à ma deuxième brigade, composée de la 3o° et de la 5a° demi-brigade, commandée par le général de brigade Guénand, de s'établir sur la droite, et aux autres corps de l'armée qui avaient combattu le malin cl opéraient leur retraite, de venir prendre position derrière elle.
Pendant que je contenais, avec la 9e légère, l'ennemi sur son front, et que je protégeais le ralliement de l'armée, le Premier Consul tenait son conseil, où se trouvait le général en chef, le lieutenant général Desaix et autres généraux rassemblés sous le feu le plus fort de l'artillerie ennemie. Ils s'occupaient à préparer un grand mouvement, capable d'assurer la victoire.
Bonaparte harangua les troupes, et dans cet intervalle, le général Desaix fit réunir toute l'artillerie de sa division en avant du front de ma deuxième brigade. Il s'engagea alors une canonnade dans laquelle l'ennemi avait une trop forte supériorité par le nombre de ses pièces pour que la partie put être égale. Chaque instant voyait enlever des files de nos troupes, dont l'impatience augmentait pour en venir aux mains.
J'étais beaucoup plus avancé (pic le reste de ma ligne avec ma première brigade, et je n'aurais pas tardé à avoir un engagement sur tout le front de la 9e légère, lorsque le général Desaix m'envoya l'ordre de faire retirer mes troupes par échelons. Celte manœuvre devenait, à la vérité, indispensable, si l'attaque générale était retardée : mais elle compromettait aussi les tirailleurs que j'avais en avant ; j'ordonnai cependant le mouvement, en ne le faisant exécuter qu'à pas très lents, et je me rendis très promptement auprès du lieutenant général Desaix pour lui présenter mes observations. L'attaque allait commencer, et le général Desaix, connaissant les dispositions que j'avais faites sur le front de l'ennemi, me chargea alors d'arrêter la marche rétrograde, ce que je fis en me reportant sur le front de ma première brigade, qui s'était retirée de 200 pas au plus.
Je pourrais observer ici (pie ce mouvement rétrograde nous devint favorable, car l'ennemi, qui s'en aperçut, redoublant d'espoir, se porta en avant avec plus d'audace, et la surprise qu'il v éprouva, en se voyant ensuite chargé, nous fut avantageuse.
Le lieutenant général Desaix se rendit à ma première brigade, formant la gauche de l'armée, et me dit de me porter à ma deuxième, qui occupait le centre, en me chargeant de percer celui de l'ennemi et de l'enfoncer avec assez de rapidité pour le séparer entièrement et déranger par là son plan d'opérations.
Toute la ligne se mit en mouvement au pas de charge, et ma division formait le premier front. Ma brigade de gauche, composée de la 9" légère, eut à combattre devant elle les grenadiers hongrois qui venaient d'être réunis par le général Mêlas, afin que ce corps d'élite pût poursuivre avec avantage la victoire qu'il regardait déjà comme assurée pour lui. Ce corps de grenadiers était soutenu d'une très forte cavalerie cpii débordait les ailes de ma première brigade ; leur résistance fut très opiniâtre : mais la valeur de la 9e légère la rendit nulle (1) cl une heureuse charge de notre cavalerie couronna celle attaque.
(1) Certains témoins des faits, notamment le général Kellermann et le duc de Raguse, rapportent que les choses se passèrent moins simplement et que la 9'' légère fut d abord arrêtée et obligée de reculer, ce qui détermina chez l'ennemi un mouvement de poursuite par lequel il prêta le liane gauche à la cavalerie de Kellermann. Marmont, dans ses Mémoires, dit qu'il aperçut, en avant de lui et à gauche, « la 3o" demibrigade en désordre et en fuite », et que distinguant, dans la fumée et la poussière, les grenadiers hongrois qui s'avançaient rapidement, il lit tirer sur eux quatre coups à mitraille avec les trois pièces placées sur le côté droit de la route. Ce mouvement de retraite s'applique sans doute à la 9e légère, les rapports du général Boudet et des chefs de brigade Valterre et Mugnier ne mentionnant aucun recul de la 3oe de ligne. Marmont déclare, à propos de Kellermann, que « il est absurde et injuste de lui contester la gloire acquise dans cette mémorable circonstance et l'immense service qu'il a rendu. »
lOÔ LE GÉNÉRÂT, DUPONT
L'habile cl valeureux Desaix l'avait dirigée, et il n'eut pas le bonheur de jouir de nos succès. La mort venait d'enlever ce grand capitaine à ses frères d'armes. Il recommanda, par ses dernières paroles, de cacher son sort, dans la crainte que celte nouvelle produisit quelque alarme et ne nuisît à la victoire.
A différentes reprises, la cavalerie ennemie tenta de tourner et d'entourer la 9e légère : mais elle fut reçue de manière à être découragée.
C'est absolument à la contenance et aux actes de valeur de ce corps qu'on doit les avantages marquants qui ont été remportés sur la gauche et surtout la prise de l'artillerie et des prisonniers. La cavalerie y a également contribué avec beaucoup d'à-propos et de courage.
Ma deuxième brigade, composée de la 3oe et de la 5oe demi-brigade, et dirigée par moi, enfonça avec une audace, une force et une rapidité étonnantes le centre de l'armée ennemie et la coupa en deux. Cette brigade eut continuellement à défendre à la fois son front et ses flancs et ses derrières contre l'artillerie et la mousqueterie et contre différents corps de cavalerie. Ces derniers particulièrement vinrent à la charge plusieurs fois pour attaquer nos derrières ; mais l'ordre parfait de colonnes serrées dans lequel s'étaient maintenus nos bataillons, quoique traversant des vignes et autres obstacles, non seulement rendit la tentative de la cavalerie inutile, mais encore lui occasionna une perte considérable.
La résistance de l'ennemi, dans certaines positions, fut terrible. On se fût amusé inutilement à vouloir le chasser par la mousqueterie. Les charges à la bavonnette purent seules le débusquer, et elles lurent exécutées avec une prestesse et une intrépidité sans exemple. Assurément, on ne peut donner assez d'éloges à celte brigade, en partie composée de conscrits qui ont rivalise de courage et de fermeté avec les plus anciens militaires.
Dans la charge à la bayonnette, deux drapeaux ont été pris, l'un par le citoyen Coqncrct, capitaine de grenadiers de la 5oe, et l'autre par le citoyen Georges Amptil, fusilier et conscrit de la 3oe demi-brigade, lequel poursuivit et tua celui qui le portait et l'enleva à la vue d'un peloton qui cherchait à le ravoir.
Ainsi, je puis et je dois dire à la gloire de ma division que. par son extrême courage, elle a eu le bonheur de conlre-balancer les avantages obtenus par nos ennemis jusqu'à son arrivée et de concourir de la manière la plus efficace à fixer de notre côte l'illustre victoire de Marengo, victoire qui doit tenir une première place dans nos annales, tant par la valeur plus qu'héroïque qui l'a arrachée que par les grands intérêts qui y étaient attachés.
Dans son rapport du 18 juin, adressé au général Berthier, le général Boudet reproduit à peu près textuellement les lignes qui précèdent. Il y ajoute des éloges sur la belle conduite de ses deux généraux de brigade et de quelques officiers :
Les généraux de brigade Guenand et Musnier ont dirigé les troupes avec un dévouement
particulier. Le général Guenand a reçu une balle à l'aine droite, dont l'effet fut amorti par l'argent qu'il avait dans la poche de sa montre.
L'adjudant général Dalton mérite particulièrement d'être cité pour le sang-lroid et la connaissance avec laquelle il a dirigé différents points d'attaque.
Le chef de brigade Labassé, de la 9e légère : Vallcrre, de la 3o'' : Mugnier, de la 09e, ont marqué une intrépidité digne des plus grands éloges. Ce dernier a reçu deux légères blessures.
Mes aides de camp et officiers d'état-major nous ont aussi parfaitement secondé par leur activité. L'un d'eux, le citoyen Bagnet, eut son cheval tué d'un coup de boulet.
Enfin, général, je crois devoir vous assurer que les plus grands éloges doivent être rendus à tous les officiers et soldats de la division. Tous ont montré un véritable courage.
J'aurais particulièrement à réclamer de vous une récompense d'avancement pour le chef de
DE T 7 <*^ 'l A MABENGO TO7
bataillon Pastres, pour mon aide de camp Bagncl et pour l'officier de correspondance Diens. Le premier est lieutenant, le deuxième est sons-lieu tenant.
Salut et respect,
Signé : Boudet.
Le rapport du général Marmont, adressé au général Berthicr le surlendemain de la bataille, ne donne pas de détails sur le rôle important qu'y a joué l'aïtillerie el se borne, à signaler la conduite tenue par un certain nombre d'officiers el de canonnieis. 11 est ainsi conçu :
Au Quartier Général de San Giuliano, le 27 prairial an VIII (1).
Marmont. Conseiller Général d'Etat et Général commandant l'artillerie de l'armée de réserve,
Au Général en chef.
Vous connaissez mieux que personne, mon Général, les circonstances de la bataille de Marengo ; ainsi, vous savez tous les services que l'artillerie y a rendus. Je n'entrerai donc dans aucun détail sur les mouvements qu'elle a faits et sur les événements qui la regardent plus particulièrement. Je me contenterai de vous faire remarquer la conduite de tous les officiers d'artillerie et canonnieis en général et de quelques-uns en particulier.
Le Cen Sénarmont, chef de l'état-major de l'artillerie, officier de la plus grande distinction, a rendu des services essentiels par ses talents et sa bravoure. Il réunit toutes les qualités qui forment un bon officier d'artillerie ; il est chef de bataillon depuis six ans; je vous demande pour lui le grade de chef de brigade.
Le chef de bataillon Demarçay, commandant l'artillerie de la division Chambarlhac, s'est conduit le 24 et le 20 avec la plus grande valeur ; il a dirigé son artillerie avec un sang-froid admirable. Il a eu un cheval tué sous lui. Ses pièces ayant été prises par une charge de cavalerie, il a été de lui-même prendre le commandement delà première batterie qu'il a trouvée, avec laquelle il a l'ait éprouver des pertes à l'ennemi. Il est chef de bataillon depuis sept ans ; il a fait l'expédition d'Egypte. Je vous demande pour lui le grade de chef de brigade.
Le capitaine à la suite Le Choux, s'est conduit d'une manière distinguée ; le feu de ses pièces a été bien dirigé ; son cheval a été blessé ; il a été blessé lui-même. Je vous demande pour lui le grade de capitaine de ire classe.
Le lieutenant de l'artillerie de la Garde des Consuls, Marin, s'est conduit d'une manière distinguée à la bataille de Marengo, ainsi qu'à celle de Montebello. Je vous demande pour lui un sabre d'honneur.
Le lieutenant du 2'' Rég' d'artie à cheval, Conrad, a montré un courage digne des plus grands éloges ; un boulet de canon lui emporte la jambe, il tombe et il se soulève pour observer le tir de sa batterie ; il refuse d'être emporté et prie ceux qui étaient venus pour le l'aire, d'ordonner de pointer plus bas. Je vous prie de lui accorder un sabre d'honneur.
Je vous demande le grade de capitaine pour le Cen Requet, adjoint à l'Ëtat-Major d'artillerie, officier plein d'intelligence, de bravoure et lieutenant depuis sept ans.
Vous vous rappelez aussi, mon général, des services importants que l'artillerie a rendus à l'affaire de Montebello. Je vous prie d'accorder au nommé Rainai, canonnier pointeur au 2' Rég1 d'artillerie légère, une grenade d'or ; il a démonté une pièce ennemie et s'en est emparé ; sa conduite antérieure justifie cette récompense.
(1) Archives Dupont.
Je vous prie d'en accorder aussi une au nommé Munerot, brigadier des canonniers de la Garde dos Consuls, qui s'est particulièrement distingué à la bataille de Montebello.
Je vous demande également d'acquitter la promesse que vous avez faite d'accorder une grenade d'or au nommé Renaud, canonnier au i" Rég1 d'art'6 à pied, pour avoir tiré avec une justesse rare au siège de Bard ; ce canonnier s'est encore l'ail remarquer le 20 par son adresse et sa bravoure.
Le chef de brigade Mossel m'a aidé dans le commandement de l'artillerie, et s'est porté à toutes les batteries pour en surveiller l'exécution ; il a déployé des talents distingués et sa bravoure accoutumée.
Signé : Marmont.
P. -S. — J'envoie à l'Ëtat-Major l'état de nos pertes.
La bataille de Marengo, amenée par une des plus belles conceptions stratégiques de Napoléon, est assurément une des actions de guerre où son génie eut le moins à s'exercer. Le court récit que nous en avons fait est basé sur les documents absolument probants de la première heure, conservés aux Archives delà guerre; en les comparant aux relations officielles écrites sous l'inspiration de l'Empereur, et pour ainsi dire sous sa dictée, il est facile de s'apercevoir des altérations graves qu'a subies, de ce chef, la vérité historique.
Le Bulletin de l'Armée de réserve, daté de Torre-di-Garofoli, le 1 5 juin 1800, et publié dans le Moniteur du 22 juin (3 thermidor), renferme déjà des omissions et des inexactitudes frappantes. Ainsi, il n'y est pas fait mention de l'ordre qui éloigna la division Lapoype du champ de bataille, et ce fait, si important, sera de même passé sous silence dans toutes les relations officielles. — Le Bulletin dit qu'à trois heures de l'après-midi, 10 000 hommes de cavalerie débordaient notre droite, tandis que, par suite du départ de la brigade Mmptsch pour Cantalupo, la cavalerie autrichienne ne dépassa pas, au total, 5 200 hommes. — D'après le Bulletin, la Garde Consulaire aurait résisté, comme une redoute de granit, à toutes les attaques dirigées contre elle ; et la Belation autrichienne, très détaillée et généralement exacte, établit que celte Garde, après avoir soutenu avec la plus grande intrépidité la charge des dragons de Lobkowilz, fut prise à revers par les hussards du colonel Frimont, sabrée et dispersée (1) ; le capitaine Pittaluga (2), qui loue hautement l'héroïsme des grenadiers de la Garde, dit qu'ils durent céder sous la charge des hussards autrichiens, et le général Valhubert, dans sa lettre au général Dupont, mentionne que la Garde consulaire occupa peu de temps la droite de l'armée ; il est à remarquer d'ailleurs que, par exception, il n'existe pas de Rapport du chef de cette Garde, aux Archives de la Guerre. — Le Bulletin reconnaît que « la bataille paraissait perdue », que les routes étaient couvertes de fuyards ; il ne parle pas de l'arrivée de Desaix et se borne à dire que sa division était en bataille à San Giuliano. — Dans ce Bulletin, que Bourrienne déclare avoir écrit sous la dictée du Premier Consul, il n'est pas encore question du pivot de Castel-Ceriolo, et il est rendu hommage à la vigueur et à l'à-propos de la charge de Kellermann.
(1) La Relation autrichienne dit même que les soldats de la garde « furent presque tous tués ou pris, et ses pièces enlevées ».
{•2) La Battaglia <li Marengo, par le capitaine V.-E. Pittaluga (1898).
DE 1784 V MABF.NGO IOQ
Le soir même de la bataille du l4 juin, Berthier avait adressé au Premier Consul 1111 Rapport relatant les événements de la journée. Bonaparte ne voulut point l'accepter, et il le bilTa, le rai ura et le modifia au point de le rendre inutilisable. Berthier en fit refaire une copie d'après les changements introduits par le Premier Consul, et c'est cette copie que nous donnons ci-dessous, avec les quelques modifications que Bourrienne y apporta encore sous la dictée de Bonaparte. Quant au premier Rapport de Berthier, transporté aux Tuileries sous le règne de Napoléon III, il disparut dans l'incendie du palais, sous la Commune, ainsi qu'il ressort de la note annexée à la copie de ce Rapport. On remarquera que l'intention de Berthier était de donner à la bataille le nom de Saint-Juliano, et que le Premier Consul biiTa ce nom pour le remplacer par celui de Maringo.
j\ole sur le manuscrit du Rapport de la bataille de Marencjo par le Général en chef Berthier au
Premier Consul.
Une première rédaction de ce Rapport avait été présentée par Berthier au Premier Consul, qui en avait biffé, modifié et corrigé presque tous les §. Berthier fit refaire la copie ci-jointe à laquelle Bourrienne, sous la dictée du Premier Consul, apporta encore quelques modifications.
Appelé officieusement, en octobre 1870, à recueillir dans les papiers conservés aux Tuileries les documents qui pouvaient intéresser les Archives du Dépôt de la guerre, je trouvai parmi un 1res grand nombre de. pièces historiques de guerre, la première rédaction de ce Rapport. Je l'emporlai pour la confronter avec la seconde, mais sans prendre la précaution de souligner provisoirement, même au crayon, les passages rédigés de la main de Bonaparte et introduits dans la nouvelle copie. Je rapportai aux Tuileries le document précieux, qui devait faire retour au Dépôt avec 22 cartons que j'avais formes. Mon travail éiait terminé au moment où éclata l'insurrection de la Commune. Il n'était plus possible d'obtenir de la Commission l'autorisation de faire transporter au Dépôt de la guerre la collection qui lui était destinée. L'incendie des monuments de Paris eut lieu, et celui du Palais des Tuileries entraîna la perte de tous les papiers qui remplissaient trois vastes ebambres du rez-dc-ebaussée du Pavillon de l'Horloge.
Juillet 1874. Signé : Turpin.
Chef de section en retraite.
Au Quartier Général, sur le champ de bataille de Maringo, le s5 prairial à 9 heures du soir an VIII (1).
Alex. Berthier, Général en chef de l'Armée de Réserve. Au Premier Consul,
Bulletin corrigé par Bourrienne sous la dictée du Ier Consul.
J'ai à vous [rendre un compte détaillé], [donner des détails], rendre compte, Citoven Consul, de la bataille de [S'-Gnliano], Maringo où vous avez déterminé la victoire indécise pendant i3 heures du combat le plus opiniâtre.
Après la bataille de Montebcllo près Caslcggio la division Gardanne formant l 'avant-garde repoussa l'ennemi de Garofialo et S-Julien jusqu'à Maringo où il prit position le 24 au soir.
(1) Les mots en italiques et entre crochets représentent les ratures ou surcharges du Premier Consul sur la lettre originale de Berthier.
Le général Gardanne, soutenu de la a4* légère, l'a attaqué dans cette position, a enlevé le village de Maringo, fait environ 200 prisonniers el pris deux pièces de canon.
Bataille de [Sl-Giuliano] Maringo. — Le ^5 au malin le général Mêlas avec toutes ses forces a débouché par ses ponts et par les gués de la Bormida, et a attaqué avec vigueur notre centre à Maringo, tandis que, profilant de sa nombreuse cavalerie, ses ailes se déployèrent par notre droite et par notre gauche.
Le corps du général Victor tenait la gauche et le centre. Celui du général Lannes la droite; notre cavalerie couvrait les ailes et formait une Réserve. L'ennemi a démasqué plus de cent bouches à l'eu ; l'attaque et la résistance de nos troupes ont été également opiniâtres.
Les ennemis [qui] se battaient [en désespérés faisaient venir d'Alexandrie île nouveaux renforts] comme des hommes qui voulaient se faire une trouée et qui n'avaient plus d'alternative entre la victoire ou leur perte entière. Ils étaient parvenus à se rendre maîtres du village de Maringo ; notre gauche a fait un mouvement de retraite soutenu par la cavalerie, le centre a suivi ce mouvement, et notre droite combattant avec avantage a arrêté les progrès que l'ennemi cherchait à faire pour tourner notre droite qui, soutenue par les Grenadiers de la Garde des Consuls, a maintenu sa position jusqu'au moment de l'arrivée de la division Boudet aux ordres du général Dcsaix.
Cette division que vous avez dirigée au combat a attaqué le centre de l'ennemi au pas de charge. La 9e demi-brigade légère, incomparable par sa bravoure, était en première ligne. Le général Dcsaix marchait à sa tète.
Votre présence donnait à l'armée celte impulsion qui a tant de fois décidé la victoire ; la charge a été battue, toute la nouvelle ligne s'est ébranlée, suivie des divisions cpii s'étaient battues depuis le jour.
Le général Kellermann, qui avait soutenu le mouvement de retraite de notre gauche, saisit le moment où l'infanterie ennemie après avoir été ébranlée, cherchait à attaquer de nouveau. Il charge avec impétuosité, fait plus de six mille prisonniers, prend dix pièces de canon et le général Zagg, chef de l'élat-major de l'armée. La gauche de l'ennemi continuait à combattre avec ordre et opiniâtreté la division Watrin appuyée des grenadiers à pied des Consuls qui se sont signalés pendant toute la bataille. \Les chasseurs de] la Garde à cheval des Consuls commandée par le chef de brigade Bessières cl l'artillerie se sont couverts de gloire. La cavalerie aux ordres du général Murât a fait plusieurs charges décisives.
Le général Monnicr a attaqué le village de Castel-Ccriolo où était la gauche de l'ennemi et culbuté plusieurs bataillons dans la Bormida. Des corps de cavalerie ennemie ont été coupés ; un escadron des dragons de la Tour a été entièrement détruit par le fer des Grenadiers de la Garde des Consuls.
Le résultat de celte sanglante bataille a jette les restes de l'armée du général Mêlas au delà de la Bormida, sous le canon de la citadelle d'Alexandrie. Nous avons fait environ sept ou huit mille prisonniers parmi lesquels le général Zagg, chef de l'état-major général et beaucoup d'officiers de marque. Nous avons pris beaucoup de canons : le nombre n'en est pas encore connu.
Le nombre des tués ou blessés de l'ennemi s'élève à 6000 hommes. Jusqu'à ce moment on m'a remis douze drapeaux : il y en a d'autres dans les divisions. Notre perte est d'environ 600 hommes tués, 1 5oo blessés et 5oo prisonniers.
Je vous ferai connaître les détails de cette mémorable journée cl les noms de ceux qui se sont distingués, lorsque j'aurai les rapports des divisions.
Le général Desaix a été tué. Le général Murât a eu ses habits criblés de balles ; le général Lannes son chapeau emporté d'un boulet. Les généraux Mainoni, Malher, Rivaud ont été blessés [dans cette bataille qui n'a cessé qu'une heure après la nuit. Beaucoup d'autres doivent être cités] .
Signé : Alex. Berthier.
Le Moniteur du 7 messidor (26 juin 1800) donna un second Rapport du général Ber-