CHAPITRE II
POZZOLO
Le lendemain de la bataille de Marengo, une Convention fut signée à Alexandrie par les généraux en chef Berthier et Mêlas, livrant aux Français l'Italie supérieure jusqu'à la Chiesa et l'Oglio, ainsi que douze places fortes, parmi lesquelles, Gènes, Alexandrie, Turin et Milan. L'armée autrichienne devait se rendre en trois colonnes à Mantoue ; elle occuperait les pays au delà du Mincio, la Toscane, Ancône et Ferrare. — Le général Dupont se rendit à Alexandrie et régla avec le chef d'état-major de l'armée autrichienne tous les détails relatifs au départ des colonnes, à la reddition des places. Il eut, pour le même objet, une conférence avec le général Mêlas, à Voghera, et tint la main à l'exécution complète de la Convention.
Le quartier général de l'armée fut transporté successivement à Torlone (i) (ior messidor), à Pavie et à Milan. Le 23 juin (4 messidor), l'armée de réserve fut supprimée et forma, avec celle d'Italie, une seule armée sous le nom d'armée d'Italie. Le général Masséna en reçut le commandement en chef par arrêté du 5 messidor. Ce même jour, Berthier écrivait au général Dupont : « Je suis encore général en chef, mon cher Dupont. Ainsi ne m'abandonnez pas tout à fait. Je vous prie de m'envoyer le mouvement de la cavalerie et de me faire connaître si vous avez des rapports de l'armée, dont je n'ai pas entendu parler depuis deux jours. »
Avant de quitter l'Italie, le Premier Consul se préoccupa de donner une organisation politique aux États dont la possession était le prix de la victoire de Marengo. Des arrêtés, datés de Milan le !\ messidor (23 juin 1800), organisèrent à Gènes le Gouvernement de la République ligurienne, à Milan et à Turin des Gouvernements de même nature. Le pouvoir exécutif y fut exercé par une Commission de sept membres, tandis qu'une Consulta était chargée de préparer l'organisation du Gouvernement et de rédiger les lois et règlements relatifs aux diverses branches de l'administration publique. La puissance du vainqueur était représentée, dans chacune de ces trois Républiques, par un Ministre extraordinaire du
(i) De Tortone, Berthier écrit au Premier Consul qu'il vient Je s'assurer, par lui-même, que dans la bataille de Marengo l'armée française a eu 710 tués, A o5o blessés et i 07Ô prisonniers qui ont été rendus.
12^ LE GÉNÉRAL nt'PONT
Gouvernement français, jouissant de pouvoirs ('tondus ; il pouvait seul convoquer L'Assemblée générale de la Consulta, et il la présidait.
Berlhier, cpii avait espéré conserver le commandement en chef de l'armée, fut envoyé à Turin, comme ministre du Gouvernement français. Il y resta deux ou trois jours seulement, et céda son poste au général Dupont, qui exerça ces hautes fonctions avec le plus grand talent ; son tact, son habileté et son désintéressement lui valurent toutes les sympathies et firent aimer le nom français dans une contrée qui avait tant souffert de la guerre et de la domination autrichienne. Les lettres qui suivent témoignent des services rendus par le généra] Dupont et de la haute estime en laquelle il était tenu, en même temps qu'elles rendent hommage à la modestie (i) et à la délicatesse qui formaient le fond de son caractère.
Paris, le 22 messidor an VIII.
Le Ministre de la Guerre,
Au Général de Division Dupont, Ministre extraordinaire du Gouvernement français,
à Turin.
J'ay reçu, mon cher général, avec votre lettre du t6 de ce mois, les procès-verbaux et les différents imprimés qu'elle m'annonçait. Je vous remercie des détails que vous me fournissez sur la situation du pays où vous êtes occupé à rétablir l'ordre après avoir si vaillamment contribué à le délivrer de ses oppresseurs.
J'ay vu avec infiniment d'intérêt, mon cher général, tous les rapports que vous m'avez adressés relativement aux opérations de l'armée de réserve ; ils ne laisseraient rien à désirer, si par l'effet de votre modestie ordinaire, vous ne vous fussiez pas abstenu de parler de vous-même : mais j'ai sçu d'ailleurs toute la part que vous avez eue aux brillants succès de cette campagne, et vous avez prouvé, mon cher général, que vous saviez également bien diriger les armées et les conduire à la victoire.
Je vous invite, mon cher général, à recueillir et à m'adresser le détail des belles actions et de tous les faits remarquables qui sont parvenus à votre connaissance pendant le cours de cette campagne (2).
Je vous salue et vous embrasse cordialement,
Signé : Carnot.
(1) « En distribuant les destinations qu'il (Bonaparte) avait à donner après un aussi beau et si prompt triomphe (Marengo), écrit le général Dupont, il me demanda souvent ce que je désirais, et ma réponse était toujours la même : « Je ferai ce que vous voudrez. » Ce dénuement d'intérêt personnel et d'ambition le frappait singulièrement. J'étais en droit ou du moins à portée de demander beaucoup, et je ne demandais rien. » Mémoires inédits du général Dupont. — Il est, en effet, impossible d'étudier la carrière du général Dupont, sans être frappé, non seulement de l'éclat de ses services, mais de sa modestie et de son désintéressement. Après avoir occupé avec la plus grande distinction le second poste à l'armée de Marengo, être devenu commandant de corps d'armée et avoir gagné à Pozzolo une grande bataille qui, au dire même du maréchal Mortier, le classait parmi les grands généraux de l'époque, il consentit, sans la moindre plainte, à redevenir simple divisionnaire, alors que des collègues, qui étaient loin de le valoir, atteignaient les hauts commandements, que Bessières, colonel à Marengo et sans services de guerre depuis cette époque, était nommé maréchal de France en i8o4 I — Les Mémoires du général Dupont ne montrent pas trace de ces récriminations d'intérêt personnel qui abondent dans de nombreux Mémoires de l'époque, tels que ceux de Marmont et de Thiébault ; mais nulle part la noblesse de son caractère ne s'affirme mieux que dans les lettres qu'il écrivit, au cours de ses campagnes, presque journellement, à sa jeune femme ; c'est avec une infinie modestie qu'il lui raconte ses hauts faits. Nous avons extrait de ces lettres, remarquables à tous égards, de nombreux passages du plus grand intérêt au point de vue des événements militaires dont elles font mention.
(2) Archives Dupont.
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