‹ Le général Dupont (volume 2)Chapitre 67 sur 97 · LETTRES DU GÉNÉRAL DUPONT A MADAME DUPONT · texte numérisé non relu

LETTRES DU GÉNÉRAL DUPONT A MADAME DUPONT

Spitz, le 21 brumaire an XIV.

... Il n'est plus question maintenant des Autrichiens, mais des Russes. J'ai eu hier une première affaire avec eux et c'est encore un succès bien précieux pour ma division. Je puis t'en parler sans t'alarmer aujourd'hui, puisqu'il n'y a plus qu'à s'en féliciter. Au plaisir de battre l'ennemi, se joint pour moi celui d'avoir été assez utile au maréchal Mortier et au général de division Gazan, qui se trouvaient coupés par une colonne que j'ai dispersée. C'est à huit heures du soir que cette division a été dégagée. Les Russes sont d'autres soldats que les Autrichiens : cependant quoiqu'ils fussent plus nombreux du double que nous, ils nous ont cédé l'avantage. Ma division leur a pris deux drapeaux et fait trois à quatre cents prisonniers. Le combat a été de la plus grande chaleur. C'est le 9" régiment qui a le plus agi. Le 32e a eu de beaux moments. Le colonel Barrois n'a pu arriver à temps. Le colonel Meunier se porte bien. Le maréchal Mortier dit hautement que je l'ai sauvé. C'est à Weissenkirchen que celte affaire s'est passée.

Je t'écris à minuit. Je n'ai pas dormi depuis deux jours...

Krems, le ik brumaire.

... Nous allons faire un mouvement qui ne me laisse qu'une minute. L'ennemi est déjà loin et je ne crois pas que ma division ait de nouvelles affaires avec les Russes. Elle a été jusqu'ici la plus agissante de l'armée, et la plus heureuse en belles occasions dont elle a très heureusement profité. Je t'ai écrit il y a deux jours la jolie manière dont nous avons dégagé la division Gazan et le maréchal Mortier, qui, après s'être très bien battus, allaient cependant être enfermés dans les gorges des montagnes et être faits prisonniers de guerre, ainsi qu'ils en conviennent euxmêmes. Les régiments échappés à ce danger embrassaient les nôtres de joie et de reconnaissance. C'était à neuf heures du soir que cette singulière et glorieuse scène se passait, le 20 brumaire, à trois lieues d'ici. L'Empereur a été pendant a4 heures dans l'inquiétude la plus vive sur le compte du maréchal Mortier, et quand il a lu mon rapport, il a dit à l'aide de camp du maréchal : « le général Dupont vous a tiré d'une belle crise. » — Cette affaire l'avait d'abord empêché de se rendre à Vienne, mais le succès connu, il s'y est rendu, et il habite le château de Schœnbrunn où réside ordinairement l'empereur d'Autriche. On dit que l'empereur et l'impé-

DtERNSTEIH 3ll

ratrice de Russie sont à Olmutz; l'armée russe se retire de ce cùlé-là. Il y a parmi ces Russes un singulier contraste ; on y trouve quelques officiers pleins de politesse et d'éducation, parlant français parfaitement; d'autres sont aussi peu cultivés que leurs Cosaques, qui sont des demisauvages. Le soldat jette dans le combat des cris affreux mais les nôtres s'en moquent...

Vienne, le 3 frimaire.

... Le champ de bataille du 'îo était sur une route étroite entre de hautes montagnes et le Danube: nos soldats gravissaient sur ces hauteurs comme des chèvres, et c'est là qu'a brillé le régiment du colonel Meunier. Les Russes, qui n'ont pas la voix très douce, jetaient des cris épouvantables qui servaient de basse continue au bruit de la mousqueterie, et je n'ai jamais mieux senti la beauté de ce vers de Racine : « Les cris cpie les rochers renvoyaient plus alfreux. » — La nuit est arrivée ; elle était fort obscure ; on se battait encore, et, pour éclairer la scène, Mrs les Cosaques ont mis le feu à un village sur le bord du Danube. Ce flambeau, quoique éloigné d'une lieue, nous a servi et m'a fait grand plaisir, car il était impossible de se reconnaître au milieu des ténèbres où nous étions. C'est sans doute dans un moment semblable que ce Grec fameux disait fièrement à Jupiter : « Rends-nous la lumière et combats contre nous. » Je n'ai pas fait la même prière au Roi des cieux, c'était bien assez des Russes.

L'affaire finie, j'ai passé le reste de la nuit à causer avec un colonel russe, M. Bibikoff, parent du général en chef Kutusoff, que j'ai fait amener à mon quartier général de Wcissenkirchen. Ce quartier général était une pauvre chambre de paysan où la plupart de nos officiers d'état-major dormaient sur la paille, et où l'on pansait les blessures de ce colonel, qui avait reçu huit coups de bayonnette ; un reste fort mince de pain de munition était sur la table. J'observais avec bien de l'étonnement la politesse et le langage facile et cultivé de cet officier russe, après les traits de barbarie et de grossièreté que ses soldats venaient de commettre. Je n'ai pas manqué de le traiter, comme tu le penses bien, avec toute la délicatesse française, et j'ai envoyé de suite à son général en chef un otficier parlementaire, pour lui porter une lettre où il lui annonçait qu'il était prisonnier de guerre. C'était le comble des égards.

Vienne, le 6 nivôse.

Voici le petit tableau de bataille (Diernstein) que je t'ai annoncé hier. Voilà Mrs les Russes qui, depuis le sommet des montagnes jusqu'au bord du Danube, font un feu terrible sur les Français, qui en font un plus terrible encore... Le combat de la division Gazan s'est donné au delà de ce village de Diernstein, à une lieue à peu près du mien. Le chemin qui y conduit suit le pied des montagnes que baigne le Danube. C'est un défilé qui rappelle celui des ïhermopyles. Les Russes en étaient déjà maîtres quand nous sommes arrivés. Il est parla aisé de voir que le maréchal Mortier, qui était avec la division Gazan, était perdu avec elle, si nous n'avions pas purgé cette roule aussi à propos de la foule des barbares qui l'occupait. Mais, dans la Notice qui est au bas de ce tableau, j'ai dû simplement dire que nous avions rétabli la communication. La petite modestie est toujours bien placée, surtout dans notre métier...

Extrait du Journal des Opérations militaires de la Division Dupont, pendant les campagnes de l'an XIV, rédigé par le chef d'escadron Morin, aide de camp du Général Dupont (i).

COMBAT DE DIRNSTEIN

La division Gazan, sous les ordres immédiats du maréchal Mortier, qui précédait celle du général Dupont et que nous avions ordre de rejoindre, s'était embarquée à son arrivée à Grein

(i) Il convient de remarquer que ce Journal étant écrit au jour le jour, au cours des événements, il offre de très grandes garanties d'exactitude.

pour se porter sut- Spitz, de manière que malgré nos marches forcées, il nous a été impossible de l'atteindre.

Elle part de Spitz le ao, à la pointe du jour, rencontre l'ennemi près de Dirnstein, le pousse jusqu'à Stein et prend position sur le plateau qui se trouve entre ces deux points.

La division Dupont, partie au point du jour de Marbach, pour se rendre à Spilz, entend pendant sa marche le canon cl la fusillade. Le général fait aussitôt hâter le pas. Arrivé à Spilz, le l'eu avait cessé.

Le général, ne recevant aucune nouvelle de. la division Gazan, devait croire qu'elle était tranquillement établie à Stein ; mais ne voulant pas laisser un intervalle aussi grand entre lui et le maréchal Mortier, il ordonne au i" de hussards et au 9' d'infanterie légère de s'établir deux lieues en avant, à Weissenkirchen. Il place le 32° entre Weissenkirchen et Spitz, et le 96e dans ce dernier village. Il ordonne en même temps au i1'1 de hussards de pousser des reconnaissances en avant pour se lier avec la division Gazan.

Depuis Passau et Linz, la route, que nous avions suivie sur la rive gauche du Danube, est encaissée entre le fleuve et des montagnes très escarpées. Elle se resserre encore davantage depuis Spitz jusqu'à Krems. A Krems, les montagnes s'éloignent du Danube et permettent de se développer. Les Russes, au nombre de 3o 000 hommes, occupaient cette position. Croyant n'avoir affaire qu'à une seule division, ils manœuvrent pour la tourner et la prendre. A cet effet ils détachent dans les montagnes 6000 hommes, avec ordre de venir intercepter la route de Weissenkirchen.

Pendant que ce mouvement s'opère, ils suspendent leur feu pour inspirer une fausse sécurité à la dhision Gazan ; ils n'ont recommencé l'attaque sur le front de cette division que quand ils ont dû croire que la route de Weissenkirchen était occupée par leurs gens.

Il était quatre heures du soir ; le Ier régiment de hussards établissait ses postes en avant de Weissenkirchen. L'oflicicr commandant la grand'garde vient avertir le colonel Rouvillois que les Russes descendent des montagnes et se forment dans la gorge. Ce colonel se porte aussitôt sur le terrain, reconnaît que 600 Russes, ont déjà débouché des gorges et que d'autres continuent à descendre ; ses hussards se mettent à tirailler ; les Russes dont toute l'attention se portait sur la division Gazan, ne répondent pas à leur feu.

Le colonel Rouvillois envoie à toute bride des officiers au général Dupont, au colonel Darricau et au colonel Meunier; ce dernier joint à l'instant l'ennemi, engage une fusillade très vive, marche en avant, fait 60 prisonniers et prend 2 drapeaux. Il avait eu la précaution de détacher sur les hauteurs, sous le commandement des capitaines Vainclair et Segond, quatre compagnies pour prendre l'ennemi en flanc et inquiéter ceux qui continuaient à descendre.

Le général Dupont arrive avec le ô'ï'' régiment; il le fait avancer pour relever le brave 9e qui avait épuisé ses cartouches et comptait déjà beaucoup de blessés. Le 96'' était placé en réserve à Weissenkirchen ; une partie de ce régiment occupait les gorges des montagnes pour prévenir les mouvements que l'ennemi aurait pu faire de ce côté.

Le 32e bat la charge, marche en avant à toute course ; les Russes, de leur côté, s'avancent avec une pareille audace. Il était nuit, on se mêle, les soldats luttent corps à corps. On reste dans cette position aussi extraordinaire qu'effrayante, pendant près d'une heure. Chaque parti croyait que l'autre voulait se rendre. Le Russe posait son arme à terre, pour indiquer au Français ce qu'il avait à faire ; le Français, le croyant prisonnier, voulait le faire fder sur les derrières ; le Russe ramassait aussitôt son arme et cherchait à en frapper son adversaire. Les officiers, de leur côté, s'efforçaient de faire cesser cette mêlée qui n'occasionnait qu'un massacre inutile, mais l'acharnement, la confusion, l'obscurité, les cris empêchaient qu'on pût s'entendre.

Cependant le général Dupont, voulant en finir, ordonne au colonel du 32'' d'arracher homme par homme les soldats du milieu des rangs ennemis et de les réunir.

Dans ce moment éclate l'incendie du village de Loiben. Les Russes y avaient mis le feu pour éclairer le combat.

A la faveur de cet incendie, le colonel Darricau reforme son régiment. Dans ses rangs se

OIERNSTEIV 3l3

placent les hommes du 9'' qui étaient restés clans la mêlée. Il l'ait faire un roulement et commence le feu. Ce feu, exécuté à deux pas, est si violent et si meurtrier (pie les Russes n'ont pas le temps d'y riposter. Tout ce qui n'est pas 'tué ou pris se jette dans le Danube ou se sauve dans les montagnes. Aussitôt après, règne le plus grand silence. Le maréchal Mortier est dégagé ; il arrive par Dirnstein avec la division Gazan. Les soldais de celte division se précipitent dans les bras des soldats de la division Dupont, en criant : « Ah ! mes amis, vous nous sauvez ! » — Nos braves recueillent dans cet embrassement le fruit de leur victoire.

La cavalerie ne pouvait agir dans le défilé où on se battait. Les caissons de l'artillerie ne pouvaient également arriver. Les hussards du i'1' régiment se sont volontairement et spontanément employés à aller chercher des cartouches et à les distribuer à l'infanterie. Ce trait peut faire juger de l'harmonie parfaite qui règne entre les corps de la Division. Les jours de combat ils semblent ne composer qu'un seul régiment.

Nous avons tué ou blessé à l'ennemi au moins 600 hommes. Le général Schmidt a été tué. Nous avons l'ait 3oo prisonniers parmi lesquels se trouvent les colonels Bibikoff et Denicseff.

Le 90 régiment a eu 25 hommes tués et 75 blessés; le 3a'', 2 hommes tués et 20 blessés, et le Ie* de hussards 2 blessés.

La division bivaque sur le champ de bataille, au milieu des morts. Le général Gazan passe en seconde ligne. Les Bataves occupent Spitz.

Le château de Dirnstein, où fut enfermé Richard Cœur-de-Lion, à son retour de la Terre- Sainte, couronne les hauteurs où s'est livré le combat.

Cette affaire mérite particulièrement d'être remarquée par le courage qu'y ont déployé nos régiments contre un ennemi robuste, à demi barbare, et redoutable à l'arme blanche... Elle obtient aux yeux des militaires un nouveau degré d'importance, s'ils considèrent combien la perte de la division Gazan, qui se trouvait dans une crise dont toute sa bravoure n'aurait pu la faire sortir, aurait influé sur la suite des opérations de la Grande Armée.

Relation de la Campagne de 1805, par le général russe Danilevski (1).

Dans cette Relation, le général Danilevski, en rendant pleinement hommage à la bravoure des soldats de la division Gazan, reconnaît que ce fut l'intervention du général Dupont qui brisa l'effort de Doctourof et dégagea le maréchal Mortier. Il s'exprime ainsi :

Grâce à son énorme supériorité numérique, Koutouzof s'était décidé à arrêter Mortier de front pendant qu'une autre colonne le tournerait pour lui couper la retraite.

Le plan du combat de Krems (2) se résume en quelques traits, les détails des dispositions prises étant les suivants :

i° Miloradovitch devait, avec 16 bataillons et 2 escadrons, se placer devant Stein et arrêter la tète de la division ennemie.

20 Doctourof, avec iG bataillons et 2 escadrons, se rendrait d'Egelsee à Schcibenhof et, laissant un détachement d'observation, descendrait des montagnes vers Di'irnslein, sur les derrières de Mortier.

3° Stryck devait suivre Doctourof avec 5 bataillons pour, s'arrètant à Egclsee, agir sur le flanc des Français.

A" Le prince Bagration, avec plusieurs régiments de cavalerie et 2 bataillons, devait sortir de Ivrems par la route de Zwettel, couvrir nos derrières et garder les routes conduisant à Krems.

(1) Cité par le capitaine Alombert.

(2) C'est le nom donné parles Russes au combat Je Diernstein.

3 ll\ LE GÉNÉRAL m pont

5° Le lieutenant généra] Essen II devait se tenir en réserve avec le reste des troupes à Stein. C° On devait placer des batteries sur les bords du Danube pour agir contre la llottille. Telles étaient les mesures prises, et les mouvements étaient en voie d'exécution, lorsque le jour froid et sombre se leva sur la terre couverte de neige.

L'avant- garde des Français passa la nuit à Uber-et Unter-Loibcn, et, vers les huit heures, marcha sur Stein. Dans la chaîne des avant-postes, une fusillade s'engagea. Une heure après, Mortier arriva avec une brigade et attaqua Miloradovitch qui, de son côté, allait à sa rencontre après avoir formé deux détachements de sa colonne, dont l'un marchait le long du Danube et dont l'autre s'avançait par les montagnes. Le combat commence à devenir chaud ; notre colonne de la gauche pénétra à la baïonnette dans Unter-Loiben, mais elle en fut repousséc. Miloradovitch, ayant reçu un renfort de la réserve, s'en empara une seconde fois. L'attaque de Mortier sur notre flanc droit n'eut aucun succès, nos troupes ne bougèrent pas de leur position.

Mortier, qui s'était réuni à la division Gazan, renouvela son attaque sur toute la ligne, toujours convaincu de la nécessité d'occuper Stein avec célérité ; il chassa pour la seconde fois Miloradovitch de Unter-Loiben.

Koutouzof attendait d'un moment à l'autre l'arrivée de Doclourof à Dûrnstein ; il ordonna à Miloradovitch de se retirer : Mortier le suivit.

A peine ce dernier atteignait-il Stein, qu'il fut assailli par une nuée de mitraille et attaqué dans son liane gauche par le régiment de Boutyrsk qui, d'Egelsee, venait de descendre des montagnes.

Mortier reconnut alors qu'il avait affaire à des forces supérieures, il vit l'impossibilité de s'emparer de Stein avec la seule division cju'il avait avec lui ; il suspendit ses attaques, se contenta d'entretenir la fusillade et expédia ordres sur ordres à Dupont pour qu'il vînt le rejoindre en toute hâte avec sa division (i).

Le jour tirait à sa fin et Doctourof n'arrivait pas. Ses guides l'enfoncèrent dans des montagnes impraticables et couvertes de bois, où deux hommes pouvaient à peine passer de front ; encore à chaque pas étaient-ils arrêtés par des obstacles. Nos troupes, qui entendaient le bruit du canon sur leur gauche, ne résistaient pas à l'impatience de prendre part au combat ; mais elles avançaient péniblement sur une ligne allongée, en occupant une grande étendue de terrain. Doctourof, impatient lui-même, laissa ses bagages et l'artillerie dans les gorges des montagnes, et se décida à marcher en avant, seulement avec l'infanterie.

A cinq heures du soir, au lieu de huit heures du matin, son avant-garde sous les ordres d'Oulanius, composée du 6e de chasseurs et d'un bataillon de grenadiers d'Iaroslaw, descendit des montagnes. Oulanius occupa Dûrnstein, après avoir chassé le petit détachement ennemi qui, avec 3 pièces de canon, défendait les portes de la ville. Les canons furent enlevés par nos soldats, et le capitaine Gléboff du 6'' de chasseurs en prit un.

Après s'être emparé de Dûrnstein, Oulanius forma son détachement, le front vers Krems. Le régiment de Viatka descendit des montagnes à son tour ; Doctourof le plaça de l'autre côté de Dûrnstein, faisant face à Spilz, car il avait remarqué l'approche des Français dans cette direction. C'était la division Dupont qui se hâtait de rejoindre Mortier.

A la première nouvelle de l'apparition des Russes sur les derrières de son armée, Mortier envoya précipitamment les dragons à Dûrnstein où ils attaquèrent Oulanius ; mais ils furent repoussés.

Leur retour lui apprit bientôt que le défilé était intercepté : il assembla un Conseil de guerre composé de généraux et de colonels. Là, craignant comme une chose inévitable l'obligation de se rendre prisonniers, on proposa au maréchal de passer seul sur le Danube dans un bateau

(i) Le général Danilcvski commet ici une erreur, car si le maréchal Mortier eût expédié ordres sur ordres à Dupont, ce dernier les eût reçus, la route étant libre, et aucun ne lui parvint, e. t.

DIERWSTEIN 3 1 5

pour éviter la honte de voir augmenter les trophées des Russes par la prise d'un maréchal de France. Mortier repoussa cette proposition. ; il regardait comme un devoir sacré de partager le sort de ses compagnons d'armes. Formant donc une arrière-garde, afin de tenir Miloradovitch en haleine il marcha tète baissée avec ses troupes dans le but de se faire jour vers Dùrnstein.

Miloradovitch ayant remarqué la retraite des Français se porta en avant ; de son côté Doctourof avait déjà entamé un combat acharné.

Le général Dupont qui, dès le matin, avait entendu la canonnade de la division Gazan, avait pressé sa marche et s'approchait de Dùrnstein au moment où Doclourof occupait celte ville. Dupont n'hésita pas à s'ouvrir un passage pour rejoindre son chef de corps.

J'ignorais encore la position dans laquelle se trouvait le maréchal Mortier, écrivait-il, mais je prévoyais le besoin urgent de me joindre à lui.

Dupont attaqua le régiment de Viatka, qui lui barrait le passage : Doctourot' renforçait ce régiment avec les troupes qui successivement descendaient des montagnes ; cette opération s'effectuait avec bien plus de difficulté que précédemment, parce qu'il faisait déjà sombre et que l'obscurité empêchait nos soldats de pouvoir prendre les sentiers qu'il fallait suivre. Doclourof se trouva bientôt entre deux feux. Tandis que Dupont l'attaquait sur la droite, Mortier se faisait jour vers Dùrnstein par sa gauche et, quoique poussé l'épée dans les reins par Miloradovitch, qui dans cette poursuite lui prit deux pièces de canon, il parvint à s'emparer delà position d'Oulanius.

Le carnage était le même sur la pente des montagnes, dans les sentiers el dans les défilés où Dupont avait dirigé une partie de ses troupes, afin d'arrêter et d'empêcher les nôtres de continuer à descendre. L'exiguïté du terrain semblait doubler l'acharnement et les difficultés du combat ; les boulets et la mitraille tonnaient dans les montagnes, coupaient les hommes, brisaient les armes et pulvérisaient les rochers. Les soldats des deux partis étaient blessés, écrasés par la chute des arbres ou les éclats des pierres. Lorsque Mortier pénétra dans Dùrnstein, on s'y entretuait à coups de crosse de fusil dans les rues, quand l'espace ne permettait pas d'agir à la baïonnette. Dupont renforçait l'attaque de son côté et Doctourof se trouvait dans la situation la plus critique, privé de son artillerie, dans l'obscurité la plus profonde, sans pouvoir prendre aucune disposition ni reconnaître les mouvements et la force de l'ennemi, n'ayant enfin pour retraite que des défilés impraticables. Il fut forcé de dégarnir la route, de se frayer un passage cl de laisser passer Mortier.

Depuis le passage de l'armée russe sur la rive gauche du Danube, Napoléon n'avait pas cessé d'être dans une vive anxiété au sujet du maréchal Mortier. Dans la journée du 20 brumaire, entendant une vive canonnade dans la direction de Stein, il quitta Melk pour se rendre à Saint-Pœlten et se rapprocher de ses troupes en même temps que du pont de Maulern. Il donna aussitôt des ordres pour ralentir la marche de ses corps d'armée sur Vienne. Murât reçut une lettre très dure et non méritée dans laquelle l'Empereur lui reprochait d'aller « comme un étourdi » et d'enfourner, sans instructions, l'armée sur Vienne. « Ainsi, dit Napoléon, les Russes pourront faire ce qu'ils voudront du corps du maréchal Mortier : je crains qu'il ne soit fort exposé, ce qui ne serait pas arrivé si vous aviez exécuté mes ordres. » Il prescrivit en même temps au maréchal Soult d'arrêter son mouvement et de se rendre de sa personne à Mautern, où il se mettrait en correspondance avec le maréchal Mortier.

Dans la nuit du 20 brumaire, l'Empereur reçut des renseignements très alarmants du chambellan Thiard, qu'il avait envoyé à Mautern, et qui lui écrivait, à six heures et demie du soir, ce qui suit :

3lG LE GÉNÉRAL 1)1 PONT

Sire,

Je crois ne devoir pas perdre un instanl pour annoncer à Voire Majesté que l'on s'est battu toute la journée de l'autre côté du Danube et avec beaucoup d'acharnement. D'après le rapport du colonel Fransechini du 8'' de hussards, la division Gazan est arrivée hier à Dirnstein. Ce matin elle a rencontré les Russes entre Loiben et Stein. L'affaire a commencé sur-le-champ, 3 fois le village de Loiben a été pris et repris : enfin vers le soir les Russes ont attaqué en suivant le Danube et une autre colonne descendue des montagnes s'est portée sur le coude que fait le fleuve, et à en croire des officiers du ioo" et du 4e d'infanterie légère, qui étant blessés se sont jetés dans une barque et se sont sauvés de Loiben, toute cette division serait cernée dans Loiben et séparée de la division Dupont, mais je crois qu'il y a un peu d'effroi dans ce rapport. Du reste, quand ils ont quitté le ebamp de bataille, ['affaire n'était pas encore terminée, et il est à penser que les divisions auront pu se réunir. Ces olliciers ont dit que dans le commencement de l'affaire, ils avaient pris beaucoup de monde, 2 canons et un obusier. La division n'a point de pain et manque de carloucbes. Toute l'armée russe bivaque sur les hauteurs au delà du Danube ; quoiqu'il soit nuit, ils tirent à ebaque instant sur cette ville.

Ici est le 8° de chasseurs. A Gotlvveier est le général Magalon avec le IIe et le 26' de chasseurs.

J'ai cru qu'il était de mon devoir de rester ici ; pour être à même d'apporter demain dans la journée quelques nouvelles à Votre Majesté, je remonterai le Danube et je tàcbcrai de passer s'il est possible.

Je suis, Sire, de Votre Majesté,

Le très humble et très obéissant serviteur. Signé : Thiakd.

Dans l'instant on vient me dire que le village de Loiben est en feu. Je me suis porté sur le rivage, il est tout en flammes. Je crois que les Russes auront tiré avec des obus pour en déloger les troupes de Votre Majesté, qui se seront fait jour sur Dirnstein. Les Russes font un tapage horrible.

Thiard.

{L'adresse porte : à Sa Majesté l'Empereur — Très pressée.)

Cette lettre parvint à l'Empereur vers minuit. Elle ne fit qu'augmenter ses inquiétudes. A k heures du matin, le Major Général écrivait au maréchal Soult, à Mautern, lui recommandant d'envoyer, en grand détail, tout ce qu'il aurait appris sur le corps du maréchal Mortier. Deux heures plus tard, il adresse des instructions à Murât : « L'Empereur, mon Prince, me charge de vous dire que les Russes sont toujours à Krems, qu'il y a eu hier un engagement très chaud entre leur armée et la division Gazan ; les détails ne sont pas connus, mais il paraît que l'affaire a été à notre désavantage, quelque courage qu'aient déployé nos troupes, vu la grande supériorité du nombre des ennemis... Je pense que l'Empereur restera toute la journée à Saint-Pœlten... Passé 10 heures du matin vous pourrez donc entrer dans Vienne ; tâchez d'y surprendre le pont du Danube... »

A midi, l'Empereur était toujours sans nouvelles du combat de la veille. Il chargea le général Lemarois, son aide de camp, de porter au maréchal Mortier la lettre suivante :

Saint-Pœlten, 21 brumaire an XIV.

Le Major Général au Maréchal Mortier.

L'Empereur, M. le Maréchal, attend avec impatience des nouvelles de l'engagement que vous avez eu, et qui, d'après les bruits vagues qui nous sont parvenus, parait avoir été très sérieux.

Page 1