COMBAT DE MOHRUNGEN
L'avant-garde russe, forte d'environ i5ooo hommes, sous les ordres du général Markof, s'était emparée de Liebstadt, après avoir fort maltraité trois compagnies du 8e de ligne et deux escadrons du 4e de hussards, qui s'y étaient vigoureusement défendus. Le maréchal Bernadotte porta cet événement à la connaissance du maréchal Ney, par la lettre suivante :
À Holland, ce a5 janvier, à deux heures du matin. A Monsieur le Maréchal Ney.
Je viens d'apprendre, M. le Maréchal, que le poste de Liebstadt a été enlevé après une forte résistance ; 2 escadrons du 4° d'hussards et quelques compagnies du 8e Rég' d'infanterie de ligne ont beaucoup souffert d'après tous les rapports.
L'ennemi, me marque-t-on, débouche par Liebstadt en grande force pour se porter sur Holland et Mohrungen ; je réunis ici de très bonne heure la division Dupont et 2 régiments de cavalerie légère et je me porte ensuite sur Mohrungen. La division Drouet, venant de Saall'cld, doit s'y trouver ce matin.
Je combattrai dans celte position qui me paraît assez mauvaise, mais je n'ai pas le choix de faire autrement si l'ennemi s'y présente aujourd'hui.
(1) Journal des marches et cantonnements de la division Dupont (Arch. Dupont).
,/|8o LE GÉNÉRAL DDPOHT
Il est bien instant, mon cher Maréchal, fj no vous fassiez un mouvement sur ma droite, ou que vous vous portiez sur Allenstein.
Voyez ce qui vous paraîtra le plus convenable.
Je vous renouvelle, mon cher Maréchal, l'assurance de mon amitié.
J. Be
EIlNADOTTE.
A la même heure, le prince de Ponlc-Corvo donnait l'ordre au général Dupont de partir d'Elbing le plus lût possible et de se liàter dans sa marche :
An Quartier Ornerai à Holland, le 20 janvier, U deux heures du matin.
Au Général Dupont,
Marchez au plus vite, mon cher Général, et marchez serré. Il y a eu une affaire très vive à Liebstadt. Ce poste a été emporté et nous avons beaucoup souffert. Attendez-vous à combattre en arrivant à Holland.
Je vous renouvelle, mon cher Général, l'assurance de mon amitié.
J. Bernadotte.
De son côté, le général Maison, resté à Osterode, pendant que le prince de Ponte- Corvo se rendait de sa personne à Elbing et à Holland, écrivait, le 26 janvier à 3 heures du matin, au maréchal Ney, pour lui annoncer la prise de Liebstadt, par les Russes. Il lui témoigne sa crainte que l'ennemi ne se soit emparé de Mohrungen, ce qui couperait la communication avec le Prince qui est à Holland, et empêcherait la division Dupont de se réunir à celle du général Rivaud sur Osterode et à celle du général Drouel sur Liebemiihl. Il va réunir le 45e, qui occupe Ditterswald et les autres villages, et le placer en échelons sur la route de Liebemiihl, et il mettra la brigade de dragons à Osterwein. « Le mouvement de l'ennemi étant tout à fait prononcé sur Danzig, écrit le général Maison, c'est à vous, M. le Maréchal, à juger ce qu'il vous convient de faire pour nous soutenir; j'attends avec impatience des nouvelles du Prince et ses ordres; j'attendrai avec la même anxiété votre détermination; si je ne reçois rien d'ici à midi que le 45e pourra nous avoir joint, nous penserons à faire notre jonction avec le général Drouct vers Liebemiihl. »
Par lettres de 5 heures et de 9 heures du matin, le maréchal Ney transmet au Major Général les dépêches qu'il vient de recevoir du maréchal Bernadotte et du général Maison. Il marque son intention de ne pas faire de mouvement sur Osterode, et de conserver sa position de Hohenstein, de Mûhlen et de Neidenburg, jusqu'à ce que l'Empereur lui ait fait connaître ses intentions. « L'ennemi se borne à m'observer par des patrouilles, écrit le maréchal Ney ; il occupe toujours Allenstein, Wartenburg, Seeburg, Bischofsburg et Passenheim ; sa marche sur Danzig avec des forces supérieures doit avoir un autre motif que celui d'aller au secours de cette place. . . La route de \\ illenberg sur Chorzellen et Prasnysch n'est pas inquiétée par l'ennemi... Je ne pense pas devoir faire de mouvements sur Osterode, puisque je m'éloignerais des communications de Neidenburg, extrêmement nécessaires pour couvrir le flanc gauche de la Grande Armée. » — A4 heures du soir, le maréchal Ney écrit au prince de Ponte-Corvo, dont le danger est évident, qu'il attendra les ordres de l'Empereur pour se mouvoir, et il l'engage à éviter un combat particulier
MOHRUNGEN f\^ \
conlre des forces supérieures ; dans le cas où ils seraient tous deux 1res pressés, ils se réuniraient pour combattre.
Ici, un rapprochement s'impose. Le 1/4 octobre 1806, Napoléon, pensant avoir devant lui, à Iéna, la plus grande partie des forces prussiennes, serre ses corps d'armée sur sa gauche, appelant Bernadotte à Dornburg pour former son centre et agir sur l'aile gauche ennemie, et laissant Davout à sa droite, pour tomber par Apolda sur les derrières des Prussiens, attaqués de front à Iéna. Bernadotte se conforme strictement aux ordres reçus, comme c'était son devoir, et Davout ayant eu, par suite d'une erreur de Napoléon, à combattre avec son seul corps la grande armée prussienne, on déclare, à l'instigation de l'Empereur, que Bernadotte est le seul coupable, qu'il a commis tin acte honteux en refusant de porter secours à Davout, qu'il méritait d'être fusillé, et pour l'accabler définitivement et le perdre à tout jamais dans la postérité, on invente des détails, on forge tout un roman où il ne reste plus trace de la vérité des faits et qui, la passion aidant, est devenu presque de l'histoire.
Trois mois plus lard, le maréchal Bernadotte, jouissant delà confiance absolue de l'Empereur, qui lui donne le commandement des corps des maréchaux Ney et Bessières, se trouve soudain menacé, le 25 janvier, par des forces très supérieures qui viennent d'emporter Liebstadt. Il fait part de la gravité de sa situation au commandant du 6e corps, et lui demande de le soutenir. Le maréchal Ney refuse de bouger, alléguant qu'il n'a pas d'ordres de l'Empereur et qu'il attendra de les avoir reçus pour mettre ses troupes en mouvement ; or, Napoléon est encore à Varsovie, à quarante lieues du 6e corps, et les Busses, en forces peut-être écrasantes, vont aborder sûrement le Ier corps dans cette journée du 25 janvier et tenter de l'enlever !
Le maréchal Ney invoque la nécessité de maintenir les communications de Neidenburg qui couvrent le flanc gauche de la Grande Armée, comme si ce flanc gauche n'était pas infiniment plus menacé par le danger du maréchal Bernadotte, d'autant que les Busses ne font aucune tentative sur le 6e corps, se bornant à l'observer par des patrouilles, et que leur marche est nettement dessinée sur Danzig, c'est-à-dire sur le Ier corps. Et, ce qui peut paraître étrange, le maréchal Ney engage le maréchal Bernadotte à éviter un combat particulier contre des forces supérieures, comme si ce maréchal, s'efforçant de gagner Osterode pour éviter d'être coupé et séparé du 6e corps, et devant forcément rencontrer l'ennemi dans sa marche, était libre d'éviter le combat !
La nécessité d'appuyer le maréchal Bernadotte était tellement évidente, qu'elle fit l'objet de toutes les instructions données au maréchal Ney par le Major Général, dès que la marche des Busses fut connue au quartier impérial. Et pourtant, au maréchal Ney, qui a refusé d'appuyer un collègue en péril et risqué ainsi de faire subir un désastre à l'armée, ni l'Empereur, ni les contemporains n'adressent le moindre blâme, tandis qu'on couvre d'outrages le maréchal Bernadotte, qui a fait son devoir en se conformant aux ordres de Napoléon à un moment où rien n'indiquait que le maréchal Davout fût menacé d'un danger quelconque.
La route d'Elbing à Osterode a un développement total d'environ dix-huit lieues, vers Le Génkral Dupo.\t. 3i
le Sud-Est ; elle passe à Ilolland (Preuss-Holland), à Saali'eld, àLiebemùhl, cl alteint Ostcrode, située sur le cours supérieur de la Drewenz, affluent de la Yislulc, et qui de sur Thorn en arrosant Strasburg et Gollub. D'Oslerodc à ïhorn, il y a vingt-six lieues.
Sur la gauche delà route d'Elbing, à cinq lieues au Nord d'Osterode et à même distance à l'Est de Saali'eld, est la petite ville de Mohrungen. C'est sur ce point que se dirigea l'aYantgarde russe venant de Liebstadt, dans le dessein évident de s'interposer entre le maréchal Bernadolte et le maréchal Ney, de s'emparer d'Osterode et de rejeter vers la mer le Ier corps d'armée, dont la perte eût été certaine. L'ennemi, massé, n'avait pas trois lieues à faire pour se trouver devant Mohrungen, qui n'était alors défendue que par le 8e de ligne ; fort heureusement ses mouvements furent très lents et laissèrent aux Français le temps de barrer la route de Liebstadt à Osterode.
Le maréchal Bernadolte avait bien compris l'urgence d'arriver à Mohrungen avant les Russes, et il avait donné à ses troupes l'ordre de se mettre en marche longtemps avant le jour. Après l'échec de Liebstadt, où le colonel Burthe, du 4 e de hussards, avait été blessé en chargeant bravemeut, le général Paclhod, de la division Rivaud, avait occupe Mohrungen avec le 8e de ligne ; le reste de cette division (45e et 54e de ligne) tenaient la position d'Osterode. et le général Sahuc, avec la brigade de dragons du général Margaron, avait été appelé de Hohenstein pour s'établir à Osterwein et couvrir la droite d'Osterode, en gardant la route d'Allenstcin. Craignant que le 8e de ligne, ainsi isolé, ne fût écrasé à Mohrungen, le prince de Ponte-Corvo prescrivit au général Drouet, alors à Saalfeld, de se porter rapidement avec sa division au secours de ce régiment. Lui-même se mettant à la tête d'un bataillon du 9° léger qui était à Holland, et emmenant la brigade de dragons du général Laplanche, se dirigea en toute hâte sur Mohrungen et y arriva vers midi, en même temps que le général Drouet, au moment où l'ennemi se présentait pour attaquer cette ville. — Le général Dupont, parti d'Elbing, qui est à cinq lieues de Holland, était encore en arrière, ayant douze lieues à parcourir pour atteindre Mohrungen.
Les Russes avaient établi leur infanterie en bataille sur une position excellente, hérissée d'artillerie, leur gauche appuyée à une forêt et à des lacs, leur droite flanquée par des marais et des lacs gelés ; en avant de leur front, ils occupaient fortement le village de Pfarrersfeldchen, couvert par une nombreuse cavalerie; des nuées de Cosaques avaient envahi toutes les plaines environnantes.
Le maréchal Bernadotte fit immédiatement ses dispositions d'attaque. Il avait alors sous la main le bataillon du 9e léger du commandant Bouge, le 8e de ligne de la division Rivaud, les 27e léger et 94e de ligne de la division Drouet, les dragons du général Laplanche, et le 4e de hussards, fort maltraité la veille à Liebstadt eteommandé par le chef d'escadron Boudinhon, en l'absence du colonel Burthe, blessé. Le 95e régiment, de la division Drouet, était resté à la hauteur de Eckersdorf, par ordre du Prince.
L'action commença par un engagement de cavalerie ; les guides du prince de Ponte- Corvo, des dragons et des hussards chargèrent vigoureusement les Cosaques qui masquaient la ligne ennemie, et les dispersèrent. Le maréchal fit établir, sur une hauteur dominant la position des Russes, une batterie de 4 pièces, dont le feu fut très efficace ; puis il donna l'ordre au commandant Bouge d'emporter, avec le bataillon du 9e léger, le village de Pfarrersfeldchen. Cette brave troupe s'avança sans hésiter, et malgré