C. Villoutreys
À la Maison d'arrêt de l'Abbaye, ce 12 septembre.
L'Empereur ne se préoccupa pas plus de cette lettre, qu'il ne se soucia des suppliques de Dupont et de Marescot, glorieux serviteurs de l'État, sollicitant une audience pour lui rendre compte de leurs actes; sa sentence une fois prononcée, au mépris de toute justice et de toute vérité, il n'y avait plus qu'à s'incliner devant la volonté du maître, et il fallait bien que les victimes elles-mêmes se résignassent à perdre l'honneur. Le 8 octobre, en exécution des ordres du ministre de la guerre, de nouvelles questions furent posées à M. de Villoutreys, par le général Buquet ; l'oubli de la vraisemblance même y est poussé à ce point, qu'on suppose ce simple capitaine au courant de toutes les opérations militaires, absolument comme s'il eût été le second du général Dupont ; et sachant fort bien qu'il n'avait aucun pouvoir dans la discussion du traité d'Andujar, on l'inculpe comme s'il avait eu, plus que les commissaires eux-mêmes, la faculté de diriger les négociations. Il suffit de lire la 10e question pourvoir qu'elle est réellement inepte. Cet interrogatoire eut lieu ainsi qu'il suit.
Le 8 octobre 1808, par ordre du Ministre de la guerre, en date du 7 courant, le Général Buquet, Chef d'état-major près le premier Inspecteur Général de la Gendarmerie Impériale, se transporta à la prison militaire de l'Abbaye, et s'étant fait conduire dans la ebambre occupée par le capitaine de Villoutreys, il lui posa les questions suivantes :
1 ,c Question L'examen des circonstances qui ont accompagné la capitulation d'Andujar indujue que vous aviez
126 LE GÉNÉHAL DUPONT
la confiance entière du gênerai Dupont. Comment se fait-il que vous ayiez enhèremeut oublié une partic de* faits sur lesquels on vous a interrogé ? par exemple on remarque dans vos interrogatoires ce qui suit :
i° Vous ignoriez quels ordres avait le général Dupont du général en chef.
2° S« les troupes qui ont fait l'expédition de Jaen étaient sous les ordres du général Dupont.
3° Tout ce qui a rapport à la division Gobert et à ses divers mouvements.
4° Tout ce qui s'est passé au Conseil de guerre du 20 juillet au camp devant Baylen.
5° Et pourquoi le général Dupont n'a pas demandé la garantie des agents anglais.
6° Ainsi que les motifs pour lesquels il n'a pas attaqué de nouveau à l'arrivée du général Yedel.
70 Et le caractère que prenait le général Marescot auprès des généraux espagnols, etc., etc.
Comment se fait-il que vous ayiez paru ignorer que les divisions Vedcl et Gobert étaient sous les ordres immédiats du général Dupont à celte époque ?
Réponse. — La confiance que le général Dupont m'accorda lors de la capitulation d'Andujar commença par l'ordre de passer dans le camp ennemi, pour demander une trêve, et de cette seule mission sont résultés les détails qui ont pu me donner l'apparence d'une confiance entière de la part de ce général. Dans les circonstances qui ont précédé cet événement, quoique je fusse à son Etat-Major, j'ai toujours ignoré sa correspondance, qui était particulièrement confiée à un de ses aides de camp, et je devais alors ignorer les mouvements de troupes qui en résultaient.
Je persiste donc à déclarer :
i° Que j'ignorais les derniers ordres que le général Dupont pouvait avoir du général en chef, au moment où il quitta la position d'Andujar.
2U Que j'ignorais si les troupes de la Division Gobert, qui ont fait la dernière expédition de Jaen, étaient sous les ordres du général Dupont. J'ai appris le succès de cette expédition par le général Dupont, sans aucun autre détail que l'événement en lui-même. Je ne connaissais d'autres troupes envoyées à Jaen, d'après ses ordres, que le bataillon confié au commandant Baste qui partit d'Andujar.
3° J'ai connu, comme tous les officiers, les motifs qui ont convoqué le Conseil de guerre, mais j'ai dû en ignorer les détails puisque je n'y étais pas présent.
4° J'ai toujours ignoré pourquoi le général Dupont n'a pas demandé la garantie des agents anglais, que d'ailleurs les généraux espagnols lui assuraient : j'ai seulement été chargé par le général Castaiïos de le rassurer sur les craintes de la traversée contre toute expédition hostile de la part des Anglais.
5° J'étais envoyé à Andujar pour obtenir la trêve, lors de l'arrivée du général Vedel, et à mon retour j'ai appris qu'il avait quitté sa position ; j'avais été informé de son arrivée par le général Castaiïos, à Andujar.
6° J'ignorais le caractère du général Marescot au quartier général espagnol, puisque je ne lui connaissais aucun pouvoir écrit ; c'est seulement à la signature du traité que j'ai su qu'il y avait été comme témoin.
70 J'ai ignoré jusqu'au 16 juillet que les divisions Vedel et Gobert fussent sous les ordres du général Dupont. Elles avaient toujours été séparées delà division Barbou, et je n'étais pas initié, comme je l'ai déjà dit, dans la correspondance du général Dupont, mais le 16 je ne pouvais plus douter que le général Vedel ne fût sous ses ordres, puisqu'il arriva à Andujar avec sa division.
2e Question
Vous convenez que le général Dupont vous a fait accompagner les généraux qui allèrent pour traiter avec les Espagnols, et qu'il vous avait donné des instructions : en quoi consistaient-elles?
Réponse. — J'ai reçu effectivement l'ordre du général Dupont d'accompagner les généraux Chabert et Marescot au quartier général espagnol, et j'avais pour instructions d'observer et de recueillir des détails sur tous les événements d'Espagne, indépendants même de ceux d'Andalousie, et qui pouvaient être nécessaires aux intérêts de l'Empereur.
LE PUOCES
3e Question
Puisque vous convenez avoir pris plusieurs fois la parole dans le moment des discussions, comment avez-vous pu le faire sans y être formellement autorisé par les instructions du général en chef?
Réponse. — Quoique je n'eusse aucune instruction écrite du général Dupont, j'ai toujours pensé être en droit de faire des observations dans les intérêts de mon Gouvernement, jusqu'au moment où les généraux espagnols ont enfin déclaré qu'ils ne me connaissaient aucuns pouvoirs.
4e Question
Lorsque M. Basleest venu de la division Vedel pour se faire communiquer la capitulation et faire des observations sur sa teneur, d'où venait-il et de quelle part venait-il?
Réponse. — Il était accompagné d'un aide de camp du général Dupont, et j'ai appris qu'il était envoyé par ce général et qu'il venait de son quartier général.
Pourquoi avez-vous empêché le capitaine Baste d'insister davantage sur la demande pour que les divisions Vedel et Goberl ne fussent pas comprises dans la capitulation ?
Réponse. — J'ai si peu empêché le commandant Baste d'insister sur cette demande, que n'ayant plus le droit de faire moi-même aucune observation, j'ai aussitôt engagé le général Chabert d'agiter encore cette question, qui venait d'être le sujet de vives discussions et de mon exclusion du traité ; mais cette nouvelle tentative n'a pas été plus heureuse.
6e Question
Sont-ce les instructions du général Dupont qui vous ont engagé à ne pas seconder les efforts du capitaine Baste et à vous en tenir à ce que les généraux espagnols avaient arrêté ?
Réponse. — Je ne puis répondre à cette question que par les détails que je viens de donner dans la question précédente.
7e Question
Pourquoi dites-vous avoir ignoré en quelle qualité le général Marescot s'est rendu aux conférences, puisqu ayant joué vous-même le principal rôle vous deviez savoir que le général Marescot n'a pas même été présent à la principale discussion, étant allé prendre du repos sur un lit dans une autre chambre, et qu'il avait refusé les pleins pouvoirs du général Dupont pour traiter ?
Réponse. — J'ai si peu joué vin principal rôle que je n'ai rien signé, et qu'au contraire j'ai été exclu des discussions. Je suis fondé à croire que le général Marescot a été présent à la principale discussion, puisque c'est à lui seul que le Gal Castanos a donné, dans ce même moment, lecture d'une lettre du Général en chef des armées, écrite au G1' Dupont, et qu'on venait de lui apporter après l'avoir interceptée. Le G'1 Marescot peut se rappeler aussi qu'après la lecture de cette lettre, le Gal Castanos déclara qu'il en référait à son jugement. Je déclare de plus que j'ignorais qu'il eût refusé les pleins pouvoirs pour traiter, et j'étais sans doute absent lors de cette dernière circonstance.
8e Question
Pourquoi avez-vous dit que le général Marescot s'était travesti ? Vous affirmez avoir reçu ces détails des généraux espagnols Castanos et Tilly, tandis que le Gal Marescot repousse ce reproche avec indignation, par la dénégation la plus formelle, qui est fortifiée par une autre déposition importante ?
Réponse. — J'ai déjà répondu à cette question, en déclarant que j'avais été informé du travestissement du Gal Marescot par le général Castanos lui-même, et je persiste dans cette déclaration.
L'examen de cette affaire montre que le général Dupont vous a toujours envoyé aux ennemis
pour traiter de la Capitulation, que c'est vous qui aviez sa confiance entière, vous enfin qui avez presque seul constamment porté la parole et qui avez réellement conclu cette Capitulation. Qu'avezvous à dire à ce sujet ?
Réponse. — Je proteste toujours que je n'ai jamais eu aucuns pouvoirs ni aucune instruction quelconque pour traiter, que mon dévouement seul aux intérêts de l'Empereur a commandé le zèle que ma conscience ne me reprochera jamais. Ma conduite, dans toutes ces circonstances, ne s'est jamais démentie; j'en appelle au jugement de tous les officiers de l'armée, notamment à M. Bouvier qui faisait les fonctions d'aide de camp auprès du Gal Marescot. Il se rappellera sans doute qu'au milieu des discussions, et particulièrement celle où je désirais que les divisions Vedel et Gobert ne fussent pas comprises dans le traité, il s'est approché de moi en me disant qu'un excès de zèle pourrait rendre les événements plus funestes.
10e Question
Vous aviez annoncé dans l'origine que le général Vedel vous avait dit: «qu'en continuant son mouvement, il eût ramené à peu près i 5oo hommes à Madrid. »
Et dans le 2e interrogatoire fait par Son Excellence le Ministre de la Guerre, vous dites: (réponse à la 34me question^). « Le général Vedel me dit, lorsque je le rencontrai, qu'il avait de 7 à 8000 hommes. »
Comment expliquez-vous la différence qui se trouve entre ces deux allégations ?
Réponse. — Le général Vedel me dit effectivement, lorsque je le rencontrai, qu'il eût ramené à peu près 1 5oo hommes à Madrid. 11 avait à cette époque de 7 à 8000 hommes, mais il n'avait pas encore passé la Sierra-Morena. Je dois croire que, dans son mouvement de retraite, et dans les défilés qu'il avait à traverser, il aurait craint de perdre cette différence.
N'ayant plus de questions à faire à M. Villoutreys, nous lui avons donné lecture du contenu du présent procès-verbal ; il nous a assuré que ses réponses étaient basées sur la vérité ; qu'il n'avait rien à y ajouter, rien à en retrancher : en conséquence, nous l'avons invité à signer avec nous ledit procès-verbal que nous devions ensuite adresser en original à Son Excellence le Ministre de la Guerre.
Fait, clos et arrêté à Paris, les ans, mois et jour avant dits.
Le Général de B>'% Chef d'État-Major près le Ier Insp'' Gal de la Gend'" Imp,c.
Buquet. C. Villoutreys.
Quelques jours après, le capitaine de Villoutreys écrivit au ministre de la guerre la lettre suivante, lui faisant remarquer, comme de raison, que dans les événements au sujet desquels il était incriminé, son rôle s'était borné à obéir et à se dévouer, au risque évident de ses propres intérêts :
Monseigneur,
J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence l'exposé fidèle de tous les faits attachés à ma conduite en Espagne, et je fais serment que la vérité en est la base. L'honneur est consacré depuis trop longtemps dans ma famille, pour que l'intérêt même de mon existence puisse me rendre parjure au sentiment qu'elle m'a légué.
J'espère que Votre Excellence daignera porter son jugement sur cette conduite, et me rendre tous les droits à son estime dont je n'ai jamais démérité.
J'ai l'honneur d'être, Monseigneur,...