‹ Le général DupontChapitre 11 sur 90 · C. Villoutreys · texte numérisé non relu

C. Villoutreys

A la maison d'arrêt de l'Abbaye, ce i3 8'"° 1808.

I,E PROCKS

Quelque difficile que puisse être ma défense pour me justifier, je prendrai toujours la vérité pour base. Ce sentiment, dût-il m'ètre funeste, ne cessera jamais de m'imposer une loi sacrée ; j'attends de lui seul ma justification, et mon jugement de l'armée qui connaît ma conduite.

Je déclare, en présence de cette armée, que mon seul crime serait dans mon dévouement et le zèle particulier qui m'a fait sacrifier mes propres intérêts. Les torts qui pourraient m'être imputés consisteraient donc dans l'exécution des ordres qui me furent donnés, et qui étaient le résultat de la malheureuse affaire de Baylen. Dans cette funeste journée du 19 juillet, j'étais auprès du général Dupont, et souvent avec les troupes qui chargèrent l'ennemi ; ma conduite et les dangers qui en étaient inséparables sont généralement connus, et je puis sans crainte en appeler à l'armée.

Après dix heures de combat, je reçus l'ordre du général Dupont, de passer dans le camp ennemi pour demander une trêve, et c'est là que commenceraient mes torts. Cet ordre n'était point sans doute une mission de faveurs, car j'étais peut-être plus que tout autre accablé de fatigues. 11 fallait en éprouver de nouvelles, et courir le danger de me livrer à un ennemi réputé cruel. Mon rang dans l'armée avait d'ailleurs trop peu d'importance pour avoir influé sur le sort de cette journée, et me prescrivait une soumission trop légitime pour ne point exécuter l'ordre d'un général en chef.

M'imputerait-on comme crimes les démarches qui suivirent ces événements? Je serais sans doute coupable si elles eussent été l'effet de ma seule volonté, mais il est prouvé que je n'agissais encore que d'après de nouveaux ordres. Mes instructions portaient d'observer et de surprendre tous les détails relatifs aux événements d'Espagne, et dont la connaissance devait servir aux intérêts de l'Empereur. Cette mission, que ma première entrevue avec les généraux espagnols me rendait plus facile, ne fut donc accordée qu'à cette seule considération. J'accompagnai alors au quartier général espagnol le général Chabert, chargé de pleins pouvoirs pour traiter avec l'ennemi, et le général Marescot dont j'ignorais le caractère dans cette démarche. Je démontre assez que la mission de ces généraux, et les ordres tacites qui m'étaient donnés, avaient des intérêts différents; la signature du traité en donne une preuve incontestable, puisque je fus le seul qui n'ait point signé. En supposant mes démarches volontaires, quel intérêt pourrait-on d'ailleurs leur attribuer ? Je suis trop fort des preuves qu'il m'a été permis de donner pour penser qu'on supputerait la crainte d'être resté à la discrétion d'un ennemi. Ce sentiment au reste eût été mal entendu, car je devais passer au milieu d'une armée de paysans, dont la fureur m'eût été funeste dans une première traversée, sans le secours d'un de leurs officiers.

Si je n'eus considéré que mes intérêts particuliers, je pouvais, après la trêve qui fut accordée, me livrer au repos qui m'était nécessaire et attendre, comme tous les officiers de l'armée, les résultats d'une affaire malheureuse, dont je ne pouvais répondre sous aucun rapport. Je répète donc que j'ai dû souscrire aux ordres du Général en chef, et quoiqu'ils ne fussent point écrits, je leur devais une entière soumission.

Notre arrivée à l'armée espagnole rendit le traité inévitable, puisque le général Marescot, qui avait été le matin au quartier général ennemi, s'était engagé sous parole d'honneur de n'y revenir qu'avec les pleins pouvoirs pour traiter. Quoique je n'eusse aucuns droits quelconques, il me fut pourtant permis d'assister aux discussions, et je partageai ce privilège avec les officiers qui faisaient les fonctions d'aides de camp auprès du général Marescot.

Le projet de Capitulation étant irrévocablement arrêté, il ne restait d'autre espoir que d'en rendre les suites les moins funestes possibles. Pourrais-je donc être coupable d'avoir contribué libéralement à des conditions moins sévères, et de n'avoir écouté que mon zèle quand il fut question de comprendre les divisions Vedel et Gobcrt dans le traité. J'éprouvais peut-être plus vivement l'humiliation ; aussi le ressentiment cpie j'en exprimai me fit exclure des conférences. J'avais, de plus que tout autre, l'honneur d'appartenir à la Maison de l'Empereur, et ce motif seul ne devail-il pas m'imposer la loi de défendre les intérêts de Sa Majesté. Il est prouvé que par un zèle longtemps soutenu, j'avais obtenu du général Castanos, que les divisions Vedel et Gobcrt ne seraient pas comprises dans le traité et se retireraient sous Madrid : il est aussi prouvé

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que l'article de ces divisions a été révoqué par l'arrivée d'une lettre du général en chef, écrite au Général Dupont, dont le général Castanos donna lecture au général Marescot seulement, en en référant à son jugement sur cette révocation. Si mon zèle est réputé coupable, ses résultats doivent l'être aussi; je laisse donc à penser si le succès que j'avais obtenu serait un crime. Je puis ajouter encore à ma justification déjà prouvée, que j'avais de plus que mes instructions principales, l'autorisation tacite du Général Dupont de profiter de tous les droits qui me seraient laissés et qui pourraient concourir à une meilleure Convention. Je m'avouerais coupable, s'il eût été en mon pouvoir d'empêcher une Capitulation quelconque, mais je le répète encore, elle avait été arrêtée par la délibération d'un Conseil de guerre, et irrévocablement fixée par notre arrivée à l'armée ennemie.

Les ménagements indispensables aux instructions que je désirais sur les événements d'Espagne, furent la seule cause de mon séjour au quartier général espagnol, et je crois avoir prouvé qu'il ne fut pas sans utilité. Les conséquences qui sont inséparables de ces dernières circonstances, me firent désigner pour porter le traité au Général en chef des armées, ainsi que le voulait un des articles de ce même traité. On peut juger aisément que je devais être le seul chargé de cette mission, puisque j'étais le seul informé de détails importants. Sans des considérations aussi positives, on pourrait juger encore que mon désir de rentrer plus promptement en France, m'en fit rechercher l'occasion. Certes je me serais abusé sur mes vrais intérêts, puisque nous étions persuadés que les provinces que je devais traverser étaient en insurrection. Je pensais, de plus, que les intérêts de l'armée ennemie s'opposant à mon arrivée à Madrid, commanderaient peut-être des mesures rigoureuses à mon égard, et je crus devoir en prévenir le général Dupont, à l'instant de mon départ. Tous ces détails et les dangers qui m'accompagnèrent dans mon voyage à Madrid, notamment à Tembleque, prouvent, sans aucun doute, que cette mission commandait le plus grand dévouement, et qu'il eût été plus conforme à des vues personnelles de suivre une armée que sa force pouvait encore garantir des événements.

Je n'ai donc pas joué un rôle principal dans ces différentes circonstances, ainsi qu'on a pu le supposer, et quelle preuve atteste mieux cette vérité, que la délibération du Conseil de guerre et la Capitulation qui ne présentent aucune de mes signatures.

Telle est la conduite dont les torts me sont imputables et que les deux armées peuvent confirmer ; d'elle seule je demande la sentence la plus sévère ou mon entière justification.

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