MILITAIRE
Le 11 octobre 1808, en exécution de l'ordre du général de division Cervoni, commandant la 8e division militaire, en date du même jour, le chef d'escadron Saint-Remy, l'un de ses aides de camp, s'est rendu, à deux heures après midi, au fort Saint-Jean, de Marseille, où l'adjudant commandant Martial Thomas est en prison et au secret.
Il a notifié ledit ordre à M. Martial Thomas, et, conformément aux dispositions qu'il contient, il l'a requis de répondre aux questions suivantes, savoir :
irc Question
Où étiez-vous dans la journée du 19 juillet ?
Réponse. — Le combat commença à quatre heures du matin. Je me trouvais près du général en chef. Une demi-heure après, le général en chef me donna l'ordre de me rendre près du général Pannetier pour faire avancer la 3e Légion et un bataillon de la Garde de Paris. J'exécutai cet ordre. Je retournai sur le champ de bataille, que je n'ai point quitté et où j'essuyai quatre coups de feu ; l'un de ces coups de feu me lit une contusion au genou droit ; un autre mit le cheval que je montai hors de combat.
A quelle heure a cessé le combat devant Baylen, le 19 juillet ?
Réponse. — Autant que je puis m'en rappeler, le combat a cessé vers trois heures de l'aprèsmidi.
3e Question A quelle époque le général Dupont a-t-il-fait proposer une trêve à l'ennemi?
Réponse. — C'est vers trois heures de l'après-midi que le général Dupont, voyant l'impossibilité de percer les lignes ennemies, envoya un officier avec un trompette pour demander le passage. Le général ennemi Reding refusa ce passage et proposa d'entrer en pourparlers pour une capitulation.
4' Question
A quelle heure le général Vedel est-il arrivé sur les derrières de Vennemi ?
Réponse. — Entre quatre et cinq heures du soir.
5e Question
De quelle manière le général Vedel a-t-il annoncé son arrivée ? Réponse. — En attaquant l'ennemi.
6e Question
Comment s'en est-on aperçu au corps du général Dupont ? Réponse. — Par le feu de l'artillerie du général Yedel.
7e Question
Savez-vous pourquoi le général Dupont n'a pas à l'instant profilé de celte circonstance pour rompre la trêve et attaquer Vennemi de son côté ?
Réponse. — Le général en chef ne comptait plus sur les troupes. D'après les rapports des généraux qui eux-mêmes avaient consulté les chefs de corps, le soldat était harassé, épuisé de fatigues et d'inanition. Depuis près d'un mois il manquait de vivres, et, dans les quinze derniers jours, il fut réduit à un huitième de ration de pain par jour.
Avez-vous été envoyé par le général Dupont au général Vedel et à quelle époque précise avez-vous reçu cette mission ?
Réponse. — J'ai été envoyé par le général en chef Dupont au général \edel le 21 juillet, surlendemain du combat, vers six heures et demie du matin.
9e Question
Quelles instructions avez-vous reçues du géuéral Dupont pour le général Vedel?
Réponse. — Ce fut le général chef de l'état-major qui me remit un ordre par écrit et cacheté. Il me dit de faire connaître au général Vedel que son mouvement de retraite exposait le corps aux ordres du général Dupont à être massacré par l'ennemi, et qu'il était urgent qu'il arrêtât sa marche : les dispositions de l'ordre dont j'étais porteur prescrivaient au général Vedel de s'arrêter.
10e Question
Où avez-vous rencontré le général Vedel et dans quelle position se trouvait son corps ?
Réponse. — On croyait que le général Vedel n'était qu'à Guarroman, distant de deux lieues d'Espagne de notre camp. Je le trouvai à Sainte-Hélène (six grandes lieues de Baylen). Le général Vedel devait se remettre en marche à quatre heures du soir, pour suivre son mouvement vers la Sierra-Morena.
11e Question
Quelle a été votre conférence avec le général Vedel et quelle réponse en avez-vous reçu à rapporter au général Dupont?
Réponse. — Ma conférence avec le général Vedel fut relative au malheureux événement qui avait forcé le général en chef à entrer en pourparlers avec l'ennemi, et au contenu de l'ordre dont j'étais porteur. Le général Vedel ne remit point à moi-même la réponse ; il en chargea le général de brigade Cassagne, qui revint avec moi. Celte réponse portait que le général Vedel acquiescerait à tout ce cjue ferait le général Dupont dans cette circonstance.
12e Question
A quelle heure êtes-vous revenu auprès du général Dupont et quel chemin avez-vous tenu pour venir de la division Vedel jusqu'au lieu où se trouvait le corps du général Dupont ?
Réponse. — Je fus de retour auprès du général Dupont vers huit heures du soir, le général Cassagne s'étant arrêté au camp ennemi pour faire part au général Reding des dispositions du général Vedel. J'ai pris le même chemin, passant par la Caroline et Guarroman. J'étais accompagné d'un officier espagnol, d'un trompette et de huit dragons que le général Reding m'avait donnés pour ma sûreté contre les paysans. La grande route par la Caroline et Guarroman est la seule que je connaisse pour se rendre de Baylen à Sainte- Hélène.
i3e Question
A quelle époque le général Vedel est-il revenu prendre sa première position ?
Réponse. — - Il n'y a plus eu de communication avec le général Vedel ; mais, le a4 juillet, au moment de notre départ pour l'un des ports de la rade de Cadix, nous apprîmes que la division de cet officier général se trouvait à Guarroman (deux lieues de Baylen).
i4e Question
Quelle était la force de la division Vedel au moment où vous vous y êtes rendu ?
Réponse. — Le général Vedel était séparé depuis quelque temps du corps du général Dupont ; on ne recevait plus à l'état-major général les états de situation de sa division. Je ne puis connaître avec précision quel était le nombre effectif de ses combattants ; je présume qu'il pouvait être de 6000 hommes à peu près.
i5e et dernière question
Avez-vous d'autres éclaircissements à donner, tant sur la mission particulière que vous avez remplie à cette occasion, que sur les événements qui concernent la capitulation de Baylen?
Réponse. — Dans mes réponses précédentes, j'ai donné des détails vrais, précis et complets sur la mission dont j'ai été chargé auprès du général Vedel.
Je suis entièrement étranger aux événements qui concernent la capitulation de Baylen ; je n'ai été employé en aucune manière dans les pourparlers avec l'ennemi. Je n'ai aucune notion particulière qui soit relative à cette capitulation, dont j'avais entendu parler vaguement, mais dont je n'ai pu prendre lecture que le 27 juillet.
Au fort Saint Jean, ledit jour 11 octobre 1808.
Martial Thomas. -- Saint-Remy.
Et ce jour, 12 octobre 1808, sur la demande de M. l'adjudant commandant Martial Thomas, d'être admis à faire une addition aux réponses contenues dans le procès-verbal des autres parts, le général de division Cervoni a de nouveau envoyé au fort Saint-Jean, de Marseille, le chef d'escadron Saint-Remy, son aide de camp, à l'effet de recevoir ladite addition que cet officier a écrite sous la dictée de M. Martial Thomas, ainsi qu'il suit :
Je crois devoir observer que c'est par le plus grand hasard que je fus chargé de cette mission auprès du général Vedel. L'ordre par écrit qui me fut remis pour cet officier général, devait être porté par un aide de camp : ceux que l'on fit venir à cet effet déclarèrent que leurs chevaux étaient hors d'état de marcher ; alors le général chef de l'Élat-Major, qui se trouvait près du général en chef Dupont, me donna l'ordre de monter à cheval.
Mon retour était attendu au camp avec la plus vive impatience, les généraux ennemis, à ce que l'on m'a rapporté à ma rentrée, et surtout le général Pena, ayant fait savoir qu'ils n'étaient plus maîtres des paysans qui voulaient tomber sur nos troupes. On me croyait seulement à deux lieues, où l'on pensait que s'était arrêté le général Vedel. Ne me voyant pas revenir, le
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général Dupont envoya près du général Vedel le général Privé avec le capitaine de frégate Baste de la marine de la Garde Impériale. Je les rencontrai en revenant, à une lieue de Sainte- Hélène. L'on m'a dit qu'ils étaient porteurs d'ordres plus urgents et plus précis, et que leur mission précipitée près du général Vcdel était: i° parce que l'on était inquiet de mon retour ; 2° parce que l'ennemi avait fait un mouvement pour resserrer le corps du général Dupont et que l'on craignait dans ce moment qu'il tombât sur notre camp.
J'ai entendu dire au général en chef qu'une raison qui l'avait déterminé à signer la capitulation, était la certitude qu'il pourrait ramener à Sa Majesté les troupes qui y étaient comprises, et en outre l'espérance de pouvoir, aussitôt notre débarquement en France, les ramener au champ de bataille. Car on ne s'est jamais regardé comme prisonnier de guerre du moment où l'on serait rentré en France, la capitulation ne s'étant point expliquée à cet égard.
Au fort Saint-Jean, ledit jour 12 octobre 1808.
Saint-Remy. — Martial Thomas.
Nous ferons observer, au sujet de cet Interrogatoire, que l'adjudant commandant Martial Thomas, comme tous les officiers qui déposèrent sur les événements d'Andalousie, déclare que la détresse affreuse des troupes empêcha seule le général Dupont de recommencer le combat lors de l'arrivée du général Vedel devant Baylen, le 19 juillet à cinq heures du soir. Il constate également qu'au Corps de la Gironde, nul ne se considérait comme prisonnier de guerre, une fois rentré en France.
De l'épuisement absolu des conscrits de Dupont, qui fut comme la caractéristique de cette dramatique situation, Napoléon ne dit jamais un mot, préférant emprunter à ceux qui le traînaient lui-même dans la boue et martyrisaient nos soldats, de mensongères imputations contre le général Dupont et ses officiers. D'Erfurt, le 3 octobre, il écrivait au ministre de la guerre :
Monsieur le général Clarke, vous trouverez ci-joint une pièce que vous joindrez aux autres pièces sur cette honteuse affaire.
Napoléon.
Extrait de la Gazette de Madrid du 9 septembre, tiré d'un journal de Cadix.
Cadix, 19 août.
On a versé dans la trésorerie les objets suivants qui ont été pris à Dupont :
600000 piastres fortes en argent (320 000 francs).
80000 quadruples en or (680000 francs).
Beaucoup d'argenterie et de bijoux volés à Cordoue et autres lieux.
Le peuple n'a pas voulu qu'un prisonnier de guerre fût aussi riche.
Nous avons déjà dit ce qu'il convient de penser de cette pièce espagnole. A Port- Sainte-Marie, les généraux et officiers français ont été insultés, indignement maltraités et volés de tout ce qui était leur propriété personnelle, argent, linge, vêtements, armes, papiers, objets de toute nature ; et jamais aucune constatation officielle ne fut faite qu'on leur eût pris telles ou telles sommes d'argent ; ce sont les pillards qui insultent leurs victimes. Et de cette accusation, que sa source seule rendait si suspecte, l'Empereur des Français, sans s'informer autrement et avec une bâte odieuse, se fait une arme contre un de ses plus glorieux et dévoués lieutenants !! Non content d'écraser sa victime en la mettant
LE PROCÈS l55
dans l'impossibilité de se défendre, il se préoccupe de la déshonorer par une accusation de vol, empruntée à l'ennemi et absolument sans preuves, alors que le simple bon sens indiquait que l'argent pillé par les Espagnols appartenait non seulement au général Dupont, mais aux i35 personnes qui l'accompagnaient, ainsi qu'à la caisse de l'armée.
Lorsqu'il eut terminé la rédaction de sa Relation de la Campagne d'Andalousie, le général Dupont l'envoya au maréchal Moncey qui lui avait toujours témoigné tant d'amitié ; il y joignit la lettre suivante :
Toulon, le 2 octobre 1808.
A Son Excellence Monsieur le Maréchal Moncey.
Mon cher maréchal, je vous engage à lire la relation que je vous adresse delà campagne d'Andalousie. J'attache trop de prix à votre estime pour ne pas désirer que vous connaissiez avec exactitude tout ce qui s'est passé. J'espère que toutes mes dispositions vous paraîtront calculées d'après les principes. S'il y a eu de fausses mesures, elles ont été contraires à mes observations ou à mes ordres, et vous jugerez d'ailleurs tous les inconvénients de la position que j'étais oblige de garder. Si j'avais eu un peu plus de forces dans le principe, la prise de Séville aurait suivi celle de Cordoue et la pacification du Midi était assurée.
Nous avons été forcés de faire une convention pour reporter les troupes dans le Nord de l'Espagne, et elles y seraient déjà si le traité avait été fidèlement exécuté. Je ne pouvais pas m'attendre à la déloyauté qui en a retardé jusqu'ici l'exécution. Le général en chef Castanos est bien coupable. Nous avons aussi beaucoup à nous plaindre du capitaine général Morla, commandant à Cadix. Nous avons été constamment sous les poignards du peuple et en butte à toutes les fureurs de l'insurrection.
Une consolation dans cet événement si pénible pour moi, d'après mon amour ardent pour le métier et mon dévouement connu, c'est que l'honneur des troupes a été mis à couvert par la manière dont nous nous sommes battus contre un ennemi quatre fois supérieur en nombre. J'ai vivement regretté notre cher général Gobert. Il était si distingué par toutes ses qualités, son caractère loyal et ses talents. Le jour où il a été blessé mortellement, le 16 juillet, à l'affaire de Mengibar, le général Vedel a quitté cette position sans ordre, croyant sans doute bien faire, pour venir à Andujar, au lieu de m'envoyer un bataillon que je lui avais demandé. Cette faute a été suivie de celle plus grave encore d'abandonner, le 17, Baylen, dont l'ennemi a pris possession. Il a suivi à la Caroline le général Dufour, qui avait également évacué Baylen sans ordre, et trompé par de faux renseignements. Enfin, le 19, pendant que je me battais si vivement à Baylen pour rétablir nos communications, le général Vedel qui avait entendu, dès quatre heures du matin, le canon et la mousqueterie, s'est arrêté quatre à cinq heures h. deux lieues du champ de bataille, au lieu de venir rapidement attaquer par derrière l'ennemi que j'attaquais de front. C'est une fatalité bien inouïe. Notre succès eût été décisif.
J'apprendrai toujours vos succès, mon cher maréchal, avec un vif plaisir, et je vous prie de me conserver votre estime amicale.
Agréez tous mes sentiments.
A cette lettre d'un ami disant honnêtement la vérité, en loyal soldat, le maréchal Moncey ne répondit pas. Le maréchal Berthier fil de même, et transmit à l'Empereur la lettre que lui écrivit le général Dupont et la Relation de la Campagne d'Andalousie, qui y était jointe : le maître avait parlé, et de quel intérêt pouvait être alors sa victime?
Le général Dupont s'adressa aussi vainement au ministre de la guerre ; entre les deux amis, l'odieuse passion de Napoléon avait dressé un mur infranchissable. De Toulon, il lui écrivit en ces termes :
Toulon, le 4 octobre 1808.
A Son Excellence le Ministre de la guerre. Monseigneur,
J'ai l'honneur de vous adresser la Relation de la campagne d'Andalousie, afin que Votre Excellence connaisse dans tous leurs détails et avec exactitude, les événements qui ont eu lieu. Elle y verra que dans toutes mes dispositions, je ne me suis point écarté des principes de la guerre, et que si elles avaient été exécutées avec précision, nous n'aurions eu que des succès. Le général Vedel et le général Dufour ont sans doute agi d'après de bonnes intentions ; je ne veux point les accuser, je sais que tous les généraux, dans tous les temps, ont fait des fautes, mais celles qui ont été commises le 16, le 17, et le 19, devaient nécessairement nous être funestes. Voyant que les troupes avaient mis leur honneur à couvert par le combat violent qui a été livré et qu'elles ne pouvaient plus se défendre ni faire retraite, il a fallu se résoudre à traiter pour les conserver à Sa Majesté, et les reporter dans le Nord de l'Espagne ; elles y seraient déjà si, par une déloyauté qu'on ne pouvait prévoir, les Espagnols n'avaient pas différé jusqu'ici l'exécution de ce traité.
Je vous prie de faire un prompt rapporta Sa Majesté d'après cette Relation que j'adresse à Votre Excellence. J'ai lieu d'espérer que les préventions se dissiperont et vous ne pouvez pas douter que l'honneur le plus pur et le dévouement le plus fidèle, ne soient toujours les mobiles de ma conduite. Ma réputation militaire m'est plus chère que la vie. Je souffre cruellement des chagrins de ma famille, désolée de la rigueur que j'éprouve, Je vous demande donc avec instance de hâter le moment où je serai entendu, si je dois l'être, et de me faire venir à Paris, pour être plus à portée de vous rendre compte sur toutes les circonstances de la campagne.
J'ai l'honneur d'être...
Le lendemain, 5 octobre, le général Dupont écrivait au Ministre de la guerre une nouvelle lettre ainsi conçue :
Monseigneur,
Au sortir du lazaret, je vais me rendre au fort Joubert, où, d'après vos ordres, je dois être sans communication. Cette mesure si rigoureuse serait accablante pour moi, si je n'avais l'espérance que vous voudrez bien hâter le moment de ma justification. Je suis depuis quatre mois sans relations avec la France et avec ma famille, et j'ignore le sort de tout ce qui me touche de plus près. L'amertume de cette situation ne peut s'exprimer.
Les rapports cjue je vous ai adressés et particulièrement la Relation de la campagne d'Andalousie prouvent que je n'ai point de fautes militaires à me reprocher. Quelques faux mouvements de la 2e division, impossibles à prévoir, la supériorité trop considérable de l'ennemi, l'influence d'un climat dévorant, une longue pénurie de vivres et une position dangereuse qu'il m'était prescrit de garder, voilà les causes de l'événement fâcheux qui a suivi des commencements brillants. Je n'ai cessé de représenter les inconvénients graves de la défensive où j'étais réduit par la faiblesse de mes movens, et j'ai insisté sur la nécessité d'agir offensivement dans le Midi. L'honneur des troupes a été mis à couvert par un combat de dix heures contre des forces trois fois supérieures, et ce qu'il faut surtout remarquer, c'est que ces troupes étaient composées des meilleurs régiments de ligne espagnols, et que je n'avais pas un seul vieux soldat.
S'il m'est permis de répondre ici à un article inséré dans les journaux, il me sera facile d'écarter les reproches cju'il contient sur quelques-unes de mes dispositions, car je n'ai point commis la triple faute dont il est question.
LE PROCÈS IQJ
i° Je n'étais point chargé d'assurer les communications de Madrid avec l'Andalousie, et je n'aurais pas pu les établir, car ma troupe eût à peine suffi, dans le principe, pour remplir cet objet, attendu l'insurrection générale, et il ne me serait rien resté dans la position d'Andujar. Lorsque la 2e division est arrivée, j'ai gardé les gorges delà Sierra-Morena et les débouchés de la Manche, mais de là jusqu'à Madrid l'étendue est encore considérable, et il aurait fallu plusieurs bataillons pour la remplir. Je ne pouvais la fournir sans abandonner ma position ; j'avais l'ordre précis et réitéré de la garder et je voulais à tout prix exécuter fidèlement mes instructions.
2° Je n'ai point divisé les troupes et elles étaient aussi réunies que la situation le permettait. 11 fallait occuper nécessairement Baylen et la Caroline. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est que la 2e division ait fait, le 17, un faux mouvement qui a laissé Baylen à découvert, ainsi que cela est développé dans ma relation de la campagne. Mon principe constant a été la réunion de nos forces pour agir avec ensemble. Une faute, et sans doute une faute bien involontaire, a détruit l'effet de mes dispositions.
3° Le combat du 19 était inévitable, puisque l'ennemi occupait Baylen et qu'il fallait m'ouvrir un passage pour me réunir au général Vcdel qui s'était porté malheureusement sur la Caroline. Si son retour vers Baylen eût été plus prompt, ce combat aurait eu des suites heureuses, mais il fait toutefois honneur aux troupes qui ont combattu contre des forces si supérieures.
J'ai l'honneur de représenter à Votre Excellence l'excessive sévérité de l'ordre qui me met au secret dans le fort Joubert. Vous connaissez maintenant tous les événements de la campagne, vous voyez que je n'ai manqué ni aux principes de la guerre, ni aux devoirs d'un chef et encore moins à l'honneur. Ma passion pour le métier et mon dévouement à Sa Majesté sont connus. Je vous prie d'adoucir une position si cruelle. Si je dois être entendu, je suis prêt à répondre aux interrogations. Les officiers généraux peuvent donner à Votre Excellence les renseignements qu'elle jugera nécessaires. Quant aux généraux Vedel et Chabert, je ne puis indiquer le moment de leur retour. Les comptes que je vous ai rendus sont assez précis pour que vous puissiez faire un rapport favorable à Sa Majesté. Si des considérations que je respecte ne me permettent pas d'être libre de suite, je demande à être mis, sur la parole, ou en surveillance, dans quelque lieu où je puisse soigner ma santé très affaiblie par ma blessure, par les fatigues et parle chagrin profond d'une disgrâce si imprévue.
J'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence,
Le très humble et obéissant serviteur.
Le même jour, 5 octobre, le général Dupont écrivit à l'Empereur la lettre suivante :
Toulon, le 5 octobre 1808.
A Sa Majesté l'Empereur et Roi.
Sire,
Je supplie Votre Majesté d'écouter en ma faveur sa grandeur d'àme. Elle m'a comblé de ses faveurs, et aujourd'hui menacé de sa disgrâce et soumis à des ordres rigoureux, mon infortune est extrême. Si elle daigne se faire rendre compte des rapports que j'ai adressés au prince de Neufchâtcl et au ministre de la guerre, elle sera convaincue que mes dispositions militaires ont été conformes aux principes de la guerre, et que des circonstances extraordinaires, que je n'ai pu éviter, les ont contrariées. J'ai eu le bonheur d'obtenir des succès au commencement de la campagne, j'en espérais de nouveaux, et la confiance de Votre Majesté me rendait passionné pour son service au delà de toute expression.
Daignez, sire, me rendre à l'honneur : je n'ai jamais manqué à ses lois. Daignez permettre que je me justifie sur le champ de bataille, en versant de nouveau mon sang pour prouver à Votre Majesté mon dévouement pour sa personne sacrée.
J'ai l'honneur d'être, sire, de Votre Majesté
Le très humble cl très fidèle serviteur et sujet.
Dans la candeur de ses illusions et de toute sa droiture, le vaillant soldat de Pozzolo, de Haslach, de Halle et de Friedland, taxé de lâcheté d'une façon aussi indigne, n'avait jamais mesuré les profondeurs de la bassesse humaine, et il ne se souvenait sûrement pas de la prédiction du poète :
Donec eris felix multos nwnerabis amicos, Tempora si fuerint niibila, solus eris.
Le 16 octobre, il eut à répondre à vingt-huit questions dictées par l'Empereur, et ce fut un simple chef d'escadron qui interrogea ce grand aigle de la Légion d'honneur. Dans ses questions, Napoléon considère, avant toute information, comme vérités acquises, tous les racontars qui chargent le général Dupont : c'est là la récompense promise à Friedland.
Il ne dit pas : « Que s'est-il passé à Cordoue ? », mais bien : « Durant votre séjour à Gordoue, vous avez laissé le soldat piller journellement les maisons et les églises », ce qui est d'une fausseté insigne, puisque pendant trois ans de recherches on n'a pas pu faire l'ombre d'une preuve contre Dupont, les Français possédant pourtant Cordoue dès le mois de janvier 1810, ce qui donnait tous les moyens de prouver le pillage s'il eût vraiment jamais existé. — L'Empereur, qui a approuvé officiellement le pillage de Cuenca, exécuté froidement, le lendemain de la prise de la ville qui s'était à peine défendue, et qui laissera lui-même piller affreusement Burgos quelques semaines plus tard, dit, à propos de Cordoue emportée d'assaut, au général Dupont qui a défendu le pillage sous peine de mort : « Ne saviez-vous pas que vous étiez dans un pays dont le souverain actuel est le frère de votre Empereur et que si vous étiez appelé à soumettre des rebelles, vous n'aviez pas le droit de traiter tellement en ennemis les habitants des villes, que les propriétés publiques et particulières fussent livrées au pillage que vous pouviez faire cesser ? » Vit-on jamais pareil mépris de la vérité et de la justice ?
A Dupont qui, à Cordoue comme dans toutes ses campagnes, n'a cessé de pratiquer la douceur envers le vaincu, Napoléon reproche une dureté qu'il n'a jamais eue, tandis que lui-même proclame qu'on n'aura raison des Espagnols qu'en se montrant sans pitié à leur égard: « Belliard est trop faible, écrivait-il à Joseph le 10 janvier 1809; avec les Espagnols il faut être sévère. J'ai fait arrêter ici (Valladolid) quinze des plus turbulents et je les fais fusiller. Faites-en arrêter une trentaine à Madrid. Quand on la traite avec douceur, cette canaille se croit invulnérable. Quand on en pend quelques-uns, elle commence à se dégoûter du jeu et devient humble et soumise comme elle doit être (1). »
Qu'on examine avec soin chaque question de l'interrogatoire du 16 octobre, et qu'on se reporte aux explications détaillées et aux preuves que nous avons fournies, et on verra combien les imputations dirigées par l'Empereur contre le général Dupont sont fausses et combien est enracinée chez lui la volonté de fausser l'histoire. 11 a décidé, contrairement à toute vérité, que la capitulation de Baylen contient des stipulations déshonorantes pour le nom français, que les clauses relatives aux bagages sont très détaillées, qu'on a pris au général Dupont personnellement des sommes énormes à Port-Ste-Marie, et c'est cette
(1) Mémoires du Roi Joseph.
LE PROCÈS l5o,
tactique qui sera suivie jusqu'à la fin, sans qu'il soit tenu le moindre compte des dépositions faites, et sans qu'en trois ans on interroge un seul des témoins cités par le général Dupont. Nous ferons à nouveau la réfutation de toutes ces allégations en étudiant les séances du Conseil d'Enquête de 1812.
L'interrogatoire du général Dupont se fit ainsi qu'il suit :