MILITAIRE
Aujourd'huy 16 octobre 1808, à 8 heures du matin, le chef d'escadron Saint-Remy, aide de camp du général Gervoni, commandant la 8e division militaire, s'est rendu au fort Joubert, où monsieur le général Dupont, Grand-Aigle de la Légion d'honneur, est en prison et au secret.
Le chef d'escadron Saint-Remy a invité monsieur le général Dupont à vouloir bien lui dicter ses réponses à vingt-huit questions qui vont lui être faites, en exécution des ordres de Son Excellence le Ministre de la guerre en date des 7 et 8 de ce mois, ce qui a été effectué de suite ainsi qu'il suit :
ire Question
Quels sont les motifs qui vous ont retenu à Cordoue du 6 au 29 juin ?
Réponse. — Je ne suis point resté à Cordoue du 6 au 29 juin : l'affaire de Cordoue a eu lieu le 7 et j'ai occupé cette ville pendant dix jours, pour attendre des renforts. Malgré le succès que nous venions de remporter sur un rassemblement de quarante mille rebelles, nous étions beaucoup trop faibles pour nous porter sur Séville, où l'armée de ligne espagnole était réunie aux insurgés. Ne recevant point de renforts, les mouvements de l'ennemi sur Cordoue m'ont décidé à me replier sur Andujar.
2e Question
Quelles instructions aviez-vous reçues en partant de Madrid ou depuis ?
Réponse. — En partant de Madrid, je me suis rendu à Aranjuez, le 11 avril. Il y a eu un mouvement à Tolède le 23, et je m'y suis rendu avec la ire division, pour y rétablir l'ordre, qui, en effet, y a été maintenu. Après un mois de séjour dans cette ville, j'ai eu l'ordre de me rendre à Cadix, sans aucune autre instruction. Arrivé à Andujar, le 3 juin, j'ai eu connaissance de l'insurrection de l'Andalousie et j'ai marché sur Cordoue. Revenu à Andujar le 18, tous les ordres que j'ai reçus portaient de garder cette position et de ne pas repasser la Sierra-Morena. Ma correspondance avec Madrid en fait foi.
3e Question
Durant votre séjour à Cordoue, vous avez laissé le soldat piller journellement les maisons et les églises. La même chose est arrivée à Andujar et à Jaen et, par une telle conduite vous avez aliéné plus que jamais les esprits. Pourquoi n'avez-vous pas employé tous vos efforts pour arrêter ces désordres dont le résultat est de nature à déshonorer le nom français ?
Réponse. — La prise de Cordoue a entraîné quelques désordres, comme cela est toujours arrivé dans les villes emportées de vive force et surtout dans celles où les habitants se défendent en tirant à travers les portes des maisons et les fenêtres, et où l'on combat de rue en rue. Après les premiers moments employés à assurer notre position, le pillage a été défendu sous peine de mort. Des troupes d'élites ont été chargées de la police : les officiers supérieurs et les officiers particuliers ont constamment circulé dans la place pour assurer le bon ordre. La populace a causé le plus grand mal et on a arrêté beaucoup d'individus de cette classe qui pillaient, les armes à la main. Loin d'aliéner les esprits, on a cherché à les adoucir et à calmer leur extrême elfervescence : on a suivi à cet égard les conseils de l'humanité et de la politique.
l6o LE GÉNÉRAL DUPONT
Tous les prisonniers non militaires ont été remis en liberté et cet acte de clémence a l'ait connaître les intentions bienfaisantes de Sa Majesté l'Empereur et de Sa Majesté le Roi d'Espagne. Tous les moyens de pacification ont été employés et beaucoup de rebelles sont rentrés dans leurs foyers. Après notre passage, les insurgés de Jaen et d' Andujar ont commis des excès déplorables. Cependant ces villes ont été ménagées à notre retour et les plaintes qui les concernent sont fort exagérées. Un acte de sévérité nécessaire a été fait à Andujar sur un individu principal auteur de l'assassinat du commandant d'armes et des Français qui étaient avec lui : cet homme a été livré à un conseil de guerre. La sécurité des habitants et leur rappel dans leurs maisons ont été l'objet de soins particuliers et assidus.
4n Question
A quelle époque avez-vous été renforcé par l'arrivée des divisions Vedel et Gobert ?
Réponse. — Le général Vedel est arrivé le 28 juin à Baylcn. Le général Gobert y est arrivé le 10 juillet, mais il n'avait avec lui que deux bataillons et le 2e régiment provisoire de cuirassiers, avant été obligé de laisser des troupes dans la Mancbe, d'après les ordres de Madrid, pour assurer les communications.
5P Question
Ne saviez-vous pas que vous étiez dans un pays dont le Souverain actuel est le frère de votre Empereur et que si vous étiez appelé à soumettre des rebelles, vous n'aviez pas le droit de traiter tellement en ennemis les habitants des villes, que les propriétés publiques et particulières fussent livrées au pillage que vous pouviez faire cesser?
Réponse. — Celte considération m'a toujours guidé. Les proclamations que j'ai fait publier, les moyens de douceur et de persuasion que j'ai employés dans toutes les circonstances, les secours que j'ai donnés au peuple dans quelques occasions, tout tend à le prouver. Il n'y a eu de désordres que ceux que la force des choses rendait inévitables. J'attache un prix extrême à la discipline militaire et j'en ai surtout senti la nécessité dans cette campagne, où le soldat était naturellement porté à se venger des fureurs et des cruautés du peuple.
6e Question
Quelle était votre force totale après votre réunion, et quelle était celle de chaque division en particulier ?
Réponse. — La force totale était de 16 000 hommes. La ire division avait 5 000 hommes ; la 2e, 4 5oo ; la 3e, 3 000 ; la cavalerie, 1 3oo ; et la Brigade Suisse, 1 200.
70 Question
Quelles dispositions avez-vous faites pour assurer votre position à Andujar et vos communications avec Madrid ?
Réponse. — La indivision, commandée parle Gal Barbon, et les autres corps qui étaient partis avec moi de Tolède, occupaient Andujar : le camp était en arrière de la ville. Une tête de pont couvrait le pont du Guadalquivir ; tous les gués du fleuve étaient observés ; les troupes et l'artillerie placées selon la nature du terrain, se tenaient prêtes à agir d'après les mouvements de l'ennemi. Baylen, la Caroline, Sle-Hélène, Puerto-del-Rey étaient occupées pour assurer la communication dans la Sierra-Morena, mais les irruptions soudaines des rebelles rendaient souvent ces moyens insuffisants. Une division entière eût été nécessaire pour remplir complètement cet objet. Tout le peuple étant armé, les paysans enlèvent les courriers et les officiers en mission, et il y a en outre des bandes de galériens affranchis et de contrebandiers qui infestent tous les ebemins. Plusieurs bataillons auraient également été nécessaires pour maintenir les communications de la Manche avec Madrid : j'ai fait à cet égard des observations réitérées.
8e Question Quelles instructions avez-vous données aux généraux Vedel et Gobert ?
Réponse. — Le général Vcdcl avait pour instruction principale de couvrir Baylen et de ne pas permettre à l'ennemi de passer le Guadalquivir à Mengibar, la position de Baylen étant essentielle pour assurer celle d'Andujar.
Le général Gobert avait ordre d'éclairer la route de Linarès, de veiller sur la sûreté de la Caroline et de Sainte-Hélène, et de se porter à l'appui du général Vedel dans le cas où l'ennemi, désespérant de forcer Andujar, chercherait à passer le fleuve à Mengibar pour agir sur Baylen.
ge Question
Les démonstrations de l'ennemi sur plusieurs points et les forces que vous lui supposiez, ont dû vous faire connaître le danger de votre position. L'affaire du 16, oà le général Gobert fut tué, laissant Vennemi libre de manœuvrer sur votre flanc gauche et vos derrières, ne devait plus vous laisser de doutes sur la nécessité de réunir vos forces et de marcher sur Baylen sans délai. Pourquoi donc vous êtes-vous séparé du général Vedel après l'attaque du 16, et êtes-vous resté dans la position d'Andujar jusqu'au 18 au soir?
Réponse. — Dans la nuit du 1 5 au 1 6 juillet, le général Vedel quitte la position qu'il avait prise, conformément à ses instructions, entre Baylen et Mengibar, et il se rend à Andujar. Je lui avais demandé un bataillon pour renforcer Andujar et, dans le cas où il n'aurait devant lui que des forces inférieures, je lui demandais de m'envoyer une brigade, attendu que l'ennemi se préparait à renouveler son attaque sur Andujar, ce qui a eu lieu, en effet, le 16. Le général Vedel, au lieu de se conformer à cette disposition, a marché avec sa division sur Andujar, laissant devant Mengibar le général Liger-Belair avec la valeur de deux bataillons. Le général Gobert qui s'était rendu à Baylen pour être plus à portée d'agir, soit sur Mengibar, soit sur Andujar, apprenant que l'ennemi avait passé le fleuve à Mengibar, s'est porté rapidement au secours du général Liger-Belair : c'est dans cette affaire que ce brave général a été blessé mortellement. Le général Vedel a cru bien faire ; ses intentions ne peuvent être jugées défavorablement, mais il est fortement à regretter qu'il n'ait pas suivi ses instructions. En s'y conformant, il se serait trouvé à l'affaire du 16 ; l'ennemi, qui a profité de son départ, aurait été repoussé ou du moins il n'aurait pas cherché à pénétrer à Baylen.
Aussitôt que j'apprends la nouvelle du combat, je crains vivement les suites du faux mouvement opéré par la division Vedel et cette division reçoit l'ordre de se reporter de suite à Baylen pour agir avec la division Gobert, dont le général Dufour venait de prendre le commandement. Notre but était de conserver Baylen à tout prix, et j'ai renforcé la division Vedel afin de la mettre à l'abri de toutes les chances. Je n'ai pas marché moi-même avec tout le corps de troupes, parce que l'ennemi nous présentait encore devant Andujar une force considérable, évaluée de 1 5 à 20000 hommes, et qu'il était important de le contenir dans sa position pendant que le général Vedel rejetterait de l'autre côté du fleuve le corps qui menaçait Baylen. J'ai dû rester où le danger était le plus grand et où se trouvait l'intérêt principal. Les ordres de Madrid portaient constamment de garder Andujar et je voulais y être fidèle jusqu'à la dernière extrémité. Arrivé à Baylen, le général Vedel n'y trouve plus le général Dufour qui en était parti sans ordre et, trompé par de faux rapports, s'était dirigé sur la Caroline. Malheureusement le général Vedel s'y porte également et abandonne Baylen dans la journée du 17. Alors l'ennemi s'avance par la route de Mengibar et s'y établit en force.
A la première nouvelle que le général Vedel a évacué Baylen, je lève sans délibérer le camp d'Andujar, et je fais en sorte de dérober notre mouvement au corps ennemi qui était devant Andujar. Je sentais combien l'abandon de Baylen pouvait nous être nuisible et combien il importait de lier les divisions. Sans ce contretemps fâcheux, nous aurions pu nous maintenir sur le Guadalquivir : il est vrai que la pénurie des vivres était extrême et que la troupe était accablée par les privations et par le climat ; le soldat était obligé de moissonner el de confectionner lui-même son pain, et ce moyen devenaiL impraticable lorsqu'il avait les armes à la main.
10e Question
Quelles ont été vos dispositions pour combattre l'ennemi le 19 juillet?
Réponse. — L'évacuation d'Andujar ayant été commandée par les circonstances ci-dessus détaillées, malgré les ordres précis et réitérés de conserver cette position, nous avons dérobé notre mouvement et nous nous sommes trouvés, le 19, à 3 heures du matin, près de Baylen. 11 (allait se hâter d'attaquer l'ennemi et prévenir l'arrivée, sur nos derrières, du camp d'Andujar qui était commandé par le général en chef Castanos.
Le corps du général Reding, fort de 20 à 26000 hommes et composé de troupes réglées, couvrait Baylen et la route. Les montagnes de la Sierra-Morena sont impraticables hors de cette route. Aussitôt que le jour permet de reconnaître l'ennemi et son ordre de bataille, le combat s'engage avec beaucoup de vivacité. La moitié des troupes est déployée, une autre partie est en colonne et le reste est placé en réserve. Une batterie principale est formée sur la route pour battre par un grand feu le point sur lequel nos charges doivent s'exécuter. L'ennemi, beaucoup plus nombreux, nous débordait sur nos deux flancs et il a voulu profiter de cet avantage. Une forte colonne se détache de sa ligne et vient tourner notre droite : à l'instant, un bataillon de la [\e Légion, le bataillon suisse de Freuller et un escadron de cuirassiers se portent contre ce corps ennemi et le tournent lui-même par un changement de front. L'effet de ce mouvement est très prompt et très heureux ; nous enlevons deux drapeaux et l'ennemi fait sur ce point une perte considérable. Il fait quelque temps après la même tentative sur notre gauche, et il est également repoussé par la 3 e Légion et la Garde de Paris.
Les deux drapeaux enlevés sont salués par les cris de Vive l'Empereur, sur toute la ligne, et, dans ce moment, une charge générale est ordonnée sur le centre de la ligne ennemie. Les chasseurs à cheval, conduits par le général Dupré, exécutent leur charge avec beaucoup d'audace et enfoncent plusieurs corps, mais le feu extrêmement violent de l'ennemi, qui était d'ailleurs favorisé par sa position, empêche l'infanterie de pénétrer. On se reforme et le combat continue de pied ferme. Le terrain étant plus favorable sur notre gauche, nous y portons nos plus grands efforts ; une nouvelle charge s'exécute, nous gagnons du terrain, mais l'ennemi, formé sur plusieurs lignes, nous oppose de nouvelles masses. C'étaient, pour la plupart, de vieux régiments.
Le soldat s'épuisait, accablé par la chaleur dévorante et la soif. Le combat durait depuis dix heures. Cependant un nouvel effort est préparé, et les marins de la Garde, troupe admirable, se forment avec l'infanterie pour tenter une charge décisive. La cavalerie couvre les flancs de la colonne et fait plusieurs charges particulières qui ont du succès. La supériorité de l'ennemi fait encore échouer ces dernières tentatives ; il perd beaucoup de monde, mais il conserve sa position et la route. Nous ne pouvons pénétrer jusqu'à Baylen.
11e Question
Lorsque vous avez vu vos premières attaques sans succès, pourquoi n'avez-vous pas changé votre ordre de bataille et attaqué en colonne serrée sur le point où vous cherchiez à percer ?
Réponse. — L'article précédent indique que nous avons fait dans notre ordre de bataille tous les changements que les circonstances et les chances du combat exigeaient. Après avoir tiré du feu de l'artillerie et de la mousquelerie tout le parti qu'on pouvait en obtenir, nous avons employé l'ordre en colonne et nous avons fait effort sur plusieurs points pour percer la ligne ennemie. La jeunesse de nos soldats, non encore aguerris, leur épuisement, et des forces trop supérieures à combattre, ont causé notre insuccès.
12" Question
Quel a été le motif déterminant qui vous a engagé à proposer une trêve à l'ennemi ? Réponse. — Après dix heures d'un combat violent, il ne restait pas 2 000 hommes sur le champ de bataille. Le plus grand nombre était dispersé, malgré le zèle des chefs et des officiers. Si, dans
LE PROCÈS l63
ce moment, l'ennemi avait connu ses avantages, il pouvait tout accabler. D'un autre côté, le général Castanos, s'étant enfin aperçu de la levée du camp d'Andujar, avait fait marcher son corps, qui se trouvait déjà sur nos derrières. C'est ce double motif qui a fait penser qu'une suspension d'hostilités pouvait seule conserver des soldats qui ne pouvaient plus se défendre. Ils se trouvaient au milieu de ces montagnes comme une troupe assiégée qui est sans vivres et sans munitions.
i3e Question
A quelle heure est arrivé le général Vedel avec sa division, et comment avez-vous été averti de son arrivée ?
Réponse. — J'ai été averti à cinq heures après midy de l'arrivée du général Vedel près Baylen, par un de ses aides de camp, accompagné d'un aide de camp du général Reding.
i4e Question
Puisqu'il s'est écoulé plusieurs heures, entre la fin du combat et le moment où le général Vedel est arrivé, vous avez du en profiter pour remettre vos troupes en ordre, et alors qui vous a empêché de saisir l'occasion qui se présentait, pour renoncer à la trêve et attaquer de nouveau, en même temps que le Gal Vedel.
Réponse. — Tous les chefs se sont empressés de rallier leurs troupes, autant qu'ils ont pu, et nous avons tâché d'en imposer encore, par notre contenance, à l'ennemi qui aurait, sans doute, refusé de traiter s'il avait connu les secrets fâcheux de notre position, dans laquelle il était impossible à la division Barbou de recommencer le combat.
i5e Question
Qui a fait cesser le feu du général Vedel lorsqu'il a attaqué les Espagnols ?
Réponse. — Lorsque le général Vedel est arrivé, les ennemis avaient déjà l'ordre de ne pas agir, en conséquence de la trêve. Il a pris deux pièces de canon et un bataillon qui ne se sont pas défendus, et la loyauté exigeait qu'ils fussent rendus. J'en ai fait part au général Vedel, sur la réclamation du général Reding, ainsi que de la suspension d'armes. Le corps de M. de Castanos a de même arrêté son mouvement et suspendu son attaque sur nos derrières. La rupture de la trêve faisait tout perdre.
16e Question
En supposant que vous n'ayez pu seconder son attaque, pourquoi ne l'avez-vous pas fait repartir à l'instant même, pour le soustraire au sort qui vous attendait ?
Réponse. — J'espérais à la faveur de la division Vedel obtenir pour la division Barbou le libre passage par Baylen, afin de gagner la Manche. J'ai fait dire secrètement au général Vedel de se tenir prêt à se retirer, dans le cas où il ne serait pas compris dans le traité et où je ne pourrais pas obtenir les conditions que je demandais. Je l'engageais, à tout événement, à se mettre en mesure de gagner du terrain, voulant concilier la loyauté et la prévoyance.
17e Question
Lorsque vous vous êtes décidé à traiter, quelles instructions avez-vous données au général Chahert, en l'envoyant au camp espagnol ?
Réponse. — J'ai chargé le général Chabcrt de demander le passage libre par Baylen, en faisant valoir, en notre faveur, des avantages qui malheureusement n'existaient pas. Il ne devait comprendre la division Vedel dans le traité que pour faciliter le passage des autres troupes qui se trouvaient enveloppées et sans retraite. Telles étaient ses premières instructions, mais l'ennemi ayant fait entendre qu'il n'y accéderait pas, il a fallu céder à la nécessité.
l64 LE GÉNÉRAL DUPONT
18e Question
Pourquoi l'avez-vous fait accompagner par le capitaine Villoulrcys et quelles instructions avez-vous données à ce dernier ?
Réponse. — M. le capitaine Villoutreys, qui a montré la plus grande bravoure dans le combat, ainsi qu'il avait déjà fait à la journée de Cordoue, avait été d'abord envoyé au camp espagnol, et la fermeté qu'il a montrée dans cette occasion pour répondre aux prétentions de l'ennemi, a fait penser qu'il pourrait être utile en accompagnant le général Chabert. Il ne lui a été donné aucune instruction particulière. Le général Chabert a fait l'éloge de son courage et de sa présence d'esprit.
19e Question
En quelle qualité le général Marescot a-t-il accompagné les Commissaires que vous ave: envoyés?
Réponse. — Le général Marescot devait, dans le principe, se rendre seul auprès du général espagnol; son grade élevé et son expérience inspirant la conliance, la négociation a semblé ne pouvoir être mieux placée qu'entre ses mains: mais, réfléchissant qu'il ne faisait pas partie de l'armée, il a préféré accompagner, sans titre, le négociateur qui serait revêtu de pouvoirs ostensibles, et il a discuté les articles de concert avec le général Chabert.
20p Question
Comment avez-vous pu consentir à comprendre les généraux Vedel et Dufour dans la Capitulation, puisqu'ils avaient leur retraite assurée, qu'ils n'avaient pas combattu et qu ils avaient même remporté un avantage sur l'ennemi ?
Réponse. — L'ennemi ayant refusé de traiter pour la division Barbou seule, les négociateurs ont été forcés d'y comprendre la division Vedel. A la proposition de faire rendre la ire division à discrétion, ils ont répondu constamment que nous n'y souscririons jamais et que nous préférions la mort pour nous et pour tous nos soldats. Il n'était plus possible de combattre. La division Barbou, qui était enveloppée, se trouvait sans défense. La brigade suisse espagnole, composée des régiments de Preux et de Beding, avait déserté en presque totalité et elle était passée du côté de l'ennemi. Le soldat jetait ses cartouches: il était entièrement rebuté et toutes ses forces étaient épuisées.
La division Vedel était elle-même compromise. Des corps de rebelles étaient sur les montagnes de la Sierra-Morena. Elle était sans vivres et dans l'impossibilité d'en trouver, affaiblie par les privations et l'influence d'un climat brûlant, et extrêmement fatiguée par des marches pénibles. Se trouvant suivie de près, comme elle l'aurait été si elle n'eût pas accédé au traité, sa retraite à travers des montagnes stériles et des provinces révoltées, devenait presque impraticable. Le bataillon qu'elle a fait prisonnier, en arrivant à Baylen.ne s'est pas défendu, ainsi qu'il a été dit ; c'est une méprise que la trêve a causée.
21e Question
Pourquoi avez-vous envoyé au général Vedel, qui s'était déjà mis en retraite, l'ordre de revenir à sa première position et l'avez-vous ainsi livré aux Espagnols ?
Réponse. — Lorsque le traité a été conclu et que les négociateurs m'ont fait connaître qu'ils avaient été forcés d'y comprendre le général Vedel, je l'en ai prévenu. La loyauté l'exigeait et elle ne peut être violée, même dans les circonstances les plus pénibles. L'ennemi soupçonnait néanmoins notre bonne foi, d'après le mouvement que le général Vedel avait fait sur la Caroline le 21 : il éclatait en reproches et en menaces. Il est vrai de dire que si le général Vedel n'avait pas accédé au traité, la division Barbou et les autres corps se trouvaient exposés à la fureur des Espagnols, soit troupes réglées, milices et insurgés, et que tout périssait sans défense.
LE PROCÈS l65
22e Question
Quelle mission avez-vous donnée à l'aide de camp qui a accompagné le capitaine Baste dans le camp espagnol ?
Réponse. — Le capitaine Baste et l'aide de camp qui l'a accompagné n'avaient d'autre mission que de voir où en était la négociation, et de rappeler aux négociateurs qu'ils devaient faire tous leurs efforts pour ne comprendre la division Vedel dans le traité qu'à condition que toutes les troupes auraient la liberté du passage. Je voulais seulement consentir à évacuer l'Andalousie ; mais l'ennemi avait déjà profité de tous ses avantages pour forcer les négociateurs à d'autres conditions auxquelles il n'a pas été possible de se soustraire.
23e Question
Comment avez-vous pu accepter des conditions évidemment illusoires puisqu'elles n'étaient pas garanties par les Anglais, et que ces derniers étant maîtres de la mer, vos troupes ne pouvaient jamais revenir en France sans leur consentement ?
Réponse. — Les négociateurs espéraient obtenir notre retraite sur Madrid. Elle allait être consentie par les ennemis, lorsque M. de Castanos a intercepté une lettre du Duc de Rovigo qui m'ordonnait de me replier promptement sur Madrid, pour couvrir cette capitale. Les ennemis sont devenus alors plus exigeants. Ils ont mis à profit cette circonstance fâcheuse et ils ont refusé obstinément le passage par terre ; ils ont garanti le consentement des Anglais et ont donné tant d'assurances, en présence d'un Commissaire anglais et de son aveu, sur le prompt embarquement et sur la sûreté en mer, que les négociateurs y ont souscrit. C'est avec la peine la plus vive que j'ai vu cet article dans le traité, mais je n'ai pu croire cependant à tant de perfidie. J'espérais que les troupes seraient, dans l'espace d'un mois ou six semaines, reportées sur le théâtre de la guerre dans le Nord de l'Espagne. Le crime et la déloyauté révoltants qui les retiennent encore dans l'Andalousie ne peuvent retomber sur les négociateurs ni sur moi. Nous nous sommes battus avec courage et nous avons traité avec bonne foi.
24e Question
Comment avez-vous permis que la capitulation contînt des stipulations déshonorantes pour le nom français ?
Réponse. — Il est bien pénible de répondre à cet article. Si l'on avait cru voir dans le traité des stipulations déshonorantes, qui de nous n'aurait pas mille fois préféré la mort? Tous les officiers généraux ont reconnu sa nécessité, et le combat du 19 contre des forces aussi supérieures a sauvé l'honneur des troupes. Si la 2e Division n'avait pas fait le faux mouvement du iG ; si, le 17, elle n'avait pas évacué Baylen ; si, le 19, elle ne s'était pas arrêtée plusieurs heures, par une fatalité inouïe, à Guarroman, à deux lieues du champ de bataille, et qu'elle eût paru pendant l'action dont elle entendait le feu si violent, nous aurions eu des succès et l'ennemi aurait porté la peine de son entreprise hasardée sur Baylen. Je suis loin toutefois d'inculper le général Vedel ; c'est un général brave et dévoué. Je dois seulement montrer que mes dispositions étaient calculées avec justesse et que j'ai agi d'après les règles de la guerre. J'ai observé dans le principe que notre inaction dans l'Andalousie pourrait nous devenir funeste. Je ne demandais, à l'époque de l'affaire de Cordoue, que la réunion du corps d'armée pour soumettre tout le Midi. Nos délais ont donné à l'ennemi le temps d'organiser une armée régulière et de porter l'effervescence du peuple à son comble. Les moyens epic Sa Majesté l'Empereur avait disposés en Espagne auraient suffi pour remplir son vaste but politique et j'ai la persuasion que le Corps delà Gironde, que j'avais mis un si grand zèle à former, aurait pacifié les provinces méridionales.
a5e Question
Pourquoi y a-t-on inséré des clauses si détaillées relativement aux bagages, de manière à ce qu'elles parussent celles où l'on attachait le plus d'importance? Ne sentiez-vous pas que celle conduite intéressée ajoutait à la honte d'une capitulation de ce genre ?
l66 LE GÉNÉRAL DUPONT
Réponse. — Les négociateurs, en stipulant la conservation des bagages, ont cru devoir rédiger ces articles avec clarté et précision ; mais je n'ai jamais pensé qu'il y ait eu de l'affectation à cet égard. Il n'y a que ce qui se pratique dans les conventions de guerre de cette espèce. Au reste, la déloyauté furibonde des Espagnols a rendu ces dispositions inutiles et tous les équipages ont été pillés et mis en pièces.
26e Question
On sait qu'il a été versé à la trésorerie de Cadix des sommes considérables qui vous ont été prises, ainsi que beaucoup d'argenterie et autres bijoux enlevés à Cordoue et ailleurs : d'où peuvent provenir ces divers objets ?
Réponse. — Au port Sainte-Marie, tous les équipages des généraux, des autres officiers et individus de l'armée qui s'y trouvaient, ont été pillés par le peuple. Des prêtres, des officiers espagnols l'excitaient à ce désordre par leur exemple. Nous n'avons échappé aux poignards qu'avec beaucoup de peine et plusieurs généraux ont été indignement maltraités. Les effets, l'argent que chacun pouvait avoir, les papiers, les voitures, les caisses, les portefeuilles, les chevaux, tout a été pris et livré au plus affreux brigandage. On peut avoir trouvé quelques effets provenant du pillage, mais je n'en ai pas connaissance. On ne peut pas ajouter foi aux bruits populaires que la haine et le fanatisme répandent. L'argent porté à Cadix est sans doute celui que le gouverneur aura fait restituer aux gens du peuple qui l'a indistinctement pillé partout, dans tous les équipages.
27e Question
Que s'est-il passé dans le corps de troupes que vous commandiez, depuis le 22 juillet jusqu'au jour on vous vous êtes embarqué pour revenir en France ?
Réponse. — Le 23 juillet, les troupes ont quitté le camp de Baylen et se sont rendues par journées d'Etape, savoir: la division Barbou, la brigade suisse, les dragons, les chasseurs et les marins de la Garde à Lebrija ; la division Vedel à Moron, et la division Dufour à Osuna. Après dix jours de séjour à Lebrija, les troupes qui s'y trouvaient ont été réparties dans plusieurs cantonnements dans le voisinage de Cadix. Il n'y a pas eu de mouvement dans les deux autres divisions. L'État-Major de la iie division a été obligé de se rendre au fort Saint-Sébastien, où il est arrivé le i4 août. Je m'y suis également rendu. J'ai réclamé sans cesse l'exécution du traité, et j'ai enfin demandé le passage des troupes par terre à défaut de l'embarquement.
28e et dernière Question
Dans quelle situation avez-vous laissé les troupes françaises prisonnières, à votre départ d'Espagne ?
Réponse. — Notre embarquement a eu lieu le 5 septembre : les troupes étaient dans la position indiquée dans le paragraphe précédent. Le soldat recevait ses vivres assez régulièrement. J'ai recommandé à tous les chefs de corps et à tous les officiers le plus grand zèle pour maintenir la discipline et l'esprit militaire dans leur troupe, en attendant le moment de reprendre les armes pour le service glorieux de Sa Majesté l'Empereur, moment heureux que la déloyauté des ennemis ne pourra pas éloigner longtemps.
Clos et signé au fort Joubert, ledit jour iG octobre 1808, à 7 heures du soir.
St-Rémy. Le G*1 Dupont.
Aussitôt après avoir subi son interrogatoire, le général Dupont, pensant bien que le général Clarke ne devait avoir aucun doute sur l'irréprochabilité de ses actes en Andalousie, crut pouvoir faire encore appel à l'amitié qui les unissait depuis si longtemps ; il lui adressa la lettre suivante :
Au fort Joubert, le 16 octobre 1808.
A S. E. le comte d'Hunebourg, Ministre de la Guerre. Monseigneur,
Je viens de répondre aux questions qui m'ont été posées d'après vos ordres. Tous les renseignements et toutes les explications que vous désirez sont contenues dans mes réponses. Si Sa Majesté daigne en prendre connaissance, j'ose espérer que je serai justifié à ses yeux. L'évidence des faits est toute en ma faveur. Dans la disgrâce si profondément douloureuse et si imprévue dont je suis frappé en ce moment, je prie Votre Excellence de réclamer pour moi la justice et la grandeur généreuse de Sa Majesté l'Empereur. Privé de ma liberté, mon honneur gémit et ma situation est accablante. Je ne suis soutenu que par l'espoir de verser encore mon sang pour le service de Sa Majesté.
J'ai l'honneur d'être
Le GaI Dupont.
A cette lettre, le ministre de la guerre ne fit aucune réponse. Désigné comme victime expiatoire des fautes de Napoléon, le général Dupont était bien perdu, quoiqu'il pût dire et quoi qu'il pût arriver. Étonné de ne recevoir aucune nouvelle du général Glarke, il lui écrivit, le 12 novembre, ce qui suit :
Au fort Joubert, le 12 novembre 1808.
A Son Excellence le ministre de la guerre.
Mon cher ministre, je n'ai reçu aucun souvenir de vous et vous ne m'avez rien fait dire de relatif à ma position, mais je ne puis croire que l'ancienne liaison soit effacée. Vous connaissez ma vie entière et mes principes et un malheur dû à des circonstances qui me sont étrangères n'a pas, je l'espère, éteint vos premiers sentiments d'amitié et d'estime. J'ai prouvé jusqu'à l'évidence, dans mes réponses à vos questions, que j'ai dû manœuvrer, agir et traiter comme je l'ai fait. Je me suis trouvé abandonné à moi-même, comme je l'aurais été, en quelque sorte, au milieu de l'Afrique, et j'ai dû me conduire d'après les circonstances de la guerre. J'ai cédé le dernier à la nécessité de traiter, que tous les généraux m'ont fait sentir et à laquelle il était en effet impossible de se soustraire ; mais vous connaissez maintenant tous ces détails, et s'ils étaient moins évidents, je désirerais que toute l'armée fût entendue, assuré de la justice qu'elle me rend.
J'ai pris la liberté d'écrire à Sa Majesté, que ma dernière justification devrait être sur le champ de bataille. Tous mes vœux me portent sur le terrain où une abominable déloyauté retient mes troupes. La connaissance du pays et l'expérience de cette guerre qui est d'une nature toute particulière, me seraient utiles et me donneraient des avantages pour concourir à soumettre le Midi de l'Espagne. C'est là qu'est le foyer le plus ardent de l'insurrection, et il suffit de voir les proclamations, les journaux, les actes publics qui circulent à Séville et à Cadix, pour juger de la fureur des esprits et du délire de la révolte.
Parmi vos occupations et vos devoirs ministériels, ne puis-je réclamer un instant pour l'intérêt que présente une position aussi extraordinaire que la mienne, et ne puis-je savoir si l'Empereur a daigné lire mes réponses? Ce serait une satisfaction au milieu de tant d'amertume. Sa justice et sa générosité ne peuvent tarder, après les avoir lues, à me rendre à ma famille, à la liberté et à l'armée où je désire trouver l'occasion de verser encore mon sang qui est tout dévoué à l'honneur de ses armes.
Je vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments inviolables.
Par lettre du 7 novembre, le général Clarke avait prescrit au général Cervoni de diriger le général Dupont immédiatement sur Paris, par Moulins. Le général partit de Toulon le
l68 LE GÉNÉRÂT. DUPONT
iô novembre au soir, sous la conduite du lieutenant de gendarmerie Marquois et du S' Cbarbonneaux, sous-officier de la même arme. A son passage à Lyon, il écrivit à l'Ordonnateur Blanchon, son ami, la lettre suivante, qui est l'expression même de la vérité :
Lyon, le 21 novembre.
A Monsieur Blanchon, Ordonnateur à Turin.
J'ai différé de t'écrire dans l'espérance de voir une décision favorable à l'annoncer ; mais elle est trompée. Je sors du fort Lamalgue et je vais tristement me rendre à Paris dans quelques autres résidences moins agréables encore peut-être. Je suis accompagné d'un officier de gendarmerie. 11 me faut une grande constance pour supporter tout cela, surtout quand je songe à tout ce qui m'est cher. La désolation de ma chère Grâce et de toute ma famille est accablante pour moi .
J'ai eu des succès en entrant dans l'Andalousie. Avec 7000 hommes, j'ai battu et dispersé un rassemblement de /joooo hommes et pris Cordoue de vive force. Mais avec une poignée de monde je ne pouvais pas tenir contre une armée de troupes de ligne et tout le pays en armes. Cependant j'ai tenu jusqu'au 19 juillet dans une position dangereuse et sans vivres, d'après les ordres précis que j'avais. Il y a eu ce jour-là une affaire où nous avons fait beaucoup de mal à l'ennemi, pris des drapeaux, etc. ; mais ayant l\o 000 hommes à combattre avec 6000 hommes, je n'ai pu forcer le passage et faire ma retraite sur Madrid. J'ai traité pour évacuer l'Andalousie, comme le général Junot pour le Portugal. J'ai cédé à la nécessité et aux instances de tous les généraux. Après avoir sauvé l'honneur, j'ai sauvé les troupes. Les Espagnols ont violé le traité en retenant ces troupes qu'ils devaient ramener en France, mais je ne suis pas responsable de cette perfidie. Elles seraient déjà en ligne avec l'armée, sans cette déloyauté qu'il était impossible de prévoir. Je méritais des éloges, et voilà l'accueil que je reçois. Toute l'opinion est en ma faveur et cela me dédommage, mais la douleur de ma famille me désespère.
Adieu. Amitiés.
Dupont.
J'ai su à Marseille que ta femme et tes enfants sont avec toi.
Ne donne ces tristes détails à personne afin qu'ils soient ignorés à Chabanais (1).
Une ligne de cette lettre résume parfaitement la conduite du général Dupont à Baylen, et cinq années de persécutions odieuses et des plus indignes traitements ne l'ont point démentie : « Après avoir sauvé l'honneur, j'ai sauvé les troupes. » Pour l'Empereur, l'honneur eût été que toutes les troupes périssent ; Lee, Napoléon III et Cronje ne furent point de cet avis, et la postérité dira qu'en traitant avec l'ennemi j)our arracher ses troupes à une destruction certaine, le général Dupont a bien agi.
En passant à Moulins, le général obtint l'auLorisation de s'arrêter quelques heures pour voir le baron du Limbert, préfet de l'Allier, depuis longtemps l'ami de sa famille. Alarmé du sort qui l'attendait s'il se rendait à Paris, le préfet l'engagea à changer de route et s'offrit à lui faciliter les moyens de gagner un lieu sûr, lui citant l'exemple du général Marescot et l'assurant qu'il répondait de tout ; le général Dupont, fort de son innocence, ne voulut pas se rendre aux longues instances de M. du Limbert, et continua sa route. A son arrivée à Paris, le 26 novembre, il fut enfermé à l'Abbaye et mis au secret.
(1) Lettre communiquée par M. le capitaine Carnot, arricre-petit-neveu du général Dupont.
TE TROCÈS [ 6g
N'ayant pu obtenir de voir le général Clarke, il chargea le général Buquet de lui remettre la lettre suivante, écrite la veille, pendant son arrêt à Fontainebleau :
Fontainebleau, le 2J novembre 1808.
A son Excellence le Ministre de la guerre. Monseigneur,
Je vais arriver à Paris avec l'espérance d'obtenir une décision favorable et prompte si Sa Majesté a daigné lire mes réponses. Tous les nuages doivent être dissipés par les renseignements que j'ai donnés. Je pourrais même leur donner encore de plus grands développements, si quelques points semblaient l'exiger, ce que je ne pense pas, car l'évidence s'y trouve partout. J'ai agi dans toutes les occasions comme un cbef qui sent l'importance et la noblesse de ses fonctions. Dans le cours de ma carrière militaire, je ne me suis pas montré insensible à la gloire ; et comment penser que ce sentiment se soit affaibli en moi, au moment où la confiance de l'Empereur me metlait à même de le développer, avec toute la chaleur du dévouement et d'un vif enthousiasme pour la réputation militaire?
Dans mes réponses, j'ai parlé avec ménagement du général Vedcl. Il est de la délicatesse et de la générosité, d'excuser les fautes autant qu'il est possible ; mais me trouvant réduit à me justifier, il doit rn'ètre permis de montrer cpie l'inexécution de mes ordres et de faux mouvements nous ont mis dans la nécessité de traiter avec l'armée ennemie. Ce traité, si on considère toutes les circonstances, est avantageux en lui-même, puisqu'il conserve des troupes cpii étaient perdues et sans retraite, et qui par un violent combat contre des forces aussi supérieures, ont satisfait entièrement à l'honneur. Si cette Convention eût été fidèlement exécutée, on en recueillerait depuis longtemps les avantages, mais la perfidie sans exemple depuis plusieurs siècles qui en a suspendu l'exécution, ne doit retomber que sur ses auteurs.
C'est ce môme esprit de déloyauté et de fureur cpii dirige les opérations des généraux et des Juntes espagnols, dans toutes les circonstances, et qui anime tous leurs écrits, leurs proclamations et leurs journaux. J'ai vu, avant de quitter Cadix, tout cet amas d'impostures contre tous les généraux français et particulièrement contre ceux dont ils croyaient avoir plus à redouter le zèle ardent. J'ai cru qu'il était superflu d'en parler dans mes réponses, car ces calomnies inventées pour flatter et irriter davantage la révolte, se détruisent d'elles-mêmes. Ainsi tout ce qui a été dit dans ces feuilles infectées de fanatisme et de l'esprit de révolte, sur les grandes sommes transportées à Cadix et sur le pillage continuel, est sans fondement. Le lendemain du combat le calme a été rétabli dans Cordouc, la défense du pillage sous les peines les plus graves a été mise à l'ordre, et toutes les précautions ont été prises pour faire cesser entièrement ce reste de confusion qui suit nécessairement l'enlèvement de vive force d'une ville défendue par une armée et par ses habitants en armes.
Le fanatisme religieux qui règne en Espagne a donné lieu aux plaintes relatives à des objets d'église. Je ne justifierai point ce désordre par de nombreux exemples, car Votre Excellence sait qu'il n'y a point de guerre qui en soit exemple ; mais il y a eu beaucoup d'exagération et les Espagnols sont pleins de mauvaise foi à cet égard. Au reste, deux jours après la prise de Cordoué, une visite rigoureuse a été faite dans tous les corps ; les vases sacrés qui ont été trouvés dans les sacs et les bagages ont été restitués, et l'argent a été mis en masse par compagnies pour les besoins du soldat. Votre Excellence voit que rien n'a été négligé pour l'ordre et la discipline. qui ont toujours eu mes premiers soins. L'article inséré dans le traité sur ces vases sacrés ne mérite pas d'après cela une si grande importance. Les négociateurs ont été forcés à l'admettre et ils n'ont pas cru que l'honneur de l'armée put être atteint par une disposition qui accuse le fanatisme de ce peuple.
J'ai la persuasion la plus forte que si j'avais été entendu de Votre Excellence, à mon retour en France, ou que si Sa Majesté avait daigné m'entendre elle-même un quart d'bcure, ma justification eût été entière, dès ce premier moment. Irréprochable sous tous les rapports et avant
toujours tout fait pour l'honneur et les vrais intérêts de l'Empereur, je dois avoir l'espérance la plus fondée que sa confiance, son estime et ses bontés me seront rendues. J'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence...
Ce quart d'heure d'audience, jamais l'Empereur ne voulut l'accorder au héros de Friedland ; pourtant, si Dupont eût vraiment commis quelque faute grave contre l'honneur, n'était-ce pas l'occasion de le confondre devant témoins ? mais Napoléon savait bien que recevoir Dupont, ce serait lui donner la possibilité de démontrer son innocence, et c'était là précisément ce qu'il voulait éviter à tout prix.
La comtesse Dupont, qui s'était d'abord rendue à Rochefort avec la générale Barbou. pensant que les troupes du Corps de la Gironde y seraient débarquées, vit son mari à son passage à Fontainebleau. N'ayant pu obtenir de partager sa captivité, elle revêtit un costume d'ouvrière, afin de pouvoir se placer à la fenêtre d'une lingerie, d'où elle apercevait le général et correspondait par signes avec lui ; c'était une femme d'un grand cœur, rien ne la rebuta dans l'accomplissement de ce qu'elle considérait comme son devoir d'épouse.
Quelques jours après son incarcération, le général Dupont reçut la lettre suivante, d'autant plus touchante qu'elle provenait du père d'un de ces braves officiers de chasseurs qui, comme leur intrépide chef le général Dupré, avaient trouvé une mort glorieuse à Baylen, au milieu des rangs ennemis :
Mirambeau, Charente-Inférieure, le 20 novembre 1808.
Caupenne, ancien colonel, A Monsieur Dupont, général de division.
Permettez à un père et à toute une famille affligée de la perte de leur fils, Louis Caupenne, officier de chasseurs au 2e Provisoire, de venir réclamer de vous des renseignements sur la perte de ce cher enfant. S'il est mort au champ d'honneur, comme je l'espère, et en combattant avec la bravoure du sang qui coulait dans ses veines, mes regrets seront moins vifs et prouveront que votre brave armée n'était ni pusillanime, nî ne manquait de courage et de force d'esprit. Les folliculaires qui l'ont ainsi calomniée mériteraient de mourir sous le bâton. J'ai manifesté hautement à toute l'armée qui allait en Espagne, mon opinion sur le compte de ces plats écrivains, et mon désir le plus vif de leur donner des preuves louchantes de ma gratitude.
Veuillez, mon général, me donner les renseignements que je vous demande. Je les réclame sous les auspices de mon ancien camarade et ami, Monsieur le maréchal Moncey. Rien de ce qui a intéressé votre division ne m'a été indifférent; mes vœux l'ont suivie partout. Agréez, je vous prie, dans celte confiance, les expressions des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
Mon général,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Caupenne.
A Monsieur Dupont, général de division, à Toulon.
Hélas ! celui qui avait le plus calomnié l'armée de Baylen et son intrépide chef, c'était celui qui eût dû les défendre, l'Empereur Napoléon.
Le général Chabert, négociateur de la Convention d'Andujar, avait été retenu au fort Saint-Sébastien, de Cadix, par une maladie grave de sa femme, et n'avait pu accompagner le général Dupont lors de son retour en France. Il s'embarqua le 18 octobre à destination de Marseille et fut transféré au lazaret de cette ville le 10 novembre ; ses papiers furent saisis, mis sous scellés et envoyés au ministre de la guerre. Il s'empressa d'informer le général Dupont de son arrivée, et de lui marquer l'opinion des officiers de la division Vedel et de la division Gobert sur les événements de Baylen ; sa lettre était ainsi conçue :
Au Lazaret de Marseille, le 12 novembre 1808.
Après 18 jours de navigation et quelques coups de vent peu agréables, nous sommes arrivés dimanche 6 avant midi, nous avons mouillé à Pommegue, et n'avons, à cause du gros temps, pu être transférés au Lazaret avant le 10. Ma bonne Eugénie, pour laquelle vous avez pris tant d'intérêt, jouit de la meilleure santé ; elle a repris beaucoup d'embonpoint, et je ne doute pas qu'avant un mois elle ne soit aussi bien portante que lorsque vous la vîtes à Bayonne. A l'époque de votre départ, elle était bien éloignée de sa convalescence ; sa maladie augmenta encore et elle nous causa les plus vives alarmes ; sa convalescence n'a été bien déterminée que le 32° jour, mais depuis elle a fait des progrès si rapides que le docteur en était étonné. Combien j'ai d'obligations à ce brave et digne homme, et si jamais j'ai éprouvé des regrets de ne pas être riche, c'est bien dans cette circonstance, puisque cela me prive du plaisir de pouvoir me reconnaître envers lui comme je l'aurais désiré.
Le parlementaire qui est chargé de transporter en France le général Vedel, etc., a été signalé hier et a mouillé le même jour au port de Marseille. Ils doivent être transférés aujourd'hui au Lazaret. Je les ai vus au fort Saint-Sébastien, où ils ont été détenus pendant 20 jours avant mon départ. Ils m'ont tous témoigné leur mécontentement de la manière inconcevable dont le général Vedel s'était conduit le 19, de l'insouciance (qu'ils appellent lâcheté) qu'il montra à la Caroline et surtout à Guarroman, lorsqu'ils entendaient la canonnade et la fusillade qui partaient de Baylen, et du refus qu'il a constamment fait de se porter avec rapidité sur Baylen, d'après les instances réitérées cpii lui furent faites par tous les généraux et chefs de corps. Ils avouent que la cause de nos désastres est due à l'inexpérience et à la pusillanimité du caractère du général Vedel. Enfin, mon général, j'espère que le moment n'est pas bien éloigné, où Sa Majesté, mieux instruite, vous rendra toute sa confiance, confiance justement méritée par vos laits d'armes antérieurs, et certes la bataille de Baylen et la conduite que vous y avez tenue, lorsqu'elle sera mieux connue, ne pourra que l'augmenter.
Vous savez sans doute aussi que je suis en arrestation en vertu du même ordre qui vous a fait arrêter. Je ne m'en plains pas ; comme vous, étant sans reproches, je n'ai rien à redouter, et je n'ai d'autre désir que celui d'être mis bientôt à même de prendre ma revanche contre un ennemi qui n'a eu sur nous que l'avantage du nombre, qui ne nous a pas vaincus puisque nous avons traité avec lui sur le champ de bataille, et qui sait bien lui-même que nous avons été vaincus par la famine et non par lui, et à qui il reste la honte d'avoir violé la capitulation, ce qui est sans exemple chez les peuples môme les plus barbares.
J'oubliais de vous dire que les généraux Lcfranc et Dufour ne font pas partie des généraux qui se sont embarqués avec le général Vedel, qu'ils ont été cantonnés dans les environs de Malaga, et qu'ils sont restés dans leurs cantonnements. Le général Privé n'a fait aucune démarche pour partir, il paraîtrait même qu'il a préféré rester.
Morla, l'impertinent Morla! n'est plus h Cadix; il est vice-président de la Commission de
l'organisation de l'armée, présidée par Castanos. Il est remplacé par une de ses créatures qui aime beaucoup l'argent, ce qui pourra être mis à profit lorsque nos armées auront obtenu des succès et faciliter les moyens d'avoir Cadix et ses établissements que les Anglais convoitent.
Morla est parti de Cadix pour se rendre à Madrid, la veille de notre départ pour France. Le général de division Lagrange et ses deux aides de camp étaient attendus au fort de Saint-Sébastien à l'époque de mon départ ; j'ignore où il a été fait prisonnier.
Mon Eugénie vous prie de recevoir l'expression de sa reconnaissance pour toutes les attentions que vous avez eues pour elle. Veuillez, mon général, recevoir l'assurance de mes sentiments respectueux et du sincère et inviolable attachement que je vous ai voué pour la vie.
Chabert.
A Monsieur le général Dupont à Toulon (i).
Cette lettre et l'interrogatoire qui va suivre présentent ce grand intérêt que, venant du négociateur même de la capitulation d'Andujar, qui avait vu son général en chef à l'œuvre sur le champ de bataille de Baylen, ils proclament hautement la vérité et tout à l'honneur du général Dupont, au moment où l'Empereur, renchérissant sur son inique verdict, ne cesse d'accabler sa victime sous les imputations les plus fausses et les plus outrageantes.
Le général Chabert fut interrogé, le 2 janvier 1809, au fort Saint-Jean, par le général de brigade Dejean, comme il ressort du procès-verbal suivant :
Je soussigné Général de Brigade, commandant d'armes de la Place de Marseille, en vertu des ordres qui m'ont été donnés par M. le général divisionnaire Cervoni, command' la 8e Divon militaire, exécutifs de ceux qui lui ont été adressés le 26 Xbre dernier par S. E. le Ministre de la Guerre, tendant à faire subir l'interrogatoire ci-après à M. le général de brigade Chabert, actuellement détenu au fort S'-Jean.
Me suis de suite transporté au dit fort pour communiquer au Gal Chabert l'ordre dont j'étais chargé et procéder à son interrogatoire, duquel nous nous sommes de suite occupé, en lui faisant les questions suivantes :
Article ier
Rendez compte de la journée du 19 juillet, et de ce que vous avez fait dans le combat de Baylen ?
Réponse. — Le 19 juillet, à 3 heures du matin, je suis arrivé sur le plateau delà Rumblar, à une lieue de Baylen, avec le 3e bataillon de la 4e Légion, les compagnies de Grenadiers et de Voltigeurs des icr et 2e bataillons de la même Légion ; ces deux bataillons étaient tout au plus éloignés d'un quart de lieue de cette avant-garde. A 3 heures % du matin, les Voltigeurs engagèrent le feu avec les avant-postes ennemis qui furent repoussés ; les deux balaillons reçurent ordre de me rejoindre, ainsi que le 3e bataillon du 4e régiment suisse, qui faisait partie de ma brigade et qui était resté plus en arrière pour escorter les voilures chargées de malades, qu'on avait évacués des hôpitaux d'Andujar. Ces troupes m'ayant rejoint furent mises en bataille dans des oliviers, sur la gauche de la route ; le combat s'engagea, l'ennemi fut vivement chargé et repoussé. J'ai eu un cheval tué sous moi à cette première charge.
L'arrivée d'une partie de la ire brigade nous fit espérer de plus grands succès ; l'ennemi fut chargé de nouveau et repoussé, on lui prit deux pièces de canon et deux drapeaux ; j'ai encore eu un cheval blessé à cette seconde charge, qui périt à la suite de sa blessure.
Le restant des troupes s'étant réuni, l'ennemi de son côté s'étant renforcé, le Gal en chef ordonna une charge générale. Nous fûmes repoussés avec pertes dans ces trois charges. J'ai eu plus de 600 hommes hors de combat, et dans ce nombre beaucoup d'officiers. Le major Teulet,
(1) Arelt. Justice.
les chefs de bataillon Duzas et Balland, tous trois de la 4e Légion, fuient grièvement blessés ; le lieutenant Laroche, commandant l'artillerie de ma brigade, eut la jambe emportée d'un boulet et les pièces qu'il commandait furent démontées par l'artillerie ennemie, qui était infiniment supérieure à la nôtre, et d'un plus gros calibre.
Art. 2
Quand le combat a-t-il cessé, et quel est le motif qui a fait discontinuer l'attaque ?
Réponse. — A deux heures après midi, un aide de camp du Gal en chef me porta de sa part l'ordre de cesser le feu, attendu qu'il avait envoyé un officier pour traiter d'une suspension d'armes avec le Gal ennemi. J'ai su depuis que cet officier était M. Villoutreys. Je n'ai pas connu les motifs qui ont déterminé le Gal en chef à discontinuer l'attaque, mais je présume que ce ne peut être que l'état d'excessive fatigue dans lequel était sa troupe, et son petit nombre, qui peuvent l'avoir déterminé ; il ne me restait pas 800 hommes à celte époque ; j'ai attendu de nouveaux ordres sur le champ de bataille de l'ennemi.
Art. 3
Quel était l'état et la position des troupes à celte époque ?
Réponse. — La troupe, dont une grande partie était attaquée de la dysenterie, était accablée par l'excessive chaleur et exténuée par la fatigue, la soif et la faim, manquant de toute espèce de ressources en subsistances, et dans l'impossibilité de se procurer même de l'eau.
Savez-vous ce qui a occasionné la trêve qui a eu lieu après le combat ?
Réponse. — Le général en chef m'ayant envoyé l'ordre de cesser le feu, je n'ai pu présumer d'aucuns motifs que ceux énoncés aux articles 2 et 3.
Art. 5
A quelle heure le G"1 Vedel est-il arrivé ce jour-là, et a-t-on pu s'apercevoir de son approche dans le corps du G"1 Dupont ?
Réponse. — Je l'ignorais à cette époque. J'ai appris à Lebrija, par le général Cassagne et le capitaine de vaisseau Baste, qu'il était arrivé à Baylen à 5 heures du soir.
Art. 6 Dans quelle position se trouvait ce dernier corps au moment où celui du Gal Vedel a commencé
lier .'
d'altaq
Réponse. — La position du corps du Gal Dupont était toujours la même que celle mentionnée dans l'art. 3. Etant sans ressources, son découragement ne pouvait qu'avoir augmenté ; je n'ai pas eu connaissance que le Gal Vedel eût attaqué l'ennemi.
Art. 7
Savez-vous pourquoi le général Dupont n'a pas alors rompu la trêve et attaqué l'ennemi de concert avec le G"1 Vedel ?
Réponse. — Je ne le sais pas, mais je pense que s'il n'a pas rompu la trêve, c'est qu'il avait reconnu qu'il ne pouvait rien espérer de sa troupe.
Aut. 8
Que s'est-il passé à votre connaissance, depuis l'arrivée de ce dernier ?
Réponse. — Quelque temps après avoir reçu l'ordre de faire cesser le feu, fait mettre en faisceaux les fusils et reposé ma troupe, je me rendis auprès du G"1 en chef; je le trouvai entouré
I 7 i LE GÉNÉRAL DUPONT
de beaucoup d'officiers ; un chirurgien était occupé à panser la blessure qu'il avait reçue dans le combat ; il paraissait beaucoup souffrir. Je me retirai au bivouac de ma brigade, que je n'ai quitté cpie le lendemain à 8 heures du matin. Je n'ai eu aucune connaissance de ce qui peut s'être passé, si toutefois il s'est passé quelque chose.
Art. 9
Que s'esl-il passé au Conseil de guerre tenu le 20 juillet par le Gnl Dupont?
Réponse. — Je n'y suis arrivé qu'après 8 heures du matin, heure à laquelle on vint me chercher pour me rendre auprès de lui. Je m'y rendis et j'y trouvai les généraux Marescot, Barbou, Frcsia, Rouyer et plusieurs généraux de brigade ; ils me dirent tous qu'ils avaient la triste conviction que l'on ne pouvait rien espérer du soldai, exténué par la fatigue, la soif et la faim, que l'on se trouvait réduit à la cruelle nécessité de traiter avec le chef ennemi, et que l'on m'avait choisi pour cette mission. J'observai que personne n'était moins propre que moi pour la remplir, que j'ignorais même les formalités d'usage, que le général Marescot ou tout autre convenait infiniment mieux ; le Gal Marescot objecta que ne faisant pas partie de l'armée, il ne pouvait être chargé des pouvoirs du Gal en chef, mais que si cela était absolument nécessaire, il viendrait avec moi pour m'aider de ses conseils. Je persistai néanmoins dans mon refus, mais je fus tellement pressé par tous les généraux, que je fus forcé de céder à leurs instances réitérées.
Art. 10
Quand avez-vous été choisi pour aller traiter avec les Espagnols et quelles instructions avez-vous reçues à ce sujet ?
Réponse. — J'ai été choisi, ainsi que je l'ai déjà dit dans l'arte 9. Le Gal en chef m'a donné par écrit pouvoir de traiter avec le chef ennemi. Il nous a donné, au Gal Marescot et à moi, des instructions verbales, entre autres celles de faire tous nos efforts pour obtenir notre retour sur Madrid.
Art. 11
Pourquoi le capitaine Villoutreys vous a-t-il été adjoint dans cette mission ?
Réponse. — Le capitaine Villoutreys ne nous a pas été adjoint dans cette mission ; il n'en a jamais été question. Je présume que si le Gal en chef l'a envoyé, ce n'est que parce qu'il avait déjà été chargé de plusieurs missions auprès des généraux espagnols.
Art. 12
Comment s'est passée la négociation ?
Réponse. — Pendant la négociation les débats ont été longs et souvent très vifs. L'évacuation sur Madrid, nonseulementdes troupes duGal Vedel, mais encore de celles qui étaient à la Rumblar et Baylen était pour ainsi dire consentie (les dernières troupes devaient se retirer sans armes), lorsqu'une dépèche enlevée à un adjoint à l'Elat-Major fut remise au chef ennemi. C'était une dépêche de S. E. le Duc de Rovigo, adressée au Gal en chef; elle changea de suite les premières dispositions, la discussion devint très vive, et les négociations allaient être rompues, lorsque le chef ennemi remit la lettre au général Marescot, qui, après l'avoir lue, me dit que le Duc de Rovigo faisait part au Gal Dupont de la position critique dans laquelle il se trouvait à Madrid, et qu'il entrait dans de très grands détails à ce sujet, qu'il donnait en outre l'ordre au Gal en chef de se retirer de suite sur Madrid avec toutes ses troupes. Le chef ennemi observa que d'après la connaissance qu'il venait d'acquérir sur la situation de notre armée à Madrid, il ne pouvait plus consentir à l'article qui avait été arrêté ; la discussion se rétablit, nous proposions de nous retirer sur Bayonne en engageant notre parole d'honneur de ne pas nous retirer sur Madrid, il nous fut impossible de l'obtenir.
le procès 1^5
Art. i3
Quel rôle a joué le Gal Marescot dans celte circonstance? Réponse. — Celui de négociateur.
Art. i/|
Qui a porté la parole dans les discussions ?
Réponse. — Le Gal Marescot, quoique non porté sur les pouvoirs écrits dont j'étais chargé, n'avait pas moins été envoyé pour m'aider de ses conseils ; par conséquent il était bien naturel qu'il parlât le premier. Neût-il pas été envoyé pour me diriger, la déférence que je devais à son irrade, les dignités dont il était revêtu, et la grande confiance dont l'honorait S. M., toutes ces considérations ne me commandaient-elles pas de l'engager, si cela eût été nécessaire, à ouvrir la discussion sur chaque article.
i5e Article
Pourquoi ne vous êtes-vous pas opposé avec force à la demande des Espagnols de comprendre le général Vedel dans la capitulation ?
Réponse. — Le général ennemi l'avait déjà exigé des personnes qui avaient été envoyées auprès de lui, avant que nous eussions été chargés de pouvoirs et instructions pour traiter définitivement. L'ennemi ne voulait entendre à aucun traité si la division Vedel n'était pas comprise ; nous nous sommes conformés à nos instructions, et j'ai déjà expliqué dans l'article 12 les motifs qui ont empêché l'évacuation sur Madrid.
16e Article
De quelle mission était chargé le capitaine Baste, survenu dans le courant de ces négociations ?
Réponse. — Le capitaine Baste n'est pas venu seul, il est venu avec le chef de bataillon Warenghien, 1" aide de camp du général en chef. Il était muni des pouvoirs du général ; ces pouvoirs portaient, autant que je puis m'en souvenir, qu'ils devaient nous faire part d'observations relatives au traité que nous étions chargés de conclure ; ces observations ne furent autre chose que de faire nos efforts pour obtenir l'évacuation sur Madrid. Nous fîmes part au capitaine de vaisseau Baste, ainsi qu'à l'aide de camp du général en chef, des motifs qui avaient mis obstacle à l'exécution de cet article. La discussion se rétablit en leur présence, et ils se retirèrent convaincus de l'impossibilité d'obtenir l'évacuation demandée itérativement et avec opiniâtreté.
17e Article
Pourquoi n'avez-vous pas cherché à seconder les intentions de cet officier en appuyant sa demande et évitant de comprendre le général Vedel dans la capitulation?
Réponse. — Jamais le capitaine Baste ne m'a proposé de ne pas comprendre le général Vedel dans la capitulation. Si cette demande eût été faite, elle ne pouvait être considérée que comme un ordre du général en chef, et certes nous nous y serions conformés. Je me serais plutôt retiré seul avant de souscrire à quelque chose de contraire à ses intentions, et pour preuve qu'il ne m'a pas fait des propositions de cette nature, c'est qu'il est venu le 20, que la capitulation n'a été signée que le 22 à 4 heures du soir après avoir été approuvée par le général en chef, et que le 21 il est allé avec le général Privé, par ordre du général en chef, pour presser le général Vedel, qui avait déjà tenté un mouvement rétrograde, de venir reprendre ses anciennes positions.
18e Article
Puisque c'est vous qui avez stipulé le retour des troupes en France, pourquoi n'avez-vous pas assuré la chose par tous les moyens possibles, et surtout exigé la garantie des Anglais, puisque sans elle, la condition du retour par mer devenait entièrement illusoire?
Réponse. — Je dois observer que je n'ai pas stipulé seul, mes réponses antécédentes doivent
l'avoir prouvé ; il ne nous était pas permis, par nos instructions, de faire intervenir les Anglais pour garantir l'exécution de la capitulation ; il nous était seulement prescrit de demander la garantie des Anglais pour la sûreté du transport en France (et par mer) des troupes, et dans le cas où on ne pourrait obtenir de se retirer par terre. Nous avons à plusieurs reprises rétabli cette discussion pour obtenir cette garantie, et malgré nos instances réitérées nous n'avons pu obtenir des chefs ennemis d'autre avantage que la promesse de transporter nos troupes en France, aussitôt leur arrivée à San-Lucar et Rota. Ils nous ont encore donné leur parole d'honneur et à plusieurs reprises, sur la garantie, pour la sûreté du passage de la part des Anglais, contre toute espèce d'expédition hostile.
La capitulation n'a pas été exécutée ; ils ont été assez perfides pour manquer à leur parole d'honneur. Qui aurait pu supposer une pareille infamie chez les peuples, même les plus barbares ? Cette conduite est sans exemple.
19e Article
Pourquoi avez-vous permis qu'on insérât dans la capitulation des choses déshonorantes pour le nom français ?
Réponse. — Tous les articles ont été vivement discutés ; celui dont il est question l'a été bien plus vivement encore que les autres. Quoique la rédaction ne soit pas telle que nous l'eussions désiré, après de très longs et très vifs débats, nous avons été forcés d'accepter l'article tel qu'il est rédigé, n'ayant pas la faculté de faire autrement.
20e Article
Pourquoi a-t-on multiplié le détail relatif aux bagages de manière à faire juger que c'était les clauses auxquelles on attachait le plus d'importance ?
Réponse. — Nous nous sommes conformés aux instructions qui nous avaient été données, de conserver autant que possible les bagages des corps et des officiers généraux.
21e Article
Le général Dupont a-t-il pleinement ratifié la capitulation que vous aviez conclue, sans remarques ni changements ? Que s'est-il passé depuis l'époque de la capitulation jusqu'à votre retour en France ?
Réponse. — Lorsque la convention fut rédigée je me rendis auprès du général en chef pour la lui soumetttre. Je lui en laissai copie, il l'a pleinement ratifiée, il n'y a fait aucune remarque ni aucun changement ; il n'a donné de nouvelles instructions pour les articles supplémentaires, avec ordre de retourner à Andujar et de conclure de suite, ce qui fut fait le même jour à 4 heures du soir.
Depuis l'époque de la capitulation, j'ai marché avec la seconde colonne, dont le commandement me fut confié. Pendant notre route, on nous a dit beaucoup d'injures et fait beaucoup de menaces.
A Las Cabezas, je reçus ordre de remettre le commandement de la colonne au plus ancien général et de me rendre à Lebrija auprès du général en chef, pour y recevoir des instructions pour aller à Séville auprès de la Junte. Ces instructions se trouvent dans mes papiers qui ont été inventoriés et sur lesquels on a apposé les scellés. Je partis pour Séville avec le colonel Daugier, commandant les marins de la Garde impériale. A Séville, on ne nous épargna ni injures ni menaces; les moines, les prêtres et les femmes formaient dans cette ville le plus grand nombre de nos féroces assaillants. Nous n'avons pu obtenir qu'avec beaucoup de peine, et après avoir séjourné à Séville pendant cinq jours, à être autorisés à retourner auprès du général en chef; nous lui avons porté la ratification de toutes ses demandes et l'assurance de la Junte que la capitulation serait entièrement et exactement exécutée : la manière horrible dont nous avons été traités à notre arrivée à Sainte-Marie nous a prouvé que des ordres contraires avaient été donnés. Tous les officiers généraux, les officiers d'état-major ont été dévalisés ; plusieurs ont été cruellement maltraités. Quant à moi, je suis arrivé au fort Saint Sébastien avec ce que j'avais sur le corps à
LE PROCES l"
l'époque de mon départ de Lebrija. Pendant mon séjour au fort Saint-Sébastien, le général Morla, gouverneur de Cadix, a écrit plusieurs fois les injures les plus grossières, les plus plates et les plus ridicules aux généraux Dupont et Vedel.
D'après mes réponses à l'interrogatoire que je viens de subir, il sera facile de voir que quoique signataire de la capitulation je n'y ai participé qu'indirectement, puisqu'après avoir cédé aux instances de tous les généraux, je n'ai fait qu'exécuter les ordres du général en chef, que je ne me suis nullement écarté des instructions qui nous ont été données, et que le général Marescot étant mon conseil, j'ai plutôt agi comme secrétaire que comme fondé de pouvoirs. Marseille, le 2 janvier 1809.
ChABERT. DEJEAN.
Malgré des erreurs dans le détail des opérations militaires, la déposition du général Chabert présente nettement la physionomie vraie des événements deBaylen, et met à néant les odieuses imputations de l'Empereur, inspirées par une passion sans frein et un absolu dédain de la vérité. Elle peut se résumer ainsi : les troupes se sont très bien battues le 19 juillet, et c'est leur petit nombre et leur épuisement complet qui ont forcé à arrêter le combat ; la misère des troupes était affreuse, elles souffraient extrêmement de la faim, de la soif, du manque d'eau, et la dysenterie affaiblissait en outre la plupart des soldats, qui étaient presque tous des conscrits ; cet état n'a fait qu'empirer après le combat, tous les généraux et chefs de corps ont reconnu qu'il n'y avait plus rien à espérer du soldat, et c'est cette raison qui a empêché le général Dupont d'attaquer, le 19 au soir et le 20 au matin; il y avait nécessité absolue de traiter avec l'ennemi ; si le général Vedel a été compris dans le traité, c'est que l'ennemi victorieux l'exigeait obstinément, en faisant une condition sine qua non, et qu'il n'y avait aucune possibilité de ne pas y consentir, comme Baste et Warenghien ont pu le constater à la maison de poste ; il est faux que la convention ou capitulation conclue avec l'ennemi, contienne quoi que ce soit de déshonorant pour le nom français ; il est faux qu'on ait multiplié le détail relatif aux bagages ; enfin le général Dupont avait conclu à Séville une nouvelle convention complétant celle d'Andujar ou de Baylen, et garantissant que si les Anglais s'opposaient au passage des troupes françaises par mer, elles retourneraient en France par la voie de terre.
Cet Interrogatoire fut envoyé au ministre de la guerre, qui le transmit au ministre de la justice et en adressa copie à l'Empereur avec la lettre suivante :
Du i3 janvier 1809.
Sire,
J'ai l'honneur de transmettre à Votre Majesté la copie de l'Interrogatoire du général Chabert, qui m'a été adressé de Marseille, et dont j'ai envoyé l'original à S. E. le Grand Juge, pour être joint aux pièces du procès. Je lui ai transmis également les papiers du général Chabert, sous scellé, et tels qu'ils me sont parvenus de Marseille, ne pouvant, au moment où la Haute-Cour Impériale est saisie de l'affaire, m'immiscer dans les opérations de détail qui lui sont maintenant dévolues, et c'est de ce tribunal seul que Votre Majesté recevra dorénavant les comptes que la nature des choses mettra dans le cas de lui rendre. Je n'aurai plus à lui envoyer que l'Interrogatoire du général Vedel que j'attends incessamment, et cjui sera sans doute la dernière pièce de nature à m'èlre encore adressée
Le Ministre de la guerre,
Comte D'IIt'NKnotRG.
Le Général Dupont. 111. — ia
Le général Chabert quitta Marseille le i/i janvier, et arriva à Paris le 22 ; il fut immédiatement écroué à la maison d'arrêt de l'Abbaye, par les ordres du général Buquet.
Nous avons dit que le général Vedel avait débarqué à Marseille le 1 2 novembre, avec de nombreux officiers, parmi lesquels les généraux Poinsot, Gassagne, Boussart, Liger- Belair, La Grange et Cavrois, le capitaine de vaisseau Pierre Baste, attaché à la 2e division depuis la seconde expédition de Jaen, l'adjudant commandant Larriu, les aides de camp Meunier (lieutenant-colonel), Vedel et Bordenave (capitaines), Walner, Bobert, Durand, Frachon, de la Bourdonnaye (lieutenants), le commissaire des guerres adjoint Demeulle. Toutes les personnes débarquées furent soumises à la quarantaine. Par ordre du ministre de la guerre, exécutant les instructions de l'Empereur, on arrêta le général Vedel et on expédia à Paris ses papiers mis sous scellés (1).
Il est de toute évidence que si Napoléon eût tenu à connaître la vérité sur les événements d'Andalousie et à préciser les responsabilités de chacun dans les opérations qui avaient amené le désastre, il y fût arrivé facilement en faisant questionner les officiers rentrés en France avec les généraux Dupont et Vedel. Mais telle n'était point son intention ; résolu à écraser quand même le général Dupont, en le déshonorant, il ne fallait pas qu'une voix pût s'élever en faveur de sa victime. Il donna donc l'ordre d'expédier aux différentes armées les officiers débarqués à Marseille le 12 novembre, et d'empêcher qu'aucun ne vînt à Paris, et quoiqu'il sût fort bien qu'aux termes mêmes de la capitulation ils ne pouvaient, à aucun moment, être considérés comme prisonniers de guerre, il leur fit écrire, à chacun personnellement, qu'ils n'étaient pas prisonniers parce que les Espagnols avaient violé la capitulation.
Par ordre de l'Empereur en date du 28 novembre, le ministre de la guerre prescrivit aux généraux Gassagne, Boussart, La Grange, Liger-Belair, de se rendre en poste de Marseille à Bayonne. Les lettres, d'une rédaction identique, sont ainsi conçues:
ORDRE DE L'EMPEREUR du 28 novembre 1808.
Le Ministre de la Guerre au Général Cassagne, à Marseille.
Le 7 décembre 1808.
Général, l'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez de Marseille à Bayonne où vous recevrez des ordres ultérieurs. Vous voudrez bien partir en poste pour cette destination.
Vous ne devez point vous considérer comme prisonnier de guerre, les Espagnols ayant violé la Capitulation d'Andujar.
Recevez...
(1) L'examen des papiers saisis au général Vedel fut fait le 26 décembre 1808, par une commission de trois membres désignés par le ministre de la guerre et attacbés tous trois à son ministère. Ces papiers se composaient de 59 pièces ou dossiers, parmi lesquels le Registre de correspondance du général. Elles existent aux Archives du Ministère de la Justice, avec les papiers pris au général Dupont et à ses coaccusés ; les procèsverbaux de saisie permettent de constater que, contrairement à ce qu'ont écrit M. Thiers, le général Vedel, le général Thiébault, M. de Sybel et nombre d'historiens, le général Dupont n'a pas détruit une ligne de ces précieux documents, dont nous publions in extenso toutes les pièces importantes.
Le général Cassagne fut envoyé au quartier général à Madrid le 18 décembre 1808; il passa au Ier corps de l'armée d'Espagne le ior avril 1809. — Le général Poinsot, par le même ordre de l'Empereur du 28 novembre 1808, fut envoyé à l'armée d'Italie, et le ministre de la guerre l'invita, le 7 décembre, à partir immédiatement pour Milan. — Le général Boussart fut, dans les mêmes conditions, envoyé à Bayonne, et employé au 3e corps de l'armée d'Espagne le 18 décembre 1808. — Le général Cavrois fut prévenu par le même ordre du 28 novembre, qu'il aurait à se rendre à l'armée de Naples ; il sollicita, de Bayonne, le [\ janvier 1809, d'être affecté à l'armée d'Espagne où il serait plus près de ses enfants, et il obtint, le 7 février, d'être employé au corps commandé par le duc de Dalmatie. — Le général Liger-Belair rejoignit de même le li6 corps de l'armée d'Espagne au mois d'avril 1809.
Le chef de bataillon Meunier, qui avait été chargé par le général Vedel d'une mission si importante auprès du général Dupont, le 19 juillet, et dont la déposition eût été précieuse, dut partir aussitôt après sa quarantaine, pour l'armée d'Espagne, et il se trouva à Valladolid en même temps que les aides de camp Walner et Vedel ; il devint colonel du 3 Ie léger et périt glorieusement à Busaco. — Le lieutenant Walner, envoyé le i5 juillet au général Dupont par le général Vedel, pour lui annoncer son arrivée à Andujar, et dont l'interrogatoire s'imposait, ne fut jamais questionné. Il obtint sa retraite le 8 mars 1812, comme capitaine, pour blessures graves, ayant douze campagnes de guerre ; il avait reçu quatre coups de feu ; c'était un officier distingué par sa bravoure et son mérite.
Le commissaire des guerres Lacombe, qui avait remplacé l'Ordonnateur Martin tombé gravement malade au mois de juin 1808, aurait pu donner des renseignements précis sur la composition des équipages du général Dupont à Cordoue et à Baylen ; non seulement on se garda bien de le questionner à ce sujet, mais à sa rentrée en France il reçut, le 3i décembre 1808, à Marseille, une lettre du ministre de la guerre en date du 20 du même mois, lui enjoignant de se rendre en poste au quartier général de l'armée d'Espagne; il ne put obtenir d'aller passer quelques instants auprès de sa famille, et de Madrid, le 26 février 1810, il sollicitait encore un congé pour se rendre auprès de sa femme très malade.
Le lieutenant de la Bourdonnaye resta aide de camp du général de La Grange jusqu'au 25 avril 1809 ; il devint alors aide de camp du duc de Montebello, puis officier d'ordonnance de l'Empereur le 17 juin 1809, et colonel aide de camp du prince de Neufchâtel le 9 janvier 181 !\. En juillet et août de cette même année, le maréchal Berthier et le général de La Grange recommandaient très élogicusement au ministre Dupont ce brillant officier, pour lui faire obtenir le commandement du 12e chasseurs.
En résumé, le parti pris d'empêcher la lumière de se faire sur les événements de Baylen est si évident, qu'il s'impose vraiment et forme comme la caractéristique de l'odieuse parodie de justice imaginée pour perdre sûrement le général Dupont. L'Empereur esl audessus de tout, au-dessus du droit et de la justice; pour lui, il n'y a, dans cette affaire, qu'une chose qui compte, c'est l'inique sentence que lui a dictée son monstrueux égoïsme.
Nous avons examiné longuement et sans la moindre passion le rôle joué par le général Vedel dans les événements d'Andalousie en 1808, et nous avons conclu que la catastrophe
l8o LE GÉNÉRAL DUPONT
de Baylen, causée essentiellement par les fautes de l'Empereur au début de la guerre d'Espagne, fut aussi amenée par les agissements incompréhensibles du général Vedel du i5 au 19 juillet. Son arrivée à Andujar le 16 juillet, l'abandon de Baylen le 17, le séjour à la Caroline le 18, et la lenteur de sa marche le 19, sont des fautes tellement extraordinaires, qu'elles devaient fatalement occasionner la défaite, et jamais le général Vedel ne put en donner une explication valable. L'accusation si grave, si vraisemblable, de désobéissance, portée contre lui par son général en chef, commandait un sérieux examen, et en interrogeant les généraux, les aides de camp, les chefs de corps de la 2e division, on eût pu arriver à la vérité ; mais l'Empereur ne le voulut pas, pressentant sans doute que de telles recherches dégageraient le général Dupont. Ce ne fut qu'en 18 10 qu'on questionna le général Poinsot, et sa déposition, de même que son Journal, est accablante pour le général Vedel. Mais aucune preuve n'ayant été faite, de par la volonté de Napoléon, et le général Vedel ayant, d'autre part, donné de nombreux témoignages d'une grande bravoure, nous ne retiendrons aucune des graves imputations dirigées contre lui par ses compagnons d'armes du Corps de la Gironde, et nous nous bornerons à dire que sa conduite, du i5 au 19 juillet 1808, reste inexplicable.
Du lazaret de Marseille, le \[\ novembre, il adressa au prince de Neufchàtel la lettre suivante :
Mon Prince,
J'ai l'honneur de prévenir Votre Altesse que j'ai débarqué à Marseille le 12, avec MM. les officiers généraux, officiers d'État-Major et autres, portés sur la Liste nominale ci-jointe (1).
Le bâtiment qui nous transportait ayant éprouvé des avaries, fut obligé de relâcher à Barcelone pour se réparer. J'y ai vu le général en chef Duhesme et les généraux Cbabran et Lecbi...
J'ai amené avec moi le capitaine de vaisseau Baste, quelques marins de la Garde et M. l'enseigne de vaisseau Piomieu qui était sur l'escadre de Cadix. Il nous ont été d'un très grand secours dans la traversée, durant laquelle nous avons eu à essuyer de violentes tempêtes.
Après tous les désagréments que j'avais eus en Espagne, je pensais à mon arrivée en France respirer en liberté ; mon attente n'est pas remplie, mon Prince, et pour surcroît de désagrément on m'a notifié l'ordre de m'arrèter, et les scellés ont été mis sur tous mes papiers ; ils ont été envoyés à Paris. J'espère que le dépouillement servira à me justifier ; je n'ai point de reproche à me faire ; mon dévouement à la gloire et à la personne de l'Empereur n'a jamais été compromis par aucune action ni déshonorante, ni avilissante ; je n'ai d'autre tort, si c'en est un, que d'avoir su obéir.
Lorsque les circonstances qui ont amené l'événement qui est la cause de ma détention seront mieux développées, j'espère que les éclaircissements qui en résulteront me rétabliront dans la bonne opinion de Sa Majesté, et dans la confiance qu'elle m'avait accordée comme à un de ses fidèles sujets, parce que j'ai toujours cherché à la justifier.
Daignez agréer, mon Prince, l'hommage du très profond respect de votre très humble et très dévoué serviteur.
Le général de division, Vedel.
Ayant eu connaissance de la « Belation de la Campagne d'Andalousie », écrite par le
(1) Voir cette Liste nominale aux Appendices du 3e volume.
LE PROCÈS l8ï
général Dupont pendant son séjour au lazaret de Toulon, le général \edel rédigea une
réfutation du récit de son ancien général en chef et l'adressa au ministre de la guerre, ainsi
qu'il suit :
Marseille, le i5 novembre 1808.
A Son Excellence le Ministre de la Guerre. Monseigneur,
Je m'étais proposé à mon arrivée à Marseille de vous adresser un simple rapport sur l'événement de Baylen, mais inculpé gravement dans une relation anonyme et rendue publique, de la campagne d'Andalousie, que le hasard ou l'intention ont fait tomber entre mes mains, j'ai dû par honneur et par intérêt la regarder comme l'objet de mes observations, présenter et relever les inexactitudes que j'y ai remarquées, et repousser les inculpations qui m'y sont faites.
J'ai l'bonneur de mettre ces observations sur les yeux de Votre Excellence et j'ose la prier de les lire avec cette attention et cet intérêt que réclame tout écrit qui porte une empreinte ineffaçable d'exactitude et de vérité.
Je prie aussi Votre Excellence d'agréer l'hommage de mon profond respect.
Le général de division. Signé : Vedel.