CHAPITRE IV
Parti cTErfurt le i/j octobre, après avoir fait, dans la matinée, ses adieux à Alexandre, Napoléon était arrivé le 18 à Saint-Cloud. Résolu à faire immédiatement en Espagne une campagne courte et décisive, il arrêta une nouvelle répartition des forces qu'il avait en Allemagne et en tira des corps entiers et de vieux régiments, de façon à constituer une formidable armée de huit corps, destinée à envahir la Péninsule; c'étaient i5oooo soldats incomparables, habitués à vaincre, et ayant à leur tête le plus grand capitaine de tous les temps. — Je leur avais envoyé des agneaux, dit l'Empereur en parlant des soldats de Dupont, et ils les ont dévorés; je vais leur mener des loups qui les dévoreront à leur tour. — Moncey, dont la retraite après l'échec de Valence avait été appelée par Napoléon, lâche et déshonorante, eut le commandement du 3° corps de l'armée d'Espagne ; Junot, qui, comme l'Empereur le reconnut lui-même, était loin d'avoir fait son devoir en Portugal et avait cédé beaucoup trop précipitamment ce pays aux Anglais, commanda le 8e corps, et bientôt le 3e en remplacement de Moncey. Et pendant ce temps, Dupont, qui très supérieur à Moncey et à Junot comme homme de guerre et n'ayant eu en Andalousie ni effectifs suffisants ni liberté de mouvement, n'avait cédé qu'à la plus impérieuse des nécessités, était accablé par l'Empereur même d'outrages indignes et immérités, jeté dans une prison infecte, et voué à une condamnation certaine.
Pendant le court séjour que l'Empereur fit à Paris, le duc de Rovigo manifesta l'intention très louable de lui faire connaître la vérité sur les événements de Baylen, et de lui montrer que le général Dupont, en se maintenant à Andujar, n'avait fait que se conformer à ses ordres formels. En conséquence, le chef de bataillon Semery, son aide de camp, écrivit au comte d'Hunebourg la lettre suivante :
A Son Excellence le Ministre de la Guerre. Monseigneur,
Le général Savary, sachant que Votre Excellence doit prendre des renseignements sur la reddition du corps du général Dupont, m'a chargé de lui donner communication de quelques pièces de sa correspondance avec ce général, et des explications qui pourront mettre au jour la vérité dont la connaissance devient si importante dans cette affaire.
Si Votre Excellence peut disposer d'un moment de liberté, je la prie d'avoir la bonté de m'indiquer le jour et l'heure à laquelle elle voudra bien me recevoir.
D'autres affaires empêchent le général Savary de s'occuper lui-même de celle ci en ce moment, et il m'en charge afin qu'on n'ait point besoin, après son départ, des renseignements qu'il peut donner aujourd'huy.
Je prie Votre Excellence d'agréer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être
Son dévoué serviteur
Semehy (i).
Paris, le 21 octobre 1808.
(Suivent les copies des lettres écrites par le général Savary au général Dupont, depuis le iGjus- <ju'au a*} juillet inclusivement. Elles se terminent par cette attestation: Pour copies conformes au Registre de correspondance (2),
Le Chef de Bataillon aide de camp de S. E. le général Savary, duc de Rovigo.
Semery.)
Il était donc facile à Napoléon, puisqu'il avait Savary sous la main et pouvait connaître tous les ordres donnés à Dupont antérieurement au 16 juillet, de constater qu'ayant dû obéir à des instructions positives, plusieurs fois renouvelées, ce général échappait à toute responsabilité relativement au long arrêt fait à Andujar. Mais cette constatation n'étant pas pour lui j)laire, et la perte du général Dupont étant décidée, la démarche du duc de Rovigo resta sans effet. Jamais il ne fut questionné, et le procureur général de la Haute-Cour put ainsi, trois ans après les événements, établir une confusion entre la lettre de Savary du 17 juillet, et le court billet qu'il écrivit dans la nuit suivante et qui fut pris à M. de Fénelon puis porté au général Castaiïos.
Napoléon quitta Paris le 29 octobre et se mit en route pour l'Espagne. Il arriva le 3 novembre à Bayonne, franchit la frontière le l\ et entra le lendemain à Vitoria, escorté par la cavalerie de la Garde Impériale ; il prit alors le commandement effectif des troupes et arrêta sur-le-champ les opérations dont l'exécution allait commencer. En moins d'un mois toutes les armées espagnoles furent vaincues et dispersées ; battu à Tudela, Castafios se retira sur Cuenca, et les débris des vainqueurs de Baylen furent pris, deux mois plus tard, à Uclès (3), par le maréchal Victor, avec leurs drapeaux et leur artillerie ; parmi les
(1) Arch. Guerre.
(2) Ce Registre de correspondance fit partie des pièces de la procédure. On le fit disparaître parce qu'il innocentait Dupont.
(3) Après la déroute de Tudela, le duc de Nnfantado ayant remplacé le général Castafios dans le commandement de l'armée du Centre, s'était retiré à Cuenca. Par son ordre, le général Venegas se porta sur Uclès avec 11 000 hommes d'infanterie et 2 000 cavaliers. Le maréchal Victor l'y attaqua, le i3 janvier 1809, avec la division Villatle et les dragons de Lalour-Maubourg, pendant que la division Ruffin allait couper la retraite de l'ennemi aux gorges d'Alcazar. Le désastre fut complet. Les fuyards d'Uclès, vivement poursuivis, allèrent tomber sur les baïonnettes des vieux régiments de Rutlin : à l'exception d'une partie de la cavalerie, tout fut pris. Il n'avait pas fallu six mois pour faire passer, des ivresses du triomphe à la triste condition de prisonniers de guerre, ceux qui s'étaient dits les vainqueurs des vainqueurs d'Austerlitz.
Certains historiens, parmi lesquels on ne doit pas s'étonner de rencontrer le comte de Toreno, s'étendent sur les cruautés commises à Uclès par les soldats de Victor. Si ces excès ont eu lieu, — ce qui ne nous semble nullement démontré, — nous le déplorons et nous les condamnons sans hésitation ; mais nous ferons observer
LE PROCFS 20 I
vainqueurs, se trouvait la belle division Ruffin, que le général Dupont avait si glorieusement commandée, de Haslach à Friedland. — L'Empereur était à Burgos le 1 1 novembre; il en partit le 23 pour Aranda, franchit le Guadarrama le 3o, au col de Somosierra, et arriva le 2 décembre au matin sous les murs de Madrid, qui capitula le surlendemain.
C'est en recevant, le 3 décembre, Thomas Morla et don Bernardo Iriarte à son quartier généra], que Napoléon, dans le discours véhément qu'il adressa aux deux envoyés de la Junte de défense, alla jusqu'à dire : « L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille deBaylen (1). » Toute la gloire de Napoléon ne saurait empêcher de constater que dans cette accusation de lâcheté, comme dans tout ce qu'il dit ou écrit au sujet de Baylen et du général Dupont, il altère complètement et sciemment la vérité. Non, Dupont n'était ni inhabile ni lâche; il l'avait prouvé pour la plus grande gloire de la France, dans des faits d'armes mémorables, et sa grande bravoure avait fait, à Baylen, l'admiration des deux armées ; il n'avait été que malheureux, et par la faute de l'Empereur et celle de Vedel. En l'outrageant de la sorte, mensongèrement et avecun révoltant cynisme, Napoléon, que le général Dupont avait servi avec un talent, un dévouement et un désintéressement exceptionnels, commit un acte infiniment coupable, qui ne saurait être trop sévèrement jugé ; comme le dit très bien M. Thiers, le génie n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même, de loyauté et de bon sens.
Bien ne montre mieux le parti pris de l'Empereur de perdre le général Dupont et son dédain de toute vérité et de toute justice, que l'incident de la parade de Valladolid, où il interpella avec une violence inouïe le général Legendre. Voulant rester fidèle au devoir que nous nous sommes tracé de faire la lumière sur les moindres incidents du drame de Baylen, nous prendrons le récit que le général Thiébault nous a laissé de cette fameuse revue et nous démontrerons l'inanité des imputations formulées par Napoléon.
Le 10 janvier 1809, l'Empereur, revenant de sa poursuite des Anglais sur la Gorogne, se trouvait à Valladolid et se préparait à partir pour Paris, où le rappelaient les armements de l'Autriche et de graves préoccupations politiques. Comme il venait d'inspecter le régi-
aux écrivains qui se montrent si sévères, si violents à l'égard des Français, qu'au moment où fut livrée la bataille d'Uclès, quinze mille de nos soldats, dont Gastanos, Tilly et Escalante ne s'étaient emparés que moyennant l'engagement solennel de les reconduire immédiatement en France, se trouvaient, par une insigne trahison, retenus prisonniers, en bulle à des traitements indignes, li'.rés parfois au poignard des assassins, comme à Lebrija, et entassés, sans secours, souvent sans vivres, sans eau, dans ces tombeaux Bottants qu'on appelait les pontons. Comment ne pas s'étonner que le comte de Toreno, si prompt à accuser et à outrager suis preuves les Français, ait cru devoir passer sous silence de pareils crimes, prolongés avec une barbarie inouïe, jusqu'en 1 S i \ , à Palma et sur le rocher de Cabrera:1 Que sont les excès du champ de bataille, du pillage des villes, auprès de ce long martyre de dix mille soldais, non prisonniers, succombant dans une lento el épouvantable agonie, par la faim, la soif, le manque de vêtements, L'abandon, et avec 'les raffinements de cruauté qui dépassent tout ce que l'imagination peut concevoir? Qu'eût donc dit le comte de Toreno, si, après la bataille d'Uclès, les Français eussent, par de justes représailles, l'ait mourir de misère tous ces vainqueur- de Baylen, tombés entre leurs mains par le sort des armes, sans qu'aucune convention les protégeât .' Devons-nous ajouter que les prisonniers espagnols furent toujours traités bumainemenl en France, et que jamais les soldais français n'assaillirent les hôpitaux et n'assassinèrent ni ne torturèrent les malades et les blessés ?
(1) Ces paroles furent reproduites dans le Moniteur.
ment des grenadiers de sa Garde, sur la place du palais de Charles-Quint, et allait donner l'ordre de défiler, il aperçut tout à coup le général Legendre, chef d'état-major du général Dupont en Andalousie.
« A l'instant, et le foudroyant du regard, — dit le général Thiébault, qui se trouvait tout près de Legendre, — il l'apostropha par ces mots : « Vous êtes bien osé de paraître devant moi. » Au milieu du plus morne silence, tous les yeux s'étaient portés vers le général Legendre, qui, sur ce simple début, paraissait déjà frappé par la foudre. Il répondit cependant, mais si bas que je n'entendis rien, et, le chapeau à la main, dans l'attitude la plus humble, il subit la torture de tout ce qui allait suivre ce prélude. Scène effrayante que, rentré chez moi, j'écrivis sur un petit livre de notes que je possède encore.
« Et en effet, la figure contractée, l'œil terrible, le geste au dernier degré menaçant et la voix retentissante, afin que le dernier officier, le dernier soldat présent pussent le voir, l'entendre, il reprit aussitôt, marchant et s'arrêtant sans cesse, entre le général Legendre (à la gauche et un peu en arrière duquel je me trouvais) et les troupes, tantôt l'apostrophant, tantôt parlant comme il aurait pu se parler à lui-même, lançant ses bordées à chacune de ses allées et venues, mais toujours le regard terrible, et avec les marques de la plus violente agitation : « Comment vous montrez-vous encore quand partout votre honte est éclatante, quand votre déshonneur est écrit sur le front de tous les braves ? Oui, on a rougi de vous jusqu'au fond de la Russie, et la France en rougira bien plus, lorsque, par la procédure de la Haute-Cour, elle connaîtra votre capitulation... »
A ces violences, nous observerons : c'est l'Empereur lui-même qui avait appelé Legendre à son quartier général, et le major général lui avait transmis cet ordre par lettre du 8 novembre. Legendre n'était donc pas bien osé de se présenter devant Napoléon qui le mandait, et tout porte à croire que cette scène avait été préméditée et arrangée pour frapper les imaginations au détriment de la vérité. Comediante ! Tragediante ! — Il est faux que Legendre et les officiers du Corps de la Gironde aient commis quoi que ce soit de honteux ; ils n'avaient fait qu'obéir à une nécessité autrement impérieuse que celle qui avait amené la capitulation de Cintra, nécessité résultant autant des fautes de l'Empereur que de celles de Vedel, et ce dont on pouvait à bon droit rougir, c'était du guet-apens de Bayonne, de la surprise traîtresse des places fortes de l'Espagne, et des procédés déloyaux imaginés pour violenter un peuple fier. Et si la procédure de la Haute-Cour devait rendre évident le déshonneur de Legendre et de ses compagnons d'armes, pourquoi l'Empereur l'arrèta-t-il dès le début, sinon parce qu'il lui fut rendu compte que selon toute probabilité la Haute-Cour acquitterait ?
Continuant ses apostrophes enflammées, Napoléon dit à Legendre :
« Et où a-t-on vu une troupe capituler sur un champ de bataille? On capitule dans une place de guerre, quand on a épuisé toutes les ressources, employé tous les moyens de résistance ; quand, avec des brèches praticables, on a honoré son malheur par trois ? sauts soutenus et repoussés ; quand il ne reste plus un moyen de tenir, un espoir d'être secouru... Mais, sur un champ de bataille, on se bat, monsieur, et lorsqu'au lieu de se battre, on capitule, on mérite d'être fusillé... Et où en serait-on, si des corps capitulaient en plaine? En rase campagne, il n'y a que deux manières de succomber : mourir, ou être fait prisonnier ; mais l'être à coups de crosse !... La guerre a ses chances, on peut être vaincu... On
LE PROCÈS 2û3
peut être fait prisonnier. Demain je puis l'être... François Ier l'a été, il l'a été avec honneur ; mais si je le suis jamais, je ne le serai qu'à coups de crosse. »
Il est inconcevable que de pareilles phrases, d'où la vérité est complètement absente et qui semblent ne tenir aucun compte de la signification vraie des mots employés, aient pu fausser l'histoire et créer la légende. Si Napoléon prend le mot capituler dans le sens de se rendre à discrétion, il savait fort bien que le général Dupont n'avait nullement capitulé à Baylen. Gomment peut-il dire : « où a-t-on vu une troupe capituler sur un champ de bataille ? » puisqu'il n'ignore pas que Rosily a capitulé sans conditions à Cadix, que Serurier s'est rendu à discrétion à Verderio, ce qui ne Fa pas empêché, lui Napoléon, de le faire maréchal d'Empire ? Qu'eût-il dit, grand Dieu, s'il eût pu entrevoir qu'un Napoléon se rendrait un jour sans conditions au roi de Prusse, avec une armée de iooooo hommes? Se fût-il contenté de le faire fusiller?... Et en donnant au mot capituler son sens véritable qui est celui de traiter, est-ce que Kléber, Desaix, Belliard, Menou, et tout récemment Junot, n'avaient pas capitulé, les uns même sans combattre et dans des situations infiniment moins critiques que celle de Dupont à Baylen? Est-ce qu'à Gênes, Masséna avait repoussé trois assauts sur des brèches praticables ? Est-ce que les places livrées j)ar Junot à Cintra avaient même subi un commencement de siège ?
Si Napoléon connaît la valeur des mots de la langue française, pourquoi dit-il : « où en serait-on si des corps capitulaient en plaine? » Est-ce qu'à Baylen, dans des montagnes sans issue, il était en plaine, le général Dupont ? — Et que signifient ces paroles : « En rase campagne, il n'y a que deux manières de succomber : mourir ou être fait prisonnier, mais l'être à coups de crosse ? » L'Empereur ignorait-il que l'expression « rase campagne » n'a jamais eu d'autre sens que : terrain découvert, sans hauteurs, sans bois et sans cours d'eau ou étangs ? » Avancer que Dupont était en rase campagne à Baylen, c'est se jouer singulièrement de la crédulité de ceux devant qui l'on parle. — Il est également inexact que, sur un champ de bataille, une armée doive mourir ou être faite prisonnière à coups de crosse ; ce sont là des mots, des tirades à effet, et rien de plus. Cette conception de l'honneur peut s'appliquer à un détachement, à un corps de troupes chargé de défendre un poste jusqu'à la mort, mais n'est-il pas absurde d'imaginer qu'une armée devra mourir tout entière ! Rien de pareil ne s'est jamais vu et ne se verra jamais. — Quant à faire prisonniers à coups de crosse des vaincus cernés et dans une position désespérée, le vainqueur s'en gardera bien, puisqu'il éprouverait inutilement des pertes ; ou il criblera de projectiles ceux qu'il a réduits à merci, ou il leur refusera des vivres, ce qui les forcera bien à capituler. Est-ce que cet admirable Lee, est-ce que Cronje, le vaillant Boër, ne se sont pas rendus à discrétion, pour sauver la vie des braves qui leur restaient? A Cronje, les Français ont, avec raison, voté une épée d'honneur; à Dupont, qui, avec des conscrits mourant littéralement de faim et de soif, ne voulut jamais se rendre à discrétion, et qui avait si glorieusement servi sa patrie, les Français ont, avec une sorte d'inconscience et la plus coupable légèreté, prodigué l'outrage.
Le général Thiébault dit que Napoléon débitait toutes ses phrases d'une voix forte, parfois sans liaison, de façon que chacun de ses mots, bien compris, portât coup, et avec des suspensions qui donnèrent lieu au colloque suivant :
Legendre. — Nous avions en têle plus du double de nos forces, et nous étions suivis par des forces égales.
Napoléon. — Il fallait faire comme le maréchal Mortier à Krems, où, avec une poignée d'hommes réunis et serrés, il se fit jour à travers quatre lignes de troupes russes ; mais pour cela il fallait arriver en masse et non par lambeaux, marcher en colonne et non se déployer, engager une mêlée et non combattre en ligne, brusquer la lutte et non la prolonger. Se déployer en pareil cas atteste l'ignorance de toutes les règles de l'art. En colonnes, vous auriez culbuté ces Espagnols ; ils ne valaient pas le quart de vos troupes.
Najioléon continue à fausser sciemment la vérité, avec une stupéfiante audace. Il sait bien que Mortier ne s'est pas fait jour, à Krems, avec une poignée d'hommes, à travers quatre lignes de troupes russes, puisqu'il a proclamé lui-même que, malgré sa bravoure et celle de ses troupes, le maréchal eût été pris avec la division Gazan, sans l'intervention de Dupont (i). Les rapports lui avaient appris que lorsque les grenadiers de Dupont pénétrèrent dans Dùrnstein, les soldats de Mortier s'étaient jetés dans leurs bras en criant: Vous nous sauvez ! vous nous sauvez 1 — Quant à ses critiques sur la façon dont on a combattu à Baylen, comment peut-il les formuler ainsi, puisqu'il ne sait rien de l'affaire, dont l'examen est à peine commencé ? Cette précipitation avec laquelle il insulte et foudroie, sans se soucier de la vérité, n'est-elle pas une preuve qu'il entend que la capitulation de Baylen soit jugée comme il convient à sa passion et non pas avec équité ? Et s'il suffisait de marcher en colonne et de brusquer la lutte pour enfoncer sûrement l'ennemi, pourquoi donc n'a-til pas lui-même employé ce moyen si simple à Waterloo ?
Legendre. — Nous n'avions que des conscrits.
Napoléon. — Sous de bons officiers, les conscrits font toujours de bons soldats.
La perte de Dupont étant décidée, l'Empereur n'admettra jamais que la qualité de ses troupes ait pu influer sur la catastrophe de Baylen ; selon les besoins de sa politique, ce seront tantôt des hommes d'élite, tantôt des soldats médiocres ; mais dans la critique des opérations militaires, faite en vue de préciser les responsabilités, tout se passera pour lui comme si le Corps delà Gironde eût été composé de vieux régiments, au lieu de ne compter, pour ainsi dire, que des enfants affaiblis par les privations et par un climat dévorant, et commandés par des officiers fatigués, usés, ou tout récemment sortis de l'Ecole militaire. Il savait pourtant bien qu'il faut du temps pour former un bon soldat ; et comme, un jour, au Conseil d'Etat, l'amiral Truguet disait : « Il me faut à moi de vieux marins, mais vous, gens de terre, avec des soldats de quelques mois de service, vous pouvez gagner des batailles », il l'interrompit et s'écria: « Monsieur l'amiral, vous ne savez pas ce que vous dites. Oui, on se plaît à répéter qu'en six mois on fait des soldats ; c'est faux. Ce sont des hommes qui ne connaissent pas les armées, qui prétendent cela; ce n'est pas en six mois, pas même en douze mois I Ah! certes, j'ai de bons soldats ; mais ils n'ont été bons qu'après six,
(i) Nous avons mentionné qu'après Austerlitz, Napoléon, ayant à sa table les chefs de son armée, dit au maréchal Mortier : « Sans le général Dupont que voilà, vous étiez tous prisonniers ; j'en avais déjà fait mon deuil. Vous devez une belle chandelle à la Sainte-Vierge ! »
sept et huit ans de service. Ii faut longtemps pour inspirer l'esprit militaire à une armée (i). » — L'observation de Legendre, d'accord d'ailleurs avec le bon sens, était donc parfaitement fondée.
Et dans la séance de l'Assemblée Nationale où M. Thiers citait ces paroles de Napoléon, il ajoutait des réflexions qui doivent être retenues, venant d'un panégyriste enthousiaste de l'Empereur: « Ce malheureux général Dupont... (Interruption). Oui, je l'appelle ce malheureux général Dupont, et quand vous m'aurez écouté, vous verrez que j'ai bien raison, car cet homme avait été un héros à Ulm, à Halle, à Friedland. Eh bien, ce même homme, croyez-vous qu'il fût moins brave, moins dévoué, moins héroïque à Baylen ? Non, sans doute ; mais dans tous les temps, sous tous les gouvernements, sous le plus grand même, le gouvernement du génie, on voit souvent la bassesse se ruer sur le malheur. Et je soutiens que c'est la bassesse qui porta le jugement qu'on rendit en 1808 sur le général Dupont. » Ce sont là de belles et nobles paroles, qui font infiniment honneur à M. Thiers parce qu'elles sont l'expression même de la vérité, et nous voudrions pouvoir les placer en tête de chacune des pages de notre long récit.
Continuons le colloque de Valladolid, et achevons de prouver que dans les apostrophes de l'Empereur, ne se trouve pas un mot généreux, un seul mot de justice et de vérité.
Legendre. — Nous voulions sauver l'artillerie.
Napoléon. — Ce n'est pas l'artillerie que vous vouliez sauver, ce sont vos fourgons, c'est-àdire le produit de vos rapines. Et pensez-vous donner le change ? Si vous n'aviez pas tenu à l'or impur, que charriaient vos fourgons, plus qu'à l'honneur, vous auriez compris ce que le devoir commandait ; mais vous n'avez plus été ni des Français, ni des généraux, vous n'avez été que des voleurs et des traîtres.
Il nous suffirait, pour apprécier ces abominables paroles de Napoléon, de renvoyer au jugement de M. Thiers, que nous venons de citer, et à cette affirmation de l'éminent historien, qu'à Baylen, s'il y eut des fautes, il n'y eut pas une seule infraction à l'honneur. Nous dirons pourtant qu'il est impossible de se défendre d'une impression d'horreur et d'épouvante, en voyant l'Empereur, avant tout examen de l'affaire de Baylen, qualifier de traîtres et de voleurs le glorieux Dupont et ses compagnons d'armes ! D'où tient-il donc cette répugnante accusation de vol, et qui lui en a démontré le bien fondé ? C'est de l'ennemi qu'elle lui vient, et il lui a suffi de la ramasser dans d'ignobles gazettes qui prêchent l'assassinat de ses soldats, poussent à la violation des engagements les plus sacrés, proclament que Joseph est un voleur et le traitent lui-même de bandit, pour la considérer comme valable et s'en faire une arme contre sa victime, contre les victimes qu'il a désignées à la bassesse de ses courtisans. Et c'est en vain qu'on objecterait que des maréchaux, des généraux commirent sûrement des exactions, des rapines en Espagne, car nous répondrions que la conquête du Mexique comme les guerres les plus récentes offrent des excès de ce genre, et que, le fait que des généraux ont pillé les pays conquis, n'autorise nullement à dire que d'autres généraux ont été forcément des voleurs et ont trahi leur devoir mili-
(1) Cite par M. Tliiers dans son discours sur le Remplacement militaire, prononcé le 21 octobre i848, à l'Assemblée Nationale.
taire pour sauver leur bulin ; et nous observerons que, dans ce travail, nous nous occupons uniquement de ce qui s'est passé en Andalousie en 1808.
Si Napoléon avait la certitude que Dupont eût manqué au devoir et à l'honneur pour sauver son or impur, pourquoi l'enleva-t-il à la juridiction de la Haute-Cour, qui comportait des témoins et des défenseurs, pour le livrer à un Conseil d'enquête dont il avait choisi lui-même tous les membres, et où il n'y avait plus ni juges, ni témoins, ni défenseurs ? On a donné de cela, il est vrai, une raison insensée : la nécessité de ne pas divulguer des détails dont la révélation eût été une honte pour la France. De telle sorte que le chef de l'État pourra traîner dans la boue les plus glorieux serviteurs de la patrie, les accuser de lâcheté, de vol, de trahison, et lorsqu'ils voudront prouver leur innocence, des hommes chamarrés, de grands personnages viendront, qui diront aux victimes : Non, le crime qu'on vous reproche est trop horrible pour que vous soyez autorisés à démontrer [qu'il n'existe pas !
— Qui ne frémirait d'indignation devant de semblables procédés?
Et pourquoi aussi l'Empereur se préoccupa-t-il avec tant de soin de disperser, dès leur retour en France, en 1808, et sans les interroger, les généraux et officiers qui eussent pu fournir de précieux renseignements sur les événements d'Andalousie ? Et comment, en trois ans, après avoir traité Dupont de voleur, n'arriva-t-il pas à faire contre lui l'ombre d'une preuve ? Et s'il ne fit pas de preuve, que devient alors sa monstrueuse accusation, sinon un acte éminemment flétrissant? — La vérité, et M. Thiers a eu le courage de la proclamer, c'est que l'Empereur crut à peine pendant quelques jours, — si tant est qu'il y crut jamais,
— à la culpabilité de Dupont, qu'il maintint pourtant ses abominables accusations, qu'il l'écrasa avec une inimaginable perfidie et une révoltante cruauté, et qu'il a à ce point pesé sur l'opinion, que son iniquité a fini par devenir presque de l'histoire.
Legendre. — Nous n'avons cherché qu'à conserver des hommes à la France. Napoléon. — La France a besoin d'honneur, elle n'a pas besoin d'hommes.
Mais en quoi donc l'honneur se trouvait-il compromis dans la capitulation de Baylen, conclue au moment où les divisions Barbou et Fresia n'avaient plus que des débris errant à l'aventure ou gisant sur le sol, et quand les divisions Vedel et Dufour étaient elles-mêmes cernées et sans vivres, et dans l'impossibilité absolue de faire leur retraite, toutes ces troupes devant d'ailleurs être ramenées immédiatement en France ? Et nous reviendrons toujours à ce dilemme : si Dupont était coupable, Serurier, Desaix, Kléber, Belliard, Menou, Rosily, Junot l'étaient bien davantage, et alors pourquoi tant d'indulgence à leur égard et un pareil débordement d'outrages et de rigueurs envers le général Dupont? N'est-ce pas parce que, ayant été malheureux surtout par la faute de l'Empereur, l'intérêt de Sa Majesté exigeait qu'il fût condamné quand même? — Quant à l'assertion de Napoléon, que la France n'avait pas besoin d'hommes, ce qui revenait à dire que le Corps de la Gironde tout entier eût dû mourir à Baylen, nous observerons qu'il est toujours criminel de faire un sacrifice inutile de vies humaines, que Serurier, Rosily, Junot, Lee et Cronje l'ont pensé ainsi, et qu'en 181/i et à Waterloo, Napoléon vit bien que la France pouvait avoir quelquefois besoin d'hommes.
Legendre. — La capitulation n'a pas été observée.
Napoléon. — Plût au ciel qu'elle ne l'eût été en rien, que les Espagnols eussent fait justice
de vous tous, que je n'en eusse rien reçu, et surtout que votre capitulation n'eût pas été rendue publique... Mais vous vous étonnez qu'elle ait été violée... Ignoriez-vous que les Anglais étaient maîtres de la mer?... Et quelles étaient vos garanties?... Avez-vous seulement invoqué la protection d'un consul anglais ? Non. Ce sont des faits inconnus dans l'histoire, que 18 000 hommes, 18 000 Français passent sous le joug quand ils pouvaient combattre ; que la reddition d'armes vierges, quand les soldats ne demandaient qu'à s'en servir. Mais, quand la victoire eût été impossible, il fallait encore vendre sa vie. On n'est militaire que quand on préfère la mort à l'ignominie... Il faut qu'un soldat sache mourir... Et qu'est-ce que la mort ? Ne faut-il pas toujours la subir ? Qui ne sait pas mourir ne doit pas prostituer l'habit et les armes des braves.
Verba et voces, prœtereaque nihil.
Nous passerons sur ce qu'a de monstrueux le regret témoigné par l'Empereur, que les Espagnols n'eussent pas exterminé tout le Corps de la Gironde ; César n'avait pas cette cruauté-là pour les gladiateurs qui combattaient dans le cirque ; et quand il indiquait, de son pouce renversé, l'arrêt de mort, il savait que cela s'adressait à des êtres dont tout le sang était réservé à ses plaisirs. — Napoléon parle de la garantie des Anglais ! Est-ce que Dupont ne traitait pas avec un Castanos, avec des généraux espagnols, dont la droiture ne pouvait être soupçonnée ? Et quand il ne se trouvait pas, au quartier général espagnol, d'autre agent anglais qu'un simple capitaine de dragons, Wittingham, absolument sans pouvoirs, pouvait-on attendre, avec des troupes mourant de faim et de soif et au milieu des cadavres en putréfaction qui recouvraient le champ de bataille de Baylen, que le gouvernement anglais eût garanti la liberté du passage par mer? L'Empereur savait fort bien d'ailleurs, que d'après la Convention annexe de Séville, les troupes de Dupont devaient faire leur retour par terre, si les Anglais s'opposaient à leur passage par mer ; et il est certain d'autre part que le gouvernement britannique autorisa le rapatriement du Corps de la Gironde sur des vaisseaux espagnols et envoya à la Junte de Séville les passeports nécessaires.
Napoléon présente comme fait inconnu dans l'histoire, que 18000 hommes, 18000 Français, aient passé sous le joug quand ils pouvaient combattre. Ils ne passaient pas sous le joug, les soldats de Dupont, puisqu'ils devaient être ramenés en France et pouvaient, dès leur débarquement, rentrer en campagne ; ceux qui avaient passé sous le joug, c'étaient les soldats de Serurier et ceux de Rosily, et Napoléon, qui avait fait ensuite Serurier maréchal d'Empire, n'eut pas un mot de blâme pour Rosily. Ils ne pouvaient plus combattre, les soldats de Dupont, puisque mourant de faim, de soif et de fatigue, arrivés à épuisement complet des forces humaines, ils jetaient leurs armes et leurs cartouches, résignés, clans une sorte d'hébétement farouche, au couteau des égorgeurs. Quant aux 8 000 conscrits de Vedel et de Du four, affaiblis et absolument sans vivres, noyés dans une immense insurrection, entourés et talonnés par les 4oooo soldats victorieux de Caslaùos, et ayant sur leurs derrières, pour leur couper la route de Madrid, les armées de la Manche, d'Estremadure et de Valence, ils étaient voués à une destruction certaine s'ils n'entraient pas dans le traité, lequel ne leur imposait d'autre obligation que d'évacuer l'Andalousie. Les soldats de Junot pouvaient encore combattre, et, au pis aller, leur retraite sur Elvas était assurée; ils étaient vigoureux, parfaitement encadrés et commandés; si l'on considère leur capitulation comme honorable, comment ose-ton dire que celle de Baylen fut déshonorante? —
2û8 LE GÉNÉRAL DUPONT
Napoléon pense, avec raison, qu'un militaire doit préférer la mort à l'ignominie, mais quel rapport cela a-t-il avec la capitulation de Baylen, et, nous ne cesserons de le répéter, s'il y a eu là ignominie, quel nom donnera-t-on aux capitulations de Serurier, de Rosily et de Napoléon III ? La mort est loin de trancher toutes les questions, et si le sacrifice de la vie peut grandir l'homme, il est aussi des circonstances où il devient criminel.
Tout ce qui suit des apostrophes de l'Empereur au général Legendre, est si loin de la vérité et même du bon sens, qu'on serait tenté de mettre en doute la véracité de ïhiébault, si ces mêmes imputations ne devaient se retrouver sous la plume du procureur général de la Haute-Cour et dans la bouche des graves et éminents conseillers d'Etat du Conseil d'enquête de 1812 : « Comment avez-vous pu écrire et signer que les soldats avaient volé des vases sacrés ? On comprend qu'au milieu du tumulte et du désastre d'une ville prise à la baïonnette, il se trouve des hommes capables de voler des calices... Mais que des chefs l'avouent, et qu'en passant sous le joug ils l'écrivent, qu'ils le signent, c'est le comble de l'infamie. »
Le comble de l'infamie... parce que des généraux, ne passant nullement sous le joug, écrivent que plusieurs soldats ont peut-être pris des calices dans l'assaut d'une ville ! Quelle dérision et quelles étranges paroles vraiment, venant de ce fils de la Révolution, qui avait ordonné, en Italie, de véritables rafles de vases d'église (1), et se souciait si peu de la foi et des pratiques religieuses, qu'il fit arrêter et jeter en prison, comme un malfaiteur, le pape, ce représentant de Dieu sur la terre I... Et il croyait si peu que Marescot et Chabert eussent commis une infamie à Baylen, qu'il reconnut, en i8i5, ses torts à leur égard, fit Chabert général de division, et reçut Marescot dans ses bras en lui disant que tout était oublié. Qui ne s'indignerait d'une semblable comédie, de ces sanglantes injures jetées par l'Empereur à la face de glorieux généraux qu'il sait innocents !
Le général Marescot, à qui les négociateurs espagnols s'adressèrent pour l'insertion de l'article relatif aux vases sacrés, s'entendait aux questions d'honneur tout aussi bien que Napoléon, et il ne trempa en aucune façon dans le guet-apens de Bayonne et dans des procédés que l'Empereur lui-même déclara immoraux et cyniques, et que le général Thoumas a qualifiés de « brigandages » ; il connaissait mieux que Napoléon la situation désespérée des troupes à Baylen, et il avait plus que lui le respect de la vérité et de la justice. Nous avons dit que cet article fut impérieusement exigé par les généraux ennemis pour ménager le fanatisme des populations, et qu'on dut l'accepter puisque le traité était d'une absolue nécessité ; l'idée qu'une armée serait déshonorée parce qu'on aurait écrit que dans l'assaut d'une ville, plusieurs soldats se seraient peut-être rendus coupables du vol de calices, en dépit des soins des généraux et des officiers, est d'un ridicule outré. Est-ce que l'Empereur s'était ému, lorsque Joseph, indigné, lui avait écrit que les soldats faisaient publiquement, à Madrid, le brocantage des vases sacrés volés à Cuenca? Non seulement il ne s'était pas récrié, mais il avait approuvé complètement le pillage de Caulaincourt. Ce qui crée le déshonneur, l'infamie, c'est l'acte commis et non pas le fait de reconnaître
(1) Gomme nous le verrons au chapitre vu, du Droit de ta guerre, le général Bonaparte fit exécuter, en Italie, de nombreuses rafles de l'argenterie des églises, comme contribution de guerre.
qu'il a peut-être eu lieu, et, dans tous les cas, le déshonneur de quelques-uns ne saurait entacher d'infamie tout un ensemble ; l'indignation calculée de Napoléon ne pouvait avoir d'autre but que de déshonorer le général Dupont devant toute une armée, en le présentant, avec une fausseté insigne, comme un traître, un lâche et un voleur, et d'indiquer, avant tout examen des événements et en dénaturant les faits comme à plaisir, comment il entendait que l'affaire de Baylen fût jugée et le général Dupont condamné.
« Et votre main ne s'est pas desséchée en donnant à Vedel l'ordre de déposer les armes ? — s'exclame l'Empereur. — De quel droit avez-vous arraché à tous ces braves des armes qu'ils portaient avec honneur? De quel droit avez-vous paralysé leur courage et leur fidélité? Pourquoi les associer à votre déshonneur? Comment employer jusqu'à la puissance de la discipline, jusqu'aux pouvoirs que vous teniez de moi, pour livrer un corps d'armée aux ennemis de la France? Aussi, comme sujet, votre capitulation est un crime ; comme général, c'est une ineptie ; comme soldat, c'est une lâcheté ; comme Français, c'est la première atteinte portée à la plus noble des gloires. »
Il ne manque à ce discours enflammé qu'une seule qualité, essentielle, c'est d'être vrai, et il est de tout point contraire à la vérité. Legendre n'a pas donné à Vedel l'ordre de déposer les armes, puisque le texte même de la capitulation porte que les troupes de Vedel ne poseront pas les armes et évacueront simplement l'Andalousie, tout comme l'armée de Junot évacua le Portugal, ce qui eut l'approbation de l'Empereur ; Legendre, qui ne pouvait faire autrement que d'obéir, avait simplement transmis l'ordre de son chef prescrivant à Vedel de s'arrêter, absolument comme Desaix avait obéi à Kléber. Dupont n'avait rien commis de déshonorant à Baylen, puisque n'ayant plus de soldats en état de combattre, il avait obtenu pour les divisions Barbou et Fresia des conditions infiniment moins dures qu'à Verderio et à Cadix, où Serurier, fait ensuite maréchal par l'Empereur, et Bosily s'étaient rendus à discrétion. — Il était indigne d'affirmer devant des soldats que Dupont avait livré un corps d'armée aux ennemis de la France, puisque c'était faux, toutes les troupes de Dupont devant être ramenées immédiatement à Bochefort, et pouvant rentrer en campagne dès leur débarquement. La postérité et l'histoire diront de quel nom il faut appeler l'acte de Napoléon, traitant mensongèrement le général Dupont d'inepte, de voleur et de lâche devant ses généraux et devant sa Garde, àValladolid : une seule épithète nous paraîtrait convenir, nous préférons ne point l'écrire.
Pour achever de fausser la vérité historique et créer un grief nouveau contre Dupont, l'Empereur termine ainsi sa philippique : « Et si, libres d'un intérêt sordide, d'une terreur flétrissante, vous aviez combattu au lieu de capituler, si vous aviez formé des colonnes d'attaque au lieu de vous déployer, si vous aviez tenu vos troupes réunies au lieu de vous morceler, vous battiez les Espagnols, vous restiez maîtres de votre retraite ; Madrid n'aurait pas été évacué; l'insurrection de l'Espagne ne s'exaltait pas par un succès inouï ; l'Angleterre n'aurait pas une armée dans la Péninsule ; et quelle différence dans tous les événements et peut-être dans la destinée du monde ! »
Ainsi Napoléon, qui ne connaît pour ainsi dire rien de l'affaire de Baylen, puisque l'instruction n'est pas même commencée, qui ne sait des prétendues rapines de Dupont que ce qu'en ont dit ces gazettes espagnoles qui traitent Joseph de voleur et le traînent luimême dans la boue, s'en va, parce que cela sert sa passion et ses inavouables calculs. Le Général Dupont. III. — 14
déclarer devant une armée française, que ce sont des intérêts sordides et une terreur flétrissante qui ont empêché Dupont et ses compagnons d'infortune de combattre ! ! Vit-on jamais pareille horreur ?... Proclamons bien haut que, dans ces accusations de Napoléon, pas un mot n'est vrai. — L'Empereur fait un crime à Dupont de s'être morcelé au lieu de tenir ses troupes réunies ! Mais c'est lui-même qui avait fait donner l'ordre à Dupont de rester à Andujar, ne voulant à aucun prix, écrivait-il, entendre parler de mouvements rétrogrades ; et quand Dupont, après avoir signalé les inconvénients de cette position et ne pouvant qu'obéir, répondait à Savary qu'il s'y maintiendrait avec la dernière opiniâtreté, on pouvait bien penser qu'il ne s'en irait, comme il le fit, que lorsque les événements l'y contraindraient absolument ; et du moment où, pour obéir aux ordres de l'Empereur, Dupont restait à Andujar, n'était-il pas forcé par là même d'occuper Baylen et le bac de Mengibar, ainsi que les défilés de la Sierra -Morena, c'est-à-dire de morceler ses forces ? Si la campagne d'Espagne eût été entreprise avec des moyens suffisants, avec de bonnes troupes ; si l'Empereur eût donné à Dupont, partant de Tolède pour Cadix, et tout son corps d'armée au lieu de troupes qui ne rejoignirent jamais, et la liberté d'action que doit avoir tout général en chef et que possédait Junot, et s'il avait en même temps fait occuper solidement la route de Madrid à Cordoue, nul doute que les affaires n'eussent tourné tout différemment. N'est-il pas inouï que Napoléon, cause première de tout le mal, altère constamment la vérité et invente de monstrueuses accusations, afin de pouvoir rejeter plus sûrement sur un innocent les conséquences de ses fautes? En étudiant sans passion, sans parti pris, tout ce que l'Empereur a dit ou écrit relativement aux événements de Baylen et au général Dupont, on s'explique les jugements si sévères portés sur lui par Lanfrey, Taine, le maréchal Wolseley, lord Rosebery. « Toute sa carrière, depuis l'enfance jusqu'au jour de sa mort, fut une grande fausseté, — dit le maréchal Wolseley, — un mélange de tromperie, de fourberie et de l'indifférence la plus effroyable et la plus égoïste pour les sentiments et les besoins des autres... Pendant toute sa vie, il joua pour l'auditoire: pour son armée par d'émouvants ordres du jour, pour la France par ses bulletins inexacts, pour le monde, présent ou à venir, par sa conduite à Sainte-Hélène et par les romans qu'il y composa. L'instrument dont il jouait était l'homme, dont nul être humain n'a jamais mieux compris la gamme, tiré des accords plus sonores, ni su lui en faire rendre davantage. Il connaissait les cordes qui mettent en mouvement le mécanisme moral, surtout le côté émotionnable de l'humanité, et par-dessus tout l'amour du Français pour l'expression exagérée des passions. 11 parvint ainsi à se faire chérir de la France et surtout de ses admirables soldats qui l'aimaient d'un amour qui n'a de comparable que le dévouement de la Dixième Légion pour César... Il mourut comme il avait vécu, sans sincérité, jusqu'à la fin (i). »
Telle fut la parade fameuse de Valladolid, telle que le général Thiébault l'a décrite dans ses Mémoires, fort suspects d'ailleurs. Ce qui donne de la vraisemblance à son récit, c'est que les fausses et odieuses imputations de l'Empereur, appelées par M. Thiers « inquali-
(i) Le déclin et la chute de Napoléon, par le Maréchal vicomte Wolseley.
fiables violences », vont se retrouver dans la procédure, dont elles formeront le fond. Et rien n'y fera ; le maître ayant parlé, la bassesse va se ruer sur le malheur, et tous les efforts tendront, non pas à chercher la vérité, mais à l'empêcher de se produire et à démontrer le bien fondé de l'inique sentence prononcée ab irato et avant toute étude des faits, par Napoléon.
M. Thiers a donné, de l'incident de Valladolid, une version un peu différente de celle de Thiébault. Après avoir constaté un commencement d'altération dans les esprits, « résultat des fautes de Napoléon », il dit que l'Empereur se livra, à Valladolid, « à des mouvements de colère qui affligèrent profondément ceux qui en furent témoins », et que des marques de mécontentement partirent des rangs de la Garde. « Ah ! je le sais, — dit-il aux grenadiers, — vous voulez retourner à Paris pour y retrouver vos habitudes et vos maîtresses : eh bien, je vous retiendrai encore sous les armes à quatre-vingts ans ! — Ayant ensuite aperçu le général Legendre, il lui saisit la main etluidit : Cette main, général, cette main, comment ne s'est-elle pas séchée en signant la capitulation de Baylen P — L'infortuné général, foudroyé par ces paroles, sembla s'abîmer dans sa honte et chacun s'inclina devant le visage enflammé de Napoléon, tout en blâmant secrètement ces inqualifiables violences (i). »
La comtesse Dupont raconte, dans ses Mémoires inédits, que se trouvant en i833 aux bains d'Heinrichsbad, dans l'Appcnzel, elle y rencontra le comte de Montmort, qui était, au commencement de 1809, capitaine adjoint à l'état-major du prince de Neufchâtel, en Espagne. Il lui parla de la rencontre de Napoléon et du général Legendre, à laquelle il avait assisté, et donna au général une attitude bien différente de celle que lui prêtent Thiébault et M. Thiers. « Dès les premiers mots que Napoléon adressa au général Legendre, — dit le comte de Montmort, — il lui parla de la capitulation de Baylen: « Quoi, Legendre, s'écria-t-il, votre main ne s'est pas desséchée en signant un pareil acte ! » — « Je ne l'ai pas signée, Sire, mais je suis prêt à le faire, — répondit Legendre avec fermeté ; — on a sauvé à Votre Majesté de braves soldats, 8000 hommes... » — « Des hommes ! . . . Eh ! que me font des hommes ! . . . Il y a des femmes en France pour nous en faire. »
« La foudre tombant au milieu de l'état-major n'aurait pas produit l'effet de ces paroles. La stupéfaction qu'elles répandirent fut si grande, que Napoléon ayant, de son coup d'œil rapide, parcouru le cercle, sentit à l'instant qu'il avait été trop loin, et s'efforça d'effacer cette impression par quelques paroles insignifiantes. »
« M. de Montmort, en me racontant cette anecdote, en paraissait lui-même encore impressionné. Napoléon passait ainsi quelquefois le but qu'il voulait atteindre (2). »
Avant de commencer l'étude de la procédure et de la parodie de justice qui aboutirent à la condamnation du général Dupont et ne contribuèrent pas peu à créer l'odieuse et mensongère légende de Baylen, nous croyons devoir, pour fixer les esprits, la faire
(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. 10, p. i4-
(2) Mémoires inédits de la comtesse Dupont.
précéder du jugement porté sur ces événements, après un recul de quarante années, par M. Thiers, le panégyriste de Napoléon, dans son discours à l'Assemblée Nationale du 21 décembre i8/j8 :
« Et je soutiens que c'est la bassesse qui porta le jugement qu'on rendit en 1808 sur le général Dupont. J'ai lu la procédure... (Jnterruptioii). Messieurs, c'est une leçon utile, car les grands malheurs, savez-vous ce qu'il faut en tirer? un enseignement qui profite. Eh bien, laissez-moi, pour mon pays, faire sortir de ce terrible événement de nos annales la leçon vraie, la seule, après celle de la bassesse se ruant sur le malheur, que nous devions en recueillir.
a Les faits, les voici : C'est dans la correspondance de Napoléon qu'ils se trouvent consignés..., lui-même savait l'injustice qui avait présidé à cette affaire... les faits, dis-je, les voici :
« Napoléon, pressé d'emvahir l'Espagne, ayant laissé la Grande Armée entre la Vistule et le Rhin, prit dans les dépôts de Mayence et de Strasbourg des soldats qui avaient huit ou dix mois de service, qui étaient dans des cadres assez bons, non pas dans les meilleurs, mais dans des cadres assez bons, et les envoya au delà des Pyrénées.
« L'Espagne fut surprise de voir ces enfants, qui manœuvraient à peine, qui n'avaient point encore cette assurance, cette instruction militaire que le temps seul donne aux armées, et qu'on lui envoyait pour la soumettre. Il en naquit sur-le-champ (cela est constaté dans toutes les correspondances diplomatiques du temps, car les diplomates étrangers observaient avec une joie maligne l'effet que nos soldats produisaient sur les Espagnols); il en naquit sur-le-champ le désir de l'insurrection. L'Espagne, encouragée au soulèvement, se souleva en effet, et quand on fut à Baylen, savez-vous ce que firent nos soldats ? Ils se conduisirent comme des héros ; le général aussi se conduisit comme un vaillant homme : il fut blessé, et, à la fin du jour, il arriva à cette armée ce qui n'arrivait pas à nos grandes armées d'Egypte et d'Italie ; à la fin du jour, nos jeunes conscrits étaient abattus par la fatigue et par la chaleur ; ils n'avaient jamais supporté ces terribles épreuves; ils n'avaient jamais traversé ces alternatives de hasards heureux ou malheureux qu'on appelle la guerre ; ils étaient profondément abattus, et ce fut en vain que le général, qui savait qu'un corps d'armée arrivait à son secours, les exhorta à reprendre les armes ; il ne put jamais se faire écouter. »
« La guerre contre l'Espagne nous divulgue un grand secret, dit Metternich : celui que Napoléon n'a qu'une armée, sa Grande Armée. Cette grande armée, la même qu'avant la guerre de i8o5, il organisa sur les côtes de la Manche, qui combattit sous ses ordres dans les années i8o5, 1806, 1807, ne fut point affaiblie lors de la première expédition contre l'Espagne et le Portugal. On employa la majeure partie de la conscription de 1807 et 1808 à la formation de nouveaux cadres dans l'intérieur de la France, auxquels les dépôts des régiments existants servirent de noyau. La conquête ou plutôt l'occupation de la Péninsule (car c'est à cela que l'Empereur crut que se bornerait cette opération) fut confiée à ces troupes de nouvelle levée. Les premiers revers des Français en Espagne peuvent en partie être attribués à la chélive formation de celte armée ; mais, ces mêmes revers sont importants à observer, parce qu'ils prouvent que des milliers de conscrits français, livrés à eux-mêmes sans être soutenus par d'anciennes troupes de ligne, ne valent pas
mieux que de nouvelles recrues de toute autre nation qui ne seraient point amalgamées avec de vieux soldats (i). »
M. Thiers l'a proclamé : à Baylen, le général Dupont fit tout son devoir et se conduisit en vaillant homme ; il ne céda à la mauvaise fortune que lorsqu'il n'eut plus de soldats pouvant combattre. Nous observerons même que les Légions de réserve étaient composées uniquement de conscrits levés par anticipation et commandés par des officiers tirés de la retraite ou de la réforme, et M. Thiers aurait pu ajouter qu'à Baylen ils étaient épuisés par les privations et la dysenterie, manquant de vivres et même d'eau. Les jeunes soldats dont parle M. Thiers, qui avaient huit ou dix mois de service, formaient les régiments provisoires du corps de Moncey. La conclusion qui s'impose et que retiendra l'histoire pour caractériser le jugement rendu, sous l'Empire, contre le général Dupont, c'est : La bassesse se ruant sur le malheur.
L'Empereur avait reçu à Valladolid les papiers saisis au général Vedel. Il les retourna au ministre de la guerre, avec l'étrange lettre suivante :
Valladolid, 12 janvier 1809.
Je vous renvoie les pièces trouvées chez le général Vedel. Il me semble que ces pièces sont nécessaires au procès. Il faut les remettre au procureur impérial et les faire parafer par le général. Il sera inutile d'imprimer les injures de Morla, qui ne font rien à la question. Le reste est important à connaître par la partie publique et par les juges. Il me semble qu'elles jettent beaucoup de jour sur cette affaire.
P. -S. — Les détails de cette malheureuse affaire excitent toujours l'indignation. Vous verrez dans la correspondance du général Vedel que, le 3 août, un chef de bataillon qui était, avec 3oo hommes, à Manzanarès, c'est-à-dire à mi-chemin d'Andujar à Madrid, a eu la lâche bêtise de s'aller mettre dans la capitulation. Faites des recherches pour savoir le nom de ce misérable, afin qu'à son retour il soit arrêté, traduit à une commission militaire et passé par les armes.
Nous le demandons à quiconque a le respect de la vérité : comment taxer de semblables lettres? L'Empereur ne sait à peu près rien sur les événements d'Andalousie, mais cela ne l'empêche nullement d'insulter et d'outrager. Il dit que les détails de l'affaire de Baylen excitent toujours l'indignation ; et de qui donc ces défails, presque toujours mensongers, peuvent-ils bien exciter l'indignation, si ce n'est de ceux qu'il a, suivant la belle expression de Berryer, assouplis et domptés ? Celui qu'il proclame misérable, à qui il reproche sa lâche bêtise, et qu'il ordonne de faire passer par les armes, c'est le brave chef de bataillon Berthct, qui n'alla nullement se mettre dans la capitulation, dont nous avons montré le rôle très honorable, et qui devint colonel du 28" léger en Espagne. Et il en est de même de tout ce que Napoléon dit du général Dupont, de tout ce qu'il dit quand sa passion gronde et que son intérêt le porte à fausser la vérité.
(1) Mémoires de Metternich, publiés par son fils, t. II, p. a5o.
2l4 LE GÉNÉRAL DUPONT
Napoléon quitta Valladolid le 17 janvier 1809, et arriva à Paris le 22 dans la nuit. Le ministre de la guerre lui soumit immédiatement l'interrogatoire du général Vedel.
De Ghamartin, l'Empereur a écrit à Glarke une lettre qui suffirait à apprécier l'iniquité qu'il prépare, car rien, pas même lagloired'Austerlitzetde Friedland, ne saurait empêcher qu'elle ne soit d'une fausseté absolue. Elle est ainsi conçue :
Au général Clarke, Ministre de la Guerre.
Chamartin, 7 décembre 1808.
Il n'y a pas de difficultés à relâcher l'adjudant commandant Martial Thomas ; je croyais vous en avoir donne l'ordre. Je pense que vous continuerez les interrogatoires de Vedel, Chabert, Dupont, etc.
Les détails que nous apprenons ici des prisonniers qui appartiennent au corps de Dupont le rendent plus coupable encore, et même il esta concevoir comment un pareil événement a pu arriver. Dupont a laissé 19 000 prisonniers. Vedel avait pris deux régiments avec leur artillerie, et les Espagnols se croyaient perdus. Si Dupont eût donné l'ordre à Vedel de poursuivre ses avantages, et que, de son côté, il eût fait la même attaque, les Espagnols étaient en pleine déroute.
A cette époque, le ministre de la guerre ne pouvait pas continuer les interrogatoires de Vedel et de Chabert, puisqu'ils eurent lieu seulement les 2 et !\ janvier 1809. Au 7 décembre 1808, Napoléon n'avait pu apprécier les événements de Baylen que par les interrogatoires de Villoutreys, de Marescot et de Dupont, et ils étaient tout à l'honneur de ce dernier ; mais comme ils contrariaient sa passion et allaient à l'encontre de sa thèse à lui et de la façon dont il entendait que la chose fût jugée afin de détourner l'attention de ses fautes, il avait déclaré mensongers les renseignements qui lui venaient des officiers les plus glorieux de son armée, et préféré s'en rapporter aux racontars sans preuves de ses pires ennemis : ce qu'il voulait, à tout prix, c'était écraser Dupont. C'est ainsi qu'il affirme que ce général « a laissé 19000 prisonniers », donnant ainsi à entendre, contrairement à toute vérité, qu'il s'est rendu à discrétion. Il est inexact que Vedel ait pris deux régiments avec leur artillerie ; il est vraiment ridicule de dire qu'à ce moment les Espagnols se croyaient perdus, et imaginer que « si Dupont eût donné l'ordre à Vedel de poursuivre ses avantages, et que, de son côté, il eût fait la même attaque, les Espagnols étaient en pleine déroute », c'est fausser la vérité historique avec une inconcevable audace. Que devient, — nous le demandons aux honnêtes gens, — l'histoire écrite de cette façon? et quand César tout-puissant, n'ayant nul souci de la vérité et de la justice, jette ainsi son épée dans la balance, qui ne verrait le sort fatalement réservé au général Dupont? Il importe bien vraiment qu'il soit innocent ! Il s'est trouvé en travers du chemin de l'Empereur, cela suffit pour qu'il soit brisé et déshonoré.
Pendant son séjour à Chamartin, après la reddition de Madrid, Napoléon avait décidé que le général Dupont serait déféré à la Haute-Cour Impériale, et il en avait averti le ministre de la justice par la lettre suivante :
Au Comte Régnier, Grand Juge, Ministre de la Justice, à Paris.
Chamartin, i4 décembre 1808.
Mon intention est que les généraux Dupont, Marescot, Chabert et Vedel soient traduits à la
LE PROCÈS 2l5
Haute-Cour. Je vous prie, en conséquence, de saisir de cette affaire mon procureur général près la Haute-Cour, de conférer avec l'archichancelier sur cet objet, et de me présenter les papiers que je devrai signer. Ces généraux étant arrivés, c'est le moment de s'occuper sans délai de cette affaire.
L'organisation d'une Haute-Cour de Justice remontait au 10 mai 1791 ; elle avait été instituée sous le nom de Haute-Cour Nationale, pour connaître de tous les crimes et délits dont le corps législatif se porterait accusateur, et se composait d'un haut jury de vingtquatre membres et de quatre grands juges. La forme de procéder, établie pour les jurés ordinaires, devrait être suivie par le haut jury. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, du 3 septembre 1791, qui établit solennellement « les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme », dit que « Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu'elle a prescrites ; nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie ou promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée ; tout homme est présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable ».
D'après la Constitution du 3 septembre 1791, les jurés étaient établis en matière criminelle ; ils déclaraient le fait, et l'application de la loi était faite par des juges. Une Haute- Cour Nationale, formée des membres du tribunal de cassation et de hauts-jurés, devait connaître des délits des ministres et agents principaux du pouvoir exécutif, et des crimes attaquant la sûreté générale de l'Etat, lorsque le corps législatif aurait rendu un décret d'accusation. — Le décret du 25 août 1792 porte que les accusés devant la Haute-Cour Nationale seront tenus, dans le délai de trois jours après leur interrogatoire, d'indiquer les témoins qu'ils désireront faire entendre, faute de quoi ils ne pourront faire entendre leurs témoins qu'à l'époque désignée pour le débat. L'un des grands-juges, commis par le tribunal, peut entendre les témoins, et les grands-juges peuvent adresser aux tribunaux criminels des commissions rogatoires pour recevoir les déclarations des témoins non domiciliés dans le département où siège la Haute-Cour Nationale.
Par décret du 25 septembre 1792, la Convention supprima la Haute-Cour Nationale et la remplaça par les tribunaux révolutionnaires. Ces tribunaux ayant été eux-mêmes supprimés par la loi du 12 prairial an III (3i mai 1795), la Constitution du 5 fructidor (2 2 août) de la même année établit une Haute-Cour de justice pour juger les accusations admises par le corps législatif, soit contre ses propres membres, soit contre ceux du directoire exécutif. Il y était dit que, pour pouvoir être exécuté, l'acte ordonnant l'arrestation devait exprimer formellement le motif de l'arrestation et la loi en conformité de laquelle elle était ordonnée. — La loi du 20 thermidor an IV (7 août 1796) précisa l'organisation de la Haute-Cour de Justice; elle comprit seize hauts-jurés ; les lois sur la composition du jury de jugement, la forme de procéder par-devant lui, d'examiner, instruire et juger, devaient être observées par la Haute-Cour de Justice ; les accusés étaient tenus de faire connaître dans le délai de cinq jours, après leur interrogatoire, les témoins qu'ils désiraient faire entendre.
Après le coup d'Etat de brumaire, la nouvelle Constitution de la République française du 22 frimaire an VIII (1 3 décembre 1799) maintint la Haute-Cour de Justice pour juger les ministres; elle fut composée déjuges choisis par le tribunal de cassation et dans son sein, et de jurés pris dans la liste nationale.
2l6 LE GÉNÉRAL DUPONT
Enfin, le Sénatus-Consulte du 28 floréal an XII (18 mai i8o4), portant que le gouvernement de la République est confié à un Empereur, remplace la Haute-Cour de Justice par une Haute-Cour Impériale, chargée de connaître de délits commis par des grands dignitaires, d'attentats contre la sûreté de l'État, de prévarications et abus de pouvoir commis par de hauts fonctionnaires ou par des généraux, et enfin du fait de désobéissance des généraux de terre ou de mer qui contreviennent à leurs instructions. La Haute-Cour Impériale a son siège dans le Sénat ; elle est présidée par l'archichancelier de l'Empire ; elle est composée des princes, des grands dignitaires et grands-officiers de l'Empire, du grand-juge ministre de la justice, de soixante sénateurs, des six présidents de section du Conseil d'État, de quatorze Conseillers d'État et de vingt membres de la Cour de Cassation. L'organisation de la Haute-Cour Impériale est réglée ainsi qu'il suit :
SÉNATUS-CONSULTE ORGANIQUE du 28 floréal an XII.