Les débats et le jugement ont lieu en public
129. — Les accusés ont des défenseurs ; s'ils n'en présentent point, l'archi-chancelier de l'Empire leur en donne d'office.
i3o. — La Haute-Cour Impériale ne peut prononcer que des peines portées par le Code pénal. Elle prononce, s'il va lieu, la condamnation aux dommages et intérêts civils...
i32. — Les arrêts rendus par la Haute-Cour Impériale ne sont soumis à aucun recours ; ceux
2l8 LE GÉNÉRAL DUPONT
qui prononcent une condamnation à une peine afflictive ou infamante ne peuvent être exécutés que lorsqu'ils ont été signés par l'Empereur.
i33. — Un sénatus-consulte particulier contient le surplus des dispositions relatives à l'organisation et à l'action de la Haute-Cour Impériale.
M. Regnaud de Saint- Jean-d'Angely fut nommé procureur général près la Haute-Cour le 6 juillet i8o4, et M. Garnier fut nommé greffier en chef le 22 février i8o5. MM. Legoux, Bourguignon et Fouquet, magistrats du parquet de la Haute-Cour, furent maintenus, par décret du 5 janvier 1809, dans leurs fonctions près cette Haute-Cour, jusqu'au 10 février 18 10.
En modifiant la composition de la Haute-Cour, le Sénatus-Consulte du 18 mai 180/i avait laissées intactes les garanties générales de la défense des accusés, comportant la comparution de témoins tant à charge qu'à décharge, et entendus sous la foi du serment. Nous allons voir comment les prescriptions formelles de la loi furent odieusement violées, afin d'arriver sûrement à l'écrasement du général Dupont.
Dans sa lettre du 5 août 1808, le général Clarke, consulté par l'Empereur sur le fait de savoir quels tribunaux pouvaient juger le général Dupont et quelles peines lui étaient applicables, avait répondu qu'il n'existait aucune loi prévoyant le délit envisagé, à moins qu'on ne le rangeât « dans l'espèce énoncée au 5e paragraphe de l'article 101 du Titre i3 du Sénatus-Consulte organique du 28 floréal au XII », visant la désobéissance des généraux de terre ou de mer qui contreviennent à leurs instructions ; dans le cas contraire, le général Dupont ne pouvait être déféré qu'à un conseil de guerre, et le ministre de la guerre ne voyait pas alors sur quelle loi ce conseil pourrait s'appuyer pour prononcer une peine quelconque. Ces raisons parurent sans doute concluantes à l'Empereur, qui prescrivit, comme nous venons de voir, de déférer le général Dupont et ses coaccusés à la Haute-Cour Impériale.
Au reçu de la lettre de Napoléon, datée de Chamartin, le comte Régnier se hâta d'en prévenir le comte Regnaud, et lui écrivit les deux lettres suivantes :
Paris, le 25 décembre 1808.
Monsieur le Comte, S. M. l'Empereur et Roi ayant pris la résolution de faire traduire à la Haute-Cour Impériale les généraux Dupont, Marescot, Chabert et Vedel, elle m'a ordonné de vous saisir de cette affaire. Je vais, en conséquence, écrire à S. E. le Ministre de la Guerre de me faire parvenir, san^ aucun retard, les pièces qui y sont relatives et cpii se trouvent dans ses bureaux. J'aurai l'honneur de vous les transmettre aussitôt que je les aurai reçues.
Je vous renouvelle...
Le Grand Juge Ministre de la Justice Comte de l'Empire.
Regmer.
Paris, le 26 décembre 1808.
Monsieur le Comte, quoique les fonctions des trois magistrats nommés par l'Empereur pour assister V. E. dans ses fonctions de Procureur Général près la Haute-Cour Impériale, ne doivent expirer que le 10 février prochain, j'ai cru qu'il importait, pour prévenir tout retard dans la suite, que je proposasse dès à présent à S. M. de les continuer pour une année ; et j'ai eu l'honneur en conséquence de lui adresser sur ce point un projet de décret.
LE PROCES 2ig
Quant à la question de savoir si les fonctions des membres du Tribunat qui devaient assister V. E., ont été supprimées de plein droit par le Sénatus-Consulte qui supprime le Tribunat, ou s'il faut un Sénatus-Consulte nouveau qui prononce explicitement cette suppression, j'en réfère à S. A. S. Mer le Prince Archicbancelier de l'Empire. Agréez, Monsieur le Comte...
Le Grand Juge Ministre de la Justice
Comte de l'Empire.
Régnier.
Le Sénatus-Consulte organique du 28 floréal an XII avait complètement réglé la compétence, l'organisation et l'action de la Haute-Cour Impériale. Le Sénatus-Consulte particulier, prévu par l'article i33 du Titre XIII, pour le surplus des dispositions relatives au fonctionnement de cette Cour, ne devait pas toucher à des questions de fond puisqu'il eût alors rendu impossible l'application même de la loi ; son but était uniqiiement, — comme cela s'est toujours pratiqué et notamment lors de la réunion de la Haute-Cour, qui, en 1870, jugea le prince Pierre Bonaparte, — de préciser des détails d'exécution, d'administration, de trancher des difficultés pouvant se présenter au moment de la réunion de ce Haut Tribunal et de nature à varier d'une convocation à l'autre. C'est ainsi que, le i3 janvier 1809, M. Bourguignon, magistrat du parquet de la Haute-Cour, faisait remarquer au Grand Procureur Général que l'article 10/i du Sénatus-Consulte du 28 floréal an XII, en disant cpie les Sénateurs, les Conseillers d'Etat et les membres de la Cour de Cassation seraient appelés à la Haute-Cour par ordre d'ancienneté, avait omis de mentionner si ce serait par ordre d'ancienneté d'âge, de nomination ou d'installation.
Prévenu, le 26 décembre 1808, de la réunion prochaine de la Haute-Cour, le Grand Procureur Général se préoccupa immédiatement de la rédaction du Sénatus-Consulte prévu par l'article i33, et, dès le 5 janvier 1809, il écrivait au Ministre de la Justice pour le prier de venir conférer à ce sujet avec le Prince Archichancelier et avec lui-même. Les détails d'exécution ayant été rapidement arrêtés, le comte Regnaud rédigea le projet de Sénatus-Consulte et le soumit, le 9 janvier, au Prince Cambacérès et au Grand Juge. Le Ministre de la Justice y donna son approbation par lettre du 12 janvier. Quant à l'Archichancelier, il n'estima pas, comme en 181 2, que ce projet de Sénatus-Consulte fût de nature à rendre illégale l'action de la Haute-Cour, en l'appelant à juger d'après une loi postérieure au délit ; il adressa au Ministre de la Justice la lettre suivante :
Paris, le i5 janvier 180g,
Monsieur, je viens de recevoir avec votre lettre de ce jour, le projet de Sénatus-Consulte, relatif à l'action et à l'organisation de la Haute-Cour Impériale, ainsi que le rapport fait sur ce projet par Votre Excellence. Je compte, par le courrier de demain, adresser le tout à Sa Majesté Impériale et Royale.
Je vous renouvelle, Monsieur, l'expression de mes sentimens, et les assurances de ma haute considération.
L'Archichancelier de l'Empiré
Cambacérès.
S. E. le Grand Juge Ministre de la Justice (pour lui seul) (1).
(1) Correspondance générale de la Haute-Cour (Arch. Justice).
La correspondance générale de la Haute-Cour ne mentionne pas qn'il ait été fait des objections quelconques à ce projet de Sénatus-Gonsulte. Ce qui l'empêcha d'être imprimé, ce fut uniquement la résolution prise par l'Empereur de renoncer à la Haute-Cour pour le jugement des accusés de Baylen, dans la crainte qu'elle ne les acquittât, en faisant connaître la vérité sur les événements d'Espagne.
Depuis leur incarcération à l'Abbaye, le général Marescot et le général Dupont avaient été tenus au secret le plus absolu. De Benavente, le 3i décembre 1808, l'Empereur fait savoir au comte d'Hunebourg qu'il autorise les généraux impliqués dans l'affaire de Baylen à voir leurs femmes, et lui ordonne de mettre tous les officiers en liberté, sauf les quatre généraux ayant eu « la principale part dans cette affaire ».
Tout se prépare pour le fonctionnement de la Haute-Cour.
A la date du 3o décembre 1808, le Ministre de la Justice adresse au comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely la majeure partie des pièces relatives aux généraux Dupont, Marescot, Chabert et Yedel, qui lui ont été transmises par le Ministre de la guerre. D'autres pièces concernant le général Vedel lui sont annoncées. Le comte Régnier a fait le recollement des inventaires accompagnant les pièces et il les a trouvés exacts. Il demande un reçu de ces pièces, qui lui est envoyé le lendemain, 3i décembre, par le Procureur Général près la Haute-Cour.
Les papiers du général Vedel sont transmis au comte de Saint-Jean-d'Angely le 2 janvier 1809. Dans sa lettre d'envoi, le Ministre de la Justice observe que le Ministre de la guerre est d'avis que certaines lettres de M. Morla au général Vedel ne peuvent être imprimées ou publiées sans l'aveu spécial de l'Empereur, « à cause des atrocités quelles contiennent contre Sa Majesté et contre la nation. (1) ».
Par lettre du 2 janvier 1809, le Ministre de la guerre informe le Ministre de la Justice que les généraux Dupont et Marescot et M. de Villoutreys sont à Paris, dans la prison militaire de l'Abbaye. Les généraux Vedel et Chabert sont à Marseille au fort Saint-Jean, mais l'ordre a été donné de les transférer incessamment à Paris. L'Empereur a écrit au comte d'Hunebourg « qu'il n'y avait pas de difficultés à laisser pénétrer mesdames Dupont, Marescot et Villoutreys, auprès de leurs maris, et à permettre même à leurs parents de les voir, mais en petit nombre et sans éclat ». Le Ministre de la guerre a chargé le général Hullin, commandant d'armes de la place de Paris, de donner des ordres pour que les intentions de Sa Majesté fussent ponctuellement remplies.
Les prévenus avaient été tenus au secret le plus sévère jusqu'au dimanche il\ décembre 1808. Le 3 janvier 1809, le Ministre de la guerre prévint le général Hullin que désormais les généraux Dupont, Marescot et Vedel seraient entièrement à la disposition de la Haute-Cour Impériale et de ses magistrats.
(1) Il est frappant que le ministre de la guerre et le ministre de la justice, qui se préoccupent si fort des atrocités écrites par Morla sur l'Empereur, ne s'émeuvent nullement des infamies, mensongères cette fois, dirigées par ce même Morla contre le général Dupont. Bien plus, nous verrons ces infamies retenues, par des Français, comme arguments contre un des plus glorieux généraux de la France.
Le Procureur Général près la Haute-Cour devant se rendre le 5 janvier 1809 à la prison militaire de l'Abbaye, le général Hullin désigna, pour raccompagner, son chef d'État- Major, l'adjudant commandant Doucet. A la suite de cette visite, le comte R. de Saint- Jean-d'Angely jugea qu'il convenait de laisser les prisonniers à la prison de l'Abbaye, au lieu de les transférer ; quelques réparations seraient faites aux locaux par le service du
génie.
Le 21 janvier 1809, le Ministre de la guerre, en annonçant au Ministre de la Justice que le général Ghabert a dû partir de Marseille le 1 1 de ce mois, et le général Vedel trois jours après, écrit : « Le 3 août 1808, un chef de bataillon, qui était avec 3oo hommes à Manzanarès, c'est-à-dire à moitié chemin d'Andujar à Madrid, a été se mettre dans la capitulation. J'aurais besoin de connaître le nom de ce chef de bataillon, les ordres en exécution desquels il a quitté Manzanarès et s'est fait comprendre dans la capitulation. Je prie V. E. de vouloir bien me procurer à cet égard tous les renseignements que pourront donner MM. les généraux Dupont, Marescot, Vedel et Chabert. »
Le comte Regnaud, en réponse à cette lettre, lit savoir au Ministre delà guerre, le 3i janvier 1809, que l'officier qui commandait le bataillon de Manzanarès, était M. Berthet, du 8e régiment provisoire (division Gobert) ; cet officier s'était rendu le 3 août, ainsi qu'il résultait d'une lettre du général Lefranc au général Vedel.
Comprenant bien qu'en interrogeant les médecins et les employés d'administration du Corps de la Gironde, il peut avoir des renseignements très importants sur la détresse et l'épuisement des troupes qui ont combattu à Baylen, ainsi que sur les bagages du général Dupont et sur cet or impur dont l'Empereur n'a pas craint de dire, contre toute vérité, que les fourgons étaient remplis, le Procureur Général delà Haute-Cour adresse, le 25 janvier 1809, au comte Dejean, Ministre Directeur de l'administration delà guerre, une Note confidentielle, lui demandant « les noms, prénoms, fonctions et résidences actuelles des employés aux vivres, fourrages, hôpitaux, transports militaires, qui ont été employés à la division Dupont et aux autres divisions sous les ordres de ce général depuis l'ouverture de sa campagne jusqu'à la capitulation d'Andujar et à son exécution. — Je prie V. E. de m'en adresser l'État. — Qu'elle me permette de lui observer quï/ est désirable, que même dans ses bureaux, il est à désirer que cette demande, dont l'objet pourrait aisément être supposé, ne soit pas connue » .
Le 6 février, il lui écrit à nouveau :
Paris, le 6 février 1809.
A. S. E. M. le Cte Dejean, Ministre Directeur de la Guerre.
M. le Comte, il est nécessaire que je connaisse les noms et autant que possible la résidence actuelle i° des commissaires des guerres, ordonnateurs ou ordinaires ; 2" des conducteurs et même des charretiers des brigades de transport qui étaient attaches aux Divisions du Corps d'observation de la Gironde ; 3° des employés des divers services des vivres, fourrages, hôpitaux ; 4° des chirurgiens majors ou aides-majors.
Je prie Votre Excellence de ne pas renvoyer ma lettre dans ses bureaux, et de faire passer sa réponse par son secrétaire particulier.
J'ai l'honneur
Cte R. de S'-Jcan-d'Aiiirclv.
Le 9 du même mois, le comte Dejean lui adresse l'Etat nominatif des commissaires des guerres et officiers de santé faits prisonniers à Baylen et rentrés en France (i). Le commissaire Lacombe, faisant fonctions d'ordonnateur, est arrivé h Marseille, sur Y Elisabeth, le 22 novembre 1808, en même temps que quatre adjoints aux commissaires des guerres, du 2e Corps de la Gironde; un cinquième adjoint, M. Demeulle, a débarqué le 12 novembre. Leur quarantaine terminée, ils ont tous reçu, le 20 décembre, l'ordre de se rendre en poste à l'armée d'Espagne. L'Empereur, ne voulant pas qu'aucun des officiers qui avaient été témoins des événements d'Andalousie, pût venir raconter à Paris ce qui s'y était passé, les avait, comme nous l'avons dit, dispersés immédiatement aux armées d'Espagne et d'Italie ; mais le Procureur général n'en avait pas moins toute facilité pour faire la lumière sur les équipages du général Dupont. On s'explique mal pour quels motifs il donne à ses tentatives de recherches une allure aussi confidentielle, alors que le général Dupont demandait avec instances qu'on interrogeât ses subordonnés, et que le moindre souci de la justice commandait de les questionner et de faire connaître leurs dépositions. Le procureur général fit-il jamais interroger ces commissaires des guerres, médecins et employés, dont il demandait et dont on lui envoya les noms et les adresses ? On ne sait, et le fait semble probable ; ce qui est certain, c'est qu'il n'en parla jamais, et il est permis de croire que les récits de Lacombe, de Demeulle, des médecins et des vaguemestres se fussent joints à tous ceux existant déjà, pour démontrer la fausseté des accusations formulées par Napoléon contre le général Dupont.
Le procureur général de la Haute-Cour demanda de même par lettre du i3 février 1809, au général Hullin, l'adresse du général Legendre. Il lui fut répondu, le même jour, que le général demeurait rue de Richelieu, hôtel de Suède ; il adressa aussitôt un mandat d'amener contre le général Legendre, avec prière de procéder le plus promptement possible à cette arrestation.
L'amiral Rosily, venant de Cadix, s'était rendu à Paris et avait remis au Ministre de la marine un rapport (2) sur les événements qui avaient amené la reddition de son escadre. Le procureur général Regnaud pria, à la date du 16 février, le Ministre Decrès, de lui faire connaître l'adresse de l'amiral ; mais il voulut que sa démarche restât ignorée. « Je désire, monsieur le comte, — écrivait-il, — que la demande que j'ai l'honneur de vous adresser ne soit connue que de uotw(3). » L'Empereur, résolu à perdre quand même le général Dupont qui
(1) La letlrc du comte Dejean est ainsi conçue : « Monsieur le Comte, j'ai l'honneur d'envoyer à V. E. la note confidentielle qu'elle m'a demandée sur les officiers de santé et employés du corps d'armée du général Dupont... » A cette lettre étaient joints deux Etats nominatifs, l'un des commissaires des guerres et officiers de santé, l'autre donnant les noms de 89 employés attachés, en Andalousie, aux Services-Réunis, Vivres-Pain, Vivres-Viande, Fourrages, Hôpitaux ; ia plupart avaient été dirigés sur l'armée d'Espagne, de Marseille, le 8 décembre 1808. Le chirurgien en chef Blondel était en convalescence à Reims, et le chirurgien-major Tilman en convalescence à Paris, cloître Saint Honoré, n" 17; il était donc facile de les interroger.
(2) Dans une lettre de l'amiral Rosily au ministre de la marine, en date du 3 septembre 1808, on lit : « Tous les Français menacés à terre d'être égorgés; obligé, en faisant mon devoir, d'avoir les plus grands ménagements pour ne pas exciter ces esprits sanguinaires qui se sont transportés pendant le combat plusieurs fois aux hôpitaux pour y assassiner 200 de nos hommes qui y étaient... n'ayant cédé même que lorsque j'ai su que je l'attendrais en vain (Dupont) et par conséquent que je ferais détruire les équipages sans aucun résultat avantageux et n'ayant rien à vaincre... » L'escadre rendue par l'amiral Rosily avait eu i3 hommes tués et 46 blessés, pertes proportionnellement très inférieures à celles du général Dupont à Baylen.
(3) Arch. du Ministère de la Justice.
ne s'était nullement rendu prisonnier de guerre à Baylen, entendait faire le silence sur la capitulation à discrétion de l'amiral Rosily. — Le comte Decrès répondit au grand procureur général, que l'amiral demeurait à l'hôtel du Dépôt des cartes et plans de la Marine, rue de la place Vendôme; il ajouta que M. Le Roy, consul général à Cadix, rentré en France avec le général Marescot et l'amiral Rosily, s'était retiré à Bayonne.
Comment ne pas s'indigner à la pensée que l'amiral Rosily, capitulé sans conditions avec 6 vaisseaux, 4 ooo matelots, /joo canons, reste indemne, tandis que l'illustre Marescot, qui n'a assisté à la discussion de la Convention d'Andujar que par pur dévouement et ne l'a signée que comme témoin, est jeté dans une prison infecte et mis au secret comme un criminel ?
La prison militaire de l'Abbaye (i), où Napoléon faisait expier ses propres fautes à de glorieux généraux absolument irréprochables et qui l'avaient servi avec le plus grand dévouement, était, en effet, fort malsaine, et de nombreuses constatations officielles ne permettaient aucun doute à cet égard. Le 20 février 1809, les chirurgiens-majors attachés aux États-Majors de la ire Division militaire et de la Place de Paris, font un rapport dans lequel ils constatent « que le mauvais air y règne, particulièrement quand le temps change. L'été dernier, pendant les grandes chaleurs, nous fûmes forcés de faire condamner les latrines qui sont dans la cour... il faudrait changer, s'il est possible, les latrines et faire vuider la fosse. »
Le 2 mars 1809, le commissaire des guerres chargé de la police de la prison militaire de l'Abbaye, fait de même au grand procureur général un rapport dans lequel il reconnaît que l'insalubrité de l'établissement est due principalement à l'existence des latrines construites dans l'intérieur et qui répandent un air infect dans toute la prison ; la suppression des latrines s'impose.
Un rapport du Dr Bourdais, en date du 12 mai 1809, déclare nettement que la prison de l'Abbaye est malsaine :
Destinée à contenir 200 prisonniers, elle n'a pour leur servir de promenade qu'une seule cour dont l'espace peut à peine leur offrir les avantages et la facilité d'un peu de mouvement. La hauteur des murs qui l'environnent ne permet pas au soleil d'y pénétrer ; aucune végétation n'y fait sentir son utile influence.
Une autre petite cour, si l'on peut appeler de ce nom un espace de quelques toises, constamment infecté par les miasmes qui s'exhalent des latrines de la maison, dont les ouvertures donnent toutes sur cette petite cour, ne peut être considérée comme un second promenoir.
Ces latrines, immédiatement appliquées au bâtiment qui renferme les détenus, répandent dans toute la maison des émanations fétides et malfaisantes.
C'est sans doute à ces causes qu'il faut attribuer L'affaiblissement et la disposition scorbutique des détenus dont le séjour se prolonge dans cette maison.
Il n'y existe pas même une chambre qui puisse servir d'infirmerie pour isoler les malades qui auraient besoin d'être isolés des autres.
(1) La prison de l'Abbaye, ancienne prison du monastère de Saint-Germain-des-Prés, se trouvait auprès de l'église de ce nom, en bordure de la rue Sainte-Marguerite, actuellement rue Gozlin ; elle a été démolie par le percement du boulevard Saint-Germain. On en avait fait une maison d arrêt pour les militaires. Les massacreurs de septembre y firent de nombreuses victimes. Charlotte Corday y passa ses derniers jours.
(a) Archives du Ministère de la Justice.
En résumé, le Dr Bourdais déclare que la prison est « essentiellement malsaine », et qu'il faut l'agrandir en achetant une maison et un jardin voisins.
Le 25 février 1809, le général Vedel écrivait au procureur général de la Haute-Cour : « Monseigneur, ma chambre étant très rapprochée des latrines, elle est très souvent remplie de ces odeurs peu salubres ; c'est ce qui me fait demander qu'il soit établi une porte qui séparerait mon logement du corridor et qui éloignerait d'autant cette mauvaise odeur. »
Le 27 juillet 1809, le capitaine Ravier, commandant la gendarmerie impériale du département de la Seine, écrit au comte Regnaud que le général Vedel et le capitaine de Villoutreys supplient S. E. de faire placer une porte et une fenêtre sur le pallier qui leur est commun avec les autres prisonniers. « Non seulement, dit M. Ravier, cette porte les isolera, mais en éloignera les chiens qui viennent souvent faire leurs ordures dans le corridor. Quant à la fenêtre, elle leur est indispensable pour arrêter les mauvaises exhalaisons qui montent de la cour de la prison (1). » Ce même capitaine écrit, le 3 août, que le général Dupont demande qu'on place à sa chambre à coucher une double porte, en dehors, laquelle le garantira des mauvaises exhalaisons qui montent de la cuisine et de la cour des prisonniers.
Condamnés ainsi à ce séjour empesté, les généraux Dupont, Marescot, Vedel et Chabert ne tardèrent pas à tomber gravement malades, comme nous le verrons plus loin.
Dès son arrivée à Paris, Napoléon avait donné l'ordre d'activer l'organisation de la Haute-Cour Impériale, et de presser les interrogatoires sur l'affaire de Baylen. Comme il importait de démontrer que le général Dupont, accusé de vol par l'Empereur, avait réellement rempli ses fourgons de richesses pillées à Cordoue, on crut devoir d'abord questionner les payeurs Plauzoles et Leremboure, espérant sans doute qu'ils donneraient des renseignements de nature à corroborer le verdict impérial.
Le 28 janvier 1809, le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, Ministre d'État, Procureur général de S. M. I. et Rle près la Haute-Cour, fit subir un interrogatoire au sieur Plauzoles, Payeur du corps d'armée du général Dupont, en présence de MM. Legoux, Bourguignon et Fouquet, magistrats officiers du Parquet delà Haute-Cour, et de M. Garnier, Greffier en chef de la Haute-Cour.
De cet interrogatoire, qui roula essentiellement sur les questions de finances, nous détachons les passages suivants :
Demande. — Quels ordres ont été donnés par le G"' Dupont, lors de son entrée à Cordoue, relativement aux caisses publiques existantes dans cette ville ?
(1) Archives du Ministère de la Justice.
LE PBOCÈS 225
Réponse. — Le général Dupont a pris un arrêté prescrivant au commissaire ordonnateur d'aller mettre les scellés sur les caisses publiques. Sur la répugnance de ce commissaire d'être chargé seul de cette opération, il y a été accompagné par l'officier d'Étal-Major Martial Thomas et le major ïeulet. Ils ont dressé procès-verbal des fonds trouvés dans les caisses ; ce procèsverbal m'a été communiqué, et sur-le-champ j'ai dû prendre possession des fonds trouvés : ils se montaient à la somme de deux cent soixante-cinq mille francs. D'après les ordres du général Dupont, ces fonds ont servi au paiement de la solde des troupes et à des dépenses secrètes ordonnées par le général Dupont: je les payais sur ses mandats.
Demande. — Les scellés ont-ils été mis sur les caisses au moment même de l'entrée à Cordoue, ou après le pillage ?
Réponse. — Les scellés ont été mis deux ou trois jours après l'entrée des Français.
Demande. — ■ Comment les caisses ont-elles été préservées du pillage ?
Réponse. — Les caisses ont été trouvées dans une maison isolée. Le major Teulet, qui en a eu connaissance, en a donné l'avis au général Dupont, qui a donné ses ordres.
Demande. — N'y avait-il pas d'autres caisses à Cordoue ?
Réponse. — Il y avait d'autres caisses. Je n'ai pas été nommé commissaire pour les vérifier, et je ne puis les indiquer. J'ai su seulement qu'il avait été dressé procès-verbal des fonds trouvés dans la caisse de la poste. La prompte évacuation de la ville m'a empêché d'exécuter l'ordre que j'avais reçu d'en prendre possession. Ces fonds, qui s'élevaient à environ trente mille francs, sont reslés en la possession de l'administration espagnole.
Demande. — Avez-vous eu connaissance du pillage qui a eu lieu sur les vases sacrés dans les églises et monastères de Cordoue ?
Réponse. — Je n'ai eu connaissance de rien. Je suis resté chez moi. Je n'ai vu aucun objet pillé d'aucune nature. J'étais occupé chez moi à mettre au courant la paye de la Division.
Demande. — Avec quels fonds avez-vous mis au courant la solde de l'armée ?
Réponse. — La caisse générale de l'armée avait, en sortant de Madrid, et en comprenant les fonds qui étaient dans les caisses des payeurs des Divisions, huit cent mille francs remis par le Payeur Général. J'y ai réuni les fonds que j'avais reçus de Cordoue. J'ai reçu, en outre, à Àndujar, cent mille francs en or, envoi du Payeur Général.
Demande. — Vos caissons, les caissons de votre Payeur divisionnaire, et ceux du général en clief et de l'Elat-Major étaient-ils ensemble ?
Réponse. — Oui.
Demande. — Ou étaient vos caissons lors de l'attaque de Baylen le ip, juillet?
Réponse. — Ils étaient à la tête du convoi, avec une escorte suffisante.
Demande. — Aviez-vous, dans vos caissons, des caisses contenant d'autres fonds ou d'autres valeurs que ceux affectés à votre service ?
Réponse. — Je n'avais rien appartenant à autruy.
Demande. — Vos caissons et ceux qui contenaient les bagages de l'armée sont-ils arrivés entiers au port. S'c-Marie ?
Réponse. — Oui.
Demande. — Lorsque vos caissons ont été arrivés au port S'e- Marie, avec ceux de V Etal-Major, que s' est-il passé ?
Réponse. — J'ai toujours accompagné mes caissons, et j'étais avec eux éloigné de la tête de la colonne, lorsque je m'aperçus que les premiers caissons en tête, qui étaient ceux de l'État— Major, étaient pillés par un nombreux attroupement espagnol: alors j'envoyai demander au corrégidor une escorte qu'il me donna, forte d'environ quarante hommes ; mais au bout d'un quart d'heure, l'escorte m'ayant abandonné, l'attroupement s'est porté sur mes caissons, qui ont été pillés comme les autres...
J'ai été invité par le général Legendre, au nom du général Dupont, à réclamer du gouverneur de Port-Sainte-Marie, les papiers et tout ce qui pouvait concerner ma comptabilité. J'ai écrit plusieurs lettres au gouverneur, elles sont restées sans réponse.
Le Gùniîkal Dupont. III. — i5
2 26 r,E GÉNÉRAL DUPCKNT
Demande. — Quel était le montant des fonds qui se trouvaient dans vos caissons, au moment où ils ont été pillés ?
Réponse. — J'avais de soixante à soixante-dix mille francs. Je n'aurais dû rien avoir, si les corps étaient venus toucher leur solde, conformément aux ordres du général Dupont.
Demande. — Observé au répondant qu'il est peu probable qu'il ne sache rien du pillage commis dans Cordoue, le fait étant d'ailleurs constant ?
Réponse. — Livré à mes occupations de service, je n'ai vu par moi-même aucun enlèvement. Le lendemain de la prise de la ville, tandis que je cherchais un logement, j'ai vu des officiers s'opposer le sabre à la main aux soldats qui cuiraient dans les maisons. Au surplus, le pillage ayant été défendu le soir même de Ventrée à Cordoue, on a dû se cacher ensuite pour s'y livrer partiellement, en sorte qu'il n'est pas étonnant que j'aie ignoré le résultat de ce pillage.
Une observation s'impose, que nous avons déjà faite et que nous renouvellerons souvent, c'est que, avant toute instruction de l'affaire, le jugement est prononcé et définitif sur tous les points importants ; et ce jugement contre lequel rien ne prévaudra, c'est celui que l'Empereur a porté ab iralo, dès les premiers jours, sans rien savoir des événements. Il importe bien que la Déclaration des droits de l'homme ait établi solennellement que nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi existante, et que tout accusé est présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable ! L'Empereur a parlé, cela suffit. Pour le procureur général, il est « constant » que Cordoue a été pillée, et que le pillage a eu lieu aussi « sur les vases sacrés, dans les églises et monastères de Cordoue » ; les hommes les plus honorables, témoins des faits, auront beau venir déclarer qu'il n'y a pas eu de pillage de Cordoue, que le général Dupont s'est employé de toutes ses forces à arrêter des excès inévitables, les généraux espagnols eux-mêmes pourront considérer le vol de vases sacrés comme problématique, du moment où Sa Majesté s'est prononcée, il n'y a qu'à s'incliner.
Le 29 janvier 1809, le sieur Leremboure, payeur de la Ie Division du Corps d'observation de la Gironde, fut interrogé, en la forme accoutumée, par le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely. De ses réponses, nous détachons les passages suivants :
Demande. — Comme payeur particulier de la Division, avez-vous reçu aucun versement par des généraux ou officiers ?
Réponse. — Aucun.
Demande. — N'avez-vous pas été chargé par le général Dupont d'une mission particulière près le général Castanos ?
Réponse. — Oui.
Demande. — Quelle était la nature de cette mission ?
Réponse. — Le premier objet était dans mon intérêt personnel, comme parent du général Castanos par sa femme, croyant même l'être de plus près que je ne le suis en effet. Le second motif était l'intérêt du général Castanos que je désirais ramener au service de sa patrie et du Roi Joseph. Ce qui a fait que j'ai sollicité pendant huit jours le général Dupont de m'accorder cette mission : à quoi il a consenti, m'autorisant à promettre ses bons offices auprès de l'Empereur, en faveur du général Castanos.
Demande. — Le général Dupont vous a-l-il donné des instructions écrites ou verbales ?
Réponse. — Le général Dupont m'avait remis une lettre d'introduction fermée, mais dont j'avais eu lecture. Elle contenait des plaintes contre la conduite tenue envers les Français dans la Sierra-Morcna et sur la route de Cordoue à Andujar, des représentations sur le danger auquel
il s'exposait en suivant le parti auquel il tenait, l'invitation formelle de reconnaître le Roi Joseph, et au surplus la lettre m'accréditait auprès de lui pour qu'il ajoutât foi aux observations que je pourrais lui faire.
Demande. — Où avez-vous rejoint le général Castaiîos ?
Réponse. — A Bujalance.
Demande. — Que vous a dit le général Castaiîos ?
Réponse. — Le général Castaiîos m'a reçu en présence du comte de Tilly et d'un tiers qui allait et venait. Il m'a témoigné son plaisir de me voir, sa reconnaissance de l'intérêt que je lui montrais ; du reste, ses réponses ont été simples et modestes. Il m'a dit constamment qu'il se croyait dans le bon parti, et qu'il y persisterait jusqu'à la mort ; et sur mon instance et les représentations sur le danger auquel il s'exposait, et dont les suites pouvaient rejaillir sur sa famille, il a fini par me témoigner beaucoup de froideur et de mécontentement de ce que, pour la première fois que je le voyais, je me chargeais près de lui d'une mission dont l'objet était de le corrompre et de lui faire perdre sa réputation militaire.
Demande. — Etes-vous resté longtemps avec le général Castaiîos ?
Réponse. — Trois heures. Le comte de Tilly repoussait toutes les observations, m'empêchait même d'établir mes propositions. Le général Castaiîos me paraissait mieux disposé.
Demande. — Pourquoi n avez-vous pas cherché à parler seul au général Castaiîos ?
Réponse. — Ils étaient inséparables. J'ai demandé à parler en particulier, cela m'a été refusé.
Demande. — A quelle époque avez-vous rempli celte mission ?
Réponse. — Du 5 au 10 juillet 1808.
Demande. — Quand vous êtes arrivé au port Ste-Marie, que s'esl-il passé ?
Réponse. — Je n'ai vu que ce qui me concernait personnellement. Mon caisson a été pillé en entier. Je n'ai aperçu au surplus que le tumulte général, les cris et les mouvements de la populace qui se livrait au pillage. J'ai tenté de sauver mon caisson, et pour cela, ayant aperçu dans la foule un homme qui me semblait plus marquant, je lui ai dit que ce caisson contenait le trésor de l'armée, lui demandant, dans son intérêt ou dans le nôtre, une garde pour le protéger. Il a accordé une douzaine d'hommes, indiquant un lieu pour nous mettre à l'abri ; mais les charretiers allant vite, cette garde n'a pu suivre. Nous avons trouvé un obstacle à notre passage, dans un carrefour: le peuple a mis le caisson en pièces, défonce les caisses, pris l'argent et dispersé les papiers. J'en ai même l'acheté quelques-uns, qui se sont trouvés relatifs à ma comptabilité, mais le tout a été repris par la municipalité du lieu et par le général Morla, desquels on les a réclamés en vain. J'observe que ce caisson m'était devenu commun avec le Payeur Général, parce que les autres avaient été brisés dans la marche.
Demande. — Qu'y avait-il dans la caisse de l'armée et dans votre caisse particulière ?
Réponse. — J'avais versé les fonds qui me restaient, dans la caisse générale ; je ne sais pas ce qu'elle contenait ; je crois, cependant, d'après ce que j'ai appris depuis, qu'elle contenait de quatre-vingt à cent mille francs.
Ces Interrogatoires des Payeurs Plauzoles et Lercmboure, tout à l'honneur du général Dupont, furent soigneusement écartés de la Procédure et passés sous silence. Après avoir tenté d'incriminer M. Plauzoles, le procureur général dut s'incliner devant les résultats d'une enquête ordonnée par le ministre des finances Mollien, qui proclama la parfaite honorabilité, la probité et le dévouement de ce comptable; M. Plauzoles, qui avait conservé, après Baylen, un véritable culte pour le général Dupont, comme sa correspondance en l'ait foi, fut nommé le 11 février 1809, Receveur payeur du Trésor de la Couronne, position qu'il conserva pendant plus de 3o ans. Rappelons qu'il a écrit ce qui suit : « Nous sommes entrés à Cordoue à travers une vive fusillade partant des rues et des croisées ; la fureur du
soldat, usant d'un droit de guerre, s'est portée promptement au pillage, terrible vengeance militaire ; mais immédiatement après que l'ennemi a cessé d'être hostile, la générale a été battue et les ordres les plus sévères ont été donnés par le général en chef pour faire cesser le pillage. J'atteste avoir vu plusieurs officiers, entre autres M. de Villoutreys, donner des coups de plat de sabre aux soldats français récalcitrants : par suite de cet ordre le pillage a cessé(i). »
D'après l'avis même du ministre de la guerre, le général Dupont ne pouvait être poursuivi que devant la Haute-Cour, pour avoir désobéi et contrevenu à ses instructions. Or, le général n'ayant pu recevoir d'ordres que du duc de Rovigo, commandant en chef les armées en Espagne, c'était, pour l'Empereur, un devoir strict de faire interroger Savary et de soumettre à un sérieux examen sa correspondance avec le général Dupont. Jamais il ne le fit, parce qu'il en fût résulté la preuve que Dupont n'avait fait que se conformer aux instructions de son chef ; Savary s'éclipsa donc complètement et l'on refusa toujours au général Dupont de lui rendre les lettres du duc de Rovigo, saisies à Toulon, qu'il réclamait instamment et qui eussent suffi pour établir la parfaite correction de sa conduite.
Le général Dupont fut interrogé les 3, 6, 8 février et Ier mars 1809, par le procureur général Regnaud, ainsi qu'il suit :
Inlcrrogatoire du général Dupont, parle Procureur Général de S. M. lle et Rle près la Haute- Cour, Gtc Regnaud de Saint-Jean d'Angely, Ministre d'Etat, accompagné de MM. Legoux, Bourguignon et Fouquet, Magistrats officiers du parquet de la Haule-Cour, et du greffier en chef de la Haute-Cour, qui se sont transportés à la prison de l'Abbaye, pour y interroger le général Dupont, ainsi qu'il suit :
Le vendredi 3 février 1809, à 9 heures du matin.
Demande. — Vos noms, prénoms, âge, qualité, pays de naissance et demeure ?
Réponse. — Pierre Dupont, âgé de quarante ans, né à Chabanais, département de la Charente, général de division, comte de l'Empire, Grand Aigle, demeurant à Paris, rue Neuvc- Sl- Augustin.
D. — A quelle époque avez-vous quitté la position de Cordoue et quels motifs vous l'ont fait quitter ?
R. — J'ai quitté la position de Cordoue le 17 juin 1808. J'y ai été déterminé par le mouvement opéré par l'armée ennemie, forte de 45 à 5oooo hommes.
D. — De quel côté était le mouvement de l'armée ennemie ?
R. — Elle marchait de Séville sur Cordoue. J'avais encore pour motif de marcher au-devant des renforts qui m'étaient indispensables et que j'avais demandés.
D. — La révolte des habitants n'a-t-elle pas contribué à votre détermination ?
R. — La ville de Cordoue était pacifiée et tranquille, et le plus grand ordre régnait depuis le lendemain de notre occupation.
D. — Aviez-vous des ordres du général en chef ou des instructions pour opérer ce mouvement?
R. — L'ordre m'avait été donné d'aller occuper Cadix. Dans l'impossibilité où je me trouvais de l'exécuter, j'ai agi de moi-même et d'après les circonstances.
(1) Lettre du iG avril i84o, au comte Gustave Dupont, fils du général (Arch. Dupont).
LE PROCES 2 î? 9
D. — Quelle était la force de votre armée lorsque vous avez quitté Cordoue ?
R. — J'ai marché sur l'Andalousie avec sept mille hommes et j'ai pris poste à Andujar.
D. — A quelle époque avez-vous eu des réponses du lieutenant général de l'Empereur, en réponse à la demande de secours que vous lui aviez faite ?
R. — Je n'ai reçu des nouvelles de Madrid qu'environ dix jours après mon arrivée à Andujar. J'observe que la route de Madrid était déjà interceptée, lorsque je suis arrivé à Andujar.
D. — Quelle disposition avez-vous faite de vos troupes à votre arrivée à Andujar ?
R. — J'ai ordonné l'établissement d'une tète de pont, pour défendre le passage du Guadalquivir, j'ai disposé les troupes sur la rive droite du fleuve dans les positions les plus favorables pour la défense. Je faisais observer par des détachements la route de Jaen à Baylen.
D. — A quelle époque avez-vous eu avis de l'arrivée du général Vedel ?
R. — Un courrier espagnol a été arrêté à mes avant-postes et j'ai trouvé dans ses paquets des lettres de Madrid qui m'annonçaient le départ du général Vedel de Tolède et sa marche sur l'Andalousie. J'ai aussitôt envoyé un corps de troupes dans la Sierra-Morena pour faciliter son passage.
D. — A quelle époque le Gal Vedel est-il arrivé sur Baylen?
R. — Le GaI Vedel a forcé le 26 le passage de la Sierra-Morena, entre Puerto-del-Rey et Ste- Ilélène, et il s'est porté ensuite sur Baylen.
D. — Quand le Gal Vedel a été arrivé à Baylen, quelles dispositions avez-vous prises ?
R. — J'ai chargé le Gal Vedel de la défense de Baylen ; j'ai placé sur la rive droite du Guadalquivir, entre Baylen et Mengibar, le Gal de brigade Liger-Belair, avec la valeur de deux bataillons. Le général était alors sous les ordres du Gal Vedel ; il avait pour instructions d'éclairer avec le plus grand soin le cours du fleuve et la route de Jaen.
D. — Dans cette position de vos troupes, que s'est-il passé entre vous et l'ennemi, et quel mouvement ont fait les troupes sous vos ordres ?
R. — Un corps ennemi s'étant porté le Ier juillet sur Jaen, j'ai chargé le général Vedel de l'en déloger. Le général de brigade Gassagne s'y est porté avec sa brigade et en a chassé l'ennemi. L'armée de Sévillc, commandée par le général Castanos et composée de toutes les troupes du Midi de l'Espagne, soit de ligne, soit de nouvelles levées, s'est avancée sur Andujar le i4 juillet. 11 a fait ses dispositions pour l'attaque de cette place. J'ai aussitôt prévenu le général Vedel de ces dispositions, et je lui ai mandé de se rapprocher du général Liger-Belair, afin d'être plus à portée de défendre le passage du Guadalquivir dans le cas où l'ennemi, désespérant de forcer Andujar, tenterait de passer le fleuve à Mengibar. J'ai écrit en même temps au général Gobert qui venait d'arriver avec une partie de sa division à la Caroline, de se rendre à Baylen, afin de concentrer davantage nos forces et d'être à portée de soutenir suivant les circonstances, soit la division du général Vedel, soit celle du général Barbou.
L'ennemi a dressé ses batteries d'attaque contre Andujar et la canonnade a régné pendant toute la journée du i5. Présumant que l'ennemi recommencerait son attaque le lendemain 16, j'ai envoyé le i5, à deux heures après midi, un olficier d'état-major, M. Desfontaines, aide de camp du général Legendre, pour lui porter l'ordre de m'envoyer un bataillon, et dans le cas où il n'aurait pas d'ennemi devant lui, de m'envoyer une brigade.
Le 16, l'ennemi a recommencé son feu sur Andujar et il a formé des colonnes d'attaque contre notre position. Son entreprise a échoué et il s'est replié sur les hauteurs d'où il était descendu pour forcer le passage du fleuve. Le même jour, iG, un corps ennemi a attaqué le général Liger-Belair et a profité du départ du général Vedel, qui avait abandonné cette position pour se porter sur Andujar, mouvement contraire à mes ordres. Aussitôt que le général Liger-Belair a été attaqué, le général de division Gobert, qui était à Baylen, s'est porté rapidement à son secours. Le combat a été vif, et l'ennemi, malgré sa supériorité, n'a pas obtenu d'avantages. Après la blessure du général Gobert, le général Dufour, qui avait pris le commandement de la troupe, s'est replié sur Baylen, d'où il m'a écrit qu'il garderait cette position jusqu'à la dernière extrémité.
Le général Vedel est arrivé à Andujar à quatre heures après midi, le même jour 16. Deux heures après son arrivée, j'ai appris le combat et la blessure du général Gobert. J'ai donné l'ordre au général Vedel de repartir aussitôt cjuc sa troupe aurait pris quelque repos pour se reporter sur Baylen, afin de se réunir au général Dufour, que je plaçais sous ses ordres, et de repousser l'ennemi qui, suivant toute apparence, chercherait à pénétrer à Baylen. Le général Vedel est parti d' Andujar à cinq heures du soir du même jour, et il est arrivé à Baylen le lendemain 17, au matin. Il n'y a pas trouvé le général Dufour qui était parti sans ordre pour se porter sur la Caroline et Sainte-Hélène. Le général Vedel a suivi ce mouvement, qui a de nouveau laissé Baylen malheureusement à découvert. 11 a pris position le même jour 17 à la Caroline. Aussitôt que j'ai appris que Baylen n'était plus occupé par nos troupes et que mes ordres étaient inexécutés, j'ai envoyé deux bataillons pour occuper ce poste et lier nos communications. Ils sont partis le 17 dans la soirée et n'ont pu pénétrer au delà du ruisseau lTIerrumblar, attendu que l'ennemi occupait déjà Baylen et le pont situé sur ce ruisseau. J'ai senti alors la nécessité de lever le camp d' Andujar. La troupe qui occupait le camp est effectivement partie le 18, à l'entrée de la nuit, afin de dérober notre mouvement à l'ennemi. A trois heures du malin, le 19, nous avons passé le ruisseau de l'Herrumblar, et nous avons trouvé l'ennemi occupant une position en avant de Baylen. Le combat s'est aussitôt engagé ; il fallait précipiter notre attaque, afin de prévenir l'arrivée du corps ennemi que nous avions laissé devant Andujar et auquel nous avions dérobé notre marche.
D. — Quand avez-vous appris le départ du général Vedel de Baylen ?
R. — Dans lasoirée du 17, et c'est alors que j'ai fait partir ces deux bataillons pour occuper le poste qu'il avait abandonné, et qui n'ont pu passer l'Herrumblar comme je viens de le dire.
D. — Qui commandait ces deux bataillons?
R. — Un des chefs de bataillon de la 4e Légion, duquel je ne me rappelle pas le nom.
D. — Avez-vous cherché à prévenir le général Vedel du mouvement que vous faisiez d' Andujar sur Baylen ?
R. — Oui : j'ai envoyé plusieurs ordonnances, mais j'ignore si elles auront pu pénétrer, attendu que l'ennemi était maître de Baylen et des passages.
D. — Qu'est-ce qui vous a déterminé à retarder votre mouvement jusqu'au 18, puisque dès le 17 vous aviez su, par l'obstacle qu'avaient rencontré vos deux bataillons, que l'ennemi cherchait à couper vos communications ?
R. — J'avais l'ordre positif du duc de Rovigo de garder Andujar, et je ne pouvais abandonner cette position sans y être forcé par les circonstances les plus impérieuses. J'avais toujours devant moi un corps considérable d'ennemis, et d'ailleurs je devais croire que le général Vedel reviendrait nécessairement sur Baylen, puisqu'il avait l'ordre précis de mettre cette position de Baylen en sûreté. J'avais le plus grand espoir de me maintenir à Andujar, si les instructions que j'avais données avaient été suivies, et je ne pouvais quitter sans combat une position dont l'occupation m'était ordonnée au nom de Sa Majesté.
D. — Le général Vedel ne vous avait-il pas fait prévenir dès le 17, qu'arrivé à Baylen à huit heures du matin, il n'y avait plus trouvé le général Dufour, qui s'était porté vers la Caroline pour défendre le passage de la Sierra-Morena contre un corps de 10 000 hommes, qu'on lui avait dit être en marche pour s'en emparer ; que d'après cela le même général Vedel parlait pour se réunir au général Dufour. N'avez-vous pas approuvé cette marche du général Vedel, et comment d'après cela pouviez-vous compter que le poste de Baylen fût gardé par lui ?
R. — Le général Vedel m'a prévenu le 17, qu'arrivé à Baylen il n'avait pas trouvé le général Dufour, qui s'était porté sur la Caroline, et qu'il allait suivre ce mouvement. Je lui avais donné l'ordre de faire sa jonction avec le général Dufour pour empêcher l'ennemi de pénétrer à Baylen. Dans la lettre que je lui ai remise le 16 au soir, avant son départ d' Andujar, je lui dis de chercher l'ennemi qui, suivant toute apparence, tentera de s'emparer de Baylen, de le rejeter de l'autre côté du fleuve et de revenir ensuite, après avoir mis Baylen en sûreté, se réunir à moi pour attaquer l'ennemi que j'avais en front. D'après ces instructions, le général Vedel aurait dû
s'assurer, avant de quitter Baylen, si l'ennemi était encore sur le terrain où s'était donné le combat de la veille au bac de Mengibar, et n'ayant pas trouvé d'ennemi à la Caroline, il aurait dû revenir de suite à Mengibar.
D. — L'explication que vous donnez remonte au 16, avant le départ du général Vedel pour Baylen, et l'explication que je vous demande est pour le 17. Sur l'avis que vous a donné le général Vedel de sa marche sur la Caroline, l'avez-vous approuvé et quels ordres lui avez-vous donnés ?
R. — Je ne me rappelle pas si le 17 j'ai écrit au général Vedel, mais si je lui ai écrit, je me suis renfermé dans mes instructions du 16, qui avaient pour objet de mettre Baylen en sûreté, instructions que j'ai renouvelées plusieurs fois et dont je lui ai expliqué les motifs, la carte à la main. La perte de mon portefeuille et de mon registre d'ordres, enlevés par l'ennemi dans l'attaque faite par les rebelles au Port-Sainte-Marie, m'empêche de dire si j'ai écrit le 17.
D. — Que vous ayez écrit, ou que vous ayez fait une réponse orale par l'officier qui vous a été envoyé, vous n'avez pas pu vous référer uniquement à vos instructions du 16, puisqu'elles étaient données dans la supposition que le général Dufour était à Baylen. Ce général étant parti, la position du général Vedel n'était plus la même, puisqu'il était seul à Baylen au lieu d'être réuni au général Dufour. Il y avait trois partis à prendre : rester seul à Baylen, faire revenir le général Dufour, ou le rejoindre. Il a pris ce dernier parti. Il vous en a prévenu de Baylen, il vous en a même prévenu de Guarroman. Vous avez dû approuver, ou désapprouver sa conduite et, en ce cas, lui donner de nouveaux ordres.
R. — Ma réponse à l'article précédent doit être rappelée ici, puisque je me suis toujours renfermé dans les mêmes instructions que j'avais données au général Vedel. Quelque pénible qu'il soit pour moi de dévoiler l'inexécution de mes ordres, je ne puis m'empêcher de faire observer que le seul parti à prendre par le général Vedel, était de rester à Baylen. Le départ du général Du four, loin de le décider à quitter sa position, était un nouveau motif pour le général Vedel de la garder, — car il devait sentir qu'aussitôt qu'il l'aurait évacuée, l'ennemi s'en emparerait ; quand bien même ce corps de 10 000 hommes dont on a parlé, aurait existé dans les gorges, il fallait toujours conserver Baylen. En se portant à la Caroline, le général Vedel se trouvait éloigné de deux marches de moi. Mes forces se trouvaient ainsi divisées, et il était au contraire nécessaire de les concentrer, nouveau motif qui condamne le mouvement du général Vedel. Il était d'ailleurs contraire à mes instructions qui devaient être inviolables. Je n'ai rien reçu de ce généra] depuis son départ de Baylen.
D. — Puisque d'un côté vous convenez que le général Vedel vous a fait prévenir qu'il partait de Baylen pour rejoindre le général Dufour, et que de l'autre vous annoncez avoir eu une opinion aussi prononcée sur le danger de cette résolution, pourquoi ne lui faisiez-vous pas défendre de l'exécuter, s'il en était temps, ou ordonner de rétrograder s'il était parti ?
R- — Lorsque j'ai appris que le général Vedel était parti de Baylen, il était déjà rendu à la Caroline ; ainsi il n'était plus temps de révoquer ce mouvement. Je répéterai encore ici que le général Vedel n'ayant aucune connaissance d'ennemis à la Caroline, aurait dû se porter de suite sur Baylen, puisque le motif qui l'avait déterminé à quitter celte position, malgré les ordres, se trouvait sans fondement. Il savait que j'avais l'intention, non seulement de mettre Bavlen en sûreté, mais encore d'attaquer l'ennemi à Andujar, et le parti que j'avais pris de livrer bataille était motivé sur les ordres formels que m'avait donnés le duc de Rovigo, de garder Andujar, position que je ne pouvais plus conserver sans livrer combat.
D. — Ce que vous venez de dire, dans votre dernière réponse, aurait dû vous déterminer à donner au général Vedel l'ordre positif de revenir ; il n'était pas encore à la Caroline, le 17, quand il vous fil prévenir de son mouvement, puisque le même jour à minuit il était encore à Guarroman. Pourquoi ne pas donner un ordre précis pour cette position nouvelle, au lieu de vous référer aux ordres précédents donnés pour une position qui n'existait plus?
/'■ — S'il est vrai que le (i;i1 Vedel se soil arrêté le 17 à Guarroman, c'est une nouvelle faute qu'il a commise, car ayant pris le parti de ne pas exécuter l'ordre qu'il avait de rester à Baylen,
il aurait dû se porter rapidement vers la Caroline pour remplir l'objet qu'il avait en vue, afin de pouvoir revenir sur Baylen et de là sur Andujar où il savait que je l'attendais pour livrer le combat que j'avais médité de donner. J'ai déjà dit qu'après son départ de Baylen, les communications avaient été interceptées.
D. — A partir de la levée du camp d'Andujar jusqu'au moment où vous vous êtes trouvé en présence de l'ennemi, à Baylen, que s'est-il passé?
R. — Ayant acquis la certitude que l'ennemi occupait en force Baylen, et n'ayant aucune nouvelle du Gal Yedel, j'ai levé le 18 le camp d'Andujar à la nuit, après avoir pris toutes les précautions pour dérober mon mouvement à l'ennemi. J'ai réussi dans ce dessein, et je suis arrivé à Baylen sans être inquiété dans ma marche. Ce n'est cju'à la pointe du jour du 19, que le corps ennemi que j'avais laissé devant Andujar, s'est aperçu de mon départ, quoique les deux camps fussent à une portée de canon l'un de l'autre. Les postes que l'ennemi avait au pont de l'Herrumblar se sont repliés à notre approche et nous nous sommes trouvés en présence à trois heures et demie du matin.
D. — A quelle heure a commencé l'engagement ?
R. — Immédiatement.
D. — Combien aviez-vous alors de troupes ?
R. — Environ six mille hommes. Pour assurer davantage les succès du Gal Vedel pour l'exécution de mes instructions du 16, je l'avais renforcé d'environ quinze cents hommes. J'avais préféré de m'affaiblir devant Andujar, quoique cette position fût extrêmement délicate, afin de mettre les opérations du Gal Vedel au-dessus de toutes les chances.
D. — Quelle force supposez-vous qu'avait l'ennemi ?
R. — Environ vingt-cinq mille hommes, dont dix-huit mille de troupes de ligne: le reste, de nouvelles levées. L'ennemi avait, en outre, environ dix-huit mille hommes ; ce dernier corps est celui auquel j'avais dérobé mon départ d'Andujar.
D. — Pourquoi n'avez-vous pas fait rompre le pont sur le Guadalquivir, à Andujar? ou celui sur l'Herrumblar, afin de retarder ou arrêter la marche de l'ennemi ?
R. — L'ennemi était à demi-portée de canon du pont du Guadalquivir. Si j'avais essayé de le rompre, l'ennemi s'en serait nécessairement aperçu et je n'aurais pu lui dérober le mouvement à la faveur duquel j'ai gagné huit heures de marche sur lui. Quant au pont de l'Herrumblar, la rupture de ce pont n'aurait pas retardé la marche de l'ennemi, pas plus que celle du pont sur le Guadalquivir, attendu que le Guadalquivir était guéable sur ces points et sur d'autres.
D. — Bendez compte du combat de Baylen.
R. — Ce combat a commencé, ainsi que je l'ai déjà dit, à trois heures et demie du matin. La brigade du Gal Chabert a engagé l'action. Le Gal Barbou s'est placé en deçà du pont de l'Herrumblar pour en défendre le passage à l'armée du Gal Castanos. Le corps ennemi de Baylen avait une grande supériorité en nombre, à la faveur de laquelle il nous débordait sur nos deux flancs. Il a cherché à profiter de cet avantage et une forte colonne s'est dirigée sur notre droite pour la tourner. Nous avons repoussé cette tentative avec succès. C'est dans ce moment que nous lui avons enlevé deux drapeaux et taillé en pièces plusieurs bataillons. L'ennemi a formé entreprise par sa droite sur notre gauche, et nous avons eu le même succès de ce côté. Pendant ce temps un grand feu d'artillerie régnait de part et d'autre. Il est à remarquer que l'ennemi avait des pièces de 12, tandis cjue le plus fort calibre des nôtres n'était que de huit. J'ai fait porter devant le front de notre ligne les drapeaux enlevés à l'ennemi. La plus vive ardeur s'est alors manifestée parmi nos troupes ; des cris de Vive VEmpereurl sont partis de tous les rangs. J'ai profité de ce moment d'enthousiasme pour commander une charge générale. On s'est avancé en bon ordre et nous avons gagné du terrain. Notre cavalerie légère a enfoncé plusieurs bataillons ennemis, mais nous avons trouvé des masses trop fortes pour les renverser. L'ennemi était formé sur trois lignes. Le combat a recommencé de pied ferme : nous avons bientôt après tenté un nouvel effort ; je ne pouvais mettre trop de vivacité dans les attaques, attendu que le corps du Gal Castanos marchait sur nos derrières, et qu'il fallait prévenir son arrivée.
Cette nouvelle tentative n'a pas eu le succès que nous en attendions ; l'ennemi ayant la faculté, vu la supériorité du nombre, de remplacer les vides que nous faisions dans sa première ligne. L'action durait depuis longtemps et le soldat commençait à s'épuiser, se trouvant à la fois accablé par la chaleur excessive du climat, par la fatigue et par une soif dévorante ; cependant nous tentons de nouveaux efforts pour pénétrer jusqu'à Baylen. L'infanterie se forme en colonnes; la cavalerie couvre les flancs de ces colonnes et l'artillerie redouble son feu. Les mêmes causes qui avaient rendu nos premières charges infructueuses, ont encore nui au succès de celleci. L'ennemi a perdu beaucoup de monde. Plusieurs de ses corps ont été enfoncés.
Toutes les troupes se sont bien montrées. Le bataillon des marins de la Garde et les chasseurs à cheval se sont particulièrement distingués. La Garde de Paris, les 3e et l\" Légions, et les dragons, méritent également des éloges. Le combat le plus violent a duré pendant dix heures. J'ai alors appris cjue le corps laissé devant Andujar arrivait sur nos derrières. Il ne me restait qu'environ deux mille hommes présents, ou en état d'agir. Nos jeunes soldats étaient tellement accablés par la chaleur et par le tourment de la soif qu'ils tombaient sur le terrain, exposés à la mitraille, sans pouvoir répondre au feu de l'ennemi.
Après une action glorieuse où six mille hommes, nouveaux soldats, combattaient pour la seconde fois, avaient tenu tète pendant dix heures à un ennemi quatre fois supérieur en nombre et lui avaient enlevé des canons et des drapeaux, la crise devenait extrême. J'ai proposé alors à l'ennemi une suspension d'armes qui a été acceptée, et, par ce moyen, j'ai suspendu l'attaque du Gal Castanos qui était déjà arrivé sur l'Hcrrumblar. La division Barbou se trouvait en ce moment investie par une armée de plus de quarante mille hommes. Il est très heureux que la suspension d'armes ait sauvé la troupe de cette crise extrême, et qui était sans remède. L'honneur a été mis entièrement à couvert, et ce combat, si inégal, mérite tous les suffrages. L'ennemi est convenu avoir perdu environ quatre mille hommes, et notre perte en tués ou blessés ne s'élève pas au delà de 800 hommes. Nous avons perdu le général Dupré et le major Bureau ; presque tous les officiers supérieurs ont été blessés. L'ardeur de tous les officiers était telle, que la plupart de ceux qui ont été blessés n'ont pas quitté le champ de bataille, et s'il m'est permis de le dire, je leur ai donné l'exemple. Le général Chabcrt a eu deux chevaux tués sous lui. Tel est le précis de cette affaire qui, par l'inégalité du nombre et le courage que les Français ont déployé, fera toujours honneur à l'armée.
D. — A quelle heure le combat a-t-il cessé?
R. — A deux heures après midi.
D. — Qui avez-vous envoyé pour demander la suspension d'armes?
R. — Le capitaine Villoutreys, officier de l'Etat-major et écuyer de Sa Majesté.
D. — Quelle réponse vous a-t-il rapportée ?
R. — L'acceptation de la suspension d'armes. Le Gal Beding m'a fait dire en même temps que c'était avec le Gal Castanos que je devais traiter pour obtenir la liberté du passage par Bavlen, que j'avais demandé.
D. — Quelles ont été les conditions de la suspension d'armes?
R. — Il a été convenu que les deux armées continueraient à occuper le terrain où elles se trouvaient, durant les négociations.
D. — Comment n'avez-vous pas fait écrire ces conditions de manière à ne permettre aucun mouvement aux troupes espagnoles qui étaient en arrière de vous, de façon à ce qu'elles ne pussent vous cerner de plus près, ce qui parait être arrivé, faute de cette précaution ?
R. — La suspension d'armes a été consentie sur le champ de bataille, et le même officier qui en a porté la proposition s'est rendu sur-le-champ auprès du général Castanos. Ce corps a suspendu son mouvement et sa tète n'a pas avancé depuis. Notre position était investie de toutes parts par la nature du terrain, où il n'y a que la seule route occupée, en avant et en arrière de nous, par l'ennemi.
D. — Au moment où vous avez arrêté la suspension d'armes, vous ne l'avez sans doute arrêtée que pour les troupes qui venaient de combattre sous vos ordres, c'est-à-dire pour la division du
2 34 I-E GÉNÉKAL DUPONT
Gai Barbou, et ni les généraux espagnols, Reding et Castaiïos, ni l'officier d'État- major Villoutreys envoyé par vous en parlementaire, ni vous-même ne pouviez songer à y comprendre la division Vedel et la division Dufour, que vous croyiez à la Caroline et qui n'avaient pas combattu l'ennemi ?
R. — Dans le moment où j'ai demandé la suspension d'armes au Gal Reding, je ne savais pas que la division Vedel était depuis plusieurs heures à Guarroman. Je devais penser qu'elle était bien loin au delà de la Caroline, puisque le feu du canon qui se faisait entendre depuis trois heures du matin, ne l'avait pas fait arriver sur le champ de bataille. Il n'a donc pas été question de comprendre cette division dans la proposition que j'ai faite de suspendre les hostilités ; il m'en coûte beaucoup de faire cette remarque, mais je suis obligé de développer toutes les circonstances qui ont. eu lieu, et qui m'ont fait perdre l'occasion d'une victoire signalée. Cette division Vedel est arrivée à cinq heures du soir près Baylen. Le Gal Reding a fait prévenir le GaI Vedel de la suspension d'armes, aussitôt qu'il a eu connaissance de son arrivée.
D. - - Comment le GaI Reding pouvait-il croire que la division Vedel, qui formait pour lui un corps particulier qui arrivait sur ses derrières trois heures après la suspension d'armes convenue, et dont cette suspension ne faisait pas mention, dont il était même matériellement impossible que l'on fit mention puisque l'on ignorait son approche, comment le Gal Reding pouvait-il lui appliquer la suspension d'armes ?
R. — Le Gal Reding ne pouvait pas ignorer que la division Vedel faisait partie du corps d'armée ; l'armée des rebelles était instruite de tout ce qui concernait l'organisation des troupes françaises. Des courriers espagnols interceptés m'ont donné la connaissance certaine que tous les détails concernant les armées françaises étaient connus de l'ennemi. D'ailleurs, le Gal Reding savait que le Gal Vedel occupait depuis plus de i5 jours Baylen, lorsqu'il a formé son attaque du 16, après le départ de cette division pour se rendre à Andujar, mouvement contraire à mes ordres, ainsi que je l'ai déjà dit, et qui a donné à l'ennemi la facilité de passer le Guadalquivir en avant de Mengibar. 11 a su également, lorsqu'il est entré à Baylen, que le Gal Vedel en était parti le 1 7 pour se rendre à la Caroline : ainsi il ne pouvait pas ignorer que cette division fût sous mes ordres.
D. — D'abord le GaI Reding pouvait ne pas savoir que les divisions Vedel et Dufour fussent sous vos ordres ; mais en eût-il été instruit, ce n'était pas un motif pour qu'elles fussent comprises dans la suspension d'armes, puisqu'il n'en avait pas été question entre M. Villoutreys et lui, qu'elle n'avait été stipulée que pour la division Barbou, et qu'une telle mesure pour une division qui vient de se battre, n'entraîne pas son application à aucune au Ire division de l'armée.
R. — Le Gal Vedel, aussitôt son arrivée à Baylen, m'a envoyé un de ses aides de camp pour me prévenir de l'avis qu'il venait de recevoir de l'ennemi relativement à la suspension d'armes. Je lui ai répondu que cette suspension d'armes existait en effet, et qu'il ne fallait pas engager de combat. Je n'ai pu me défendre de témoigner à cet aide de camp la peine que je ressentais de l'arrivée malheureusement trop tardive de cette division. Elle avait, en effet, passé la journée entière du 18 à la Caroline. Le canon s'y était fait entendre le 19, avant quatre heures du matin ; elle en est partie à cinq heures, et arrivée à Guarroman, elle s'y est reposée cinq à six heures, le feu du canon et de la mousqueterie continuant de se faire entendre. C'est du général Cassagne que je tiens la connaissance de ce fait qui est aussi à celle de toute l'armée. Le motif qui m'a déterminé à comprendre la division Vedel dans l'armistice est que, s'il avait été rompu par l'attaque du G'1 Vedel, le corps de Castanos aurait agi de son côté au même instant et aurait fait inévitablement sa jonction avec le corps du général Reding, attendu que la division Barbou était dans l'impossibilité absolue de recommencer le combat. J'ai déjà dit qu'elle n'avait pas deux mille hommes présens ou en état d'agir, et j'ajouterai ici que la brigade des régimens suisses au service d'Espagne et qui se trouvait réunie à la division Barbou, venait de déserter presque en totalité. Il est évident que les généraux Reding et Castanos, après avoir effectué leur jonction qui était inévitable, les généraux Vedel et Dufour se seraient trouvés placés dans la dernière crise, et qu'il était indispensable pour leur intérêt, de les faire jouir de la suspension d'armes.
D. — Vous convenez donc que c'est quand le général Vedel vous a envoyé son aide de camp, que vous avez compris ses troupes dans la suspension d'armes et qu'elles n'y avaient pas été comprises auparavant ?
R. — Oui.
D. — N'avez-vous pas entendu le bruit de l'artillerie du Gal Vedel attaquant les derrières du corps d'armée du Gal Reding? Vous pouviez alors rassembler la division Barbou qui avait eu plusieurs heures de repos, ranimer le courage du soldat par l'annonce du secours qui lui arrivait et avec le nombre d'hommes qui vous restaient, malgré la perte de huit cents hommes et la désertion des Suisses dont vous avez parlé, rompre la trêve qui pouvait cesser sans avertir d'avance, seconder les efforts du Gal Vedel, et malgré la présence du Gal Castanos sur vos derrières, plaçant le Gal Reding entre deux feux, vous faire jour à travers ses troupes et opérer votre jonction avec le général "V edel ?
R. — Ce que j'ai dit précédemment servira encore ici de réponse. La division Barbou était réduite à quinze cents hommes environ présents, ou en état d'agir. Tout le reste était dispersé ou accablé par la fatigue du combat, la chaleur et les autres causes que j'ai développées ci-dessus ; avant de comprendre la division Vedel dans l'armistice, j'ai voulu consulter les généraux et les différents chefs de corps. Ils m'ont déclaré qu'ils ne pouvaient rien espérer. Le corps de Castanos aurait donc fait inévitablement et sans résistance sa jonction avec le Gal Reding après la destruction ou la dispersion totale delà cavalerie du Gal Fresia et de la division Barbou. Ces deux corps réunis de Castanos et de Reding auraient formé plus de quarante mille hommes, et la division Vedel aurait éprouvé à son tour le même sort que la division Barbou : c'eût été le comble de l'impéritie et de l'imprudence, de livrer ainsi tout le corps d'armée à une perte certaine.
D. — Si vous ne croyiez pas devoir faire reprendre les armes, rompre la trêve et combattre, pourquoi du moins, au lieu de comprendre les autres divisions dans la trêve, ne pas vous bornera instruire le général Vedel de votre position et de celle de l'ennemi, ce que vous pouviez faire par son aide de camp, et le laisser libre d'agir. Il eût pu alors, ou poursuivre le cours des succès qu'il avait déjà obtenus, ou profiter des occasions pour effectuer sa retraite sur la Caroline, et dans des positions où toute la force de l'ennemi n'aurait pu lui faire subir le sort que vous paraissiez craindre pour lui ?
R. — J'ai fait connaître au Gal Vedel la position dans laquelle je me trouvais. Sans doute, s'il fût arrivé plus tôt, le corps Reding eût été placé entre deux feux, eût été complètement battu et peut-être anéanti. C'était avant midi que la division Vedel aurait dû donner. Elle aurait pu même arriver avant neuf heures du matin. Son absence nous a ravi un avantage signalé et qui aurait été infaillible; son attaque à cinq heures du soir aurait achevé de tout perdre, ainsi que je l'ai développé plus haut. C'est une erreur de croire qu'il ait eu des succès, car la suspension d'armes lui a été notifiée au moment même où la fusillade s'engageait, et il n'y a pu avoir de succès puisqu'il n'y a pas eu d'action ; le corps de Reding ayant l'ordre de ne pas tirer, un bataillon a été enveloppé, comme par une méprise, et il a été pris avec deux pièces de canon. Le général ennemi a aussitôt réclamé la restitution de ce bataillon et de ses deux pièces de canon, invoquant la loyauté militaire, et j'ai été obligé d'écrire en conséquence au général Vedel que l'honneur de l'armée exigeait cette restitution.
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Signé : Le Gal Dupont, Legoux, Bourguignon, Fouquet, Garnier, le Cle Regnaud de S'-Jean-d'Àngely.
Interrogatoire du lundi 6 février 1809, 9 heures du malin.
D. — Le GaI Vedel ne vous a-t-il pas fait proposer, le 20 ou le 2 1 , de convenir d'attaquer l'ennemi, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, au moment d'un signal que vous lui donneriez ?
R- — Le G'1 Vedel m'a envoyé le capitaine de vaisseau Baste, avec lequel j';ii causé des moyens d'attaquer l'ennemi, mais il ne m'a pas fait de proposition formelle à cet égard. L'impos-
sibilité de faire une tentative heureuse, était malheureusement trop fondée, et d'ailleurs les principales conditions du traité étaient déjà consenties avec l'ennemi.
D. — Cependant depuis le 19 jusqu'au ai, vous aviez pu rallier vos troupes : elles avaient pu reprendre courage, et l'issue d'une attaque contre Reding pouvait être avantageuse. La rigueur des conditions que l'ennemi vous imposait était un motif de plus pour tenter ce moyen?
/?. — J'ai déjà dit que la troupe était exténuée par la faim : elle souffrait depuis un mois les plus grandes privations ; on n'a jamais pu donner plus de demi-ration, et quelquefois le soldat était réduit à trois onces de pain par jour. Il n'avait pas reçu de distribution depuis le 18, et l'on conçoit combien ses forces devaient être épuisées, depuis le violent combat du ig. J'ai déjà également observé que les conditions principales du traité étaient conclues le 20. Au moment où l'attaque aurait été effectuée contre le corps Recling, le corps de Castanos aurait opéré la sienne, et j'ai démontré de la manière la plus évidente que ces deux corps auraient fait immédiatement leur jonction, ce qui eût entraîné tout le corps de notre armée dans une perte totale. En violant le traité qui était déjà conclu, c'était se rendre coupable de déloyauté et courir en même temps à sa perte.
D. — Vous dites que le Gal Castanos aurait pu vous attaquer de suite, si vous eussiez essayé de forcer le passage pour rejoindre le Gal \edel : cependant le Ga| Castanos était resté le 19 en deçà de l'Herrumblar, et il n'avait pas dû changer de position depuis la trêve ; conséquemment il lui aurait fallu un certain temps pour arriver jusqu'à vous. D'un autre côté la capitulation n'a été signée que le 22 fort tard, et les conditions en étaient proposées, mais nullement arrêtées le 2 1 .
R. — Le corps de Castanos a été arrêté dans sa marebe sur l'Herrumblar par la suspension d'armes, et cette circonstance a, comme je l'ai déjà dit, sauvé les troupes, qui ne pouvaient plus l'être que par ce seul moyen. Le Gal Castanos, auquel je n'avais rien à opposer, se serait porté sur la division Barbou dans i5 ou 20 minutes, c'est-à-dire à l'instant même où l'attaque aurait commencé du côté de Baylen. Il en résulte évidemment que ce corps, fort de i5 à 18 mille hommes, se réunissant au corps de Rcding qui était encore de plus de 20 mille hommes, malgré les pertes que l'affaire du 19 lui avait fait éprouver, nous nous serions trouvés dans une position entièrement désespérée : ainsi la reprise de l'attaque eût été le comble de l'imprudence, et cette imprudence entraînait nécessairement la ruine entière des troupes qu'il était de mon devoir de conserver à Sa Majesté après le combat glorieux qu'elles avaient rendu.
D. — Pourquoi avez-vous fait rendre le bataillon, les canons et les drapeaux pris par la division Vedel ? Vous êtes convenu qu'arrivée à cinq heures, elle n'avait pas été comprise dans la suspension d'armes convenue à deux heures ; donc tout ce qu'elle avait conquis jusqu'à ce que la capitulation lui fût appliquée par une convention spéciale, lui appartenait, suivant les lois de la guerre ?
R. — D'après la suspension d'armes, le Gal Reding a donné l'ordre à ses troupes de cesser toute hostilité et de ne pas tirer. Au moment où le gal Vedel est arrivé, il a été prévenu de l'armistice par le général ennemi, et je ne puis pas dire avec précision, si le bataillon qui a été pris l'a été avant ou après la notification de l'armistice, mais il m'a été rendu compte que ce bataillon, avec ses deux pièces de canon, a été pris sans que l'ennemi se fût mis en défense : ces troupes se reposaient sur la foi de la convention, et c'est d'après ce principe inviolable, que l'ennemi a réclamé la restitution de son bataillon. C'est le capitaine de vaisseau Baste qui m'a rendu compte de la manière dont ce bataillon avait été enlevé. En le retenant prisonnier c'était violer, sans aucun fruit, ce qu'il y a de plus sacré, la loyauté militaire, et cette obstination aurait eu les suites les plus fâcheuses, puisque les négociations étaient déjà entamées ; l'ennemi aurait augmenté ses prétentions et cherché à se venger de l'enlèvement de son bataillon.
D. — Vous n'auriez pas violé les lois de la guerre, en ne rendant pas ce que le GM Vedel avait pris au moyen d'une manœuvre qui avait cerné cette partie de la troupe ennemie, qui s'était défendue d'abord, et qui n'avait cédé que lorsqu'elle s'était vue enveloppée, et je vous fais remarquer encore une fois que, selon une de vos précédentes réponses, ce n'est que depuis, que vous avez compris la division Vedel dans la suspension d'armes.
R. — C'est à la faveur de celte suspension d'armes, relative à la division Barbou, que le bataillon ennemi a été enveloppé. Je rappelle à ce sujet le compte que m'a rendu le capitaine de vaisseau Bastc ; cet officier m'a dit que s'approchant du colonel de ce bataillon, il l'avait engagé à défendre à ses soldats de tirer, attendu la suspension d'armes qui régnait entre les deux armées, et que c'est par ce moyen que ce bataillon a été pris sans résistance. Il m'est revenu, d'ailleurs, que ce bataillon était couché par terre et les armes en faisceaux, à l'approche des Français. Au surplus, la négociation était en ce moment l'objet essentiel ; il s'agissait d'obtenir les conditions les plus favorables, et il est évident que la possession de ce bataillon était d'un trop faible intérêt pour nous, pour donner lieu à des discussions qui n'auraient pu être que désavantageuses.
D. — Il paraît que le compte cjui vous a été rendu est inexact : le Gal Vedel avait envoyé un de ses aides de camp au Gal Reding avec ordre de revenir sous un quart d'heure, et, ne le voyant pas revenir, il fit attaquer par sa gauche avec la cavalerie du gu Boussart, et par sa droite avec l'infanterie du commandant Roche et par un bataillon suisse : il avait obtenu des succès et en préparait de nouveaux, lorsque votre aide de camp Barbarin lui remit, au milieu du feu, l'ordre de le cesser. Ainsi, ce ne pouvait être que du moment de la notification de cet ordre que la suspension d'armes existait pour la division Vedel, et tout ce qu'il avait pris était bon à conserver, comme moyen de compensation dans la capitulation.
R. — Le compte qui m'a été rendu par le capitaine Baste n'a pas été contredit : je dois le croire fondé (1). Les réclamations de l'ennemi étaient si vives à l'égard de ce bataillon, qu'en m'obstinant à le retenir prisonnier, c'était compromettre évidemment le succès de la négociation ; d'ailleurs, ce moyen de compensation était de lui-même trop faible pour que cette considération pût balancer un instant l'observation de la loyauté militaire si naturelle aux Français. J'ai expliqué ailleurs les motifs qui m'ont déterminé à faire cesser le feu de la division Vedel, au moment où il s'est engagé. Cette attacjue, qui eût été si heureuse avant midi pour seconder les efforts de la division Barbou, aurait tout perdu si elle avait continué. Si le Gal Vedel était arrivé à Baylen sans perdre un temps aussi précieux, (car il a mis treize heures pour venir de la Caroline à Baylen qui n'en est distant que de 4 lieues), il aurait réparé le contretemps si fâcheux qui a eu lieu le 16, lorsqu'il a quitté, malgré mes ordres, la position qui couvrait Baylen, et lorsque le 17 il a pris la fausse direction de la Caroline au lieu de s'assurer de la position de l'ennemi qui menaçait évidemment Baylen.
D. — Comment avez-vous ensuite fait dire au Gal Vedel de quitter sa position et de se retirer sur Madrid ?
R. — J'ai fait dire secrètement au Gal Vedel, le 20, autant que je puis m'en souvenir, de se tenir prêt à marcher pour se retirer dans le cas où il ne serait pas compris dans le traité ; je voulais par là le mettre à même de se dérober plus facilement à la poursuite de l'ennemi ; mais les généraux espagnols ont refusé de traiter à moins que le Gal Vedel ne fût compris dans la négociation, et lorsque cette circonstance m'a été connue, j'en ai fait part au Gal Vedel.
D. — Vous dites avoir donné l'ordre conditionnellement au gal Vedel : il semblerait, au contraire, que vous le lui avez donné absolu, et qu'il avait même commencé à l'exécuter, quand vous lui avez envoyé l'ordre de venir reprendre sa position.
R. — L'ordre que j'ai donné au Gal Vedel par un de mes aides de camp, M. Knyff, était tel que je l'ai déclaré plus haut. Le Gal Vedel a fait effectivement, le ai, un mouvement vers la Caroline, sans attendre le résultat de la négociation ; l'ennemi, aussitôt qu'il en a été informé, a éclaté en reproches et m'a accusé déjà de perfidie. La négociation allait être rompue; j'ai prévenu le Gal Vedel qu'il était compris dans le traité, lorsque les négociateurs m'en ont donné connaissance.
(1) Qui expliquera jamais que le Procureur général n'ait jias interrogé le commandant Baste? Il lui était si facile de contrôler les assertions du général Dujiont (Noie de l'auteur).
D. — Comment avez-vous pu avoir connaissance le 20, ou le 21, que le Gal Vedel était compris dans un traité qui n'a été conclu que le 22 à trois heures ?
R. — Ce n'est que le 22 que j'ai donné connaissance au Gal Vedel du traité où il était compris, lorsque j'en ai été moi-même informé, et je l'ai été par des officiers des deux armées.
D. — Lorsque vous avez voulu faire la capitulation de Baylen, quelles mesures préliminaires avez-vous prises, soit avec vos généraux, soit avec les généraux ennemis ?
R. — Convaincu de la nécessité de traiter, d'après les motifs impérieux que j'ai déjà plusieurs fois développés, j'ai voulu connaître l'opinion des généraux de l'armée, et je les ai rassemblés dans ma baraque. Ils ont tous été d'avis qu'une négociation avec l'ennemi pouvait seule sauver les troupes de Sa Majesté, et ils m'ont engagé à traiter. Cependant refusant encore de me rendre à cette nécessité impérieuse et vivement affecté de voir interrompus les succès de ce brave corps d'armée, j'ai dit au milieu du Conseil de guerre: je ne veux pas traiter, il faut se faire tuer ; les généraux m'ont répondu : nous nous ferons tuer avec vous, mais le vrai courage est de supporter la nécessité de la guerre; il faut avant tout conserver nos soldats, puisqu'ils sont sans défense, après avoir glorieusement sauvé l'honneur ; nous serions coupables aux yeux de Sa Majesté de les abandonner à un carnage inutile et honteux. Quant aux généraux ennemis, il avait déjà été convenu que les troupes garderaient respectivement leurs positions.
D. — Aucun des officiers assistants au conseil de guerre n'a-t-il présenté d'opposition?
R. — Je n'ai entendu aucune opposition et le procès-verbal de ce conseil de guerre l'atteste.
D. — Quand et à qui avez-vous donné des pouvoirs pour entamer et conclure la négociation ?
R. — Le 20 au matin, le Gal Marescot, qui se trouvait au quartier général de Farinée, a été chargé de se rendre au camp ennemi pour celte négociation. Il a trouvé près du pont de l'Herrumblar l'ennemi en marche pour nous attaquer, sous le prétexte que nous méditions de violer la suspension d'armes. Le Gal Marescot est revenu au camp pour m'instruire de cette circonstance inattendue et de la promesse qu'il avait faite au général ennemi de revenir sur-le-champ près de lui : il m'a également dit qu'il avait promis aussi au général ennemi que des négociateurs chargés de pouvoirs se rendraient immédiatement auprès du Ga- Castanos. Je voulais revêtir de ces pouvoirs le Gal Marescot, attendu son expérience et son grade élevé, mais d'après l'observation qu'il m'a faite qu'il ne faisait pas partie de l'armée, j'en ai revêtu le Gal Chabert, dont la conduite dans cette campagne et les services brillants qu'il avait rendus dans le combat de Baylen, méritaient une confiance entière. Il a été convenu que le Gal Marescot se rendrait avec le Gal Chabert au quartier général de l'ennemi et qu'ils discuteraient de concert les conditions du traité.
D. — N'y avait-il pas d'autres personnes avec le GaI Chabert et le Gal Marescot?
R. — Le Gal Marescot s'est fait accompagner par deux officiers du génie qui lui servaient d'aides de camp; M. le capitaine Villoutreys s'est également rendu avec les négociateurs au camp ennemi: la bravoure remarquable que cet officier avait montrée à la bataille de Cordoue et au combat de Baylen m'a fait penser qu'il pouvait leur être utile. J'avais d'ailleurs l'espoir qu'il pourrait recueillir dans le camp ennemi des renseignements sur l'insurrection du Midi de l'Espagne, sur l'organisation, la force et les projets des rebelles, afin d'en pouvoir rendre compte à Sa Majesté.
D. — Avez-vous donné des instructions écrites au Gal Chabert ?
R. — J'ai donné de vive voix aux généraux Chabert et Marescot des instructions relatives au traité. Plusieurs généraux étaient présents : je leur ai recommandé de faire tous leurs efforts pour obtenir le passage par Baylen et notre retraite sur Madrid. C'était l'objet essentiel de mes instructions et le seul but que je voulais obtenir.
D. — Comment n'avez-vous pas donné d'abord des instructions écrites, secondement des instructions sur la manière de traiter pour la division Barbou, pour les divisions Vedel et Dufour, qui étaient dans une position plus favorable ? Ne craigniez-vous pas qu'en n'établissant
LE TROCÈS 2 39
point les bases principales auxquelles vous vouliez consentir, les conditions de la capitulation ne fussent trop dures ?
R. — 11 n'était pas besoin d'instructions écrites. Le traité devait consister en un seul article, notre retraite sur Madrid. Les négociateurs avaient d'ailleurs, été témoins de tout ce qui s'était passé dans le conseil de guerre, et ils connaissaient parfaitement la position de l'armée. Je leur avais recommandé de faire valoir beaucoup la position particulière du Gal Vedel, quoiqu'au fond je sentisse bien que cet avantage n'était pas réel : je ne pouvais pas prévoir l'incident qui est arrivé au milieu de la négociation et qui a changé la face des choses; je veux parler de la lettre du duc de Rovigo qui a été interceptée par l'ennemi. Cette lettre contenait l'ordre de me replier sur Madrid avec rapidité, attendu que M. le maréchal Moncey avait été forcé de se retirer après avoir perdu la plus grande partie de ses troupes devant Valence. Elle donnait en outre des détails fâcheux sur la position de M. le maréchal Bessières et sur celle du général Lefebvrc-Desnouettes devant Saragosse. L'ennemi a profité, comme on peut le penser, de ces révélations, et ses prétentions en ont augmenté; il a fallu, malgré tous les efforts des négociateurs, renoncer à obtenir notre retraite sur Madrid. Nous avons ainsi perdu cet avantage qui aurait fait ressortir tout ce que le combat de Baylen avait de glorieux et d'honorable pour les troupes de S. M.
D. — C'était précisément parce que la circonstance survenue dans le cours de la négociation ne pouvait pas être prévue par vous, que vous deviez donner des instructions écrites ; vous les deviez surtout pour les divisions Vedel et Dufourqui, si elles devaient capituler, devaient obtenir des conditions plus avantageuses, et que les négociateurs, d'après leurs pleins pouvoirs qu'aucunes instructions ne limitaient, ne paraissent avoir comprises, comme ils l'ont fait, dans le traité qu'aiin d'obtenir des conditions moins rigoureuses pour la division Barbou.
/?. — La confiance entière que j'avais dans les négociateurs ne m'a pas fait penser qu'il fût nécessaire de leur donner des instructions écrites : je demandais simplement la liberté de passage pour me retirer. Quant aux divisions \edel et Dufour, elles étaient en apparence et pour le moment dans une position plus favorable que la division Barbou, et les négociateurs n'ont pas manqué de faire valoir cette observation : mais ces divisions étaient elles-mêmes dans une situation critique, et on reconnaîtra facilement qu'elles auraient rencontré des obstacles insurmontables pour opérer leur retraite isolément, exténuées par la fatigue et la faim, ayant à traverser la Sierra-Morena qui n'offrait aucunes ressources en vivres, accueillies dans la Manche par des rassemblements d'insurgés qui auraient grossi à chaque pas autour d'elles, poursuivies par un corps infiniment supérieur qui jouissait de toutes les ressources du pays, ces divisions n'auraient ramené que de faibles débris, si elles n'avaient pas péri tout entières. Il faut considérer que nous étions au sein de l'Andalousie, comme un milieu de l'Afrique, ayant à combattre l'influence terrible du climat, dépourvus de vivres, et entourés d'une multitude armée, outre l'armée régulière ennemie.
D. — Ce qui était vrai pour vous, à supposer qu'on pût vous appliquer la dernière observation que vous venez de faire, ne l'était pas pour la division Vedel ; elle n'avait pas de troupes sur ses derrières, sa retraite sur Madrid pouvait s'opérer; vous auriez dû consulter le général luimême sur sa position ; et quand il vous a envoyé lecapitainede vaisseau Basic pour en faire valoir les avantages, comment l'avez-vous laissé aller au lieu des négociations, sans écrire et prendre des mesures pour y assurer son entrée et sa participation?
R. — Le capitaine de vaisseau Baste se trouvant près de moi, et n'ayant pas encore reçu de nouvelles des négociateurs, j'ai chargé cet officier avec un de mes aides de camp de se rendre au camp ennemi, pour rappeler aux généraux Marescot et Chabert toutes les observations que ic leur avais faites, au moment de leur départ, relativement à la division Vedel, et j'ai donné à ces officiers un ordre par écrit. J'ai déjà observé que la division Vedel était dans une position à ne plus pouvoir elfectucr sa retraite sur Madrid, ayant environ 80 lieues d'espace à traverser au milieu de l'insurrection, et l'ennemi, qui l'aurait poursuivie dans sa marche, ne lui aurait pas donné le temps de faire des vivres ; et pour donner une idée de L'état de faiblesse cl d'épuisement où se trouvaient nos troupes, il m'a élé rendu compte que la division Vedel, dans sa marche de
Baylen à la Caroline dans la nuit du 2 i , avait laissé plus de six cenls hommes derrière elle, qu'elle a retrouvés le lendemain 22 en revenant sur ses pas.
D. — Si au lieu d'envoyer seulement M. Baste au général Chabert, vous lui eussiez donné un pouvoir pour paraître à la négociation, on ne lui aurait pas refusé, comme on l'a fait, de I'y admettre, et il eût pu faire valoir des avantages ignorés des autres négociateurs. Pourquoi ne lavez-vous pas fait ?
R. — Lorsque le capitaine Baste est venu près de moi, je devais penser que le traité était déjà conclu ; et, en effet, les principales conditions étaient déjà convenues. Cet officier, plein de bravoure, ot que S. M. a daigné nommer capitaine de vaisseau, d'après mes rapports favorables sur son compte, ne pouvait pas être admis dans la négociation confiée à des officiers généraux, et qui se trouvait, comme je l'ai déjà dit, conclue dans ses principales conditions.
D. — Vous vous trompez : M. Baste est venu vers vous le 20. A cette époque, et même lorsqu'il est arrivé au quartier général ennmi, aucune condition n'était arrêtée (1). On en a réglé quelques-unes après son départ ; on a continué le 21, et on n'a signé que le 22. Donc la participation d'un officier de la division Yedel était possible, et utile pour la négociation.
R. — J'ai déjà dit qu'au premier abord, les généraux ennemis ont refusé de traiter si la division Vedel n'était pas comprise dans la négociation ; ainsi la principale condition était déjà convenue, La négociation a d'abord eu lieu dans la maison de la poste, et lorsque les bases du traité ont été fixées, les négociateurs des deux années se sont rendus à Andujar pour le rédiger. D'ailleurs, il n'était pas nécessaire qu'un officier particulier figurât parmi les négociateurs, puisque je les avais chargés spécialement des intérêts relatifs à la division Yedel, et le traité prouve qu'ils ont été fidèles à ces instructions, puisqu'il y est stipulé en faveur de cette division des avantages particuliers.
D. — Que croyez-vous qu'eût fait l'ennemi, si vous aviez refusé de comprendre la division Yedel dans la capitulation ?
7?. — Si la division Vedel n'eût pas été comprise dans le traité, je pense que l'ennemi aurait enveloppé cette division en jetant quelques corps par Linarès sur ses derrières, et en rapprochant les rassemblements d'insurgés qui occupaient les montagnes de la Sierra-Morena. Dépourvue de vivres, et resserrée ainsi entre des montagnes stériles, on juge qu'elle se serait trouvée dans une position absolument critique. Si au lieu de rester sur le terrain qu'elle occupait, cette division se fût mise en marche pour échapper à cet inconvénient inévitable, il est indubitable que l'ennemi aurait détaché à sa poursuite la moitié des forces qu'il avait à Baylen, et l'on sent que, harcelée ainsi sur ses derrières et trouvant à chaque pas des corps de rebelles dans la Manche où toute espèce de vivres lui eût été refusée, elle eût également été perdue sans ressources.
D. — Bien de ce que vous dites ne serait arrivé, en laissant le général Vedel suivre sa marche : il était déjà à Sainte-Hélène, quand il a reçu votre ordre de revenir. Son passage par les montagnes était alors assuré, ses mesures prises pour arrêter la poursuite de l'ennemi ; s'il avait continué sa route, l'ennemi eût-il imposé à votre corps des conditions plus rigoureuses?
R. — En répondant à la question antérieure, j'ai supposé que l'ennemi agirait d'après les principes de la guerre. Il est impossible de penser qu'il eût laissé la division Vedel opérer tranquillement sa retraite, sans détacher un corps à sa poursuite. On sait d'ailleurs que déjà des
(1) En parlant ainsi, le procureur général affirme un fait qui est d'une inexactitude complète. Lorsque Baste et Warenghien pénétrèrent dans la salle des négociations, toutes les clauses de la capitulation et notamment celles qui concernaient les divisions Vedel et Dufour, étaient arrêtées, et c'est en les voyant remises en discussion par Baste, que le général Castanos s'en irrita et parut disposé à tout rompre; « mais Chabert et Marescot, prenant leurs compatriotes à part, — dit le général de Arteche, — leur firent comprendre le tour qu'avaient dû prendre les négociations par suite de l'enlèvement du billet du duc de Rovigo, et ils leur conseillèrent de se résigner à ce qui avait été décidé pour leur division. » Ce qui échappe à toute discussion, c'est que, dans ses interrogatoires, le procureur général dénature presque continuellement les faits. Il est avéré que la journée du 21 juillet fut uniquement consacrée à la rédaction des articles arrêtés la veille. Nous l'avons longuement démontré. E. T.
LE PROCÈS 2/jI
rassemblements existaient dans les montagnes de la Sierra-Morena ; si l'ennemi ne s'est pas mis immédiatement en marche après le départ du général Vedel, c'est qu'il était dans la persuasion cpie cette division ne pouvait s'éloigner, attendu qu'elle était comprise dans la capitulation, mais du moment où il a été informé de son départ, il a fait ses dispositions pour opérer la poursuite dont j'ai parlé. Si la division Vedel a laissé plus de six cents hommes derrière elle dans sa première marche, on conçoit comment les marches suivantes l'auraient affaiblie, et les avantages que l'ennemi aurait trouvés à sa poursuite. Quant à la division Barbou, les conditions qui la concernent auraient sans doute été moins favorables, si elle avait été entièrement abandonnée au milieu de 4o ooo hommes.
D. — N'aurait-il pas mieux valu que vos conditions fussent moins favorables, et sauver la division Vedel, ses troupes et ce qui était sur ses derrières?
R. — J'ai montré dans la réponse précédente que la division Vedel aurait trouvé des obstacles insurmontables dans sa retraite ; ainsi en aggravant les conditions relativement à la division Barbou, on n'aurait pas obtenu les avantages auxquels on l'aurait sacrifiée. Le grand intérêt que nous avions en ce moment était de reporter toutes les troupes du corps d'armée sur le nouveau théâtre de la guerre, puisque nous ne pouvions plus tenir campagne dans le Midi de l'Espagne. Le traité remplissait ce but ; dans l'espace d'un mois, nos troupes auraient été de nouveau disponibles dans le Nord de l'Espagne, si la perfidie espagnole n'avait pas violé des conditions qui devaient être sacrées.
D. — Le système que vous présentez aujourd'hui est contraire à celui que vous avez suivi à Baylen. Vous regardiez alors la garde du chemin de Madrid par la Sierra-Morena comme votre objet le plus important ; vous croyiez qu'on pouvait se soutenir dans la Manche, puisque vous demandiez, pour condition de la capitulation, d'y laisser la division Vedel, en évacuant l'Andalousie. D'où vient cette différence entre vos opinions d'alors, et celles que vous émettez aujourd'hui ?
R. — Je ne pense pas que mes opinions diffèrent : si j'avais obtenu la retraite de la division Vedel, c'eût été à condition que l'ennemi ne la poursuivît pas et qu'il lui eût été accordé un nombre de jours déterminé pour effectuer sa retraite. Il en est de même à l'égard des autres troupes : j'ai insisté dans tout le cours de la campagne sur la nécessité d'occuper non seulement la Sierra-Morena, mais encore l'Andalousie, et de dissoudre l'armée ennemie qui était en campagne dans le Midi. Je faisais sentir au duc de Rovigo qu'en me forçant de rester dans l'inaction à Andujar, nous donnions à l'ennemi le temps d'accroître ses forces, d'organiser sa cavalerie et son artillerie. Je prévoyais le moment où l'on serait forcé d'évacuer l'Andalousie, si nous ne prenions pas nous-mêmes l'offensive. Si j'avais eu mon corps d'armée réuni dans le mois de juin, j'étais assuré de pacifier le Midi.
D. — Vous avez vous-même ordonné le 20 au G*1 Vedel de faire sa retraite sur Madrid, donc vous la croyiez utile ; il l'a effectuée et était déjà à près de deux marches de l'ennemi, donc elle était possible ; comment pouvez-vous aujourd'huy argumenter contre votre opinion d'alors, et contre les faits qui l'ont justifiée?
R. — Je vais répéter ce que j'ai dit précédemment : j'ai fait dire au Gal Vedel de se tenuprêt à marcher pour opérer sa retraite, dans le cas où il ne serait pas compris dans le traité : il est évident que si l'ennemi n'avait pas consenti à sa retraite, je donnais par là au G*1 Vedel plus de facilité pour l'opérer, en lui faisant gagner une marche de nuit ; mais cela ne détruit pas les obstacles qu'il aurait rencontrés, et ce que j'ai dit plus haut démontre qu'il en aurait trouvé beaucoup. Il est indubitable que l'ennemi aurait suivi sa marche ; le Gal Vedel alors, livré à luimême, aurait pris sans doute le parti le plus convenable aux circonstances, pour se faire jour et suivre sa marche dans la Manche.
D. — Si le Gal Vedel eût continué sa marche au lieu de s'arrêter et de revenir selon vos ordres, que pensez-vous qu'il serait arrivé à votre corps d'armée particulier, la division Barbou ?
R. — Au premier bruit du départ du général Vedel, un mouvement furieux a éclaté dans l'armée ennemie; plusieurs officiers supérieurs de ligne sont venus me déclarer que les généraux
Le Général Dupont. 111. — ili
n'étaient plus maîtres des rebelles, et qu'ils méditaient de faire une irruption soudaine sur le camp de la division Barbou. Les Espagnols accusaient les Français de perfidie, mais la loyauté nationale a toujours été fidèlement observée. C'est d'après ce principe que j'ai instruit le Gal Yedel qu'il était compris dans le traité, qui était d'ailleurs avantageux pour sa division. On connaît la férocité des rebelles; ils ont égorgé nos hôpitaux, et il est inévitable que les plus grands malheurs seraient arrivés, si l'ennemi n'eût pas eu sans délai la certitude de notre fidélité à remplir nos engagements.
D. — C'est donc pour éviter les suites du mouvement dont vous venez de parler contre la division Barbou, que vous avez arrêté la marche de la division Vedel?
R. — Le premier motif a été l'obligation d'être fidèle au traité : c'était une raison absolue et décisive. L'intérêt de la division Barbou et celui de la division Yedel elle-même étaient de nouveaux motifs impérieux.
D. — Quand vous a-t-on présenté les articles du traité, avant leur signature définitive?
R. — Le Gl1 Chabert me les a présentés dans la nuit du 21 au 22.
D. — Y avez-vous proposé quelques modifications ?
R. — Lorsque le Gal Chabert m'a fait connaître toutes les circonstances de la négociation et les efforts qu'il avait faits avec le Gal Marescot pour obtenir les conditions les plus avantageuses possible, et qu'il m'a assuré de l'impossibilité où ils avaient été d'obtenir notre retraite sur Madrid, attendu la lettre interceptée dont il a été parlé, j'ai chargé ce général de retourner au quartier général ennemi pour terminer la négociation. Je lui ai fait quelques observations de détail qui ont donné lieu à des articles additionnels.
D. — Quel était l'objet des articles additionnels?
R, — Ces objets concernaient la facilité des transports pour les effets des bataillons, et la conservation des chevaux des officiers.
D. — Comment n'avez-vous pas fait des observations sur l'article i5 du Traité?
R. — Les généraux espagnols ont insisté sur l'insertion de cet article, en observant aux négociateurs français qu'il ne renfermait rien qui pût blesser l'honneur des troupes ; ils ont reconnu qu'ils devaient eux-mêmes sacrifier aux préjugés fanatiques qui régnent en Espagne. Us auraient été en butte aux inculpations de leur parti, s'ils n'avaient pas mêlé les objets du culte avec ceux de la guerre. Il est d'ailleurs à remarquer qu'il est rendu hommage dans cet article au zèle des officiers généraux et de tous les officiers, pour le maintien du bon ordre et du respect dû au culte. Malgré le désordre du combat, et le trouble qui accompagne toujours des villes prises d'assaut, où l'on poursuit l'ennemi de maison en maison, d'édifice en édifice, on ne dit pas cependant qu'il y ait eu des enlèvemens de vases sacrés; on parle par supposition, et ce sont les officiers français qui se chargent eux-mêmes de les faire restituer, s'il en existe. Quoique l'objet en lui-même ne puisse porter aucune atteinte à l'honneur des troupes, en suivant les notions les plus simples de la raison et des lois militaires, la rédaction de l'article est un témoignage qui est tout entier en faveur des troupes françaises.
D. — Quel était le motif de la stipulation portée en l'article 11, qui porte que les voitures des officiers généraux et des états-majors ne seront soumises à aucun examen ?
R. — L'usage dans toutes les conventions militaires, de stipuler la conservation des équipages, lorsque cette condition est possible. C'est un avantage qu'on ne peut abandonner à l'ennemi : on se sert également du terme de fourgons couverts, ce qui signifie, non soumis à l'examen. Cette stipulation se trouve dans la plupart des traités.
Signé : Le Gal Dupont, Legoux, Bourguignon, Fouquet, Garnier, le Cte Regnaud de S'-Jean-d'Angely.
Interrogatoire du mercredi 8 février 1809, heure de midi.
Avant de reprendre l'interrogatoire, le Gal Dupont a observé, relativement à la division du Gal Yedel dont il a été question dans la dernière séance : on pourrait peut-être demander
pourquoi je n'ai pas donné le 19 au soir l'ordre à cette division de se replier. Je ne lui ai pas donné cet ordre parce que j'avais alors l'espérance fondée d'obtenir la liberté du passage pour opérer la retraite de toutes les troupes : cette convention a été en effet consentie, et elle n'a été révoquée que lorsque l'ennemi a eu connaissance de la situation générale des Français en Espagne par la lettre interceptée du duc de Rovigo ; ainsi l'on voit que je ne pouvais donner l'ordre à la division Vedel de se retirer en ce moment. L'ennemi eût alors refusé de traiter pour la division Barbou, ou s'il y avait consenti, il aurait exigé qu'elle se rendît prisonnière de guerre, sans condition, et pour un temps indéfini. D'un autre côté, la division Vedel tombait dans les inconvénients que j'ai développés, en parlant des obstacles qui s'opposaient à sa retraite; les fatigues qu'elle avait essuyées les jours précédents par les faux mouvements qui l'avaient successivement portée du bac de Mengibar à Andujar, et d'Andujar à la Caroline, ajoutaient encore à tous ces graves inconvénients. J'ai fait remarquer la prévoyance qui m'avait dicté l'avis secret que j'avais fait donner au GaI Vedel de se tenir prêt à marcher, et d'après lequel il a opéré son mouvement sur la Caroline; mais je dois retracer ici une circonstance qui offre un témoignage frappant de mon dévouement aux intérêts de S. M. Lorsque l'ennemi a eu connaissance du mouvement opéré par le G11 Vedel, plusieurs officiers ennemis parlemenlaires sont accourus à mon camp, ainsi que je l'ai déjà dit, pour se plaindre de l'infraction du traité : ils ont fait éclater les reprocbes les plus violents, et ils ont menacé d'un massacre général la division Barbou; j'ai repoussé cette violence avec la fermeté que me commandait mon devoir dans cette circonstance si difficile; je leur ai dit en présence des généraux et autres officiers qui m'entouraient : je ne crains pas vos menaces, j'ai satisfait à ce que la loyauté exigeait de moi, cette division ne peut pas être responsable du parti qu'a pris ou que prendra le Gal Vedel; si vous venez pour exercer votre fureur contre elle, je serai à sa tête et nous saurons avant de mourir donner une dernière preuve du courage français.
Le Gal Vedel étant compris dans le traité, il était de mon devoir de l'en prévenir : la loyauté l'exigeait, et l'intérêt de sa troupe l'exigeait également ; car j'ai démontré les obstacles qui devaient faire regarder sa retraite, comme impraticable. Cependant, pour concilier tous les intérêts dans une circonstance si épineuse, je n'ai pas voulu ravir au Gal Vedel la faculté de se retirer, s'il en voyait la possibilité: j'ai, en conséquence, refusé de signer une lettre qui lui ordonnait impérativement de revenir à sa position de la veille, et qui le rendait responsable des malheurs qui arriveraient à la division Barbou, s'il ne revenait pas. J'ai trouvé cette lettre trop forte, et je me suis borné à lui écrire qu'il était compris dans le traité, et que l'ennemi exigeait qu'il vînt reprendre sa position : j'étais assuré que s'il ne revenait pas, je serais la première victime de la fureur de l'ennemi, mais je n'ai vu dans ce mouvement que l'intérêt de S. M. Il est des occasions à la guerre où il faut savoir faire de grands sacrifices pour un intérêt plus grand encore. J'ai l'intime conviction que lorsque S. M. connaîtra cette circonstance, elle m'en saura un gré particulier, et qu'elle reconnaîtra que j'ai eu, dans celte occasion difficile, les vues et le caractère qui appartiennent à un chef d'armée, qui ne doit consulter que l'intérêt de son souverain. Le Gal Vedel, en revenant à Baylen, a sans doute pensé qu'il était de l'intérêt de sa troupe de prendre ce parti, et j'ai su, en effet, qu'il avait dit qu'il n'aurait ramené que des débris, s'il avait poursuivi sa retraite. Le G"1 Cassagne, employé dans cette division, m'a témoigné la même opinion.
D. — Prétendez-vous que vos ordres au Gal Vedel le laissaient libre de continuer sa route ou de revenir ?
/?. — Je pense que le Gal Vedel, voyant que ma lettre ne contenait pas un ordre absolument impérieux, pouvait continuer sa retraite, s'il n'avait pas cru qu'il fût plus avantageux d'accéder au traité. D'un autre côté, il pouvait croire que, n'ayant pas eu avec lui des communications libres, j'avais été forcé de céder aux circonstances.
D. — Comment Vedel pouvait-il se faire une opinion sur le traité, à l'égard duquel il était dans une ignorance complète ?
R- — Les officiers qui ont été envoyés au Gal Vedel lui ont donné connaissance du traité cl des conditions qui concernaient particulièrement sa division.
D. — C'est le 21 à une heure que le Gal Vedel a reçu ordre de s'arrêter. C'est le 22 à trois heures que le traité a été signé : il ne pouvait donc en avoir connaissance le 21.
/?. — J'observerai que c'est à la maison de la poste que, le 20, les principales conditions du traité ont été consenties, et spécialement celles concernant la division Yedel : c'est dans cette même journée que le capitaine de vaisseau Baste a été trouver de ma part les négociateurs ; ainsi ma réponse antérieure se trouve justifiée.
D. — N'aviez-vous pas entendu dire que le Gal Castanos était disposé à se remettre sous l'obéissance du Roi Joseph ? et ne vous a-t-on pas proposé de faire sonder à cet égard ses intentions ?
R. — Dès mon arrivée dans l'Andalousie, j'ai pris tous les moyens politiques pour rappeler à la soumission les chefs des rebelles. J'ai écrit dans cette intention plusieurs lettres au Gal Castanos, auquel je représentais l'imprudence du parti qu'il avait pris, et même la déloyauté de sa conduite, car j'étais instruit qu'il avait reçu directement les ordres de S. A. I. aujourd'hui le Roi de Naples, et qu'il y avait répondu. Pour ajouter à l'effet de mes lettres, j'ai envoyé près de ce général, M. Leremboure, employé dans l'armée, qui m'avait dit avoir quelques relations de famille avec lui, et dont le zèle et la prudence m'étaient connus. M. Leremboure a été conduit au quartier général ennemi à Bujalance. Il a trouvé le G1"1 Castanos formellement déclaré chef des rebelles, et obstiné dans sa détermination : tel est le compte qu'il m'a rendu de sa mission à son retour.
D. — Le Gnl Marescot ne vous avait-il pas proposé de se rendre, pour le même objet, auprès du Gal Castanos ?
R. — Je ne me rappelle pas si le G'11 Marescot m'a fait cette proposition avant le combat de Baylen, mais il me l'a faite dans le camp que nous occupions après le combat, pour négocier les articles du traité, en ajoutant que, comme il connaissait le Gal Castanos pour l'avoir vu à Madrid, il pouvait traiter avec lui avec plus d'avantages.
D. — Ne confondez-vous pas les époques ? Il paraît que c'est avant l'évacuation d'Andujar que le GaI Marescot s'est proposé, et qu'après l'affaire de Baylen, c'est vous qui l'avez sollicité pour aller près du Gal Castanos ?
R. — J'ai déjà dit que je ne me rappelle pas positivement si le général Marescot m'avait fait cette proposition à Andujar. C'est avant de quitter cette ville que j'ai envoyé, dans les premiers jours de juillet, M. Leremboure au quartier ennemi. Quant à ce qui s'est passé au camp de Baylen entre le Gal Marescot et moi, c'est dans la matinée du 20 que, causant avec lui des circonstances où nous nous trouvions, et voyant sa bonne volonté, je l'ai engagé à se rendre au quartier général ennemi.
D. — Comment avez-vous envoyé au Gal Castanos M. Leremboure, un simple individu, obscur et sans titre, pouvant y envoyer un officier général qui le connaissait, non de Madrid, et récemment, mais de Pampelune, et dès 1795?
R. — J'ai envoyé M. Leremboure d'après la connaissance qu'il m'a donnée qu'il était allié à la famille du G'1 Castanos, croyant qu'à cette faveur il aurait plus d'accès et pourrait obtenir quelques aveux confidentiels de ce général. Je n'avais pas envoyé M. Leremboure pour négocier, mais seulement pour sonder les intentions secrètes du Gal Castanos, me réservant de charger ensuite, s'il y avait lieu, d'une mission ostensible, un officier général, ou de traiter moi-même et directement, avec le général ennemi.
D. — Quelle réponse vous a rapportée M. Leremboure ?
R. — Que le général Castanos persistait dans le parti des rebelles, qu'il avait 5o 000 hommes sous ses ordres, et que toute autre démarche auprès de lui serait inutile.
D. — Lorsque vous êtes entré dans l'Andalousie, comment avez-vous pourvu aux besoins et k la solde de vos troupes ?
R. — Le pays a fourni, ainsi qu'il est d'usage, les vivres à la troupe; quant à la solde, le payeur de l'armée à employé les fonds qu'il avait reçus du payeur général à Madrid, ainsi que ceux provenant des caisses publiques de Cordoue.
le puocès •>/i,")
D. — Comment avez-vous eu les fonds des caisses publiques de Gordoue ?
R. — Aussitôt que la ville de Cordoue a été soumise, j'ai donné des ordres pour que tous les établissements publics fussent mis en sûreté. Lescaisses publiques ont été conservées intactes. J'ai pris ensuite un arrêté pour en faire verser le produit dans la caisse du payeur de l'armée : cette mesure était indispensable, attendu qu'il fallait ravir à l'ennemi ses ressources, et qu'il était important de les consacrer aux besoins d'une armée dont la solde se trouvait arriérée, le payeur de l'armée ne recevant pas de fonds de Madrid, attendu l'interruption des communications. Les magistrats de Cordoue m'ont rendu compte que les rebelles puisaient chaque jour dans les caisses publiques, pour le payement de leur solde, et ces fonds seraient tombés entre leurs mains, si nous ne les avions pas employés aux besoins de l'armée. Le payeur général, M. Plauzoles, rendra compte, s'il est nécessaire, des sommes qu'il a reçues et de l'emploi qu'il en a fait pour les différents services. Outre ces caisses publiques, on en a saisi d'autres appartenant aux rebelles ; elles ont été mises en sûreté : les fonds qui s'y trouvaient ont été employés utilement pour l'armée, soit en gratifications, indemnités, solde, etc. Le général Legendre, chef de l'Étatmajor, a été chargé de retirer ces fonds, d'en faire l'emploi ordonné, et il rendra compte des détails concernant cet objet. Les caisses particulières des rebelles dont il est ici parlé, avaient également servi à l'entretien des rebelles.
R. — Y a-t-il eu procès-verbal dressé de l'État des deux espèces de caisses dont vous venez de parler ?
D. — Il a dû être dressé procès-verbal du versement des caisses publiques dans celle du payeur de l'armée et des sommes qu'elles contenaient, attendu que mon arrêté le portait, et que cette opération devait se faire de concert avec les administrations françaises et espagnoles. Quant aux caisses dont il est parlé dans le second paragraphe de l'article précédent, comme ce n'étaient pas des caisses formées du produit des revenus publics, et qu'elles étaient particulières aux rebelles, je ne crois pas qu'il en ait été dressé procès-verbal ; mais le Gal Legendre, qui a été chargé de les recueillir, a dû faire constater les sommes qu'elles contenaient, et il donnera, à cet égard, les renseignemenls les plus exacts, s'il est nécessaire.
D. — Vous rappelez-vous s'il y avait plusieurs caisses publiques à Cordoue ?
R. — Il y en avait plusieurs, mais je n'en sais pas le nombre ; le payeur donnera tous les détails relatifs aux objets de finance.
D. — Quel était votre ordonnateur en chef?
R. — Le commissaire des guerres chargé de faire le service d'ordonnateur près mon corps d'armée, est M. Lacombe.
D. — Est-ce lui qui a concouru au procès-verbal des caisses au nom de l'administration française ?
R. — Oui.
D. — A-t-il été assisté de quelques autres officiers de l'armée ?
R. — Ayant perdu mon portefeuille, je ne puis pas me rappeler s'il y a eu plusieurs personnes employées à cette opération.
D. — A combien s'élevaient les sommes trouvées dans les caisses publiques?
R. — J'ai déjà dit que le payeur de l'armée donnerait des renseignements précis sur les caisses publiques proprement dites, et le Gu Legendre sur les autres caisses particulières appartenant aux rebelles. J'ai donné des ordres, et les détails d'exécution ne peuvent m'ètre entièrement présents. Cependant, autant que je puis me le rappeler, le produit des caisses publiques s'est élevé à environ deux cent soixante mille francs, et celui des autres caisses à environ quatre cent mille francs.
D. — Est-ce le jour de votre entrée à Cordoue que le procès-verbal d'État des caisses a été dressé, et le versement effectué ?
R. — Ce n'est que quelques jours après l'occupation de la ville.
D. — En quoi consistent les gratifications et indemnités que vous dites avoir accordées sur le produit des caisses particulières des rebelles ?
R. — Le théâtre de la guerre n'offrant aucune ressource pour les officiers, j'ai profité de l'occasion qui avait mis à ma disposition quelques fonds, qui appartenaient de droit à l'armée, ainsi que cela est d'usage dans toutes les campagnes. Il est à remarquer que ces fonds avaient été saisis sur le terrain et dans les édifices mêmes où l'on s'était battu et que les rebelles n'avaient pas eu le temps de les emporter. J'ai chargé le Gal Legendre de faire la distribution des gratifications et indemnités, ainsi qu'il suit :
Aux généraux de division îoooofr.
Aux généraux de brigade 8 ooo
Aux colonels ou majors 6 ooo
Aux chefs de bataillon ou d'escadron. . . 3 ooo
Il a, en outre, été donné quelques secours, mais dans une moindre proportion, aux officiers de l'État-major et à ceux qui avaient perdu des chevaux ou des équipages.
D. — Qu'est-ce qui est resté dépositaire des fonds, depuis le moment où ils ont été pris, jusqu'à celui de la distribution?
R. — Ces fonds ont été distribués immédiatement.
D. — N'y a-t-il eu que la division Barbou qui ait eu part à cette distribution ?
R. — Les divisions Vedel et Gobert étant arrivées longtemps après cette distribution, il n'a pas été possible de les comprendre : cependant le Gal Vedel y a eu la même part que les autres généraux de division, et plusieurs généraux de brigade de cette division y ont eu également part, mais dans une moindre proportion, attendu que les fonds étaient presque épuisés. J'ajouterai que sur ces mêmes sommes, il a été pourvu aux besoins des hôpitaux, objet si essentiel en tout temps, et surtout en Espagne, aux vivres et autres détails d'administration.
D. — Vous dites que personne n'a été dépositaire des fonds et qu'il ont été distribués de suite, et après, vous observez que la division Vedel y a eu part. Elle n'a fait sa jonction à Baylen crue le 27 juin. Il y avait donc eu jusqu'alors un dépositaire et un caissier comptable de ces fonds : le connaissez-vous ?
R. — J'ai dit que le G"1 Legendre avait été chargé de recueillir ces fonds, et que les gratifications accordées aux divisions Barbou et Frcsia avaient été immédiatement répartis. Le surplus des fonds est resté entre les mains du Gal Legendre, qui en a fait les dispositions ultérieures qui ont été ordonnées.
D. — Le Gal Legendre n'a pu garder et distribuer ces fonds lui-même; qui en a-t-il chargé?
R. — J'ignore comment le Gal Legendre a fait ces distributions. Je présume qu'il a fait appeler près de lui les officiers qui avaient des fonds à recevoir, et qu'il les leur a remis, ou qu'il les leur a envoyés lorsqu'ils étaient plus éloignés.
D. — Les payeurs Plauzoles et Leremboure ont-ils été étrangers à cette opération ?
R. — Les payeurs de l'armée ne sont chargés que de ce qui concerne la solde et les autres services attribués à la trésorerie.
D. — Aviez-vous une caisse particulière pour vos dépenses secrètes ?
R. — Je n'avais pas de caisse particulière. Je demandais suivant les circonstances, au payeur, les fonds qui m'étaient nécessaires pour les dépenses secrètes, ou extraordinaires. Je puis également en avoir demandé au général Legendre qui le dira, mais je ne m'en rappelle pas, et j'observerai en même temps que les fonds que l'Empereur avait mis à ma disposition pour cet objet, n'ont pas été employés, ceux trouvés à Cordoue en ayant tenu lieu. Je répète que l'emploi exact et légal de ces fonds sera donné, s'il le faut, par le général Legendre et M. Plauzoles. Je saisirai cette occasion pour faire observer que, si le plus léger nuage s'élevait sur ma délicatesse, je puis le dissiper à l'instant même, et je citerais des circonstances remarquables où le plus grand désintéressement a caractérisé toutes mes opérations.
D. — Avez-vous eu connaissance que le général Legendre, depuis son retour en France, ait arrangé avec le sieur Plauzoles ce qui devait être dit au ministre sur le versement provenant des caisses de Cordoue ?
R. — Je me rappelle que le général Legendre étant venu me faire ses adieux à Toulon, je lui ai demandé s'il avait des notes bien précises sur l'emploi des fonds de Cordoue, et je l'ai chargé, s'il rencontrait M. Plauzoles, de lui faire la même question.
D. — A quelle époque cette conversation a-t-elle eu lieu avec le général Legendre ?
R. — Dans le courant d'octobre.
D. — Le sieur Plauzoles ou le général Legendre vous ont-ils, depuis cette époque, instruit qu'ils eussent fait quelque chose d'après votre recommandation ?
R. — Je n'ai eu, depuis, aucune relation avec le général Legendre, ni avec le sieur Plauzoles.
D. — ■ Le sieur Plauzoles ou le général Legendre ne vous ont-ils rien fait dire, pendant que vous étiez à Toulon ?
R. — Je crois me rappeler que le sieur Leremboure m'a dit que le général Legendre avait rencontré le sieur Plauzoles à Marseille, et que les comptes de celui-ci étaient en règle.
D. — Il parait, par une lettre écrite par M. Plauzoles le 26 octobre, qu'il a chargé M. Leremboure de vous faire connaître qu'il avait vu le général Legendre, et qu'il avait fait connaître au ministre qu'il avait reçu 265 000 francs, sans dire que ce versement lui avait été fait par l'ordonnateur. Le sieur Leremboure vous a-t-il donné cette communication ?
R. — J'ai déjà dit que M. Leremboure m'avait parlé de la rencontre du général Legendre avec M. Plauzoles et que ses comptes étaient en règle relativement aux fonds de Cordoue qui s'élevaient à environ 260000 francs.
D. — Une lettre du sieur Leremboure du 3i octobre marque au sieur Plauzoles qu'il a fait sa commission près de vous, et que vous lui avez dit que ce serait parfaitement bien, comme il se proposait de faire : quel besoin avait le sieur Plauzoles de se concerter avec le général Legendre, et avec vous, relativement à sa comptabilité?
R. — Je voulais savoir si M. Plauzoles était en mesure de me rendre un compte exact des fonds qu'il avait reçus à Cordoue ; sacbant qu'il avait perdu ses papiers à Sainte-Marie, il n'y avait que cet intérêt ; et je répète encore ici que, comme chef de l'armée, je donnais des ordres, et que c'est à ceux chargés de leur exécution qu'il appartient de rendre compte des différents objets que ces ordres concernent.
D. — Le sieur Plauzoles a déclaré que vous lui aviez ordonné d'enregistrer la somme de 265 000 francs sur un registre séparé, parce qu'ayant à faire plusieurs dépenses irrégulières, il ne porterait sur son registre de comptabilité, et en recette, que ce qui serait employé à des dépenses régularisables. Lui avez-vous donné cet ordre et pourquoi?
R. — Je ne me rappelle pas si j'ai donné cet ordre ; mais, par la nature même des choses, le payeur de l'armée a dû distinguer les dépenses de la trésorerie, et celles qui concernent les besoins extraordinaires de la campagne. C'est une mesure d'ordre, qui, je pense, est adoptée par tous les payeurs. L'emploi des 265 000 francs, par diverses natures de dépenses, justifiera cette observation. Il en résultera que tous les fonds ont été employés légalement, et que les mesures que j'ai prises ont eu le double avantage d'enlever à l'ennemi des ressources dont il se serait servi contre nous, et de les faire tourner au profit de l'armée, en économisant en même temps les fonds du trésor public.
D. — Après la capitulation et lors de voire arrivée à Sainte-Marie, vos équipages ont-ils été pillés, qu'est-ce qui y a donné occasion, et que s'est-il passé à celle époque '■)
R. — La cause du pillage des équipages de l'armée au port Sainte-Marie se trouve dans la haine du peuple contre les Français et dans son avidité naturelle pour le pillage. La scène qui s'est passée couvre de mépris et ce peuple et ceux qui devaient arrêter sa fureur : aucune disposition n'avait été faite par le gouverneur de celte ville, ou par celui de Cadix, pour protéger notre passage. C'est sous les poignards que nous avons opéré notre embarquement. Plusieurs généraux ont été foulés aux pieds par ces rebelles furieux, et maltraités de la manière la plus indigne. Je n'ai moi-même dû la vie. qu'au zèle d'un officier français, qui s'esl précipité sur un assassin qui me portail un coup de poignard. Tous les équipages ont été pillés, brisés, et chacun
a emporté ce qu'il a trouvé à sa convenance. Je sais, d'après les journaux espagnols, dictés par l'imposture et par le fanatisme, que les habitants du port Sainte-Marie ont prétendu venger le pillage de Cordoue ; mais il est à observer que le traité que j'ai conclu de bonne foi avec l'armée ennemie portait la conservation des équipages de l'officier et du soldat, et que, sous aucun prétexte, cette convention ne pouvait être violée : je remarquerai d'ailleurs qu'il est faux que la ville de Cordoue ait été livrée au pillage.
D. — Le pillage a-t-il commencé assez près de vous, pour que vous ayez pu être témoin du commencement de la révolte du peuple à Sainte-Marie ?
R. — Au moment de mon arrivée sur le port, j'ai trouvé tout le peuple rassemblé, et dans une effervescence extrême. Le gouverneur, qui m'attendait, m'a déclaré aussitôt, qu'il ne répondait point des officiers généraux, ni de ma personne, si nous ne prenions le parti de nous embarquer à l'instant même. Une barque était préparée et il m'y a conduit à travers les poignards, ainsi que je l'ai déjà dit. Le peuple s'était porté sur la colonne des équipages, il avait commencé le désordre déplorable qui a eu lieu. Je me suis rendu à bord de YAlgèsiras, et c'est là que j'ai appris les détails de cette scène horrible.
D. — Dans la lettre que vous écrit D. Juan de Morla, il dit que ce qui excita la fureur du peuple, c'est qu'il vit tomber plusieurs vases d'église d'une caisse d'effets qu'on mettait à bord ; cela est-il vrai ?
R. — Il me suffit de savoir que c'est le capitaine Morla qui fait ce reproche, pour n'y ajouter aucune foy. Ce capitaine général est le plus mortel ennemi des Français, aveuglément soumis aux fureurs populaires et au fanatisme des moines. J'observe que les lettres que le capitaine général Morla m'a écrites, l'ont été à dessein, et pour être imprimées sur-le-champ dans les journaux furibonds des rebelles, nouveau motif pour les regarder comme un moyen d'alimenter la fureur du peuple, qui se repait avidement de toutes les impostures qui flattent ses préjugés fanatiques.
D. — On a publié qu'à Cadix on avait versé à la trésorerie plus d'un million, qui vous avait été pris en numéraire, et beaucoup d'argenterie et autres bijoux ; cela est-il vrai ?
R. — Cela est faux, d'une fausseté absolue. Tout ce qui a été pris dans les équipages pillés au port S^-Marie peut s'élever peut-être à un million, c'est-à-dire à un million de réaux, qui font deux cent cinquante mille francs de France, et dans cette somme il faut comprendre celle qui se trouvait dans la caisse du payeur général de l'armée, et qui, je crois, est de soixante à quatrevingt mille francs. Le reste appartenait aux différents officiers. Ce qu'on a publié à cet égard à Cadix est aussi absolument faux. Quant à l'argenterie, on n'a pu prendre que celle qui m'appartenait, que j'avais apportée de France, et qui était marquée à mon chiffre. Toutes ces assertions partent de la même source que les lettres du capitaine Morla, c'est-à-dire du fanatisme populaire et de la haine contre les Français.
D. — Il paraît certain que Cordoue a été pillée et que les vases sacrés des églises n'ont pas été épargnés. En avez-vous eu connaissance ?
R. — Il est certain que Cordoue n'a pas été livrée au pillage. Une ville est livrée au pillage, lorsque la troupe qui l'a soumise se débande, se répand de rue en rue, de maison en maison, pénètre partout, brise et emporte ce qui est à sa convenance. Rien de tout cela n'a eu lieu dans Cordoue. Pour soumettre la ville, il a fallu enfoncer les maisons, pour vaincre l'ennemi qui tirait par les fenêtrss et du haut des toits. Le soldat, après avoir terrassé les rebelles et se trouvant maître du terrain, a pu sans doute prendre ce qui s'est trouvé dans ces maisons sous sa main, et qui lui appartenait par le droit de la guerre, mais on n'a pas pénétré dans les maisons où il n'a pas fallu combattre, et le combat fini, tout est rentré dans l'ordre. Le soldat n'est plus sorti de ses rangs, et deux camps ont été formés hors de la ville, de manière qu'il n'est resté dans les murs que ce qui était nécessaire pour la police. La vivacité de l'attaque a été si grande que dans deux heures nous avons été maîtres de Cordoue. Il peut se faire que le soldat poursuivant l'ennemi de rue en rue et d'édifice en édifice, il y ait eu quelques vases d'église dispersés, mais cela ne peut être qu'en très petit nombre, si toutefois il y en a eu. J'ai ordonné dès le lendemain des visites dans tous les équipages et dans les sacs des soldats. Les chefs de corps ont fait rentrer
LE procî:s o'if)
dans les masses des compagnies l'argent qui s'est trouvé sur le soldat, et il ne s'est trouvé que de très faibles sommes. Les effets étrangers à son équipement ont été enlevés et restitués aux particuliers, s'il y en a eu de réclamés. C'est l'évêché qui a le plus souffert, parce qu'il servait d'arsenal et de quartier général aux rebelles, et qu'on s'y est battu plus longtemps ; ainsi tout l'argent sorti de Cordoue se réduit au produit des différentes caisses dont j'ai parlé, et qui ont été toutes employées à l'entretien et aux différents besoins de l'armée, comme il sera constaté par les personnes que j'ai désignées : il faut y ajouter ce que le soldat a pu prendre pendant l'action sur le terrain même du combat, et qui ne constitue qu'une très faible somme.
D. — Il paraît cependant que le pillage s'est prolongé à Cordoue pendant plusieurs jours ?
R. — J'affirme de nouveau que tous les bruits répandus à cet égard sont faux, que nul général n'a montré plus que moi le zèle et l'amour de la discipline militaire, non seulement dans cette campagne, mais encore dans toutes les autres. A peine avons-nous été maîtres de la place quej'ai nommé le Gal Laplane, commandant d'armes, et que je lui ai donné tous les moyens d'établir une police vigilante et sévère. Je ne suis pas descendu de cheval, le jour du combat, avant de m'être assuré par moi-même si tout était rentré dans l'ordre. Les généraux et les autres officiers ont parcouru les quartiers de la ville le lendemain et les jours suivants pour maintenir le bon ordre. Il ne peut y avoir eu que quelques désordres particuliers, tels qu'il s'en commet dans toutes les garnisons, et que la police de la place est chargée de réprimer. Les rebelles et les gens du peuple se sont portés à des excès que nous avons également réprimés.
D. — Vos ordres du jour postérieurs à la prise de Cordoue de plusieurs jours, reprochaient la continuation du pillage et la constatent ; le témoignage des généraux atteste l'enlèvement des vases sacrés ; et la stipulation que vous avez signée pour les rendre le constate : donc ils avaient été pris, et postérieurement à la revue et inspection des sacs dont vous avez parlé. Comment ne vous y ètes-vous pas opposé plus efficacement, surtout dans un pays allié ?
R. — J'ai sans doute donné des ordres du jour pour empêcher le désordre. J'ai même rappelé les lois qui prononcent la peine de mort contre le soldat qui se livre au pillage ; ainsi j'ai pris les mesures nécessaires dans cette circonstance. J'ai dit que quelques désordres particuliers avaient pu se commettre, et c'est pour les arrêter que j'ai publié ces ordres ; mais j'ai expliqué comment la ville n'avait pas été livrée au pillage, et comment les maisons seules où l'on s'était battu avaient souffert. J'ai employé des troupes d'élite à la police de la place, et dans les ordres quej'ai donnés, j'ai toujours fait valoir l'intérêt que devait inspirer le pays que nous occupions, puisqu'il était gouverné par un Roi, frère de S. M. C'est cette considération que j'ai employée, pour empêcher l'incendie de la ville, que les soldats voulaient brûler pour la réduire plus facilement, et je me suis beaucoup applaudi de l'empire que j'ai eu sur la troupe dans celte occasion.
D. — A Andujar, on a dit qu'il y avait eu un pillage qui s'était prolongé pendant le séjour de la troupe devant cette ville. Cela est-il vrai ?
R. — Les excès commis par les rebelles sur les derrières de l'armée, avant notre retour à Andujar, avaient inspiré de la frayeur aux habitants qui craignaient des représailles. Plusieurs maisons étaientabandonnées et il peut se faire que le soldat, n'y trouvant pas d'habitant, s'y soit introduit. J'ai confié le commandement de cette placcàun officier plein de fermeté et de vigilance, au capitaine de vaisseau Daugier, qui a employé à ce service le brave bataillon des marins de la Garde, qu'il commandait ; ce qui prouve que le désordre n'y a pas régné, c'est que la plupart des habitants y sont revenus pendant mon séjour.
D. — Il parait qu'il y a eu aussi pillage à Jacn, et notamment lorsque le capitaine Basic a été envoyé dans cette ville pour faire des vivres ; après s'en être emparé, il a spécialement autorisé le pillage pendant un temps donné.
R. — Deux expéditions ont eut lieu sur Jacn, l'une commandée par le capitaine Baste, et l'autre par le général de brigade Cassagne. Les rebelles étaient maîtres de celte ville, et il y a eu des combats assez vifs pour l'en chasser. Il peut se faire que la ville ait un peu souffert, dans ces différentes actions, mais loin d'y avoir autorisé le pillage, je l'ai sévèrement défendu dans toutes les occasions. Il est à remarquer que plusieurs villes dans lesquelles on est entré sans combat sur
2 5o LE GÉNÉRAL DUPONT
les différents théâtres de la guerre, ont eu quelquefois à souffrir beaucoup plus que n'ont souffert celles où je suis entré les armes à la main.
D. — Avez-vous établi des contributions en argent ? R. — Aucune.
Signé: Le Gal Dupont, Legoux, Bourguignon, Fouquet, Garnier, le Cte Regnaud de S'-Jean-d'A.ngely.
Le général Dupont ayant demandé, à la fin de son troisième interrogatoire, à être entendu de nouveau, une quatrième et dernière séance eut lieu, dans la forme accoutumée, à la maison d'arrêt de FAbbaye, le ier mars 1809.
Interrogatoire du mercredi Ier mars 1809, heure de midi.
D. — Quels sont les faits que, d'après la lettre que vous m'avez adressée le 22 février dernier, vous avez l'intention de me faire connaître?
R. — J'ai demandé à être entendu de nouveau, afin de donner les dernières explications qui pourraient être nécessaires pour compléter ma justification, et afin de répondre aux questions qui pourraient m'être faites, dans le cas où il se trouverait quelque différence entre mes déclarations et celles des autres personnes interrogées.
A l'appui des réponses que j'ai faites pour constater les faits que j'ai énoncés, je demande que Messieurs les officiers généraux et supérieurs qui ont combattu avec moi dans la journée du 19 juillet, et qui sont repassés en France, soient appelés à Paris et entendus : je désigne particulièrement Messieurs les généraux Barbou et Fresia, les généraux de brigade Laplane, Legendre, Scbramm, Pannetier, Dabadie, Faultrier et le capitaine de vaisseau Daugier. Leur témoignage établira d'une matière certaine que la suspension d'armes qui a eu lieu au moment où le corps commandé par le général espagnol Lapena est arrivé sur nos derrières, était le seul moyen de sauver les troupes cpii, après avoir livré le combat le plus honorable, se trouvaient perdues sans ressource : il sera également constant qu'il était impossible de reprendre les armes au moment où la division Vedel est arrivée sur les cinq heures du soir. J'en ai développé déjà les causes avec la plus grande évidence. L'opinion des officiers généraux et supérieurs qui ont pris part au combat, doit être décisive, car cest le terrain et la situation où Von se trouve qui décident de tout à la guerre. Le Conseil de guerre qui a eu lieu le lendemain a prouvé que le traité était indispensable. Lorsque le général Marescot, qui avait été envoyé au quartier général des ennemis, m'a rapporté leurs prétentions qui étaient que l'on se rendît prisonniers de guerre à discrétion, j'ai déclaré que je n'y consentirais jamais, et que je préférais tout perdre. J'ai consenti ensuite à traiter, mais seulement à des conditions honorables et avantageuses.
Les premières conditions qui ont été stipulées portaient, en effet, que nous nous retirerions sur Madrid. On sait qu'elles ont été révoquées, lorsqu'une lettre du duc de Rovigo a été interceptée, et a fait changer les bases de la négociation. Les preuves de l'existencede cette lettre sont irrécusables, et je ne doute pas d'ailleurs que le duc de Rovigo ne la reproduise, si cela est nécessaire. Je remarquerai à cet égard que ce n'est pas précisément l'ordre que contenait cette lettre de me retirer sur Madrid, qui a augmenté les prétentions de l'ennemi, mais que ce sont les renseignements fâcheux qu'elle contenait sur la situation fâcheuse de nos affaires en Espagne. Les nouvelles conditions qui ont été consenties étaient encore très avantageuses, si elles avaient été exécutées. Le traité doit être considéré en lui-même pour être apprécié avec équité ; s'il n'avait pas été violé, nos troupes auraient été reportées dans un mois sur un nouveau théâtre des opérations dans le Nord de l'Espagne ; et il devient par là évident, qu'après avoir rendu le combat le plus glorieux, nous ne pouvions pas traiter d'une manière plus avantageuse, étant enveloppés par un ennemi six fois plus nombreux, dans un terrain resserré entre des montagnes, et qui ne présentait aucun moyen de retraite. Dans cette position si extraordinaire, si j'avais refusé de traiter, c'eût été sacrifier à un faux amour-propre personnel de braves troupes qu'il était de mon devoir de conserver, après le combat qu'elles avaient rendu, et où j'avais prodigué leur sang et
le mien. Les principes de l'humanité et de la civilisation, les lois de l'honneur et de la guerre, et les intérêts de S. M. m'en faisaient une loi impérieuse.
Si l'ennemi avait connu notre faiblesse et tous ses avantages, il aurait refusé de traiter ; et c'est un nouveau titre en ma faveur, que d'avoir su lui en imposer assez pour obtenir les conditions qui ont été stipulées ; on ne me fera pas le reproche de n'avoir pas saisi l'occasion, car si j'en ai mérité un dans ma carrière militaire, c'est d'avoir porté l'audace des opérations jusqu'à la témérité, et je dois citer pour exemples le passage du Mincio et les affaires d'Ulm et de Halle, qui ont obtenu l'approbation particulière de Sa Majesté. J'aurais suivi la même impulsion, si j'avais entrevu la moindre lueur d'espérance ; mais ayant la conviction que j'aurais livré à un carnage ignominieux, des troupes qui étaient sans défense, comment pourrais-je me justifier aujourd'hui, d'une conduite différente de celle que j'ai tenue?
La division Vedel a été comprise dans le traité, d'après l'obstination invincible que les ennemis ont mise à cet égard dans la négociation ; il est d'ailleurs à remarquer que, si elle n'y avait pas été comprise, elle restait exposée à une perte infaillible, puisque toutes les forces de l'ennemi seraient tombées sur elle, qu'elle était sans vivres et cernée d'un autre côté par l'insurrection de la Manche. J'ajouterai à cette observation, que le GaI Vedel a reconnu lui-même l'impossibilité d'opérer sa retraite; il l'a dit à Baylen, au fort S'-Sébasticn et à Marseille. Dans cette dernière ville, un aide de camp du Gal Cervoni, le chef de bataillon Sl-Bemi, m'a dit, en présence de ce général, que le Gal Vedel, en lui parlant des événements de la campagne, lui avait dit que sa retraite sur Madrid était impraticable, en ajoutant que si elle n'avait pas été telle, il aurait méconnu l'ordre que je lui avais envoyé de reprendre sa position de Baylen. A cette considération importante j'ajouterai que le GaI Vedel, clans la journée du ai, m'a écrit qu'il adhérait au traité : cette lettre m'a été apportée par le Gal Cassagne, et a été communiquée aux généraux ennemis par le GaI Ghabert. Cette expression, j'adhère, indique que le Gal Vedel se sentait autorisé par sa situation à prendre son parti, s'il avait cru pouvoir opérer sa retraite, et cela indique en même temps que l'ordre que je lui avais envoyé n'était pas tellement impératif, qu'il ne pût passer outre suivant les circonstances où il se trouvait. J'avais, en effet, refusé, comme je l'ai déjà dit, de signer un ordre qui lui ordonnait d'une manière trop absolue de revenir à Baylen, et qui le rendait responsable des derniers malheurs dont l'ennemi menaçait la division Barbou.
Ces considérations sont d'un grand poids, et il en est d'autres qui ne le sont pas moins pour le triomphe de ma cause. J'ai observé le premier de tous les principes, celui de l'obéissance militaire : j'avais ordre de garder Andujar, et j'ai dû m'y maintenir jusqu'à la dernière extrémité. Les inconvénients de cette position étaient extrêmes ; la pénurie de vivres, la supériorité sextuple de l'ennemi, l'influence du climat, dont l'effet est terrible surtout dans cette saison, rendaient ma situation la plus difficile peut-être de toutes celles que la guerre pouvait offrir ; mais c'est dans ces circonstances extraordinaires que le véritable dévouement se montre. J'ai rempli un autre devoir, celui de rendre compte au général en chef, à Madrid, de toutes les dillicultés que j'avais à surmonter ; et ma correspondance en offre des preuves multipliées. Je n'ai cessé de faire sentir qu'il fallait employer tous les moyens disponibles en Espagne, pour anéantir d'abord l'armée régulière qui s'était formée dans le Midi. J'aurais pu, dès le principe, remplir cet objet si important, si mon corps d'armée n'avait pas été divisé, de manière que je n'ai pu agir qu'avec le tiers de mes forces.
11 est prouvé que j'ai gardé la position d'Andujar jusqu'au dernier moment, et que j'aurais pu m'y maintenir plus longtemps encore, si le plan d'opérations que j'avais conçu avait été exécuté. Pour garder la position d'Andujar, il fallait la lier avec celle de Baylen. Cette première disposition a été violée le 16 par le Gal Vedel, ce qui a donné lieu au combat de Mengibar. Après que ce général a eu quitté sa position, l'ennemi a passé le Guadalquivir, et ce qui ajoute à la faute commise par le G'1 Vedel, c'est qu'ayant entendu le feu du combat de Mengibar pendant sa marche, il n'est pas revenu rapidement sur ses pas pour y prendre part, car il devait sentir (pie son départ, contraire à mes ordres, exposait nécessairement le poste de Baylen à être enbné.
Dans la soirée du 16, j'ai expliqué de vive voix et la carte à la main au G"1 Vedel, le plan d'opération qui pouvait seul nous assurer la conservation d'Andujar, et qui était la base des instructions que je lui ai remises en main propre ; il devait se réunir à Baylen au Gal Dufour, attaquer l'ennemi qui menaçait cette ville, le rejeter de l'autre côté du fleuve et revenir immédiatement à Andujar pour livrer un combat général à l'ennemi qui attaquait cette place depuis plusieurs jours. Arrivé à Baylen, le Gal Vedel a trouvé le Gal Dufour parti pour la Caroline : le Gal Dufour a commis là une faute très grave ; il a quitté un poste important sans ordre, et où il devait tenir jusqu'à la dernière extrémité, d'après ce qu'il m'avait écrit ; mais le faux mouvement qu'il a fait ne devait pas entraîner le Gal Vedel dans la même faute. C'était, au contraire, un nouveau motif pour qu'il gardât Baylen ; il devait avant tout ne consulter que les ordres qui lui avaient été donnés. Le prétexte de faire sa jonction avec le Gal Dufour ne peut colorer cette violation du premier de tous les principes militaires. D'ailleurs, d'après les règles les plus simples de la guerre, il devait s'assurer si le Gal Dufour avait eu des motifs véritables pour quitter sa position, et il devait en même temps diriger des reconnaissances vers Mengibar pour découvrir les mouvements de l'ennemi et m'instruire de la situation des choses. Son départ de Baylen a été suivi d'une nouvelle faute, celle de rester à Guarroman un temps considérable, de manière qu'après avoir donné à l'ennemi la faculté de s'emparer de Baylen, il laissait le Gal Dufour exposé à être écrasé à la Caroline, si l'ennemi s'y fût réellement trouvé : n'eût-il qu'une seule faute commise et une seule inexécution de mes ordres, l'ensemble de mes autres dispositions se trouvait renversé, et d'après les principes militaires, je ne pouvais plus être responsable des événements. Le capitaine de vaisseau Baste et l'adjudant commandant Larriu, chef de l'État-major de la division Vedel, ont observé à ce général, avant son départ de Baylen, la faute grave où il s'engageait en quittant ce poste ; ils lui ont fait sentir qu'après son évacuation, l'ennemi pouvait s'en emparer, qu'il n'était pas sûr qu'un corps ennemi se fût porté sur la Caroline, et que dans l'incertitude, il exposait l'armée aux plus fâcheux inconvénients, en se séparant de moi, de deux marches de distance : ces observations ont été vaines.
La faute la plus grave de toutes est celle qui a été commise le 19. Le G"1 Vedel a été prévenu à trois heures et demie du matin à la Caroline, où il était arrivé dans la nuit du 17 au 18, que le canon se faisait entendre à Baylen ; il aurait dû se mettre sur-le-champ en marche, et franchir rapidement la distance de quatre lieues qui sépare la Caroline de Baylen. Il pouvait y arriver à 9 heures du matin, mais il n'est parti de la Caroline qu'à cinq heures ; et entendant toujours le feu du combat de Baylen, il s'est arrêté six heures à Guarroman. Là, il a permis que le soldat fît main basse sur des troupeaux, et même qu'il fît la soupe. Les généraux et autres officiers de sa division lui ont représenté qu'il fallait courir au combat, leurs instances ont été très vives et il y a répondu en disant qu'il allait envoyer un émissaire pour voir ce que c'était. Soixante bouches à feu et le bruit de la mousqueterie disaient assez que nous étions aux prises avec l'ennemi, et qu'il fallait voler à notre secours ; il devait sentir que puisqu'il n'avait pas trouvé d'ennemis à la Caroline, j'avais toutes ses forces contre moi, c'est-à-dire plus de quarante mille hommes. Pour constater ces faits, je demande que le général Cassagne soit entendu; c'est de lui que je les tiens, et c'est à Lebrija, en présence de plusieurs généraux, qu'il m'a donné tous ces renseignements (1). Enfin le Gal Vedel n'est parti de Guarroman qu'après la cessation du feu, et il n'est arrivé, comme il est déjà reconnu, qu'à cinq heures du soir. Pendant le combat, je disais aux soldats, pour ranimer leur courage : la division Vedel va arriver; nos camarades vont voler à notre secours, et je soutenais ainsi l'ardeur que cette brave troupe a montrée dans cette action si longue et si opiniâtre : mais quand cette division a enfin paru, il n'était plus temps ; tout ce qui précède le constate d'une manière invincible.
Il m'a été demandé, dans le cours de mon interrogatoire, si j'avais donné au G'1 Vedel d'au-
(1) Comment, devant de semblables affirmations, le Procureur général n'a-t-il pas interrogé ou fait interroger !e général Cassagne? Un tel fait n'est-il pas, pour tout homme de bonne foi, absolument significatif E T.
très ordres que ceux dont j'ai parlé, et particulièrement dans la journée du 17. J'ai répondu que je n'en avais pas le souvenir bien présent ; mon esprit ne s'est particulièrement fixé que sur les principaux points de mes dispositions. J'ai d'ailleurs observé que mes registres d'ordre et de correspondance m'avaient été enlevés par l'ennemi ; je demande aujourd'huy que les ordres que j'ai donnés au Gal Vedel depuis le 16 (et maintenant que j'y réfléchis, je crois qu'il en existe) me soient communiqués. Je démontrerai qu'ils sont tous fondés sur les principes de la guerre, et sur la situation des deux armées. Loin qu'ils renferment des contradictions, j'y trouverai de nouveaux moyens de prouver que toutes nos dispositions se rattachent au plan d'opérations que j'avais adopté, et qui était fondé sur l'obligation où j'étais de garder la position d'Andujar. La demande que je forme relativement à ces pièces est fondée en principe et ne peut être refusée ; j'y ajoute celle d'être entendu contradictoirement avec le Gal Vedel; car mon interrogatoire serait incomplet, si je négligeais ce moyen de répandre le plus grand jour sur les événements sur lesquels repose ma justification. Je dois prouver que non seulement j'ai été irréprochable dans le cours de celte campagne, mais encore que ma conduite militaire, administrative et politique, est louable sur tous les rapports, et digne des suffrages de Sa Majesté.
Si dans les autres interrogatoires, il s'est présenté quelque différence entre mes déclarations et celles des autres personnes interrogées, je demande à y répondre, afin qu'il ne reste pas le plus léger nuage sur l'exactitude des faits que j'ai émis dans mes réponses.
Signé : Le Gal Dupont, Legoux, Bourguignon, Fouquet, Garnier, le Ctc Regnaud de S1-Jean-d'Angely.
Nous répéterons au sujet des réponses du général Dupont, dans ces quatre interrogatoires, ce que nous avons déjà dit de son premier interrogatoire de Toulon : elles sont l'expression même de la vérité, et nous en avons fourni la preuve clans notre long récit des faits. Malgré certaines erreurs de détail, qui étaient inévitables puisqu'on avait enlevé au général Dupont tous ses papiers, elles donnent la physionomie vraie des événements, tels que les ont racontés les hommes les plus dignes de foi qui y ont pris part, Barbou, Legendre, Chabert, Marescot, Dufour, Teulet, Daugier, Poinsot, Vattier, Grivel, Martial Thomas, Villoutreys, Reboulleau, Warenghien, Barbarin, Montgardé, d'Astorg, de Reiset, La Bourdonnaye, Le Clerc, Perdrau, Treille, Carrère-Vental, L'Héritier, Christophe, Plauzoles, et beaucoup d'autres dont nous possédons la correspondance, et qui, tous, professèrent pour le général Dupont, après Baylen, une véritable vénération, en dépit de l'inique sentence de Napoléon.
Et comment qualifier le refus fait au général Dupont de lui rendre sa correspondance saisie à Toulon, ou tout au moins de lui en donner une copie? Il y a là, dans ces papiers, de quoi établir sa justification et le bien-fondé de ses déclarations, et il les réclame, le 3 mars 1809, au procureur général, par lettre ainsi conçue:
Le 3 mars 1809.
J'ai l'honneur de vous rappeler la demande que je vous ai faite dans la dernière séance, de vouloir bien me donner communication des ordres que j'ai donnés au général Vedel le ifi juillet et jours suivants, ainsi que des pièces de ma correspondance qui sont entre vos mains. Je renouvelle également ma demande d'être entendu contradictoirement avec le général Vedel. Ces demandes sont fondées sur les principes de notre législation et sur l'équité ; elles ne peuvent ni 'être refusées, et il est juste, en outre, qu'elles me soient accordées avant le rapport qui doit être fait en conséquence des différents interrogatoires qui ont eu lieu. Quoique j'aie déjà mis dans
le plus grand jour mes droits à une entière justification, je dois à la vérité, à mon honneur et à mon dévouement à Sa Majesté de recueillir tous les titres qui me sont favorables, et de prendre tous les moyens que la loi consacre, pour assurer davantage le triomphe delà justice.
Le triomphe de la justice !! Comme s'il eût pu être question de justice, lorsque l'Empereur avait décidé la perte de Dupont ! . . . La lettre du 3 mars resta sans réponse.
Il convient aussi de remarquer que, dans les questions qu'il adresse au général Dupont, le procureur général s'inspire visiblement des « Observations » du général Vedel sur la « Relation de la Campagne d'Andalousie », Observations qui, nous l'avons démontré, renferment de nombreuses et très graves erreurs, qu'on s'explique difficilement. Pour faire la lumière sur les rapports du général Dupont et du général Vedel dans la soirée du 19 et dans la journée du 20 juillet, il eût suffi — et c'était un devoir, — d'entendre, sous la foi du serment, les aides de camp Barbarin, de Knyff et de Choiseul, qui avaient porté les ordres du général en chef et étaient rentrés avec lui en France ; non seulement on ne le fit pas, mais l'Empereur prescrivit d'envoyer en poste ces officiers à l'armée d'Espagne, et de Knyff, fort malade, se vit, comme nous l'avons dit, refuser l'autorisation d'aller se faire soigner dans sa famille, à Bruxelles. N'est-ce pas, pour tout homme sincère, un fait vraiment saisissant, de voir, d'un côté, le général Dupont réclamer dans son interrogatoire du Ier mars 1809, qu'on fasse la lumière toute grande, crue ses généraux et officiers supérieurs soient entendus, et, d'autre part, l'Empereur disperser ces mêmes officiers, défendre qu'ils viennent à Paris, et désigner lui-même la destination de chacun d'eux, de façon à les empêcher devenir proclamer la vérité? Et l'homme qui est en cause, est un des plus glorieux généraux de l'armée, que l'Empereur a, avant toute étude des faits, qualifié de traître, de lâche, de voleur !!!... Fut-il jamais pareille iniquité?
Le général Marescot fut questionné par le procureur général de la Haute-Cour, en la prison de l'Abbaye, les 9 et 10 février 1809, ainsi qu'il suit :