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CHAPITRE V

Les interrogatoires du général Dupont et de ses coaccusés se trouvant terminés à la fin du mois de février 1809, on activait au Luxembourg les dispositions et aménagements nécessaires, en vue des séances de la Haute-Cour Impériale. Déjà les places des juges et celles des accusés étaient désignées et tout semblait annoncer que les dramatiques événements d'Andalousie et de Baylen allaient recevoir, à brève échéance, une solution conforme au droit et dans les termes voulus par les lois existantes.

Le général Dupont avait choisi pour défenseurs MM. Berryer père(i) et Chauveau- Lagarde, avocats plaidants, et MM. Delacroix-Frainville et Guichard, avocats consultants. Le général était non seulement, comme l'a dit M. Thiers, un héros, un homme de guerre supérieur ; il avait aussi l'âme haute et fortement trempée, et pendant cinq années de persécutions indignes, poursuivies en violation flagrante de la loi et par un monstrueux abus de pouvoir, rien ne put altérer sa sérénité. Modeste et désintéressé au milieu des plus éclatants succès, il montra dans le malheur une inconrparable dignité, pensant, avec Tacite, qu'il y a plus de mérite à supporter la fortune adverse qu'à s'y dérober : majore animo tolerari adversa quant relinqui. La comtesse Dupont, qui s'était installée à l'Abbaye, auprès de son mari, raconte que le seul mouvement d'humeur qui lui échappa, fut au sujet de permis de visite, accordés dans les premiers temps de son emprisonnement, par le procureur général de la Haute-Cour, et ainsi libellés : « Laissez entrer M. X... pour voir le sieur Dupont. » Le sieur Dupont I s'écriait le général ; m'enlever mon grade 1 « mon grade que

(1) Berryer (Pierre-Nicolas) est le père du grand Berryer, à qui il inspira ces sentiments élevés qui le firent le défenseur d'une cause vaincue et lui valurent d'être nommé « le courtisan de l'infortune ». Berryer père, incessant modèle de dévouement et d'indépendance, dit M. Lucien Baudelot, s'honora de ne jamais connaître la flatterie et la servitude; il défendit le général Monnet, ancien commandant de la place de Flessingues, plaida contre Bourrienne, fit acquitter devant la Cour d'assises de Bruxelles et à la grande fureur de Napoléon, le maire d'Anvers, M. Verbrouck, puis, royaliste convaincu, s illustra par la défense du maréchal Ney, où il mit tout son talent et tout son cœur, en dépit des menaces que lui adressèrent les courtisans du pouvoir et jusqu'à ses amis eux-mêmes. « 11 n'était pas dans les habitudes de Berryer, dit M. Baudelot, de se soucier de l'opinion publique lorsqu'il faisait son devoir. Injures, supplications et menaces le trouvèrent indifférent et résolu ». — Son fils, le grand orateur, fut de même le défenseur du prince Louis Napoléon.

LE PROCÈS 2g3

j'ai gagné sur vingt champs de bataille, et dont je portais les insignes avant que l'on se doutât qu'il y eût au monde un Regnaud ! (i) ».

La comtesse Dupont fit une visite à l'Impératrice, qui la reçut avec bonté et la consola. « Assurément, dit-elle, c'est mal reconnaître les services du général Dupont ; l'Empereur est vif, l'affaire d'Espagne l'a beaucoup affecté. Il a cédé à un premier mouvement, mais il est bon ; il reviendra, n'en doutez pas ; l'Empereur ne saurait être ingrat... « J'ai eu, ajoute la comtesse, les preuves certaines qu'elle avait fait auprès de l'Empereur tous les efforts qu'elle m'avait promis pour l'amener à plus de justice et de générosité... J'obtins enfin, quelques jours après cette entrevue, la permission d'entrer et même de coucher à l'Abbaye. Je m'installai dans ces tristes murs dont j'avais ambitionné trop longtemps le séjour. Je n'en sortais que dans la matinée pour aller embrasser mes parenls et mon fils, que je ramenais souvent à l'Abbaye pour y passer tout le temps que sa vivacité enfantine pouvait se prêter à rester enserré dans ces dix pieds carrés (2). »

On avait collé du grossier papier sur les murs de ce réduit, dont l'ameublement se composait d'une table, de deux ou trois chaises de paille, d'un lit sans rideaux et d'un meuble de grossière apparence pour serrer les effets. « Les habits trouvaient seulement asile dans la tourelle attenante à cette chambre, et dans laquelle on n'avait littéralement que la possibilité de se retourner. Tout le monde d'ailleurs connaît les tourelles de l'Abbaye. » Plus tard, la captivité du général se prolongeant, la comtesse Dupont fit apporter une pendule et des meubles plus confortables dans ce triste logement.

« Les permissions pour entrera l'Abbaye, indépendamment de la mienne, dit la comtesse Dupont, n'étaient jusqu'ici accordées qu'aux avocats que le général s'était choisis... Le général Chabert et M. de Yilloutreys nous firent aussi plus tard de très fréquentes visites, tous deux parfaitement d'accord pour trouver des plus injustes le sort que l'on faisait subir au général Dupont, et d'un sentiment unanime avec lui sur l'événement de Baylen, sur ses causes et sur les suites toutes différentes qu'il devait amener pour le général Dupont, si d'une part le traité n'avait pas été violé, et de l'autre si l'équité avait présidé aux rapports qui avaient été faits à l'Empereur et aux déterminations qu'il avait prises sans doute d'après eux. Ces messieurs répétaient sans cesse que si Sa Majesté eût connu la vérité, elle n'eût assurément pas agi avec cette rigueur. » C'est dans ce sentiment, vraisemblablement erroné, que le général Dupont, en arrivant à l'Abbaye, avait écrit à l'Empereur pour lui demander de l'entendre ; cette lettre fut remise et resta sans réponse. La comtesse Dupont ne fit pas visite à Napoléon.

« Tout se préparait alors pour les séances de la Haute-Cour ; j'avais vu moi-même au Luxembourg, où des amis m'avaient menée, les places des juges et celles des accusés tracées à la craie dans la galerie. Les avocats du général, Chauveau-Lagarde, Berryer et Guichard venaient fréquemment causer avec lui et prendre des renseignements précis sur les événements de Baylen; quant à Delacroix-Frain ville, il venait presque sans exception passer toutes ses soirées avec nous. Il était outré de la rigueur avec laquelle le général était traité ;

(1) Mémoires inédits de h comtesse Dupont (Arch. Dupont).

(2) Mémoires inédits de la comtesse Dupont.

og4 LE GÉNÉRAL DUPONT

son affection pour lui, quoique récente, était pleine de vivacité, et ce n'était qu'avec indignation qu'il parlait du sort qu'on faisait subir, sans l'entendre, à un officier que tant de champs de bataille avaient vu vainqueur et couvert de gloire (i). »

Supposant l'Empereur trompé par de faux rapports et ne pouvant imaginer qu'il avait décidé sa perte à tout prix, le général Dupont lui adressa, le 9 mars, la lettre suivante :

Paris, le g mars 1809 Sire,

Votre Majesté, dont la justice égale le génie et la gloire, a voulu connaître toute la vérité sur les événements qui me concernent. J'ai exposé ma justification dans les interrogatoires qui viennent d'avoir lieu. Je me suis trouvé dans les circonstances les plus difficiles que la guerre puisse jamais offrir, et j'y ai montré, pour le service de Votre Majesté, le même dévouement dont j'ai élé animé sous ses yeux, dans ses immortelles campagnes du Nord. La confiance particulière qu'elle avait daigné me témoigner était pour moi un nouveau motif de zèle et d'enthousiasme pour ses intérêts sacrés et l'honneur de ses armes.

J'ai été fidèle au principe inviolable de l'obéissance militaire. J'avais l'ordre de garder la position d'Andujar et je m'y suis maintenu jusqu'à la dernière extrémité. J'aurais surmonté plus longtemps les obstacles si puissants que j'avais à combattre, si mon plan d'opérations eût été suivi et si mes ordres n'avaient pas été violés. Il m'en coûte beaucoup de le déclarer, mais, après avoir observé, à l'égard d'un officier général auquel je dois tous mes malheurs, les ménagements nécessaires pour couvrir ses fautes, j'ai été enfin obligé, pour me justifier, de développer tous les faits.

Le 16, le général Vedel a quitté sa position cpii conviait Baylen et défendait le passage du Guadalquivir. L'ennemi a profité de ce faux mouvement qui était absolument contraire à mes ordres, pour livrer le combat de Mengibar et passer le fleuve.

Le 17, ce général a commis la même faute que le général Dufour en quittant Baylen sans ordre, pour se porter sur la Caroline où il n'y avait pas d'ennemis. Je lui avais expliqué la veille, la carte à la main, ses instructions, d'après lesquelles il devait combattre le corps ennemi cpii menaçait Baylen, du côté de Mengibar, et revenir ensuite rapidement à Andujar où je voulais réunir toutes mes forces contre l'ennemi qui attaquait cette place depuis le i5. Par un nouveau contretemps, le Gal Vedel a séjourné le 17 à Guarroman, d'où il m'a prévenu qu'il avait évacué Baylen. Je devais croire, d'après ses renseignements, que l'ennemi ne marchait point sur ce poste ; j'y envoie cependant deux bataillons pour l'occuper. J'apprends, le 18, qu'ils n'ont pu y pénérer, et je me décide aussitôt à lever le camp d'Andujar. Nous parvenons à dérober notre départ et à gagner huit heures de marche, quoique les deux camps fussent à portée de canon.

Le 19, le Gal Vedel, qui avait passé la journée entière du 18 à la Caroline, emploie quatorze heures pour revenir à Baylen qui n'en est éloigné que de quatre lieues. 11 entendait le feu du combat le plus violent et il s'est arrêté six heures à Guarroman, à deux lieues du champ de bataille, malgré les instances des généraux et des autres officiers de sa division, qui voulaient voler au secours de la division Barbou. S'il était arrivé à 10 heures du matin, comme il le pouvait facilement, le corps de Reding était perdu, et après avoir battu ensuite celui de Castanos, nous serions rentrés victorieux dans l'Andalousie, comme à l'époque de la bataille de Cordoue.

Le combat du 19 a été honorable. Six mille nouveaux soldats ont tenu tète, pendant dix heures, à un corps cinq fois plus nombreux, tandis qu'un autre corps les enveloppait par derrière. Il a été impossible, lorsque le Gal Vedel est arrivé, à cinq heures du soir, de recommencer

(1) Mémoires inédits de la comtesse Dupont. On chantait à Paris, en i8o5, le couplet suivant Bernadotte, Murât, noms chers à la victoire, Loison, Ney, Soult, Marmont, Dupont, Lannes, d'Hilliers, Il n'est pas dans les faits retracés par l'histoire Ni de si grands exploits ni de si grands guerriers.

le combat. C'eût été évidemment livrer la troupe à un carnage inutile et honteux. L'audace et peut-être la témérité que j'ai mises dans plusieurs affaires, à la Grande Armée, sont de sûrs garants que j'aurais saisi l'occasion de reprendre les armes, le 19 au soir et le 20, si je n'avais pas eu, ainsi que tous les généraux et chefs de corps, la certitude entière que tout était perdu.

Le traité qui a été conclu était indispensable dans la position si extraordinaire où nous nous trouvions, et qui n'aurait pas eu lieu si mes ordres avaient été exécutés. Aucune de ses dispositions ne peut porter atteinte à l'honneur des troupes, après le combat glorieux qu'elles ont rendu, et il nous donnait l'avantage de reporter ces troupes dans un mois de temps, au Nord de l'Espagne. La perfidie sans exemple qui l'a violé ne peut retomber que sur les ennemis, et nous ne pouvons être responsables de cette affreusp déloyauté. Notre retraite sur Madrid avait été stipulée, mais une lettre interceptée a augmente les prétentions de l'ennemi et les négociateurs ont été forcés de consentir au passage par mer.

J'avais fait avertir secrètement le Gal Vedel de se tenir prêt à dérober son mouvement, dans le cas où il ne serait pas compris dans le traité, et j'ai ensuite, malgré les menaces et les violences de l'ennemi, refusé de signer un ordre qui lui prescrivait d'une manière trop absolue, de revenir à Baylen. Je voulais par là ne pas lui ôter la faculté d'opérer sa retraite, s'il l'avait crue praticable.

Sire, "Votre Majesté voit les principaux fondements de ma justification. J'ose espérer qu'elle jugera ma conduite irréprochable et qu'elle ne sera pas insensible à mon infortune. Ce qui me frappe le plus dans mes malheurs, c'est d'avoir vu échapper, par des fautes qui me sont étrangères et qui ont renversé mes dispositions, les nouveaux succès que j'avais droit d'attendre de mes efforts et de mon dévouement à son service.

Sire, une nouvelle carrière de gloire s'ouvre en ce moment. Me serait-il permis d'exprimer à Votre Majesté le désir ardent d'y prendre part? L'honneur de verser mon sang pour elle n'a jamais eu plus de prix à mes yeux, et je la supplie de daigner voir toujours en moi le soldat le plus fidèle.

Je suis avec le plus profond respect, Sire...

Le Gal Dupont.

Il est certain, pour tout homme de bonne foi, que cette lettre du général Dupont, malgré quelques erreurs de chiffres qui ne changent en rien la physionomie de l'affaire, est l'expression loyale de la vérité. Trois faits essentiels s'en dégagent, d'une importance telle qu'ils renferment en eux-mêmes toute la question: i° le général Dupont avait l'ordre formel, impératif, de rester à Andujar ; 20 le général Vedel a désobéi à ses ordres ; 3° le traité conclu avec l'ennemi était indispensable, et aucune de ses dispositions n'est contraire à l'honneur.

Le moindre sentiment de justice imposait à l'Empereur le devoir strict d'éclaircir ces faits : il ne le fit pas, ostensiblement du moins, car c'eût été aboutir à la constatation de l'innocence du général Dupont. Le duc de Rovigo, qui avait donné à Dupont l'ordre souvent répété de ne pas quitter Andujar, ne fut jamais questionné, et ses lettres saisies à Marseille ne furent pas rendues au général Dupont, qu'elles eussent complètement dégagé. La conduite du général Vedel ne fut jamais l'objet d'aucun examen, et tout se borna à un interrogatoire pour la forme, avec cette circonstance aggravante qu'un écrit de ce général, où les faits étaient dénaturés de façon à porter un grave préjudice au général Dupont, fut joint aux pièces de la procédure, en même temps qu'on en éliminait le récit pourtant exact du commandant du Corps de la Gironde. — Enfin, afin de pouvoir utiliser contre le général Dupont les odieux et mensongers racontars de la première heure, on n'interrogea aucun témoin.

De son côté, le général Chabert écrivait à l'Empereur, à la même date, ce qui suit :

Sire,

J'ai toujours espéré qu'apès avoir satisfait à tous les interrogatoires concernant l'affaire qui a commandé ma détention, Votre Majesté ordonnerait ma mise en liberté. Cet espoir a fait jusqu'à présent mon courage et ma résignation.

Des événements politiques peuvent déterminer le départ de Votre Majesté, et cette même captivité, qui a vivement altéré ma santé, ne serait plus supportable.

Votre Majesté, Sire, est trop juste pour me laisser plus longtemps victime d'événements dont je ne puis répondre sous aucun rapport. Je la supplie d'ordonner ma délivrance et de vouloir bien me donner de nouvelles occasions de lui prouver mon zèle et mon dévouement.

Je suis avec respect, Sire,...

Chabert,

A la Maison d'arrêt de l'Abbaye, le 9 mars 1809.

Général de Brigade.

Cette lettre n'eut pas le don d'émouvoir l'Empereur ; elle resta sans réponse. Entre lui et les vaincus de Baylen, victimes de ses fautes, sa passion aveugle et sans frein avait dressé un mur d'airain ; leur perte étant décidée, il fallait qu'elle s'accomplît, quels que fussent les moyens.

Après avoir adressé, comme nous venons de le voir, un appel suprême à la justice de Napoléon, le général Dupont songea aussi, en dernier recours, à son ami Berthier, qui l'embrassait avec tant d'effusion à l'époque, lointaine déjà, du Directoire et du Cabinet topograpbique, où Dupont était un personnage influent dont il convenait de se concilier les bonnes grâces. Il lui écrivit, le 18 mars, une lettre explicative, établissant nettement que les malheurs de Baylen étaient la conséquence de la désobéissance du général Vedel, qu'on s'était trouvé dans l'obligation impérieuse de traiter avec l'ennemi, et que si la division Vedel avait été comprise dans le traité, c'était pour cette double raison que l'ennemi victorieux l'exigeait obstinément et que, d'autre part, cette division était dans l'impossibilité absolue de faire sa retraite sur Madrid. — Le prince de Neufcbâtel conserva la lettre de Dupont pendant près d'un mois, sans y faire de réponse. A la date du 1 1 avril 180g, le ministre de la guerre informait l'Empereur qu'il venait de recevoir du major général la lettre que lui avait écrite le général Dupont le 18 mars ; il l'adressait au ministre de la justice et en envoyait une copie à Sa Majesté. Cette lettre était ainsi conçue :

Monseigneur,

J'ai la persuasion constante que Votre Altesse prend part à la situation si pénible et si peu méritée où je me trouve. Les événements qui me concernent sont maintenant connus dans toutes leurs circonstances, et la justesse de mes dispositions militaires n'admet aucun doute. Je désire vivement que Sa Majesté daigne se faire représenter les Interrogatoires qui viennent d'avoir lieu; ma justification y est développée tout entière, et ma conduite ne peut plus être obscurcie d'aucun nuage.

J'ai été fidèle aux principes de la guerre, et tous mes malbeurs sont dus à un général qui n'a pas exécuté mes ordres, et qui, par sa désobéissance, m'a empêché d'obtenir de nouveaux succès. Les fautes du général Vedel ne peuvent retomber sur moi. Si j'étais atteint de quelque blâme, lorsque, d'un côté, j'obéis aux ordres qui me sont donnés, et que, de l'autre, on viole les

miens, il en résulterait que les Généraux commandant en chef ne pourraient plus compter sur l'effet de leurs dispositions, et que les Généraux secondaires se croiraient autorisés à violer leurs instructions ; tous les principes seraient confondus et l'on ne marcherait plus que de revers en revers. Ainsi, ma justification tient essentiellement à l'intérêt sacré du trône.

Le Général Vedel a quitté, le 16, sa position, contre mes ordres, et il a donné par là à l'ennemi la facilité de passer le Gualdalquivir, à Mengibar. Le 17, il a découvert Baylen, malgré mes instructions, et il a laissé à l'ennemi la faculté de s'en emparer. Le Général Dufour a commis la même faute, en quittant ce poste, sans ordre. Il est impossible qu'un Général commandant un corps de troupes puisse réussir, ses ordres étant ainsi méconnus.

Le 19, je livre combat, avec une seule Division, à un ennemi six fois plus nombreux, et je me trouve séparé du reste de mes forces, par l'effet des faux mouvements et des désobéissances dont je viens de parler. Le Général Vedel est resté six heures à deux lieues du champ de bataille, pendant l'action, dont il entendait le bruit depuis quatre heures du matin, et il a résisté aux instances de sa Division, qui brûlait de voler au secours de la Division Barbou. Une faute aussi grave a dû me jeter dans la dernière crise. J'avais 25 000 hommes en front, et 18000 sur mes derrières, dans un terrain qui n'offrait aucun moyen de retraite.

Après un combat qui fera toujours honneur aux troupes, il a fallu traiter avec l'ennemi poulies conserver à Sa Majesté ; elles étaient absolument sans défense. Le traité était avantageux, et s'il a été violé, je ne puis être responsable d'une si horrible perfidie.

La Division Vedel a été comprise dans le Traité, parce que l'ennemi l'a exigé avec obstination. Il faut d'ailleurs considérer que si elle n'y avait pas été admise, elle n'aurait pu effectuer sa retraite, ayant toute l'armée ennemie et une province insurgée, contre elle. Pour ne pas ôter cependant, au Général Vedel, la faculté de se retirer, s'il l'avait cru possible, j'ai refusé de signer un ordre trop absolu, de revenir à Baylen, malgré les menaces que faisait l'ennemi, de tout égorger.

Quant aux impostures répandues dans les journaux espagnols, relativement à l'affaire de Cordoue, il est inutile de les relever, puisque toutes ces faussetés dictées par le fanatisme et la haine la plus aveugle, ne méritent que le mépris. Cette ville, qui était défendue par 25 000 hommes, est peut-être un exemple unique d'une place prise de vive force, sans être livrée au pillage. Il n'y a que les maisons où l'on s'est battu qui aient souffert. Les fonds appartenant aux rebelles ont été employés, en totalité, au service de l'armée. La plus grande régularité a régné dans les mesures administratives et politiques, que les circonstances ont fait adopter. J'affirme enfin, hautement, que je n'ai jamais montré plus de dévouement à Sa Majesté que dans cette campagne, et qu'il était impossible de mettre plus de zèle pour justifier ses bontés et sa confiance. J'ai eu d'abord les plus heureux succès. Si j'avais eu mon corps réuni, j'aurais pacifié le Midi ; mais j'y suis entré avec une seule Division. La désobéissance du Général Vedel et ses fautes réitérées m'ont ensuite mis dans la nécessité de traiter, pour sauver des troupes que ce seul moyen pouvait conserver, dans la position extraordinaire où elles se trouvaient.

Je supprime, Monseigneur, de plus longs détails ; je craindrais de vous enlever des moments précieux. Votre Altesse voit que rien n'altère mes titres à son estime, et ne peut me ra\ir ses anciennes bontés. J'ai l'espoir que Sa Majesté prononcera elle-même ; mais si la Décision que j'attends n'était pas immédiate, je vous prierais, Monseigneur, de considérer que j'ai éprouvé une cruelle détention de six mois, et conjurerais Votre Altesse d'obtenir ma liberté provisoire. J'irais, après tant de rigueurs, dans ma famille qui habite le département de la Charente, attendre les ordres de Sa Majesté. La justice de ma cause, mes services et mon inviolable dévouement sollicitent le succès de cette demande.

J'ai l'honneur, etc..

Le Gal Dupont.

Pour copie conforme

Le Ministre de la Guerre

Ctc d'HuN'EBOURG.

298 le nMim, dupont

Napoléon croyait à son épée ; il était inexorable autant que maître. Joignant la violence à la ruse, il voulait, suivant l'expression du P. Lacordaire, voir toute pensée soumise à la sienne, toute volonté conforme à sa volonté, toute puissance, toute loi, tout droit, tout devoir émanant de lui. En chargeant la Haute-Cour du soin de juger le général Dupont, il entendait bien qu'elle ratifiât purement et simplement son inique verdict ; aussi sa stupéfaction fut grande et sa colère indicible, lorsque s'enquérant auprès de Cambacérès de F opinion probable de la Haute-Cour Impériale, il lui fut répondu qu'elle acquitterait. « Alors, je n'en veux plus ! » s'écria-t-il, montrant ainsi le fond de son âme et son mépris de la justice et de la vérité.

Sur l'ordre du maître, tout est soudainement arrêté dans les aménagements entrepris au Luxembourg. De Haute-Cour, de lois, de juridiction régulière permettant à un citoyen, aux pires criminels même, de se défendre, il ne sera plus question : Dupont, malheureux par la faute de l'Empereur, est condamné par lui ; il faut donc qu'il succombe ; toutes les mesures seront prises pour cela. Pendant trois ans, on lui refusera des juges, on n'interrogera aucun des officiers dont il invoque le témoignage, on le traînera en prison, et quand un long séjour dans un local empesté aura mis sa vie en péril, on fera au héros de Friedland la faveur de le reléguer dans une maison de santé, sous la surveillance d'un gendarme, jusqu'à ce que ce gendarme lui mette enfin la main au collet pour l'amener, sans défenseurs et sans témoins, devant un tribunal arbitraire, un Conseil d'enquête, dont l'Empereur aura lui-même soigneusement choisi tous les membres!!... Que de semblables attentats aient eu lieu, il convient d'en gémir sans s'en étonner autrement, puisque l'histoire de l'humanité est semée d'autant de crimes que de belles actions, d'autant de guerres d'oppression que de guerres de délivrance ; mais que l'adoration pour un homme de génie puisse aller jusqu'à l'aider à anéantir l'idée du droit et à fermer, par la violence et la corruption, la bouche de la justice, quelle âme honnête l'admettra jamais?

« Le temps qui s'est écoulé depuis cette époque », écrit le général Dupont dans ses Mémoires, « permet de juger froidement ses actes. Le prestige de sa gloire, l'impression de ses revers ont cédé au temps. On peut apprécier les faits de sa domination absolue et sans exemple dans les âges modernes, avec la raison calme qui applaudit ou blâme selon les droits dépouillés de toute illusion. Je suis donc libre de toute aigreur en retraçant les abus de sa puissance envers moi. J'ai contribué à son élévation, souvent admirateur de son génie, quelquefois affligé de ses erreurs, et s'il m'a grandement maltraité, comme il l'a dit lui-même, il a fait sa propre infortune, et je le plains aujourd'hui plus que je ne l'accuse. Ce n'est pas d'ailleurs sur sa tombe que je puis oublier les ménagements qui ont retenu ma voix lorsque je pouvais lui faire entendre dans son exil éternel de trop justes plaintes.

« D'après les lois de l'Empire, un Grand Officier de la couronne ne pouvait être jugé que par la Haute-Cour. Le général Marescot, impliqué dans l'affaire d'Espagne, était revêtu de ce titre, et la même prérogative m'appartenait comme général en chef. Le jugement provoqué contre nous fait donc préparer la convocation de la Haute-Cour ; des dispositions

s'ordonnaient déjà dans l'une des salles du Luxembourg. Mais au milieu de ces apprêts, Napoléon consulte l'archichancelier Cambacérès sur les probabilités de la décision de la Cour suprême à mon égard. Le profond légiste et non moins habile courtisan hésite d'abord à répondre ; il voudrait exprimer sa pensée sans déplaire, et ne pouvant présumer des intentions graves contre un général heureux tant de fois et qu'il avait souvent félicité luimême, sur la foi des bulletins de la Grande Armée, dit enfin, d'un accent affirmatif, que je serais absous. Cette réponse eut un effet décisif : la Haute-Cour fut abandonnée. Quel a été le motif de Napoléon dans cette décision ? Il est difficile de le pénétrer ; on peut seulement croire que voulant appliquer partout sa volonté absolue, il a écarté une autorité suprême autre que la sienne et s'est réservé la faculté de prononcer une décision souveraine (i). »

C'est avec cette sagesse que le général Dupont n'a cessé de s'exprimer sur celui qui, n'écoutant que sa passion, avait, au mépris de toute vérité et de toute justice, brisé son épée, l'insultant dans un langage sans dignité et sans mesure. La postérité comparera et jugera.

Cependant tout avait été prévu pour la réunion de la Haute-Cour. Le 7 janvier 1809, le greffier en chef Garnier avait reçu le grand sceau et sa presse, le timbre et le cachet réservés au service de cette Cour, ainsi que le cachet et le timbre particuliers au greffe, objets exécutés d'après les ordres du ministre de la justice. Toute cette action, entamée conformément aux lois, s'arrêtant soudain par la volonté du Maître, il parut convenable de couvrir au moins d'un semblant de prétexte l'étrange solution donnée à une affaire, dont l'Empereur lui-même avait annoncé que les débats montreraient toute l'horreur. On allégua alors, par une supercherie à peine croyable, que les officiers dont il importait de recueillir les témoignages se trouvant en ce moment aux armées, il y avait impossibilité de les interroger et, par suite, de poursuivre l'affaire du général Dupont ; comme si tous ces officiers n'avaient pas été dispersés individuellement par ordre même de l'Empereur, dès leur retour en France, alors que le moindre souci de la vérité et de la justice commandait de les questionner dans le plus bref délai !! Et comme s'il n'eût pas été possible aussi de les appeler à Paris, ainsi qu'on fit à l'égard du général Poinsot, ou de les interroger à l'armée même, sous la foi du serment ! !

Deux Notes existant aux Archives du ministère de la Justice, dans la Correspondance générale de la Haute-Cour Impériale, donnent la date à laquelle l'action régulière de la justice fut arrêtée par l'Empereur, dans l'affaire de Baylen ; elles sont ainsi conçues :

Paris, le 12 avril 1809.

Écrit à S. E. le Grand Juge, Ministre de la Justice, que l'affaire du général Dupont ne peul continuer de s'instruire, attendu que toutes les personnes qu'on pourrait entendre sont à l'année ou trop éloignées pour les faire appeler.

Que la présence de M. Fouquet devenant inutile à Paris, il peut retourner à son poste à Rouen; qu'il lui est dû des indemnités qui pourraient être fixées à 12 francs par poste et 20 francs par jour de séjour.

(1) Mémoires inédits du général Dupont.

3ûO LE GÉNÉRAL DUPONT

Paris, le 13 avril 1809.

Écrit à M. Fouquet, Procureur général impérial près la Cour d'appel à Rouen, que l'affaire du général Dupont ne pouvant être continuée dans ce moment, il peut retourner à Rouen reprendre ses fonctions, et qu'on en a prévenu S. E. le Grand Juge Ministre de la Justice,

Que dès qu'elle continuera on la fera appeler.

Ces Notes émanent certainement du Procureur Général de la Haute-Cour. Il n'était pas nécessaire qu'il prévînt le prince Archichancelier.

En supprimant, de sa propre autorité et par un révoltant abus de pouvoir, toutes les garanties que la loi accorde aux accusés pour leur défense, Napoléon n'entendait nullement pour cela se départir de ses rigueurs envers ses victimes. Le général Dupont et ses coaccusés, livrés à sa merci sans le moindre contrôle, furent maintenus dans la prison infecte de l'Abbaye ; tous étaient innocents, nous l'avons longuement démontré, et on en aurait la preuve dans ce fait que l'Empereur n'osa jamais les déférer à une juridiction régulière comportant des défenseurs et des témoins, et qu'en i8i5 il reconnut la fausseté de ses accusations en faisant Chabert divisionnaire et en serrant Marescot dans ses bras. — Sa cruauté usa, comme nous allons le voir, de raffinements à peine croyables.

Nous avons déjà montré que le bâtiment de la maison d'arrêt de l'Abbaye, assigné par Napoléon à de glorieux généraux dont le seul tort consistait à avoir été malheureux par sa faute, était fort malsain, des latrines très proches répandant dans toutes les chambres des exhalaisons et une puanteur insupportables. — Le général Dupont, pourtant d'une santé très robuste, ne tarde pas à tomber gravement malade. Le 6 mai 1809, le docteur des Essarts, membre de l'Institut, le visite et le trouve atteint de coliques hépatiques « dont il avait déjà éprouvé de violents accès surtout en Italie, à Paris et à Chabanais, chez son père, avant de se rendre à Bayonne ; que de plus il a, depuis peu, eu plusieurs accès de fièvre, des crachements de sang opiniâtres avec oppression et gêne de la respiration, le teint jaune et plombé », accidents produits « par un séjour renfermé, une inaction à laquelle un militaire tel que lui est bien loin d'être accoutumé (1) ».

Le 5 juillet 1809, les docteurs des Essarts, Halle et Bourdois, appelés par une Ordonnance du Grand Procureur général impérial à constater l'état de santé du général Dupont, détenu à la prison militaire de l'Abbaye, rédigèrent un certificat constatant que la santé du général était altérée et nécessitait un changement d'air. Il y était dit que la figure avait une teinte jaune pâle qui augmentait d'intensité lorsque le malade était debout; les extrémités inférieures étaient souvent enflées ; le malade éprouvait des douleurs très vives dans la région abdominale et au bras droit, etc., etc. « D'où nous avons conclu, dit le rapport des médecins, que la maladie actuelle de M. le général Dupont se compose :

« i° Des accidents bilieux et nerveux qui dépendent de sa constitution;

« 20 D'une affection rhumatismale produite par ses fatigues passées, par son séjour dans un air peu salubre et par le défaut d'exercice ;

(1) Arch. Justice.

LE PROCÈS 3oi

« 3° Que cette disposition pourrait s'aggraver et amener successivement l'affaiblissement de tous les organes et l'hydropisie, mais qu'elle s'améliorerait facilement dans une habitation plus saine, par des promenades en bon air, conditions essentielles pour les succès de la médecine dans une pareille maladie. »

Le procureur général de la Haute- Cour transmit ce rapport au comte Maret, en lui faisant savoir que le général Dupont demandait à être placé dans une maison de santé sous la garde de la gendarmerie. Le comte Maret répondit par la lettre suivante :

A Son Excellence M. le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, procureur général impérial de la Haute-Cour.

Monsieur le comte, j'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 5 de ce mois, et à laquelle était joint un rapport sur l'état du général Dupont et sur la nécessité de transférer cet officier dans une maison de santé. J'ai présenté ce rapport à Sa Majesté qui a pensé que son intervention n'était pas nécessaire et que vous aviez l'autorité suffisante pour prendre, sur votre responsabilité, les mesures que les circonstances exigeraient. Je puis cependant ajouter, Monsieur le comte, qu'il m'a paru qu'une translation dans une maison des environs de Paris paraîtrait plus convenable que la translation proposée dans une maison de santé qui serait située dans Paris même.

Agréez, je vous prie, Monsieur le comte, les nouvelles assurances de ma plus haute considération.

Signé : Hugues Maret.

Vienne, le 28 juillet 1809.

A Son Excellence M. le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, procureur général de la Haute-Cour.

A la date du i3 août 1809, le général Dupont écrivit au procureur général près la Haute-Cour pour lui demander à être transféré dans la maison de santé du docteur des Essarts, à Clichy-la-Garenne :

Représente le général Dupont que le mauvais état de santé où il se trouve exige un changement d'air et un traitement particulier, ainsi qu'il résulte du certificat donné par MM. des Essarts, Bourdais et Halle, médecins.

Il demande, en conséquence, à Son Excellence le Grand Procureur général, d'être autorisé à résider, sous le cautionnement du docteur des Essarts, dans sa maison de santé à Clichy-la- Garenne ; et il s'engage, sous sa parole d'honneur, à se représenter à toute réquisition de Son Excellence le Grand Procureur général.

Signé : Le Général Dupont.

Le procureur général acquiesça à cette demande et il ordonna, le i4 août, que le général Dupont serait transféré de la prison de l'Abbaye dans la maison de santé du docteur des Essarts, sous la garantie donnée par le docteur de représenter le général à la première réquisition du procureur général de la Haute-Cour, le général Dupont devant être, en outre, sous la garde d'un gendarme ou d'un sous-officier. Celle disposition fut notifiée au maréchal Moncey, premier inspecteur général de la gendarmerie impériale, qui donna sur-le-champ des ordres en conséquence au capitaine de la gendarmerie de la Seine.

Plein d'égards pour le général Dupont, dont il connaissait toute la gloire et l'infortune

imméritée, le capitaine Ravier n'avait pas voulu lui imposer l'humiliation de la présence d'un gendarme ; au mois de novembre 1809, il lui adressa les deux lettres suivantes :

Paris, le 10 novembre 1809.

Le capitaine commandant la gendarmerie impériale du département de la Seine. Mon général,

L'arrivée prochaine de l'Empereur à Paris m'impose impérieusement l'obligation d'exécuter à la lettre l'ordonnance de M. le comte Regnault cjui vous concerne. J'ai l'honneur de vous prévenir cpie j'enverrai lundi prochain chez vous à Clichy un gendarme en bourgeois. Avez la bonté de donner vos ordres pour qu'il soit reçu. Je vous prie d'être persuadé cpie celte mesure n'a point d'autres motifs que des craintes qui me sont personnelles. Dans les premiers jours de la semaine prochaine, j'aurai l'honneur d'aller vous saluer et de vous offrir le respectueux hommage de tous les sentiments les plus distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Mon général,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Signé : Le chevalier Ravier (i).

Paris, le 12 novembre 1809.

Le gendarme que j'aurai l'honneur de vous envoyer demain ne changera rien à votre position. C'est seulement pour la tonne ; c'est pour prouver qu'on n'a point de complaisance et qu'on exécute les ordres donnés ; votre valet de chambre a été témoin des instructions que j'ai données, et il vous confirmera que cette mesure, qui assure ma tranquillité personnelle, n'augmentera en rien la douleur que vous devez avoir de cet état de choses. Qu'il me serait agréable, mon général, d'être le premier à vous annoncer la fin de vos peines et le retour de la confiance de l'Empereur ! A mon empressement à vous porter ces bonnes nouvelles, vous ne douteriez pas du sincère et respectueux attachement que je vous porte, et avec lequel j'ai l'honneur d'être, mon général,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Signé : Le chevalier Ravier (2).

L'atmosphère de Clichy étant très contraire à la santé du général Dupont qui continuait à souffrir de violentes coliques hépatiques et de rhumes qui ne pouvaient être attribués qu'à la mauvaise qualité de l'air, le docteur des Essarts se décida à transporter sa maison de santé aux Ternes, dans un endroit beaucoup plus sain, distant de Clichy de quinze minutes de chemin seulement.

Le général Marescot, grand-aigle, premier inspecteur général du génie, parent de l'Impératrice et illustré par les plus glorieux services, n'avait paru dans la capitulation de Baylen que par pur dévouement, comme témoin, et tous les historiens ont reconnu que sa conduite était restée irréprochable. En l'accusant de s'être déshonoré pour avoir mis son nom au bas de cette capitulation et en le jetant en prison tout en lui refusant la possibilité de se défendre, Napoléon se servait donc de sa toute-puissance pour commettre un effroyable

(1) Archives Dupont.

(2) Archives Dupont.

le phocès 3o3

mensonge historique (i) et une iniquité, et le respect qu'impose sa grande figure ne saurait aller jusqu'à approuver de pareils forfaits ; comme le dit très bien M. Thiers, le génie n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens. Si le jugement porté par l'Empereur sur le général Marescot pouvait être considéré comme fondé, il faudrait alors admettre que Desaix, Belliard, Serurier, Rosily, Junot, et plus tard Napoléon III, méritaient d'être dégradés sans pitié en présence de la troupe.

L'air empesté de l'Abbaye avait fini par exercer sa funeste influence sur la santé du général Marescot. Le 12 février 1809, il écrivait au procureur général de la Haute-Cour: « Depuis sept mois, je suis privé de ma liberté ; depuis cinq, je languis dans une prison. Mon procès paraît devoir être encore très long. Ma santé s'altère journellement par la privation du grand air et de l'exercice auquel j'étais accoutumé et dont mon tempérament a plus besoin qu'un autre. La prison où je suis n'a ni cour, ni jardin, où l'on puisse aller respirer un instant. Je vous prie de vouloir bien me faire visiter par un médecin de votre choix... »

En conséquence de cette lettre, le docteur Bourdois, invité à visiter le général Marescot, se transporta, le i!\ février, à la prison militaire de l'Abbaye et constata que le général était « dans un état véritablement cachectique dont les symptômes sont une teinte jaune et livide répandue sur toute la peau, l'empâtement du foie, des boutons de mauvaise espèce et de la nature des furoncles, des gencives molles, gonflées, sanguinolentes, où l'on remarque quelques ulcérations scorbutiques, un pouls faible, un air d'abattement, enfin presque tous les signes qui annoncent un commencement d'affection scorbutique, dont le défaut d'air et d'exercice ne peut qu'augmenter le développement ».

Sur la demande du général, le comte Regnaud ordonna, le 20 mai 1809, son transfèrementsous bonne et sûre garde dans la prison militaire de Montaigu(2). Le général Marescot y fut conduit le Ier juin par le capitaine commandant la gendarmerie du département de la Seine ; il y resta jusqu'à sa comparution devant le Conseil d'enquête de 181 2.

Les généraux Chabert et Vedel et le capitaine de Villoutreys n'avaient pas échappé non plus aux influences délétères de leur infecte prison. Invité par le procureur général de la Haute-Cour à se rendre à l'Abbaye pour y visiter les généraux, le docteur Bourdois lui écrit, le 4 mai 1809, qu'il s'est assuré :

i° Que le général Chabert éprouve des douleurs à la poitrine et surtout à la partie du côté droit qui correspond à une blessure ;

20 Que depuis quelque temps il lui est survenu des accès de fièvre irréguliers ;

3° Que le matin et le soir il a une toux assez considérable, et que parfois il crache un peu de sang;

Qu'assez constamment ses jambes sont enflées le soir...

(1) Napoléon reconnut lui-même ce mensonge, — nous ne saurions trop le répéter, — en faisant écrire à Marescot par Davout, le a3 mars i8i5, que tout était oublié. C'est donc que Marescot ne >\- tait pas déshonoré, car est-il au pouvoir de qui que ce soit d'oublier un acte déshonorant?

(2) Cette prison n'était autre que le vieux Collège de Monlaigu, licencié par la Révolution. 11 se trouvait sur le côté gauche du Panthéon, et fut démoli en i84/| pour la construction de la bibliothèque Saintc- Ccneviè\c.

LE GENERAL nUPONT

Le docteur déclare également que le général Vedel a une fistule lacrymale qu'il est urgent d'opérer, ce qui ne peut se faire que dans un lieu plus sain, dans une maison de santé, comme l'ont reconnu les docteurs Croisent, Bouvenot et Winzel.

Le 9 mai 1809, le docteur Mougenot constate que l'état de santé de M. de Villoutreys est alarmant et nécessite son transfèrement dans une maison de santé.

Le 27 juillet 1809, le général Vedel et M. de Villoutreys suppliaient le comte Regnaud de faire placer une porte et une fenêtre sur leur palier, afin de les isoler des autres prisonniers et d'empêcher les chiens de venir faire des ordures dans le corridor.

Sur l'invitation du procureur général, le docteur Corvisart, premier médecin de l'Empereur, assisté des docteurs Bouvenot et Bourdois, se rendit à la prison de l'Abbaye pour visiter le général Vedel et s'enquérir des causes de sa maladie. Sur le rapport des médecins, le procureur général ordonna, le 18 août 1809, (îue ^e général Vedel serait transféré de la prison de l'Abbaye dans la maison de santé du docteur Bouvenot, sous la garde d'un gendarme ou sous-officier, le docteur prenant l'engagement de représenter le général à la première réquisition du procureur général. Dans leur certificat, les médecins reconnaissent que le général Vedel est atteint d'une fistule lacrymale à l'œil droit, exigeant le plus promptement possible une opération, que son teint prend une couleur pâle telle qu'on l'observe chez les scorbutiques, « affection dont il a été effectivement atteint, à ce qu'il nous a assuré, en diverses circonstances, et que doit favoriser encore l'habitation malsaine, peu aérée, dans laquelle le général se trouve depuis sept mois; et enfin qu'on peut attribuer à cette cause l'enflure habituelle des jambes, laquelle est beaucoup plus considérable le soir, ainsi qu'un de nous a été à même de le vérifier ». — La maison de santé du docteur Bouvenot était à Passy, rue Franklin, n° 3(i).

Le général Chabert, qui n'avait fait, dans les négociations relatives à la Convention d'Andujar, que ce que tout général, tout homme de cœur eût fait à sa place, et qui s'était comporté tout comme Desaix à El Arisch, fut traité par l'Empereur avec une inimaginable et révoltante cruauté. Napoléon ne lui pardonna pas d'avoir dit loyalement la vérité dans ses interrogatoires et dans ses lettres, en prenant nettement la défense du général Dupont, qu'il avait vu à l'œuvre.

De l'Abbaye, le Ier mars 1809, il proteste qu'il est sans reproches et, faisant remarquer que sa santé est altérée, il demande au procureur général qu'il soit rendu libre sur sa parole d'honneur de se présenter lorsqu'il en serait requis.

Le 8 mars il renouvelle sa demande, priant qu'on l'interroge de nouveau si sa justification ne semble pas suffisamment établie.

Le 9 mars, il fait savoir au procureur général qu'ayant écrit au général Hullin, commandant la place de Paris, une lettre qui en contenait une autre adressée à l'Empereur, le concierge de la maison d'arrêt s'est saisi de sa lettre, l'a décachetée et l'a gardée. Et sur la réclamation du général Chabert, le concierge lui a répondu « qu'aucune lettre ne devait

(1) Arch. Justice.

LE PHOCÈS 3o5

sortir de la prison sans lui être communiquée, qu'il avait ordre de les décacheter, qu'il décacheterait aussi celle adressée à Sa Majesté ». Le général fait remarquer qu'on eût dû au moins l'informer de cet ordre, s'il existe vraiment.

Le général Chabert était sans fortune, et il sollicite, le 7 mai 1809, d'être transféré dans une maison de santé peu coûteuse, celle du docteur Meuris, rue d'Ivry, n° 1. Il n'avait touché aucun traitement depuis le 3i décembre dernier et se trouvait absolument sans ressources pour subvenir à ses besoins. Le certificat du docteur Lacroix, du 9 mai 1809, constate que le général Chabert « n'a cessé d'être tourmenté de douleurs rhumatismales et d'accidents graves de poitrine, tels que crachements de sang, oppression et fièvre aiguë avec enflure des extrémités inférieures », depuis le mois de mars.

Le ministre de la guerre décida, le 29 mai, que le général Chabert toucherait le tiers de ses appointements d'activité.

Le 2 août, le général Chabert demande que le petit salon qui est attenant à sa chambre lui soit affecté, ou tout au moins qu'on interdise au concierge d'y faire fréquemment des orgies qui se prolongent tard et sont la cause de mauvaises odeurs qui rendent le corridor insupportable.

Le 6 septembre 1809, il écrit au procureur général que le mauvais état de sa santé s'aggrave chaque jour ; « lorsqu'on est en prison depuis plus d'un an, et surtout lorsqu'on y est malade, les quarts d'heure, les minutes même, sont des siècles; c'est un supplice continuel, on y meurt à petit feu... ».

Le 8 septembre, il se plaint de la partialité et de l' inhumanité avec laquelle il est traité.

Le 2 octobre, il écrit qu'il ne quitte plus le lit et il prie le procureur général de donner des ordres pour qu'il soit transféré dans un hôpital ; « je préfère, dit le général Chabert, guérir dans une maison réservée pour l'indigent et le malheureux, à périr misérablement en prison » .

Le 10 octobre, le capitaine commandant la gendarmerie impériale du département de la Seine, informe le procureur général que le général Chabert est toujours malade et que sa fièvre prend un caractère alarmant. Le capitaine l'a trouvé « dans un accablement qu'on ne pourrait dépeindre et qui est autant le résultat de la fièvre que celui d'un chagrin rongeur. Je crois même qu'il y succombera avant peu, s'il reste plus longtemps en prison ».

Le général Chabert fut transféré, le 20 avril 18 10, de la prison militaire de l'Abbaye dans la maison de santé du docteur Baron, à Chaillot, Grande-Rue, n° 4o. Le certificat du docteur Bourdois constatait que le général avait le corps couvert d'une éruption déboutons dartreux dont quelques-uns laissent voir une pointe noire, que ses gencives étaient gonflées et douloureuses et qu'à tous ces accidents se joignait un état nerveux considérablement augmenté depuis la mort de son fils, égorgé par les Espagnols. — Le docteur Baron ne tenant pas sa maison de Chaillot pendant l'hiver, le général Chabert obtint du capitaine Ravier l'autorisation de venir habiter la maison de santé que le docteur entretenait rue du Colombier, n° 22, au faubourg Saint-Germain.

À la date du 16 octobre 1810, le capitaine Ra\ior rendit compte au procureur général de la Haute-Cour, qu'il avait autorisé le général Dupont à quitter Clichy pour aller habiter aux Ternes la maison du comte Bcrgon, conseiller d'Etat, son beau-père. Le comte Regnaud lui adressa, en réponse, la lettre suivante :

Le Géniîhal Dupont. 111. • ao

3o6 LE GÉNÉRAL DUPONT

Paris, le 18 oclobre 1810.

En m'annonçant, Monsieur, la réintégration du général Cliabert dans une maison de santé, vous m'annoncez aussi la sortie du général Dupont de chez le docteur Desessarts. Vous êtes coupable, Monsieur, et de l'avoir souffert et de ne m'en avoir pas prévenu ; si je rendais compte à votre colonel ou au général Moncey d'une telle violation de mes ordres, je vous exposerais à une punition sévère; j'ai assez pris sur moi, lorsqu'en considération de la situation des prisonniers, j'ai bien voulu leur permettre, sur caution et sous la garde d'un gendarme, d'aller dans une maison de santé ; mais cette caution et cette garde ont été très inconvenablement rendues illusoires par votre négligence, qui a compromis les prisonniers, vos gendarmes et moi-même.

Mes ordres contenaient tout ce que je pouvais me permettre de condescendance, et ils devaient être exécutés à la lettre et sans restriction.

Je veux bien ne pas rendre compte du passé à condition qu'à l'avenir votre service sera tel que je dois l'attendre d'un officier exact, auquel je ne parle comme je le fais, que parce que je suppose qu'il n'a que momentanément oublié l'importance de ses fonctions et la nécessité de se conformer rigoureusement à ce qui lui est prescrit, et plus encore dans cet instant que dans tout autre.

Vous voudrez bien me rendre compte dans les vingt-quatre heures de ce que vous aurez fait en exécution de mes ordres.

Agréez l'assurance de ma parfaite considération.

Signé : Le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely (i)

Ainsi, quand des généraux glorieux entre tous, qu'aucune condamnation n'avait frappés et à qui l'Empereur refusait des juges parce qu'il les savait irréprochables, voyaient leur santé à tout jamais compromise parle séjour d'une prison empestée, le procureur général de la Haute-Cour impériale considérait comme une grande grâce et une condescendance très méritante de sa part, de les avoir autorisés à sortir des puanteurs de l'Abbaye pour aller respirer un peu d'air salubre dans des maisons de santé, sous la surveillance de gendarmes !... Que l'on compare avec ce qui se fait à notre époque pour des forçats !

Le capitaine Ravier écrivit immédiatement au général Dupont ce qui suit :

Paris, le 18 octobre 18 10.

Mon général,

La lecture de la lettre ci-jointe de S. E. Monseigneur le comte de Saint-Jean-d'Angely vous donnera la conviction qu'il ne m'est plus permis d'exécuter ses ordres à demi. Quand j'ai vu que S. E. me faisait un crime d'avoir laissé M. le général Cbabert déloger, j'ai dû lui dire que j'avais commis la même faute à votre égard. Ainsi, mon général, je vous prie de retourner à Clichy. M. le comte le veut absolument et il m'a ordonné de lui rendre compte dans les 24 heures de l'exécution de ses ordres, ce que je ne peux me dispenser de faire.

Le gendarme qui vous remettra celte lettre est celui que j'ai chargé de rester près de vous : ayez la bonté de le faire loger et nourrir.

Croyez, mon général, que sans la nécessité où je me trouve d'obéir, je ne viendrais pas ajouter de nouvelles rigueurs au désagrément de votre position ; et je me permettrai de vous supplier de vous y conformer, votre situation actuelle, toute pénible qu'elle soit, étant cependant encore bien plus consolante qu'une réintégration en prison.

J'ai l'honneur de vous saluer avec un profond respect.

Le chevalier Ravier (2).

(1) Archives Dupont.

(2) Archives Dupont.

le procès 3oy

Privé des deux tiers de son traitement par suite de son incarcération, le général Chabert se trouvait dans l'impossibilité de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. Le 7 février 1811, il exposait, clans une lettre au ministre de la guerre, qu'à sa sortie de la prison de l'Abbaye sa santé était « vivement altérée par le scorbut et une humeur dartreuse » qui lui couvrait une partie du corps ; il avait dû recourir à la bourse de ses amis, sans prévoir quand et comment il pourrait les rembourser. Ses appointements étaient réduits à 277 francs par mois, sur lesquels il devait payer le gendarme chargé de le surveiller, surveillance bien illusoire puisqu'il s'était engagé sur l'honneur à ne pas s'éloigner. Il était absolument sans ressources, avec une fille âgée de quatorze ans ; son fils, âgé de vingt-trois ans, officier en Espagne, avait été assassiné à Santander.

Le 6 septembre 181 1, le général Chabert réitère sa démarche auprès du ministre pour obtenir qu'on lui rende le traitement dont il est privé depuis si longtemps et dont il a un pressant besoin. Le duc de Feltre, touché de sa détresse, s'adressa à l'Empereur, le i!\ octobre, pour le prier de l'autoriser à allouer au général Chabert la solde de son grade ; Napoléon écrivit, en marge de la demande du ministre: « Refusé. Nimègue, 3i octobre 181 1. Napoléon (1). » C'était donc à une femme et à une enfant sans ressources que l'Empereur refusait arbitrairement l'obole nécessaire au pain de chaque jour, après avoir jeté en prison le chef de famille innocent ! Nous n'insisterons pas sur le caractère de cet acte, ne trouvant pas d'ailleurs de mots pour le qualifier.

Le capitaine de Villoutreys obtint, le 20 avril 1810, d'être transféré dans la maison de santé du docteur Mougenot, à Chaillot, Grande-Rue, n° 97.

La règle que nous nous sommes tracée de faire-la lumière sur les événements de Baylen et de dire toute la vérité, nous impose le devoir de relater un incident qui se produisit à la fin de 1809 et fut vraisemblablement provoqué par l'Empereur.

L'intention de Napoléon de perdre le général Dupont quand même et quoiqu'il le sût innocent, ne saurait être douteuse ; nous en avons donné la preuve irrécusable en montrant que son inique verdict est prononcé dès la première heure, avant toute instruction de l'affaire de Baylen ; que, sur la foi seulement d'une gazette espagnole qui devait paraître suspecte à tout Français, il crée l'odieuse et mensongère légende des bagages gonflés du butin de Cordoue, qu'il disperse et éloigne les officiers témoins des événements d'Andalousie, refuse d'entendre le général Dupont et le met dans l'impossibilité de se défendre. Ce dont il se préoccupe, c'est de fausser la vérité, d'égarer l'opinion, afin de rejeter la responsabilité de ses fautes sur Dupont, en présentant cet infortuné général comme un lâche qui a trahi son devoir pour sauver ses bagages. Ce que cette imposture peut avoir de monstrueux ne l'étonné ni ne l'émeut, son intérêt personnel étant en jeu ; et une fois lancé dans cette voie, rien ne l'arrêtera et ne le fera revenir en arrière ; ses outrages, ses men-

(1) Archives de la Guerre.

3o8 LE GÉNÉRAL DUPONT

songes ne feront que s'aggraver en s'accumulant, et ses moyens seront de plus en plus violents et despotiques. A Sainte-Hélène même, il dira encore à Gourgaud que Dupont a perdu l'Espagne pour sauver ses fourgons.

La plupart des historiens conviennent que l'Empereur dit rarement la vérité. « Napoléon, à Sainte-Hélène, écrivait sa propre apologie, — dit lord Rosebery ; — il s'efforçait de présenter ses actes sous leur jour le plus favorable, comme il faisait clans ses bulletins. Ces fameux bulletins représentaient ce que Napoléon désirait que l'on crût, c'est ce que représentent également ses mémoires. C'est la vie de Napoléon mise en bulletins par Napoléon lui-même, rien de plus, rien de moins. Mais il importe de faire ici une distinction. Quand il écrit ses bulletins, Napoléon a souvent un motif pour tromper. A Sainte-Hélène, son unique but est de servir les intérêts de son fils et de sa dynastie. Lorsque ni son fils ni sa dynastie ne sont en cause, les mémoires méritent créance un peu plus que les bulletins (i). »

La correspondance de Napoléon ne présente pas plus de sincérité que ses bulletins, quand il est personnellement en cause. Voulant que Dupont soit, en dépit de toute vérité, considéré comme un général qui a manqué à l'honneur et s'est fait battre pour sauver le produit de ses vols, il écrit à Clarke, de Schœnbrum, le i'r octobre 1809, lui recommandant de faire préparer pour l'école militaire de Saint-Cyr un ouvrage où il sera traité de l'administration en campagne, du campement et de l'interdiction absolue de capituler, pour tout commandant d'une colonne d'infanterie. C'est des capitulations surtout, que l'Empereur se préoccupe, et ses observations, qu'il reproduira à Sainte-Hélène dans son Précis des guerres de Frédéric II, ne supportent pas l'examen, comme nous le prouverons dans le chapitre VII de ce volume, relatif au Droit des gens et aux Conventions militaires. Dans cette circonstance, comme dans ses bulletins, Napoléon trompe parce qu'il a intérêt à faire croire que la capitulation de Baylen est un acte infâme, mais il oublie qu'il a condamné lui-même par avance son jugement sur les capitulations, en faisant maréchal d'Empire Serurier, qui s'était rendu à discrétion avec tout son monde à Verderio, tandis que Dupont, qu'il traîne maintenant dans la boue, a, dans une situation désespérée, fait simplement une convention qui ramenait immédiatement toutes ses troupes en France, et, de là, sur les champs de bataille. Il comprend si bien tout cela qu'il éprouve le besoin de dénaturer les faits, et, dans sa lettre à Clarke, parlant des exemples à citer dans l'ouvrage destiné à Saint-Cyr, il mentionne celui de Mortier, à Krems, comme s'étant fait jour à travers les Russes par son courage, et l'affaire du général Dupont, « qui, tandis que des colonnes de secours s'avançaient, se tint pour battu dans une première attaque, préféra, pour sauver des bagages, obtenir une prétendue capitulation qui ne fut point exécutée, et entraîna ainsi les autres divisions dans sa perte (2) ». — Or, il est certain que Mortier fut sauvé à Diernstein, non pas par son courage et l'admirable dévouement de la division Gazan, mais par l'arrivée de Dupont, cl que, d'autre part, l'exposé fait par Napoléon du combat de Bavlen est de tout point contraire à la vérité. Il est inouï que, par égoïsme et pour rejeter

(1) Napoléon, La dernière phase ; par Lord Rosebery. Traduction par Augustin Filon.

(2) Correspondance de Napoléon Ier, t. XIX, p. 54^.

la responsabilité de ses fautes sur le général Dupont, l'Empereur ait pu aller jusqu'à l'accuser d'une infamie qu'il n'avait certainement pas commise, contre laquelle protestaient sa vie entière et ses glorieux services, et que Napoléon avait ramassée, sans l'ombre d'une preuve, dans des gazettes espagnoles qui traitaient Joseph de voleur et l'insultaient lui-même sans le moindre ménagement. L'histoire ne saurait trop flétrir de tels actes, d'où qu'ils viennent.

La concordance frappante des dépositions des généraux Chabert, Marescot et Legendre, de l'adjudant commandant Martial Thomas, du chef de bataillon Bouvier, des capitaines de Yilloutreys et Boischevalier et du payeur Plauzoles, présentant d'une façon absolument identique les faits essentiels des événements d'Andalousie et montrant sous son vrai jour le rôle irréprochable du général Dupont, avait dû irriter vivement Napoléon, dont les outrageantes accusations se trouvaient par là même frappées d'une légitime suspicion. Le récit du général Vedel, d'une surprenante inexactitude sur certains points très importants, n'en était pas moins très concluant au point de vue de la misère affreuse des troupes au mois de juillet 1808, — fait capital soigneusement passé sous silence par l'Empereur, — et des difficultés énormes qu'eût rencontrées la retraite de sa division sur Madrid. — Nul ne parlait des bagages.

Ce fut sans doute cette concordance des récits de témoins des faits qui fit prendre le parti de ne plus interroger personne, afin de pouvoir continuer à utiliser contre le général Dupont les odieux racontars et les grossières inventions de la première heure. Pourtant, à la fin de 1809, l'Empereur jugea bon d'intervenir à nouveau auprès du capitaine de Yilloutreys, écuyer de sa maison. Cet officier, qui s'était très honorablement comporté dans les événements de Baylen et avait eu, dans ses nombreux interrogatoires de 1808 et de 1809, le courage de dire la vérité, nettement et sans ambages, en loyal soldat, fit, au mois de novembre 1809, un Récit et une Déclaration portant cette mention que ce fut l'Empereur qui les renvoya au comte Begnaud le 23 novembre.

La Déclaration, faite sous forme d'interrogatoire, a ceci d'étrange qu'aucun magistrat

du parquet de la Haute-Cour ou greffier n'y a assisté, qu'il n'y est pas fait mention de la

personne qui pose les questions, qu'elle est signée de M. de Villoutreys seulement et écrite

tout entière de sa main, et qu'on y parle de ses « réponses à Sa Majesté » ; la 20 Demande

va jusqu'à lui reprocher d'avoir pris la défense du général Dupont dans ses interrogatoires

antérieurs. Faut-il y voir une pression exercée directement par Napoléon, dans un but facile

à deviner? Cela semble certain, si l'on réfléchit à la forme alambiquée, suppliante des

premières phrases du Bécit du capitaine de Villoutreys, et à cette affirmation surprenante

que, mieux renseigné sur les faits par sa détention, il aurait soumis « à S. M. le désir

d'être encore admis à l'honneur de lui parler ». Dans tous les cas, ce dont on pourra

toujours s'étonner à bon droit, c'est de voir introduire dans un aussi grave débat des pièces

peu faites assurément pour inspirer confiance, un interrogatoire ordonné et fait on ne sait

par qui et portant la marque indiscutable de l'intervention personnelle de Napoléon. Si les

deux pièces dans lesquelles le capitaine de Villoutreys incrimine le général Dupont après

l'avoir toujours énergiquemenl défendu sont valables, pourquoi n'en avoir pas précisé et

garanti la provenance comme cela a eu lieu pour tous les interrogatoires? Et si cette garantie,

si facile à donner, n'est point fournie, les pièces devenant alors forcément suspectes, de quel

droit le procureur général y a-t-il puisé des armes contre le général Dupont?

3lO LE GÉNÉRAL DUPONT

Ces deux pièces ont la teneur suivante:

Renvoyé au MtTe d'État Regnaud par ordre de l'Empereur, Paris le 23 novembre 1809.

Privé depuis quinze mois de ma liberté, me rappelant sans cesse l'époque fatale où je perdis tout à coup la confiance et les bontés de Sa Majesté, pour n'éprouver que ses rigueurs, il m'eût été difficile de supporter une aussi longue disgrâce sans chercher à m'en expliquer les motifs. Etant donc occupé de ce soin important, et rassuré d'ailleurs par le témoignage de ma propre conduite, j'ai cru reconnaître que Sa Majesté me jugeait coupable de toutes les inculpations faites au général Dupont, qu'elle voyait en moi le complice des dilapidations qui lui sont imputées, le dépositaire de tous ces vils intérêts, et qu'elle considérait enfin le zèle que je donnai à la défense comme le prix d'une séduction aussi honteuse que flétrissante.

Après de tels soupçons, que des rapports parvenus jusqu'à moi m'ont rendus plus présumables, Sa Majesté n'aura pu se défendre encore de voir dans mes démarches des réserves nuisibles à ses intérêts, et de me croire surtout parjure à l'honneur et au serment que je prêtai de lui être fidèle. Si les événements m'ont assez desservi pour inspirer d'aussi funestes préventions à Sa Majesté, il était de mon devoir et indispensable au besoin de recouver son estime, de chercher une vérité que sa prévoyance avait déjà pressentie. C'est d'après des motifs aussi puissants, que j'ai pu connaître tous les détails d'une affaire dont les résultats me paraissaient une suite du malheur; c'est à ma détention seulement que je dois aujourd'huy les informations que j'ignorais à l'époque de mes disgrâces, et dont l'exposé suivant devient le témoignage irrécusable.

Toutes ces considérations m'ont fait soumettre à Sa Majesté le désir d'être encore admis à l'honneur de lui parler, et de l'assurer enfin que la cause de ses justes ressentiments me donne de nouveaux titres pour aspirer à son estime et à sa bienveillance.

Dispositions prises par le général Dupont, le jour de son départ d'Andujar,

pour marcher sur Baylen.

Le Gal Dupont, informé le 18 juillet au matin, que l'ennemi s'était emparé de Baylen, ordonna de lever le camp d'Andujar et de se mettre en marche dans l'ordre suivant :

i Bataillon de la 4e Légion ;

4 Compagnies de Grenadiers et Voltigeurs des deux autres bataillons de cette même Légion ;

i Escadron de chasseurs, de 6o hommes au plus ;

i Pièces de quatre,

reçurent l'ordre de former l'avant-garde, et partirent le 18 juillet à six heures du soir.

Les autres troupes reçurent l'ordre de partir une heure et demie après l'avant-garde, et se mirent en marche ainsi qu'il suit :

2 Bataillons de la 4e Légion, dont les compagnies de Grenadiers et Voltigeurs faisaient partie de l'avant-garde ;

4 Pièces de canon qui, jointes aux i pièces de l'avant-garde, formaient l'artillerie de cette Brigade sous les ordres du général Cbaberl. Immédiatement après les troupes, suivait toute la file d'équipages qu'on peut évaluer sans crainte à8oo voitures ou fourgons. Ces équipages étaient escortés par le

3e Bataillon du 4e Régiment Suisse, qui formait le complément de la Brigade dugal Chabert, forte environ de 2 200 combattants.

A la suite des équipages, marchaient les autres troupes, dans l'ordre suivant:

2 Régiments Suisses, sous les ordres des généraux Rouyer et Schramm, ces deux Régiments faisant ensemble environ 1 4oo hommes ;

2 Bataillons de la 3e Légion ;

2 Bataillons de la Garde de Paris, formant ensemble la Brigade sous les ordres du Gal Pannetier;

LE PHOCES 5 I I

2 Régiments provisoires de chasseurs, commandés par le général Dupré, dont un Escadron à l'avant-garde ;

2 Régiments de dragons commandés par le g'1 Privé ;

i Escadron de cuirassiers fermait la colonne (i).

Il faut observer que la route d'Andujar à Baylen, étant peu large et formant un encaissement, aurait permis difficilement de changer l'ordre de marche, si l'on veut considérer surtout la file d'équipages qui aurait servi d'obstacles.

L'avant-garde, forte d'environ i ooo hommes, rencontra les avant-postes ennemis le 19 juillet, à trois heures du matin, et fut aux prises à trois heures et demie avec toute leur armée, forte alors de 20000 hommes.

A 5 heures environ, les deux Régiments de chasseurs à cheval, qui, aux premiers coups de canon, dépassèrent les équipages ;

6 heures, 2 Balons de la 4e Légion et 4 pièces de canon ;

8 heures, le 3e Batoa du 4e Rég1 Suisse, qui formait le complément de cette Brigade ;

9 heures, les Régts Suisses Preux et Reding, qui désertèrent pendant l'action, et dont il ne resta pas 90 hommes ;

A 10 heures, arriva la Brigade du gal Pannctier, dont un Baton avait été laissé pour la défense du pont de l'Herrumblar éloigné d'environ une lieue en arrière du champ de bataille.

A peu près à cette même heure arriva aussi le Bataillon des Marins de la Garde.

La cavalerie était parvenue à devancer l'infanterie, et son arrivée éprouva moins de retard.

Pendant le temps employé pour faire arriver successivement toutes les troupes, l'ennemi recevait des renforts et fut porté jusqu'à 3oooo hommes. Il avait, en outre, 4o pièces d'artillerie, et jamais il ne lui en fut opposé plus de 4- H résulte de ces dispositions que les renforts n'arrivèrent que pour remplacer des troupes exténuées, et les pertes considérables qu'elles avaient éprouvées.

Le général Dupont ayant dérobé son mouvement à l'ennemi qui était devant Andujar, et qui n'arriva sur nos derrières qu'après huit heures de combat, n'avait pas à craindre d'être inquiété dans sa marche ; mais dans aucun cas ces craintes ne pouvaient prévaloir, si l'on veut considérer qu'il marchait alors sur un ennemi qui, par sa position, le séparait de l'autre partie de son armée et qui devait seul fixer toute son attention.

Cependant le général Dupont plaça ses principales forces à la garde des équipages, neutralisa par ses mauvaises dispositions les efforts sur Baylen, et fut enfin la seule cause de cette journée désastreuse et des événements qui l'ont suivie.

J'ai dit à Sa Majesté que les troupes s'étaient bien battues. Je le répète encore, mais il n'est pas douteux qu'en agissant partiellement, il leur était impossible d'obtenir aucun succès. Je dois ajouter maintenant que leur défaite doit encore être attribuée à la conduite de plusieurs généraux qui n'ont paru dans aucun instant du combat. Si l'un de ces généraux eût été au poste où son devoir l'appelait, il est à présumer que les régiments suisses, qui avaient donné des preuves de courage et de fidélité avant la blessure du général Schramm, n'auraient pas déserté pendant l'action ; mais il était alors en arrière du champ de bataille, retranché par un momclon qui le mettait à l'abri des obus et des boulets. C'est en me retirant pour remplacer un cheval blessé que je rencontrai ce général dans cette attitude humiliante.

Peu de temps après, je fus porter l'ordre du général en chef, à un général de cavalerie, de charger sur un bataillon ennemi pour en arrêter la marche; ce général ne considéra que le danger, et prit sur lui de ne pas l'exécuter. L'ennemi continua son mouvement, mes observations furent inutiles, et dans le même instant j'eus un cheval tué sous moi.

(1) Cet ordre de marche donné par le capitaine de "Villoutreys est complètement faux, et diffère d'ailleurs de celui qu'il avait indiqué tout d'abord. C'étaient la Garde de Paris cl les Marins qui fermaient la colonne, et non pas la cavalerie. E. T.

.)I2 LE GENERAI, DUPONT

Lorsque j'eus l'honneur de répondre à Sa Majesté sur le travestissement du général Marcscot, j'évitai de lui faire connaître l'extrême faiblesse de ce général qui ne put se résoudre à partir d'Andujar, sans être escorté dans sa voiture par l'alcade de la ville de Montoro, dont les habitants avaient massacré, plusieurs jours avant, un détachement fiançais de 60 hommes. J'évitai de dire à Sa Majesté que dans une discussion du traité, où je m'opposais, comme Français, et comme sujet fidèle, à ce que la Division Vedel fût victime des événements, ce général me fit observer par son aide de camp qu'il était instant de cesser la discussion si je ne voulais pas compromettre la sûreté de l'armée. Je repoussai cette faiblesse avec indignation, et je déclarai hautement que les intérêts de Sa Majesté ne supportaient point la crainte, et devaient passer avant tout. Les généraux espagnols observèrent alors que je n'avais aucun pouvoir, et je fus exclu des conférences.

J'ai su depuis ma détention plusieurs traits de ce général pendant son séjour à Séville, qui n'attestent pas moins son manque de courage, et dont les preuves sont irrécusables.

J'ai dit à Sa Majesté qu'on avait pris dans Cordoue environ deux millions de réaux. Si j'étais encore interrogé sur ces détails, je ne pourrais que répondre dans le même sens, n'ayant point eu d'autre mission dans cette ville, que celle de faire rentrer les étalons qui avaient été pris au haras royal.

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