C. VlLLOUTBEYS
Après tout ce que nous avons dit des événements de Baylen, il est à peine besoin de faire remarquer jusqu'à quel point il est absurbe de prétendre que le général Dupont « plaça ses principales forces à la garde des équipages et fut la seule cause de cette journée désastreuse et des événements qui l'ont suivie ». C'est ridiculement et odieusement faux. Faisons remarquer que cette pièce si suspecte, produite quinze mois après les événements et huit mois après l'interrogatoire principal et régulier de M. de Villoutreys, est la seule qui parle des équipages du général Dupont et avance, à tout hasard et sans la moindre preuve, qu'ils auraient compris 800 voilures, ce qui n'empêcha nullement le procureur général d'adopter, sans en indiquer la provenance, ce chiffre, bien capable, pensait-il, de frapper l'imagination de ses auditeurs. Nous y reviendrons en étudiant les opérations du Conseil d'enquête de 181 2.
Le général Poinsot, commandant la ire brigade de la division Vedel au Corps de la Gironde, et rentré en France avec son chef, avait été, aussitôt après sa quarantaine, expédié en poste à l'armée d'Italie, par ordre exprès de l'Empereur, lui faisant savoir, contrairement à toute vérité, qu'il n'était pas prisonnier de guerre parce que les Espagnols n'avaient pas observé la capitulation. Ce général, type de soudard, sec, hirsute, parlant haut, hâbleur, très brave, très franc, peu intelligent, le cœur sur la main, ne voyant dans l'armée espagnole de Baylen qu'une poignée de brigands et se figurant de bonne foi qu'il eût fail le tour de la Péninsule avec sa brigade, avait écrit au ministre de la guerre le 22 janvier 1809, pour demander à être entendu par la Haute-Cour au sujet des événements de Baylen. Le général Glarke transmit immédiatement cette demande au comle Rcgnaud, qui répondit dix mois après, le 7 novembre 1809, en priant le duc de Feltre de donner Tordre au général
3l4 LE GÉNÉBAL DUPONT
Poinsot de se rendre à Paris le plus tôt possible. Le i3 novembre, le ministre de la guerre lui fait savoir qu'il prescrit à ce général de venir à Paris dans le plus bref délai pour être entendu par le parquet de la Haute-Cour.
Le Procureur Général interrogea le général Poinsot le 8 janvier 1810 ; sur sa demande, le général laissa, à l'appui de ses déclarations, le Journal où il inscrivait chaque jour ses appréciations sur les faits qui lui étaient personnels. Ces documents faisant partie des pièces de la procédure, nous les donnons in extenso.
H'e-COUR IMPÉRIALE
Procès-verbal des déclarations faites par le Gal Poinsot, et reçues par M. le Grand Procureur Général.
Le 8 janvier 1810.
L'an 1810, le 8 janvier, à midi, par devant le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, ministre d'Etat, grand procureur général de S. M. I. et R. près sa Haute-Cour, grand officier de la Légion d'honneur, assisté du greffier en chef de la Haute-Cour, est comparu, en son hôtel sis rue de Provence, le général Poinsot, appelé de l'armée d'Allemagne (1) à Paris parle ministre de la guerre. Le général Poinsot a fait les déclarations suivantes :
Il s'appelle Pierre Poinsot, âgé de 45 ans, né à Chalon-sur-Saône, général de cavalerie, commandant de la Légion d'honneur, Raron de l'Empire.
Demande. — A quel corps de l'armée d'Espagne étiez-vous attaché ?
Réponse. — Au 2e Corps de l'armée de la Gironde commandée par le Gal Dupont : je commandais la 2e division jusqu'au moment où le Gal Vedel est venu me remplacer.
Demande. — Expliquez-nous tout ce que vous savez relativement aux opérations de Vannée en général, et de votre Division en particulier, depuis le moment où vous avez reçu ordre de rejoindre le général Dupont ?
Réponse. — Je suis parti le 23 avril 1808 de Caramancel, hauteur de Madrid, pour remplacer le Gal Dupont, qui est parti avec les Div°"9 Rarbou et Fresia d'Aranjuez pour se rendre à Tolède. Je suis resté jusqu'au 23 mai. Ce jour au matin, je suis parti avec ma division pour Yepès. Le 24, nous avons remplacé le Gal Dupont à Tolède. Les généraux Rouyer et Schramm sont partis avec deux régiments suisses pour rejoindre le Gal Dupont.
Le i4 juin je reçus l'ordre de partir avec une avant-garde pour Madridejos ; j'ai traversé Mora, Tembleque, Consuegra : à Madridejos, j'ai trouvé les généraux Roize et Liger-Relair, qui avaient été repoussés de Valdepenas. Le 21 juin je suis parti pour Villaharta : le 22 à Valdepenas, le 23 à Santa-Cruz, le 24 à Elviso.
Le 26 j'ai attaqué la Sierra-Morena défendue par les deux régiments qui étaient partis d'Aranjuez lorsque nous y sommes arrivés, et environ dix mille paysans. J'avais la 5e Légion et 100 dragons. Nous avons tué à l'ennemi environ 3oo hommes, pris 8 pièces de canon ainsi que caissons, munitions, vivres, et j'ai continué ma route sur S"'-Hélène, où est venu me rejoindre le GaI Vedel qui m'a beaucoup félicité de cette journée.
Le 28, le capitaine de frégate Rasle, venu en reconnaissance de la Caroline, a fait sa jonction avec nous. Nous sommes allés le remplacer le 29 à la Caroline. Le 3o, nous avons pris position à Raylen. Le 3 juillet, le général Cassagne a été envoyé à Jaen pour obtenir des vivres ; il est rentré le 6 à la division. Le 12, le général Liger-Relair a été envoyé sur les bords du Guadalquivir pour en empêcher le passage, avec environ 1 5oo hommes. Le 16 au matin, il a écrit qu'il
(1) Il y a là une erreur ; le général Poinsot avait été attaché à l'armée d'Italie le 28 novembre 1808. E. T
croyait être attaqué : j'ai été envoyé à son secours avec le reste de ma brigade. Le général Vedel est venu avec le reste de la division ; après avoir reconnu l'ennemi et avoir fait reconnaître le Guadalquivir guéable partout, je voulais qu'on attaquât Reding enfermé dans Mengibar, et après l'avoir battu, rejoindre le Gal Dupont à Andujar par la gaucbe du Guadalquivir. Suivant moi, l'ennemi aurait été battu. Au lieu de suivre ce conseil, Von s'est rendu à Andujar avec le reste de la Division et l'on a laissé le Gal Belair dans sa position.
Le 16, après notre départ, il a été attaqué et obligé de se replier sur la division Gobert qui était venue nous remplacer à Baylen, où il a été tué en venant au secours du Gal Belair, entre Mengibar et Baylen, sur les hauteurs. Le Gal Dufour a pris le commandement de cette division. Le Gal Belair, quoique faisant partie de la nôtre, a suivi le mouvement du Gal Dufour.
Le Gal Vedel n'avait que l'ordre d'envoyer un bataillon ou tout au plus une brigade, s'il pouvait s'en passer, à Andujar. A peine arrivé dans ce dernier lieu, le Gal Dupont a donné l'ordre, après avoir reçu la nouvelle de la mort du Gal Gobert et de la retraite de sa division, d'aller de suite à marche forcée à son secours, de chasser l'ennemi de Baylen s'il y était, et d'y prendre position. Je suis arrivé le 17 au matin ; j'ai fait reconnaître Baylen où il n'existait ni Français ni Espagnols ; à quatre heures du soir, le G1' Vedel m'a envoyé l'ordre de me mettre en marche pour Guarroman. Je monte chez lui et lui représente que c'est une fausse marche qu'il fait faire. Nous avons trouvé à Guarroman, à onze heures du soir, les généraux Dufour, Lefranc, Liger- Belair et Lagrange, avec leurs troupes, qui se sont mises de suite en marche pour Ste-Hélène.
Le Gal Vedel avait laissé à l'Ermitage de Baylen, poste très important, le Gal Cavrois avec environ 1 5oo hommes. Nous avons continué notre marche sur la Caroline où nous sommes restés jusqu'au lendemain 19, d'où nous sommes partis pour retourner sur Baylen : dans le cours de cette marche, nous avons entendu le canon que je croyais être celui de l'ennemi attaquant le général Cavrois ; mais je fus fort surpris, à mon arrivée à Guarroman, de l'y trouver avec sa troupe ; il avait reçu l'ordre à minuit de quitter l'Ermitage et de se replier sur nous. Il n'y avait donc plus de doute que c'était le Gal Dupont qui se battait. Le hasard a fait qu'un troupeau de chèvres s'est rencontré sur la route, que beaucoup de soldats privés depuis longtemps de subsistances ont fait feu dessus, en ont tué un assez grand nombre, et que le Gal Vedel, ayant égard à cette circonstance, a cru devoir les autoriser à les faire cuire et à les manger avant de continuer la route.
Les feux de mousqueterie et d'artillerie, successifs et réitérés, continuaient à se faire entendre avec activité ; nous n'étions alors qu'à deux petites lieues de distance. J'ai envoyé deux fois mon aide de camp au GaI Vedel l'inviter à vouloir bien donner l'ordre au Gal Boussart de se porter de suite avec sa cavalerie sur les hauteurs de Baylen, pour faire connaître au corps commandé par le Gal Dupont, que nous arrivions. Il était alors midi, lorsque nous nous sommes mis en marche : nous ne sommes arrivés sur les hauteurs de Baylen que sur les quatre heures, où un parlementaire espagnol est venu à notre rencontre : il ne fallait pas l'écouter, mais continuer notre marche, ce qui a été fait sur ma représentation. J'ai dirigé le chef de bataillon Roche et le colonel De May, commandant son régiment suisse, sur la cbapelle ou Ermitage de Baylen, et j'ai marché avec le major Duras et la 5e Légion, sur trois régimens et deux escadrons espagnols qui occupaient le mamelon de gauche, hauteur de Baylen. J'ai ordonné au Gal Boussart avec ses dragons de les cerner, tandis que je les attaquerais en front. J'ai fait 1 600 prisonniers, pris 2 pièces de canon encore chargées, caissons, munitions, deux drapeaux dont celui du régiment de la Couronne, que j'ai apporté en France, malgré l'ordre du Gal Castanos que celui sur lequel il serait trouvé serait fusillé. Si l'on m'eût laissé continuer, le G" Dupont et ses deux divisions étaient sauvés, puisque nous étions en présence et à portée de canon : mais ordre non seulement de cesser mon feu et de continuer à poursuivre leurs bagages qui fuyaient sur Mengibar, me fui donné ; je reçus encore celui de rendre les prisonniers, les drapeaux, canons, et tout ce qui avait été pris, ce qui a été eiïcctué le lendemain.
Le général Dupont a envoyé au G*1 Vedel son aide de camp ; d'après l'entretien que cet aide de camp eut avec le Gal Vedel, je fus appelé à un prétendu Conseil, composé de tous les gêné-
3l6 LE GÉNÉRAL DUPONT
raux : il y fut question d'être compris dans le traité de capitulation qui se négociait alors. A force de persuader au Conseil qu'un général, quel qu'il fût, qui se trouvait cerné par l'ennemi ou en pourparler avec lui, n'était plus libre, et n'avait aucun ordre à envoyer aux autres Divisions faisant partie de son armée, que la position dans laquelle nous nous trouvions nous mettait à même de le sauver, qu'il n'avait qu'à donner secrètement l'ordre à toutes les troupes d'être prêtes à la pointe du jour, de charger sur leurs mulets ce qu'elles avaient de précieux, de réunir leurs caissons, voitures et canons dans un seul bloc, et à l'instant où je descendrais pour attaquer, de tout faire sauter, et de se réunir à nous en longeant par leur gauche, en cas qu'elles ne fussent plus en état de se battre.
Mon avis fut envoyé par le capitaine Baste, mais on ne voulut pas en profiter. Je vins cependant à bout d'obtenir que nous battrions en retraite. Je fis de suite partir l'Adjudant Commandant Larriu, avec un bataillon et tous nos équipages pour se rendre à S,L'-Hélènc : je fis de même mettre en marche toute notre artillerie. Je vins moi-même placer devant l'ennemi mes vedettes et mes différents postes pour cacher ma retraite, qui devait s'effectuer à la nuit close. Je donnai l'ordre au Capitaine chargé de l'assurer, de relever et réunir tous ses postes à minuit, et d'accélérer sa marche pour me rejoindre.
A peine en route, ordre du Gal Vedel, qui déjà faisait revenir l'artillerie, de venir reprendre ma position : j'arrête la colonne, je me rends de ma personne auprès de lui pour savoir si son intention était d'attaquer le lendemain pour délivrer le G'11 Dupont ; et sur sa réponse que c'était pour être compris dans la Capitulation, je refuse d'obéir ; je remets en marche la colonne et je continue ma route. Je suis arrivé le lendemain à 8 heures du matin à Ste-Hélène, distant de huit lieues de Baylen. A mon arrivée, j'ordonnai à l'Adjudant Commandant Larriu, qui avait eu le temps de se reposer, de continuer avec un bataillon et nos équipages jusqu'à Santa- Cruz et Valdepeiïas, s'il pouvait s'y rendre.
La colonne arrivée à S,e-Hélène, après deux heures de repos, pouvait continuer sa marche ; le Gil1 Vedel m'a observé que la marche de la nuit ayant été très forte, il existait beaucoup de traînards, qu'il y avait quelcpjes réparations urgentes à faire à l'artillerie, qu'il croyait donc utile d'attendre jusqu'à quatre heures du soir. Pendant ce laps de temps, arrive l'Adjudant Commandant Martial Thomas, sous-chef de l'Élat-Major du Gal Dupont, accompagné d'un Anglais faisant fonctions d'aide de camp du Gal Reding, apportant une lettre du Gal Dupont signée Legendre, chef de l'Etat-Major. 'Cette lettre nous faisait part des articles de la Capitulation qui avait été arrêtée ; elle portait, en outre, que les Divisions Barbou et Fresia étaient prisonnières de guerre ; que les Divisions Vedel et Gobert déposeraient seulement leurs armes, qui leur seraient rendues lors de leur embarquement, ainsi que les caissons, canons, etc.
J'appelle le G*1 Vedel ; je lui fais sentir dans les termes les plus énergiques l'inconvénient d'accéder à la demande du Gal Dupont. Il me répond que Madrid est évacué ; que la Manche est soulevée, et qu'indubitablement nous serions tous assassinés. Au moins, lui dis-je, nous nous serons défendus. Pendant cet intervalle, le général Vedel répond au général Dupont, par l'aide de camp anglais, qu'il accorde à la Capitulation, et que les deux Divisions se rendront à Baylen pour y déposer leurs armes. Arrive le Gal Privé, qui vient encore solliciter pour que nous acquiescions à la Capitulation, en nous représentant que, dans le cas de refus, ils seront tous assassinés.
Je fais assembler les Gaux Vedel, Boussart, Lefranc, Dufour, Cassagne, Lagrange, Liger- Belair, les Majors Christophe, Molard, Duras, tous les chefs de bataillon ; j'expose la situation dans laquelle nous sommes, la position que nous occupons ; je leur représente que nous serons tous déshonorés aux yeux de l'Empereur, qu'il nous traitera comme Foissac-Latour, enfin tout ce qu'il est possible de dire pour leur prouver qu'avec environ dix mille hommes que nous pouvions réunir, je ferais le tour de l'Espagne. Je n'ai rien pu obtenir, et sans le général Lagrange cjui a empêché le Major Christophe de partir avec moi, je me mettais en route avec cent carabiniers et le bataillon commandé par le chef Lanusse ; et réunissant tout ce que je trouvais dans la Manche, je passais, et je serais arrivé à Madrid. Tous les officiers se désespéraient et partageaient
tous mon opinion. Alors on a été obligé de faire revenir de Madridejos tout ce qui s'y trouvait pour se joindre à nous, et aller très humblement déposer les armes à Baylen devant une poignée de brigands qui criaient, mort à Napoléon et à lous les Français, et qui l'avant-veille étaient nos prisonniers.
Demande. — Le Gal Dupont, a-t-il ordonné ou autorisé la marche du Gal Vedel à la suite du Gal Dufour qui était parti de Baylen ?
Réponse. — Comme officier général, je ne puis le croire. La position de Baylen était trop importante pour être évacuée. Ce départ-là est la cause de tout ce qui est arrivé, d'autant plus que le Gal Cavrois a été laissé le 17 a la position de l'Ermitage avec douze ou quinze cents hommes, qui étaient arrivés à Guarroman le matin, pendant que nous revenions de la Caroline à Baylen.
Demande. — Savez-vous ce qui a été la cause du départ du Gal Dufour de Baylen ? Réponse. — Je pense que le G''1 Dufour, ayant connaissance de notre retour d'Àndujar, a dû militairement aller s'emparer de la position de Ste-Hélène pour assurer notre retraite ; mais il aurait dû aussi militairement laisser le Gal Belair avec les troupes sous ses ordres, d'autant plus qu'elles faisaient partie de la Division Vedel.
Demande. — Si le Gal Vedel n'eût point évacué Baylen pour se rendre à la Caroline, quelle différence croyez-vous que cela eût apportée dans les événements ?
Réponse. — Si l'ennemi eût suivi la même marche et si le Gal Dupont fût arrivé à la même bautcur où il a été obligé de capituler, il n'y a pas de doute que l'ennemi ne pouvait nous entamer, mais même ne pouvait que nous suivre, attendu que Ste-Hélène eût été gardée par la Divon Dufour.
Demande. — Si la Division Vedel eût continué sa marche sur la Sierra-Morena, sans accéder à la Capitulation dans laquelle le Gal Dupont l'avait comprise, (pie pensez-vous qui serait arrivé soit des Divisions Dupont, soit de la Division Vedel ?
Réponse. — Bien certainement les Divisions Vedel et Dufour réunies, après avoir passé la Sierra-Morena, et surtout après avoir fait sauter le fameux roeber qui se trouve sur cette route, et où j'avais envoyé le Capitaine d'artillerie pour celte opération, après avoir ensuite fait sauter les ponts de l'entrée de la gorge, de très longtemps ni artillerie ni cavalerie n'eussent pu \ effectuer leur passage ; rien ne nous aurait empêchés non seulement de faire rentrer dans l'ordre la Mancbc soulevée, mais encore de couvrir Madrid et d'en empècber l'évacuation : quant au corps commandé par le G'1 Dupont, qui déjà avait traité, il est possible qu'une populace effrénée, surtout leur soupçonnant de la fortune, se fût portée à de violents excès.
Demande. — Avez-vous connaissance que le Gal Vedel, après avoir attaqué l'ennemi à son arrivée de Guarroman à Baylen, après avoir reçu l'ordre de cesser son feu et de rendre, comme vous l'avez dit, tout ce que vous aviez pris, ait fait de nouveau proposer au Gal Dupont d'attaquer de nouveau l'ennemi pour le délivrer ?
Réponse. — C'est moi qui, de mon propre mouvement, ai attaqué l'ennemi à notre arrivée devant Baylen, tandis que le G'1 Vedel s'entretenait avec le parlementaire, et qu'il avait envoyé son aide de camp Meunier pour conférer avec le Gal Dupont. C'est encore moi qui ai presque forcé, et qui persistais à ce qu'à la pointe du jour du lendemain l'on attaquât pour se réunir avec le G''1 Dupont. Le Capitaine Bastc a été chargé d'aller lui en faire la proposition. Il parait qu'il était d'abord convenu qu'on rentrerait en France par terre ; niais un courrier envoyé par le Duc de Ilovigo, avant été arrêté porteur d'une dépêche qui ordonnait au G'1 Dupont, à ce (pie l'on m'a dit, d'évacuer le plus promptement possible l'Andalousie, a fait changer le G'1 Castanos de résolution, en faisant pari de celte lettre ; je crois qu'alors il était possible d'annuler tout ce qui aurait été l'ail, et de recommencer les hostilités.
Demande. — Est-il vrai que lors de l'arrivée de la Divon Vedel et de son attaque contre les troupes commandées par Redinq, ces troupes, tranquilles sur la foi de la trêve, avaient été surprises et ne se soient pas défendues ?
Réponse. — La partie des troupes espagnoles occupant la chapelle de l'Ermitage se sont telle-
3l8 LE GÉNÉRAL DUPONT
ment défendues, que je n'ai pu enlever ledit Ermitage, que j'ai été repoussé deux fois, que j'y ai perdu plusieurs officiers et plus de cent hommes, et qu'ils étaient encore maîtres de cette position lorsque nous avons effectué notre retraite. Quant aux bataillons et escadrons du mamelon gauche, ils ont battu en retraite jusqu'à la crête de la montagne, et lorsqu'ils se sont vus cernés d'après mes ordres par le général Boussart, après les avoir envoyé sommer par le Major Duras de mettre bas les armes, les Colonels sont venus m'apporter leurs épées et leurs drapeaux qu'ils avaient cachés autour d'eux : quelques hommes seulement ont fait feu, et j'ai eu quatre hommes de tués.
Demande. — Avez-vous connaissance de la situation en hommes, munitions et bagages, des Divisions commandées par le Gal Duponi ?
Réponse. — Aucune.
Demande. — N'avez-vous pas ouï dire que la quantité des bagages avait gêné la marche de l'armée, exposé V avant-garde à être attaquée sans secours, et empêcJié l'arrivée du Corps de l'armée ?
Réponse. — J'ai vu effectivement, me rendant à Andujar avec la division, prodigieusement de voitures et d'équipages ; mais comme ces différents articles ne doivent jamais embarrasser un général consommé, comme le Gal Dupont, je ne pense pas que l'on ait été assez peu militaire pour avoir placé les équipages de manière à embarrasser le corps de l'armée.
Demande. — Avez-vous quelque connaissance personnelle ou indirecte de ce qui s'est passé à la prise de Cordoue ?
Réponse. — Je crois, d'après ma manière de voir, que si le pillage de Cordoue n'eût pas eu lieu, et que l'on eût marché de suite sur Séville, le peuple à cette époque n'avait pas l'esprit trop monté, et l'on aurait pu, en faisant suivre la 2e division de suite, empêcher la réunion de tous les paysans au petit corps commandé par le Gal Castaiîos. Quant à ce qui s'est passé à Cordoue, n'y étant pas présent, je l'ignore.
Demande. — A quoi avez-vous évalué les troupes commandées par le Gal Reding, et celles commandées par le Gal Castaiïos ?
Réponse. — Lorsque j'ai voulu attaquer le Gal Reding à Mengibar, les généraux Vedel et Liger- Relair jugeaient la force de ce corps d'armée à environ dix mille hommes ; moi, je ne la jugeais qu'à six. À notre arrivée, le même jour, à Andujar, l'armée commandée par le Gal Castanos, placée sur les montagnes sur la gauche du Guadalquivir, pouvait être forte d'environ trente mille hommes, parmi lesquels il existait la majeure partie des troupes de ligne espagnoles, notamment celle du camp de Saint-Roch, et tout ce qui était en Andalousie.
Demande. — Vous avez paru prendre des notes relatives aux réponses que vous nous avez faites, sur un Journal des Opérations miliUùres auxquelles vous avez pris part, et sur une Carte des lieux contenant les positions successives des différents corps. Je vous invite à déposer l'un et l'autre, à l'appui de vos déclarations : si ces pièces vous sont nécessaires, elles vous seront remises ultérieurement.
Réponse. — Pour ma satisfaction particulière, et pour me rendre compte de toutes mes opérations, j'ai un Journal sur lequel j'inscris chaque jour ce qui m'est personnel. Je ne demande pas mieux que de vous faire un relevé de ce qui est purement militaire, comme devant compte à mon gouvernement de mes opérations; au surplus, puisque V. Exe. désire qu'il soit déposé, je le laisse entre vos mains, ainsi que la Carte que j'ai fait lever sur les lieux.
Ce fait, ledit Journal et la Carte ont été annexés au présent procès-verbal.
Poinsot, le Cle Regnaud de S'-Jean-d'Angely, Legoux, Bourguignon, Garnieu.
JOURNAL DU GÉNÉRAL POINSOT Observations sur la campagne d'Espagne de 1808.
Janvier. — Entré le 4 janvier en Espagne, couché à Irun.
Le gouverneur est venu me voir. H n'était pas partisan des Français.
LE procès 3ig
A mon passage à Tolosa, les autorités ne logeaient les Français que par force.
Le 6 à Vitoria, je n'ai pu obtenir une petite voiture pour Miranda, distance de 4 lieues, que moyennant soixante francs.
J'ai trouvé le général Fresia. L'on était généralement mal vu.
Le 7 à Burgos, j'ai trouvé le Gal Malher. L'alcade et le peuple très insolents et se conduisant fort mal.
Le 16, à Valladolid, j'ai rejoint le général Dupont qui m'a donné le commandement de la 2e division. Le colonel ïhomasset commande les Suisses, mauvais officier. Le major Duras commande la 5e Légion, homme faible. Le major Molard pareil. Les troupes mal commandées, vieux officiers, et le reste trop jeune, sans instruction. Le chef de bataillon Roche, brave homme, bon militaire. Triste cavalerie, mal tenue et sans instruction, sous les ordres de Boussart. Insurrection des habitants, quatre Français assassinés, les auteurs n'ont pas été punis, faiblesse qui a donné de l'audace aux moines et aux habitants.
Février. - — Le 9 février, parti pour Zamora, passant par Tordesillas, Toro, Rioseco, mauvais village désarmant et assassinant très souvent tout ce qui marchait isolément.
Zamora, pays assez tranquille, le gouverneur Pignatelli, brave homme aimant les Français ; l'évêque, honnête homme, bon ecclésiastique, ne prêchant que la paix et l'union. Le lieutenant général de la province Musitras, triste militaire, homme sans moyens, ayant un émigré français nommé Descombes pour aide de camp, qui faisait la pluie et le beau temps.
Mars. — Le i4, parti de Zamora pour Ségovie. A mon passage à Toro j'ai eu cinq Suisses assassinés d'une manière horrible par les paysans ; ils avaient été voler du vin à un mille dans un petit village ; les auteurs sont restés impunis malgré mes réclamations. Médina del Campo, mauvais pays, ainsi que tous les autres villages jusqu'à Ségovie, le peuple très barbare.
Le 24. entré à Ségovie. Le commandant vieil imbécile, l'intendant fripon. J'ai fait établir un hôpital avec beaucoup de mal.
Avril. — Le 8, parti de l'Escurial. J'ai passé par la montagne de Guadarrama, et les Suisses avec la ire Légion ont passé par celle de Saint-Ildephonse ; ils ont eu onze hommes assassinés qui avaient été voler du poisson dans un réservoir.
Le 9 avril, je suis allé au-devant de Charles IV et de la reine ; je leur ai rendu les honneurs sans ordre. J'ai trouvé le prince en avant, à la poste entre Madrid et l'Escurial ; il a vu un instant mes troupes et a continué sa route pour aller auprès du roi et de la reine. J'ai cantonné à Caramanchel. Le capitaine des grenadiers du i01' Bataillon de la ire Légion a été assassiné par le curé où il logeait, qui l'avait invité à diner ; ce prêtre s'est sauvé, il a été arrêté et n'a pas été puni. Nous avons passé trois grandes revues au Prado. Assassinats journellement commis dans Madrid et sur les routes. Insurrection au pont de Tolède, vingt Français assassinés, point d'exemple n'a été fait.
Parti le 23 pour Aranjucz, beau séjour. Une petite insurrection a eu lieu conjointement à celle du 2 mai à Madrid, mais elle n'a pas eu de suite. Deux régiments de l'Amérique espagnole cantonnés avec nous et une compagnie d'artillerie légère. On les a laissés partir pour Séville ; ils sont allés rejoindre le Gal Gastanos, premier foyer d'insurrection ; il fallait les envoyer a Madrid ou sur les derrières.
Mai. — Le général Dupont est parti d'Aranjuez pour Tolède avec les divisions Barbou et Fresia ; il a rétabli le calme, mais point d'exemple.
Le 22, parti pour Yepes ; et le 24 à Tolède remplacer le général Dupont qui reçut ordre de marcher sur Cadix. Si la division marche avec lui rien ne pouvait nous arrêter, nous allions sans coup férir à Cadix.
Tolède, ville insurgée, n'attendant que les Suisses de Reding et Preux pour se soulever. Ils sont arrivés, je les ai passés en revue, et avec des précautions il n'y a rien. Le G"1 V... a montré qu'il avait peur. J'ai donné à dîner aux deux colonel et lieutenant-colonel, Reding homme de mauvaise foi. Les généraux Rouyer et Schramm sont partis avec eux pour rejoindre le général Dupont.
Juin. — Le G ll Lagrange est venu comme gouverneur à Tolède, mais notre départ l'a obligé de se retirer à Aranjuez, n'étant pas en sûreté sans troupes à Tolède.
Le i4> je suis parti pour Madridejos, passant par Moro, Temblequc, Consuegra. A Moro l'on a assassiné un homme dormant : j'ai fait brûler la maison. A Tembleque, insurrection, je l'ai réprimée. A Madridejos, j'ai trouvé les généraux Roize et Liger-Belair qui avait été repoussé après avoir brûlé le village de Val-de-Penas mal à propos, et le général Roize avait failli être assassiné avec toute sa troupe à Manzanarès où la veille il avait campé en couvrant environ trois cents malades laissés par le général Dupont. A notre passage, point d'exemple n'a été fait.
Le 21, parti pour Villaharta, pays féroce, beaucoup de Français assassinés. Délivré à Madridejos et Villabarla quatre canons. Trouvé dans un puits des papiers et deux caisses de la Légion. Manzanarès, Valdepenas, Santa-Cruz, Elviso, pays occupé par les brigands, arrêtant tout et assassinant inhumainement.
Le a5, le chevalier Lesvêque se disant parent de Vedel, et qui était son confident, a passé à l'ennemi à Elviso.
Le 26, j'ai attaqué la Sierra-Morena, défendue par les deux régiments que nous avions laissé partir d'Aranjuez et par dix mille paysans. J'avais la 5e Légion et cent dragons. J'ai eu à ce passage beaucoup d'audace. J'ai perdu six dragons et trente hommes environ de la 5e Légion. J'ai eu un cheval tué sous moi, et resté seul sur le champ de bataille, j'ai essuyé une seconde décharge de plus de deux mille coups de fusil, avant d'avoir rejoint ma colonne. J'ai tué à l'ennemi plus de trois cents hommes, lui ai pris huit pièces de canon, caissons, munitions, vivres, et j'ai continué ma route sur Sainte-Hélène. Le général V... a montré peu de fermeté ; il a fait fusiller à Sainte- Hélène, le 27, trois musiciens espagnols qui étaient restés et qui s'étaient rendus.
Le 28, le capitaine de frégate Baste est venu le joindre, arrivant de la Caroline où nous sommes allés le remplacer. Trouvé à la Caroline trois pièces de 12 enfouies ; je les ai fait déterrer et monter sur les affûts, Nous avons trouvé, au passage, des hommes rôtis, encore embrochés. Le général René a été tué et le commissaire Vosgien scié en trois ; l'adjoint Caignet a aussi été assassiné d'une manière horrible, avec René. Il existe un trou dans lequel ils mettaient tout ce qui rejoignait isolément le général Dupont.
Le ôo, nous avons pris position à Baylen, distant de 4 lieues du général Dupont à Andujar.
Juillet. — Le 3, le Gal Cassagne a été envoyé à Jaen pour obtenir des vivres ; il s'est battu mal à propos et a perdu plus de deux cents hommes, dont i4 officiers.
Le 12, le G'1 Belair a été envoyé sur les bords du Guadalquivir. Il avait environ douze cents hommes de ma Brigade et trois cents de celle de Cassagne ; il a pris une très mauvaise position. Le i5, au matin, il a écrit qu'il craignait d'être attaqué ; j'ai été envoyé à son secours avec le reste de ma Brigade. Le Gal Vedel est venu avec la division entière. Je voulais que l'on attaquât Mengibar : l'on battait Reding sans aucun risque, et je voulais rejoindre le G'' Dupont par la rive gauche du Guadalquivir, tandis qu'il aurait attaqué Caslanos en front : il aurait été dérouté et battu. L'on a laissé le Gil1 Belair à sa mauvaise position. Le 16, après notre départ, il a été attaqué et battu et a perdu deux pièces de canon et caissons. Le Gal Gobert, qui était venu avec sa division et les Glux Dufour et Lefranc, sont venus à son secours ; le Gal Gobert a été tué. Dufour a pris le commandement et s'est retiré. Belair aurait du nous rejoindre puisqu'il appartenait à la division, et ne pas suivre la division Gobert.
La division Vedel est allée entièrement à Andujar; elle n'avait l'ordre que d'y envoyer un bataillon ou une brigade au plus. A peine arrivée, ordre de retourner prendre position à Baylen où nous sommes arrivés le 17. Il fallait y rester et ne pas s'en aller à la Caroline ; l'ennemi était battu et le Gal Dupont n'aurait pas été obligé de capituler.
Le 18, à Guarroman et la Caroline, marche très inutile et insignifiante, cause de tous les malheurs.
Le 19, parti delà Caroline trop tard pour Baylen. Nous avons entendu le général Dupont à cinq heures du matin se battre ; nous n'en étions alors qu'à trois lieues de distance ; il fallait
envoyer de suite l'ordre au Gal Cavrois, qui était à Guarroman depuis minuit (encore à tort car il aurait dû conserver la position de l'Ermitage où il était, mais on lui avait envoyé l'ordre de se retirer), de marcher de suite sur Baylen avec deux cents chevaux commandés par le Gal Boussart, et l'on empêchait le Gal Dupont de se rendre. Au lieu d'avancer, l'on s'est arrêté à deux petites lieues de distance, et l'on a resté depuis le matin jusqu'à deux heures après midi, alors le feu ayant cessé. Malgré les demandes réitérées faites par mon aide de camp pour avancer, il l'a toujours refusé; nous sommes arrivés à cinq heures devant Baylen, marchant en bataille de chaque côté de la route pour fatiguer la troupe et pas autre chose. Un parlementaire est venu ; il ne fallait pas l'écouter; j'ai toujours marché, dirigeant le chef de bataillon Roche et les Suisses sur l'Ermitage, et moi mes deux bataillons sur trois régiments et deux escadrons qui occupent le mamelon de gauche. Je les ai attaqués, ordonné au G11 Boussart avec les dragons, de les cerner et ensuite de marcher sur leurs bagages qui se sauvaient; il n'a pas exécuté mon ordre.
J'ai fait seize cents prisonniers, pris deux pièces de canon encore chargées, leurs caissons, munitions, deux drapeaux dont celui du rég' de la Couronne, que j'ai gardé, malgré la menace d'être fusillé s'il était trouvé.
Si l'on me laisse continuer, le Gal Dupont était sauvé, la jonction était faite, mais ordre non seulement de m'arrèter, mais le lendemain de rendre les canons, caissons, drapeaux et prisonniers et d'être compris dans la capitulation. Je force malgré eux à la retraite sur Ste-Hélène, où nous pouvions facilement réunir presque dix mille hommes, et revenir sur Madrid. Le ai, au lieu de continuer notre marche, arrive l'adjud1 commandant Martial Thomas, ensuite le Gal Privé qui nous apporte l'ordre d'aller prendre position devant Baylen, que nous y déposerons les armes et que nous serons conduits à S"-Lucar.
Je fais assembler les GU1X Vedel, commandant, Dufour, Cassagne, Lagrange, Liger-Belair, les majors Christophe, Molard, divers chefs de Bataillon ; je leur expose notre situation, leur représente qu'ils seront déshonorés aux yeux de l'Empereur, qu'il les traitera comme Foissac-Latour, enfin tout ce qu'il est possible de dire pour leur prouver qu'avec dix mille hommes je ferais le tour de l'Espagne, rien ne peut les gagner. Vedel prétend que la Manche est soulevée, Madrid abandonné, que nous serons tous hachés... je n'ai pu obtenir. Les Gaux l'ont emporté et ont consenti à se rendre pour déposer les armes devant Baylen... nous avons déposé les armes devant une poignée de brigands qui crient vive l'Espagne, mort à Napoléon et aux Français. L'on a fait revenir depuis Madridejos tout ce qui se trouvait; ces deux mille hommes pouvaient au moins s'en aller sur Madrid.
L'on nous conduisit ensuite jusqu'à Moron, où l'on a disséminé la troupe dans tous les villages, et ensuite l'on nous a embarqués sur le Guadalquivir pour nous conduire au fort S'-Sébastien, où nous nous sommes embarqués le 24 octobre pour nous rendre à Marseille. Nous avons relâché à Barcelone, et après nous être réparés, nous sommes arrivés à Marseille, le 12 novembre, en quarantaine jusqu'au 26 ; et le i5 décembre parti pour l'Italie.
Ce qui frappe tout d'abord dans ces récits, c'est la prodigieuse jactance du général Poinsot, et elle est bien faite pour mettre en garde sur sa véracité. A l'entendre, il a tout fait, tout dirigé; il n'hésite pas à dire que son général de division, Vedel, manque de courage, il refuse d'obéir à ses ordres, le convoque en conseil avec les autres généraux, agit à sa fantaisie ; à la traversée de la Sierra-Morcna, il est seul, à un moment, sur le champ de bataille et reçoit deux mille coups de fusil ! Lui seul a du talent, beaucoup d'audace ; à Baylen, le 19 juillet, c'est lui qui décide d'attaquer, pendant que Vedel discute avec les parlementaires de Ilcding ; tout en avouant son échec à droite sur la position de San Cristobal (l'Ermitage) il conte qu'il a pris sur la hauteur de gauche trois régiments espagnols, et que si on l'eût laissé continuer avec ses 2 000 conscrits, il battait toute l'année espagnole ramassis de brigands, et délivrait les deux divisions de Dupont ! Une telle outrecuidance Ll Général Dupont. 111. — ai
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et une semblable ignorance ont bien de quoi confondre. La prodigieuse imagination du général Poinsot ne s'embarrasse de rien ; il eût rendu des points à Tartarin. Obligé de reconnaître lui-même que les Espagnols qu'il a pris — deux bataillons et non pas trois régiments comme il le dit — ne se sont pas défendus, il ne se préoccupe ni de la façon dont il s'y serait pris pour emporter la position de l'Ermitage, ni de la résistance acharnée qu'il eût rencontrée pour s'emparer du village de Baylen, défendu par toute une armée victorieuse, ni du combat de dix heures livré par le général Dupont et qui a rendu les divisions Barbou et Fresia incapables du moindre effort, et il ne se doute même pas de la présence de Lapena qui peut, en quelques instants, anéantir les débris de Dupont et joindre ioooo hommes d'excellentes troupes aux 25ooo soldats de Reding, enthousiasmés par la victoire !...
En présence des hâbleries du général Poinsot, dénaturant si complètement les faits, on reste désarmé. Tout ce qu'il dit de la lettre du général Legendre, des articles de la capitulation, de l'aide de camp anglais, des effectifs pouvant être réunis, de sa certitude de faire sa retraite sur Madrid avec ioo carabiniers et le bataillon du commandant Lanussc, de l'obligation « de faire revenir de Madridejos tout ce qui s'y trouvait pour se joindre à nous et aller très humblement déposer les armes à Baylen devant une poignée de brigands qui criaient mort à Napoléon et à tous les Français, et cpii l'avant- veille étaient nos prisonniers », est d'une inexactitude complète, stupéfiante parfois. — A remarquer toutefois cpie, d'après le général Poinsot, la force des Espagnols à Mengibar, le i5 juillet, avait été estimée à ioooo hommes, ce qui était exact; que, clans ces conditions, le général Vedel eût dû envoyer à Andujar seulement un bataillon et un escadron ; que l'armée espagnole d'Andalousie comptait /ioooo hommes, la majeure partie formée de troupes de ligne; que le général Vedel n'eût jamais dû évacuer Baylen, et que son départ, le 17, « est la cause de tout ce qui est arrivé » ; que le général Cavrois aurait dû continuer à occuper fortement la position de l'Ermitage; enfin, que dans la marche du 19 juillet sur Baylen, on quitta la Caroline trop tard, et que le général Vedel n'écouta pas les demandes réitérées qui lui furent faites de se hâter. — Pour les nombreuses erreurs de détail, nous ne pouvons que renvoyer à l'examen raisonné que nous avons fait des événements.
Le i5 janvier 1810, le général Poinsot reçut avis du Grand Procureur général, que sa présence n'était plus nécessaire à Paris. L'Empereur ayant décidé qu'il serait attaché à la cavalerie de l'armée d'Espagne, il se mit immédiatement en route pour rejoindre son poste.
Nous avons dit que le général Lefranc, qui avait, comme plus ancien brigadier, remplacé le général Dufour au commandement de la division Gobert, était mort à Malaga, le 10 novembre 1808. Son chef d'état-major, le colonel \igier, s'élant échappé des prisons de l'ennemi le 22 du même mois, adressa au Ministre delà Guerre un Exposé et un Rapport historique, que le duc de Feltre s'empressa de transmettre à l'Empereur, en les accompagnant de la lettre suivante:
Rapport à Sa Majesté l'Empereur et Roi.
Du 27 décembre 1809.
J'ai l'honneur de mettre sous les yeux de Votre Majesté une pièce relative aux événements qui se sont passés l'année dernière, à l'occasion de la capitulation de Baylen. Le colonel Vigier, chef de l'État-major de la Division Gobert, m'a remis un exposé des circonstances qui ont déterminé les Divisions Vedel et Gobert à adhérer à la capitulation faite par le général Dupont. Cette pièce est signée par huit officiers supérieurs attachés à la Division du général Gobert, et contient des détails propres à jeter du jour sur les suites de cette malheureuse affaire.
Ces officiers désignés déclarent qu'ils n'ont pas l'intention de dénoncer personne, mais leur but est de prouver que la capitulation faite à Andujar, l'a été contre leur vœu, en ce qui concerne leur division, et qu'ils ont mis pour l'empêcher toute l'opposition que la subordination leur a permis d'y apporter. En résumant tous les détails contenus dans cette pièce, on n'en trouve aucun qui inculpe plus particulièrement le général Dupont; tous les faits relatifs à son corps sont déjà connus, et le peu qu'on y ajoute ne change rien à l'opinion qu'on a pu prendre sur cet événement.
Il n'en est pas de même quant au général Vedel. Son arrivée à Baylen le jour du combat, ses succès contre les Espagnols, la manière dont il fut obligé de les suspendre, et sa marche rétrograde sur Stc-Hélène, sont déjà connus et sont l'apportés à peu près de la même manière. Mais on apprend ici que le 21 juillet, jour où la nouvelle se répandit parmi les troupes, de la capitulation où elles avaient été comprises, l'indignation fut si vive, qu'elle produisit un tumulte général, et les officiers ne parvinrent à calmer l'effervescence du soldai qu'en promettant de faire tous leurs efforts pour obtenir du général Vedel qu'il refusât sou adhésion à la capitulation et qu'il continuât sa retraite sur Madrid.
Les chefs de corps et officiers supérieurs se transportèrent donc chez ce général, pour lui faire à ce sujet les plus fortes représentations. Ils lui firent observer que son corps d'armée jouissant de toute sa liberté, ne pouvait être en situation de capituler, et que le général Dupont, qui était enveloppé, avait perdu le droit de lui donner des ordres. Ils ajoutèrent que l'honneur ne permettait pas d'accepter une pareille capitulation, puisqu'on était encore maître des gorges de la Sierra-Morena, et qu'on avait douze heures de marche sur l'ennemi. A toutes ces représentations, le général Vedel opposa la nécessité d'obéir, les conséquences d'un refus, et l'obligation de tenir ses engagements ; plusieurs officiers généraux présens appuyèrent ces raisonnements et insistèrent sur le danger de repasser la Sierra-Morena, prétendant qu'il n'y avait de salut pour les troupes que dans la capitulation. Il ne resta donc plus qu'à persuader le soldat, et l'on parvint enfin à le décider de se soumettre à la volonté du général en chef.
Le lendemain 22 juillet, les chefs de corps furent appelés chez le général Vedel, qui revenant sur sa décision de la veille, mit en question ce qui lui avait été proposé inutilement. Il consulta pour savoir s'il fallait repasser les gorges ou retourner à Baylen, mais l'espace d'un jour avait apporté un grand changement dans la position du corps d'armée, et les bruits alarmans qu'on avait semés dans le camp sur les mouvemens de l'ennemi avaient causé un grand changement dans l'opinion générale, tellement que la majorité des suffrages fut ce jour-là pour se conformer à la capitulation.
Tel est le récit contenu dans la pièce ci-jointe, dont il résulte que le général Vedel a adhéré à la capitulation du général Dupont, contre le vœu des troupes et des chefs de corps, quoique ces derniers ayent voté le 22 pour qu'elle fût acceptée, après que les circonstances eurent changé. J'attends les ordres de Votre Majesté au sujet de cette pièce et la prie de me faire connaître si elle doit être transmise au Procureur général de la Ilautc-Cour Impériale, pour être jointe au procès. Je joins encore à cet envoi copie d'un rapport qui m'a été remis par le même colonel Vigier, contenant un précis historique sur la marche de. la Division Gobert en Espagne, après la capitu-
lation de Baylen ; cette pièce contient, des détails que Votre Majesté ne lira pas sans quelque intérêt.
Le Ministre de la Guerre,
Signé : Duc de Feltre.
L'Exposé et le Rapport du colonel Vigier étaient ainsi conçus :