I.E OFM"R\L m'PONT
le général \edel se rendit coupable d'une désobéissance qui fut la cause première du désastre de Baylen.
Le rapport du chef de bataillon d'Affry fut d'abord jugé par le général Belliard, « très exagéré et peu croyable ». Par l'ordre du Roi, ce général avait mis en route, le 25, sur Madridejos, le 5e régiment provisoire; le lendemain, il dirigea sur ce même point le 5e régiment d'infanterie légère de la division Frère, un bataillon de la division Musnier, 200 chasseurs à cheval fournis par le général Grouchy, et 4 pièces de canon ; cette colonne, placée sous les ordres du général Laval, commandant une brigade de la division Frère, devait marcher sur la Sierra-Morena en emmenant les bataillons de Madridejos et de Manzanarès, ce qui lui donnerait une force totale de 3 834 hommes et 200 chevaux, suffisante, pensait-on, pour rouvrir la communication avec le général Dupont. Le général Belliard porta ces dispositions à la connaissance du major général, par la lettre suivante :
Madrid, le 26 juillet 1808.
Mon Prince,
J'ai l'honneur d'envoyer a V. A. S. les rapports qu'ont envoyés aujourd'hui M. le général Musnier et le commandant de Madridejos. Le rapport du Chef de bataillon d'Affry étant très exagéré et peu croyable, j'ai envoyé un officier pour faire à M. d'Affry les questions qui puissent éclaircir l'affaire et mettre à même d'asseoir un jugement.
^ otre Altesse verra, par le rapport du commandant de Madridejos, que la communication est interceptée entre cette ville et Manzanarès.
D'après les ordres de Sa Majesté, un bataillon de la division Musnier doit arriver aujourd'hui à Madridejos avec de l'artillerie pour soutenir en cas de besoin le bataillon de marche qui s'y trouve. Le 5e régiment d'infanterie légère fort de 9G3 hommes, 200 chasseurs à cheval et 4 pièces d'artillerie, parlent ce matin de Madrid pour se rendre à Madridejos où ils se réuniront au 5e régiment provisoire qui y est parti hier, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous en rendre compte. Cette colonne sera sous les ordres du général Laval ; elle continuera sa marche sur Manzanarès, emmenant avec elle le bataillon de marche de Madridejos ; de sorte qu'à Manzanarès cette colonne aura :
du 5e régiment 1 65 1 hommes.
du 2e bataillon de marche 228 au lieu de 25o hommes.
du 5° régiment d'infanterie légère. . . 963
chasseurs à cheval 200
bataillon de marche de Madridejos. . . 362 au lieu de 45o hommes,
bataillon de marche de Manzanarès. . . 35o à 4oo hommes,
artillerie 80
En tout. . . 3 834 hommmes. et deux cents chevaux.
Si la communication de Manzanarès au général Dupont se trouve interceptée ainsi qu'il y a lion de le croire, puisque depuis dix jours on est sans nouvelles du général Dupont, le général Laval continuera sa marche, ramassant toutes les troupes qu'il trouvera à Valdepenas et Santa- Cruz, il attaquera la Sierra-Morena qui est occupée par les insurgés et rouvrira la communication avec le général Dupont. Alors Sa Majesté est dans l'intention de faire appuyer le général Laval par la division Musnier qui se trouve à Ocana...
J'ai l'honneur d'être...
Aug. Belliakd.
Le lendemain, le général Bclliard écrit à nouveau au prince de Neufchàtcl pour lui dire qu'on n'a pas de nouvelles de Dupont, et que, d'après des bruits persistants, il aurait été pris le 19, avec toutes ses troupes, après avoir eu affaire à de très grandes forces. Il espère que « s'il y a eu des malheurs, ils ne sont pas si graves qu'on veut bien le dire et même le croire. Dupont va recevoir 3 5oo hommes, cela réparera ses pertes ».
De son côté, le duc de Rovigo écrit au major général :
Madrid, le 27 juillet 1808.
Monseigneur,
Le général Belliard adresse aujourd'hui à Votre Altesse le rapport de M. d'Affry, colonel
suisse au service de France, sur les afTaires qui ont eu lieu le i5 et le 16 au corps du général Dupont. On s'est battu depuis à ce corps d'armée et nous ne savons absolument rien des résultats, excepté par les bruits du pays qui font le général Dupont prisonnier avec tout son corps de troupes... Quoiqu'il en soit, nous ne pourrons jamais sauver Dupont dans l'Andalousie, sans lui envoyer préalablement un secours imposant. Je compte pour peu de chose les 3 5oo hommes qui le joindront bientôt avec le général Laval. L'armée qu'il a devant lui est bien plus considérable que l' Empereur ne l'a cru jusqu'ici... Je prie Votre Altesse d'agréer...
Le duc de Rovigo.
P. -S. — Ci-joint copie de la lettre que j'écris à Dupont.
Cette lettre était ainsi conçue :
Madrid, 27 juillet 1808.
Mon cher Général, nous n'avons point de lettres de vous depuis le i3, et nous savons cependant, à n'en point douter, que vous nous avez écrit sur ce qui vous était arrivé jusqu'au 16 au soir. M. d'Affry, colonel suisse, est arrivé hier, ayant quitté la division Gobert à Sainte-Hélène le 18, au moment où elle recevait l'ordre de marcher pour vous rejoindre ; il m'a fait un rapport assez bien détaillé des affaires du i5 et du 16 sur les points de Mengibar et Baylcn. Il m'apprend qu'après la mort du général Gobert, le général Dufour a pris le commandement. Je suis fâché qu'il ait pris la résolution de revenir seul sur la Caroline au lieu de marcher sur vous ; dans des affaires comme celles-là, et dans une pareille guerre, il faut toujours être en masse, parce que l'on fait ce que l'on veut et l'on perce sur un point. Heureusement, à ce qu'il parait, que vous avez pu communiquer avec lui et le rappeler.
Un autre officier suisse, parti de Sainte-Hélène le 19, nous dit qu'il a entendu une canonnade très vive le 19 pendant qu'il traversait la Sierra-Morena. Je vois donc crue vous avez eu une autre affaire, dont nous ne connaissons pas les résultats. Je me rassure un peu parce que je vois que, dans la journée du 18, vous vous êtes rassemblé ; conséquemment je ne puis croire aux bruits du pays, qui veulent que vous ayez capitulé avec tout votre corps le 20, parce que vraisemblablement vous ne vous seriez pas trop engagé si la fortune ne vous offrait rien d'heureux. Je crois bien que vous avez dû éprouver de grandes pertes : en conséquence, après les ordres du Roi et aussitôt que nous avons eu bruit de votre événement, l'on a mis en route, pour vous rejoindre, le 5e régiment d'Infanterie légère (1) appartenant à la division Gobert.
Le colonel de ce régiment amenant deux pièces de canon, a ordre de prendre en chemin tous les bataillons de celte division qui sont à Madridejos, Manzanarès et Puerto-del-Rey ; il est suivi à une marche par le général de brigade Laval, conduisant 1 000 à 1 200 hommes de la division Frère, pour garder la communication des points qu'occupait la division Goberl .
(1) C'est le 5e Régiment d'infanleric provisoire.
Toute cette petite colonne, formant 3 ooo et quelques cents hommes, 200 chevaux et 4 canons, sera le 3o à Manzanarès et doit infailliblement communiquer avec vous ; elle a ordre de vous rejoindre à votre premier appel. Il serait important, Général, que vous n'éprouvassiez point de revers ; l'Empereur même voudrait que vous obtinssiez un succès décisif, parce que, ajoute-t-il, il pense qu'avec 21 000 hommes vous avez 80 chances pour vous sur roo ; il est vrai que l'Empereur ne commit pas tout à fait la force de l'armée que vous paraissez avoir devant vous.
L'intention du Roi n'est point que vous engagiez d'affaire générale au delà de la Sierra- Morena, avant qu'il n'ait pu vous donner des grands moyens pour pousser vos succès, et ce ne peut être qu'après la prise de Saragosse, qui ne doit pas tarder et qui mettra à notre disposition des forces considérables. Si donc vos 21 000 hommes ne vous suffisent pas pour donner une grande bataille à M. de Castanos et le maltraiter d'importance, il ne faut pas y songer encore de quelques jours, parce que si vous avez besoin d'être considérablement renforcé pour obtenir les succès que nous désirons, il convient mieux à la situation de nos affaires que cet événement se passe un peu plus près d'ici, afin de ne pas nous dessaisir trop longtemps des secours que nous pourrons vous envoyer. Je crains que vous n'aviez pas reçu toutes les lettres que je vous ai envoyées, jusqu'à l'arrivée du Roi. Toutes les promotions que vous aviez demandées, l'Empereur s'est empressé de vous les accorder.
Adieu, mon cher Général, faites-nous part de ce qui vous est arrivé.
En même temps, le duc de Rovigo adresse à l'Empereur la lettre suivante :
Madrid, le 27 juillet 1808.
Sire,
Depuis trois (?) je combats contre le désir de vous faire connaître la situation des affaires d'Espagne, et si j'ai tardé jusqu'à présent, c'est que je m'étais flatté que la présence du Roi et quelques démarches des députés de la Junte amèneraient un changement bien urgent dans notre position actuelle.
Depuis l'arrivée du Roi tout va de mal en pis, et il faut que le mal soit aussi grand qu'il l'est pour que je me détermine à en donner avis à Votre Majesté, afin qu'elle ne perde pas un instant à y apporter remède.
Avant-hier déjà nous commencions à entendre parler défavorablement du général Dupont, on ajoutait que M. de Castanos était rejoint par les garnisons des villes d'Afrique et des Baléares ; accoutumés depuis longtemps à entendre de pareils propos je n'y avais pas pris une grande attention, d'autant plus qu'il était impossible de lui envoyer aucune troupe de plus, parce que le Mal Bessières laissait encore entrevoir des inquiétudes par ses lettres du 20 et du 24-
Aujourd'hui M. d'Affry, colonel d'un régiment suisse au service de la France, vient d'arriver du corps de Dupont avec quelques blessés ; il a quitté la division Gobert à Su-Helena le 18, au moment où le Gal Dupont envoyait ordre à cette division de se reporter en avant pour venir le joindre. Il paraîtrait qu'il avait quitté Andujar à la suite des affaires du i5 et du 16.
Un autre officier, parti de Sta-Helena le 19 au malin, rapporte que pendant toute la matinée il a entendu une canonnade et une fusillade très vive jusqu'à midy, et ce n'est qu'en arrivant dans la Manche, le 22 et le 23, qu'il a entendu dire que le 20 le Gal Dupont avait capitulé et s'était rendu prisonnier avec son armée ; cela est trop fort pour être cru, malgré qu'il paraît avoir eu affaire à des forces considérables et qui pendant deux jours l'ont enveloppé : mais quand je considère tout ce qui a été débité icy lors de l'affaire du Mal Bessières, je conserve l'espérance qu'il ne sera arrivé au Gal Dupont qu'un événement ordinaire et qu'il ne se sera pas mis dans l'obligation de signer une capitulation. Certainement il ne l'aura pas fait.
La communication avec lui a été ouverte jusqu'au 19; il m'avait expédié un courrier le 16 au soir. M. d'Affry a été dépassé par le courrier auquel il a parlé, mais il n'est point arrivé. Il faut donc attendre des nouvelles du Gal Dupont avant d'asseoir un jugement sur ce qu'il
conviendra de faire ; s'il a été malheureux, il aura réuni ses troupes et viendra ouvrir la communication lui-même ; s'il a été heureux, le régiment de la division Goberl, qui était icv et qui arrivera le 20 à Manzanarès en réunissant tous les détachements semés sur la communication, sera suffisant pour ouvrir cette communication et le renforcer. Je ferai occuper la communication par d'autres troupes.
Je n'ose supposer le cas où il serait arrivé un malheur complet à Dupont, parce qu'il avait près de 20000 hommes, mais si cela était notre position serait horrible, jamais nous ne pourrions en réunir autant icy pour réparer ce malheur. Ce. ne sera cpie dans quelques jours que nous saurons à cpioi nous en tenir sur ce point.
Ce contre-temps n'arrange point les affaires du Roi. Il est fort occupé, et s'al tendait à trouver autre chose icy ; il a reçu hier soir de Votre Majesté une lettre qui lui donne de l'inquiétude ; elle lui mande d'être tranquille, qu'il a plus qu'il ne faut pour conquérir l'Espagne ; au point où en sont venues les choses, il n'y a nul doute que tous les moyens sont insuffisants, depuis les troupes jusqu'aux munitions de guerre.
Dans un Conseil où le Roi était avec plusieurs officiers généraux et ministres, il s'expliqua ainsi : Je ne puis pas faire la guerre à chaque village d'Espagne, ou je dois renoncer à y régner ; il faut donc que j'employe la persuasion et un peu de cajolerie; alors il faut que je me serve d'hommes et d'instruments qui, en même temps qu'ils me conviennent, peuvent plaire à ce pays que je cherche à calmer.
A la suite de ce Conseil, il me fit entrer avec le général Belliard, et nous parla ainsi (M. Infreville sortait de chez lui) : « L'Empereur croit que tout cecy est en bien meilleur état, et je vois qu'il n'y a même pas un maître en Espagne, que tout y est contre nous ; cela se conçoit. En France, la Révolution s'est faite par des Français, elle a eu un grand parti ; ici elle ne plaît pas, n'a aucun partisan, et de plus elle est faite par des étrangers; à ce seul nom, tout se met en armes. Vouloir faire la révolution d'Espagne avec 100 000 hommes, c'est comme si on voulait conquérir la France avec 3oo 000. Icy je ne trouve rien pour moi que l'armée française. Il faut donc que j'essaye d'employer d'autres moyens, il faut chercher à leur plaire, et faire disparaître cette terreur que leur a inspirée quelques mesures prises icy. Bessières demande de la cavalerie, envoyez-lui les Mameluks qui sont odieux ici. » (En conséquence ils sont partis le même soir.) — Et en me portant la parole, le Roi a ajouté : « De même pour vous, général Savary ; l'Empe- « reur me l'a dit lui-même qu'il convenait qu'il vous faisait jouer en Espagne un triste rôle, « mais qu'il avait le projet de vous rappeler incessamment auprès de lui ; vous aviez icy trop « d'ennemis pour m'y être utile comme souverain ; c'est un malheur qui ne doit rien vous faire, « mais il faut aussi que vous partiez ; si même il se présentait une circonstance favorable il faute drait en profiter ; d'ailleurs j'attends Jourdan incessamment, je suis accoutumé à lui, et lui à « moi. Ensuite, j'ai Saligny, c'est tout ce qu'il me faut. »
J'ai répondu que j'étais à ses ordres, que je ne comptais point sur une autre opinion que celle que l'Empereur concevrait de moi, que je savais bien qu'il était inconvenant aux Espagnols de me voir dans le palais de Madrid, et que pour toutes sortes de raisons je désirais ardemment me rapprocher de l'Empereur, et que ce qui m'a empêché d'accepler l'offre de la mission de M. de Tournon, c'est que je n'ai point voulu avoir l'air d'être renvoyé si promptement, mais que quand il le jugerait convenable, je rejoindrais l'Empereur avec beaucoup d'empressement. Le Roi ne m'a rien dit de désobligeant de sa part, mais il parlait d'après sa politique, et, dans le fait, il lui faut icy un homme qui attire à lui les Espagnols dont il est si important qu'il se serve promptement, ou bien la frayeur de l'insurrection les éloignera. Les maréchaux Jourdan et Moncey feront très bien cette affaire ; ce dernier leur plaît toujours beaucoup. Quant à moi, je ne connais de devoir et n'ai envie que de servir Votre Majesté, le reste ne m'occupe plus. Mais le Roi a raison de dire qu'on désire mon éloignement ; il m'a été impossible de trouver deux aides de camp espagnols cpii sont indispensables dans cette circonstance et il n'y a pas un général de l'armée qui n'en ait un. Au reste je n'y puis rien, mon devoir a été rempli.
Le Roi aura icy une bien grande besogne, mais Votre Majesté devra encore s'occuper de lui
envoyer île grands moyens, ou l'Espagne la retiendra longtemps. Il faut icy des troupes et de l'argent, de l'argent pour le Roi qui ne pourra pas employer de mesures violentes pour faire vivre les troupes, et qui, dans ce moment, n'a en son pouvoir que les déserts de l'Espagne.
Si nous avons deux batailles comme celle de Dupont, les munitions manqueront infailliblement ; Bessières même en demande icy ! Le maréchal Duroc écrit à la Riboissierre de chercher des fers coulés en Espagne, et ce n'est qu'après s'être convaincu de l'impossibilité d'en trouver à notre portée que l'on s'est déterminé à en demander à Bayonne.
Je suis de Voire Majesté le dévoué serviteur et fidèle sujet.
Savauy (i).
Cette lettre peut se résumer ainsi : la situation est très grave en Espagne, et, contrairement à ce qu'affirmera l'Empereur, « tout a a de mal en pis » depuis l'arrivée de Joseph à Madrid ; loin d'avoir plus qu'il ne faut pour conquérir l'Espagne, comme l'écrit Napoléon, Joseph et les généraux n'ont que des moyens tout à fait insuffisants ; il faut beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent.
La catastrophe de Baylen n'était donc pas encore connue à Madrid le 27 juillet, et, ce jour-là, Joseph écrivait à l'Empereur pour réclamer à nouveau des renforts.
Sire, je reçois la lettre de Votre Majesté, de Pau, du a3. Voici les nouvelles que nous recevons du général Dupont. Les bruits les plus fàcbeux courent sur le sort de son corps d'armée. Je ne les crois pas tous ; mais il est à craindre qu'une partie ne se vérifie... Sire, 5oooo hommes, 5o millions, si vous voulez sauver votre armée et me conserver en Espagne !
Enfin, le 28, le capitaine de Villoutreys, chargé par le général Dupont de porter à Madrid une copie de la Convention d'Andujar (2), arrive à Madridejos, à 3 heures du matin, et le commandant Plicque écrit immédiatement au général Savary pour lui faire connaître les événements d'Andalousie.
Dans la nuit du 21 au 22 juillet, le général Dupont avait désigné le capitaine de Villoutreys pour porter à Madrid une copie de la Convention d'Andujar, dite Capitulation de Baylen. Cet officier se rendit, le 22, à Andujar, auprès du général Castanos pour obtenir une escorte et assurer sa marche à travers la Manche ; le général lui ayant donné rendezvous pour le lendemain à Baylen, le capitaine rentra le même jour au camp français et assista, le 23, au départ du général Dupont et de ses troupes pour les ports d'embarquement. A 11 heures du matin, il passa dans le camp espagnol et resta auprès du général Reding, dans sa baraque, jusqu'à l'arrivée du général Castanos, qui parut vers les deux heures et passa ses troupes en revue, après quoi il remit à M. de Villoutreys ses passe-
(1) Archives Nationales.
(2) Nous n'avons pas pu retrouver cette copie. Elle alla d'abord au Ministre de la guerre, qui l'envoya au Ministre de la justice. Ce dernier, par lettre du ig janvier i8i3, répond au duc de Bassano qu'elle n'est point dans ses bureaux, et que « si elle ne se trouve pas cbez M. le Procureur général ou chez le greffier de la ttaule-Cour, elle aura été vraisemblablement remise à Sa Majesté avec 1 avis de la Commission d'Enquête »
LE PROCÈS 3l
poils ainsi que la copie du Traité, certifiée par lui et par le comte de ïilly, et l'avertit qu'il aurait une escorte de 20 cavaliers et un officier, fournie par la division Lapena.
Malgré toutes ses instances, le capitaine n'obtint son escorte que le ih, à trois heures du matin. Il se mit immédiatement en route, croisa les troupes du général Vedel en marche sur Baylen, et alla coucher à la Caroline. Dans la journée du 25, il franchit la Sierra- Morena, qu'il trouva occupée par les troupes espagnoles, et arriva le 26, à deux heures de l'après-midi, à Manzanarès, sans avoir rencontré sur sa route aucun détachement français. Dans cette ville, était, comme nous l'avons dit, un bataillon sous les ordres du commandant Berthet, fort de 3oo hommes et ayant la garde de 2 ou 3oo malades. Le capitaine de Villoutreys mit cet officier supérieur au courant des événements et lui donna connaissance des différents articles du Traité.
Gomme nous l'avons montré, la Convention d'Andujar ne concernant que la division Barbou, la division Vedel et les troupes françaises en Andalousie, elle n'était nullement applicable au bataillon de Manzanarès, localité située dans la Manche, dont la frontière Sud se trouve après la Venta de Cardenas, à l'entrée du Despenaperros. Peut-être mal renseigné sur ce détail géographique, le capitaine de Villoutreys put croire que le détachement de Manzanarès était compris dans la capitulation, mais ce ne fut point cette considération qui empêcha le commandant Berthet de se replier sur Madrid; ne disposant que de 3oo hommes, sachant le pays soulevé et occupé par de fortes bandes d'insurgés, et ayant eu, deux jours auparavant, un convoi de 200 hommes massacré à Villarta, il se jugea trop faible pour exécuter sa retraite ; il était à ce point entouré et harcelé par les Espagnols qu'il avait dû se retrancher avec sa troupe dans une sorte de château fort, où il n'avait d'autres vivres que ceux que lui faisaient passer les autorités de Manzanarès ; ses soldats ne pouvaient se risquer au dehors sans être attaqués, et lui-même ne sortait qu'accompagné par l'alcade.
Le commandant Berthet avait aussi la garde de plusieurs centaines de malades, et il ne pouvait se résoudre à les abandonner, sachant bien qu'ils seraient aussitôt égorgés par les féroces bandits qui tenaient la campagne. La Convention d'Andujar leur garantissant assistance, il demanda qu'ils fussent évacués sous la sauvegarde des officiers espagnols. Le capitaine de Villoutreys écrivit dans ce sens au général Castanos et se remit en route à 1 1 heures du soir.
Entouré, le 3 août (1), par un fort détachement de l'armée espagnole, le chef de bataillon Berthet se rendit avec sa troupe, subissant ainsi la dure loi de la nécessité, sans que sa réputation militaire en souffrît aucunement (2). Il fut englobé dans la capitulation du Corps de la Gironde par la force même des choses, et non pas par la faute du capitaine
(1) Lettre du Procureur général de la Haute-Cour au Ministre de la guerre, en date du 3i janvier 1809. Certains documents disent que Berthet se rendit le 26 juillet.
(2) Les états de service du chef de hataillon Berthet portent qu'il tomba au pouvoir des insurgés espagnols le 25 juillet 1808. Echappé du ponton La Vieille-Castillc, dans la baie de Cadix, le 16 mai 1810, il rentra à son ancien corps, le 28u d'infanterie légère, sur la proposition du colonel de ce régiment, qui, en demandant pour Berthet le grade de major, le 4 juin 181 1 , écrivait : « Les connaissances militaires et administratives de cet officier supérieur, jointes à la bonne réputation dont il jouit dans le corps, le rendent digne de la bienveillance de S. M. I. et R. » — Berthet commanda le 28° léger depuis la bataille d'Àlbuera jusqu'au moment où il entra dans le corps de l'inspection aux revues, où il devint sous-inspecteur le 7 février 1812.
de Villoutreys, et il ne s'empressa pas, comme on l'a ridiculement écrit, d'accourir à Baylen pour s'y constituer prisonnier ; aucun détachement français ne commit un acte aussi insensé, et il est permis de dire que si le bataillon de Manzanarès fut pris par les Espagnols, cela tint uniquement à ce que l'Empereur ayant engagé la guerre d'Espagne avec trop peu de troupes, il fut toujours impossible, en 1808, d'assurer la sécurité de la route de Cadix et d'occuper les points importants de Villarta, de Valdepeiïas et de Santa- Cruz.
Continuant sa roule, le capitaine de Villoutreys dépassa Villarta et fit balte, le 27, à l'auberge isolée de Fonda Real ; il avait trouvé à Villarta un cuirassier blessé, seul survivant du massacre du 2/i, et il l'emmena avec lui. Il arriva à Madridejos le 28, et donna au commandant Plicque tous les détails désirables sur la situation ; il voulait renvoyer son escorte espagnole, mais ce chef de bataillon l'en dissuada, ainsi que le constate la lettre suivante, adressée au duc de Rovigo :
Madridejos, le 28 juillet 1808, à 3 heures du matin.
Mon général, Monsieur de Villoutreys arrive en ce moment à Madridejos pour se rendre à Madrid, porteur d'un traité entre l'armée espagnole et l'armée française, par lequel cette dernière est forcée d'évacuer l'Andalousie par les ports de mer San-Lucar et Rota.
11 se disposait à prendre la poste pour le porter avec plus de célérité, lorsque je lui représentai qu'il ne pouvait pas quitter sans un danger certain l'escorte de cavalerie espagnole qui l'avait accompagné jusqu'ici. Il arrivera à Madrid le 3o au matin.
L'armée espagnole, forte de 60 000 hommes, a dû faire un mouvement pour s'emparer des gorges de la Sicrra-Morcna .
J'ai l'honneur d'être avec un profond respect...
Plicque, Chef de bataillon (1).
Cette lettre parvint dans la journée à Savary, qui l'adressa à l'Empereur en l'accompagnant des lignes suivantes :
Madrid, le 28 juillet, à 7 heures du soir. Sire, J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté une lettre qui arrive à l'instant ; elle nous jette dans la consternation; nous allons penser cette nuit au moyen à employer, mais c'est un bien terrible événement ; aussitôt notre résolution prise, nous expédierons un officier à Votre Majesté, en prévenant Bessières et Saragosse.
Je suis de Votre Majesté le dévoué serviteur et fidèle sujet.
Savary.
Nous avons ici 16000 hommes, y compris le maréchal Moncey à Ocana.
Le capitaine de Villoutreys poussa, le 28, jusqu'à Tembleque, où se trouvait un déta-
(1) Le Procureur général de la Haute Cour ne tint aucun compte de cette lettre et fit un crime au capitaine de Villoutreys d'avoir voyagé avec une escorte espagnole, sans laquelle il lui eût été impossihle d'accomplir sa mission.
chement de 200 hommes, qu'il mit au courant des événements. IL renvoya dix hommes de son escorte. En quittant Tembleque, le 29, au point du jour, il rencontra le général Laval conduisant une colonne de secours vers la Sierra- Morena ; il lui fit connaître le traité d'Andujar et la situation périlleuse du bataillon de Manzanarès, trop faible pour opérer sa retraite avec ses nombreux malades, et que son rapprochement de la Sierra exposait fatalement à tomber au pouvoir de l'ennemi. Il traversa Ocana, où il vit le général Musnier, passa à Aranjuez où il laissa ses dix cavaliers d'escorte et leur officier, et arriva le jour même à Madrid à [\ heures du soir. — Il convient de dire que, dans ces circonstances, le rôle du capitaine de Villoutreys fut d'une correction absolue ; tout ce qu'en ont dit le duc de Rovigo et le général Thiébault, dans leurs Mémoires, est d'une fausseté insigne ; brave sur le champ de bataille, ardent et dévoué dans les négociations du traité d'Andujar, il ne reçut, le 22 juillet, d'autre mission que de porter une copie de ce traité à Madrid. Il n'avait d'ordres à donner à qui que ce fût, et à plus forte raison à des officiers d'un grade supérieur au sien ; il se borna donc à mettre les chefs des détachements qu'il rencontra sur sa roule, au courant des événements, et il est absurde autant qu'odieux de lui reprocher de n'avoir pas fait davantage.
Au reçu de la lettre du commandant Plicque, annonçant le désastre survenu au général Dupont, le roi Joseph réunit un Conseil de guerre. Différents avis furent émis par le maréchal Moncey et le général Belliard ; le duc de Rovigo parvint à faire adopter sa manière de voir, qui était de battre en retraite par la roule de Bayonne pour se réunir aux renforts que l'Empereur ne pouvait manquer d'envoyer immédiatement. « L'Empereur, disait-il, en souffrira, mais cela ne tue pas. Et que dirait-il, si nous allions lui donner une seconde représentation de l'affaire de Baylen ? Je sais très bien que s'il se trouvait ici, il ne penserait pas à se retirer ; mais aussi, là où il se trouve, tout le monde obéit à l'envi et nul ne se plaint. Nous sommes, nous autres, loin de nous rencontrer en pareil cas. Qu'on demande une chose, tous seront fatigués ou malades, tandis qu'un seul regard de l'Empereur ferait lever tous ces paresseux. Personne ne peut faire ce que fait l'Empereur ; malheur à celui qui aurait la prétention de l'imiter I II se perdrait. Mon opinion est qu'on lui écrive immédiatement ce qui se passe... (1). »
Le Roi donna alors l'ordre de faire replier sur Ocana le bataillon de Madridejos, le détachement de Tembleque et la colonne du général Laval qui se réuniraient ainsi à la ire division du corps de Moncey ; le général Musnier prendrait alors le commandement de toutes ces troupes et les ramènerait immédiatement à Madrid. Joseph écrivit ensuite à son frère :
Madrid, 28 juillet 1808.
Sire, la copie ci-jointe apprendra à Votre Majesté tout ce que je sais du corps d'armée du général Dupont.
Je me décide à faire évacuer sur Burgos les hôpitaux de Madrid, et je me porte sur Burgos avec toutes les troupes que j'ai à ma disposition; elles s'élèveront de 18 à 20000 hommes. Le maréchal Bessières me rejoindra avec ses 17000 hommes... Je n'ai pas besoin de dire à Votre
(1) Mémoires du Roi Joseph.
Li; Général Dupoïst. III.
Majesté qu'il faut aujourd'hui ioo ooo hommes pour conquérir l'Espagne. Je lui répète que nous n'y avons pas un partisan, et que la nation tout entière est exaspérée, et décidée à soutenir avec les armes, le parti qu'elle a embrassé.
En même temps, le duc de Rovigo et le général Belliard écrivirent au major général les deux lettres suivantes :
Madrid, le 28 juillet 1808, à 11 heures du soir. Monseigneur,
Ce que les bruits publics nous annonçaient être arrivé au général Dupont n'est que trop vrai ; il a capitulé le 20 avec tout son corps d'armée et évacue l'Andalousie par les ports. Nous attendons demain l'officier qui nous apporte cette capitulation et vous jugez de l'embarras dans lequel elle nous jette. J'espère que l'officier porteur de sa dépèche aura averti en chemin tous les détachements qu'il aura rencontrés de se retirer sur Madrid.
Nous pouvons ici, en comptant les étrangers, les dépôts, tout le monde, réunir 18 000 hommes et environ 1 200 chevaux, C'eût été une folie sans doute que de vouloir avec ce corps garder la capitale, le Roi, et en même temps livrer bataille à une armée qui venait de prendre 19000 hommes, 38 pièces de canon et en même temps la moitié de la cavalerie de l'armée. En conséquence, le Roi s'est décidé à évacuer Madrid et à aller d'abord se placer à Aranda, derrière le Ducro. Il prévient en même temps le général Bcssières de ce mouvement, en lui recommandant de se rapprocher un peu de Burgos. Il avertit le général Verdier de cet événement et lui donne ordre, dans le cas où Saragossene serait pas pris et où il ne pourrait pas l'être sous 4 ou 5 jours, de renvoyer à la citadelle de Pampelune le plus de grosse artillerie qu'il pourra et de venir se placer à Tudela d'abord, d'où il fera un fort détachement pour garnir Pampelune et avec le reste viendra se placer à Logroiïo lorsque le Roi jugera à propos de partir d'Aranda pour se réunir au maréchal Bessières.
Nous avons probablement 4 ou 5 jours à nous avant de voir arriver la tète de l'armée de M. de Castaiîos. Nous allons les employer à évacuer nos malades qui sont à 3 000 ce soir, et pour organiser les transports dont nous pouvons avoir besoin.
"Voilà un événement auquel l'Empereur n'était sûrement pas préparé. Le Roi s'est déterminé à prendre ces dispositions, parce qu'il faut maintenant une ou deux grandes batailles avant de songer à faire agir des corps isolément.
Le Roi marchera avec nous, campera avec nous, et nous ne le quitterons pas. Je ne puis pas encore me rendre compte comment le général Dupont peut s'être trouvé dans celte situation. J'attends avec impatience M. de Villoutreys que l'on dit porteur de ses dépêches, et qui probablement arrivera demain, et que j'expédierai aussitôt pour l'Empereur ; le général Dupont est sans doute bien à plaindre, car il y a lieu de présumer qu'il ne se sera pas rendu à bon marché.
Je prie V. A. d'agréer.
Signé : Le duc de Rovigo.
Madrid, 28 juillet 1808.
Mon prince, j'ai eu l'honneur de vous écrire ce soir à 7 heures pour vous annoncer le malheureux événement arrivé au général Dupont, en vous envoyant la lettre du commandant de Madridejos qui avait été écrite sous la dictée de M. de Villoutreys, expédié parle général Dupont et porteur de la convention faite entre lui et le général Castanos.
D'après la perte de ce corps entier, Sa Majesté avec les troupes qui sont à Madrid, ne se trouvant pas en mesure d'attendre l'ennemi qui paraît être en pleine marche, pour lui livrer une bataille sous les murs de Madrid, a ordonné ce qui suit :
Toutes les troupes qui sont à Madridejos, Manzanarès, et la colonne du général Laval, ont ordre de se replier et de se réunir à Ocana à la division du général Musnier. Aussitôt que cette
réunion sera opérée, le général Musnier, qui a pris le commandement de toutes les troupes, partira pour venir à Madrid...
J'ai l'honneur d'être...
Signé : Aug. Belliard.
En conséquence de ces dispositions, le général Laval fut prévenu que les troupes de Madridejos passaient sous son commandement et qu'il était lui-même placé sous les ordres du général Musnier.
Le 29 juillet, avant l'arrivée du capitaine de Villoutreys, le duc de Rovigo écrit à l'Empereur une lettre, très erronée d'ailleurs, où il n'hésite pas à dire que le désastre du général Dupont peut s'expliquer par le degré d'exaspération des esprits contre les Français et par la supériorité des forces que le général a eu à combattre. Cette lettre est ainsi conçue :
Madrid, le 29 juillet 1808, à midi.
Sire,
Nous n'avons point encore vu arriver M. de Villoutreys avec la capitulation qu'il nous apporte, et cependant nous avons des nouvelles de trois points différents de la route où il a passé avec une escorte espagnole.
Le commandant de Madridejos nous écrit du 28 au soir pour nous apprendre que les garnisons de Manzanarès et de Pucrto-del-Rey étaient comprises dans cette capitulation ; c'est d'autant plus inconcevable qu'elles étaient à quatre grands jours de marche d'Andujar, de sorte que voilà plus de 20 000 hommes, 38 bouches à feu et plus de 2 000 chevaux qui formaient la véritable armée active, au pouvoir des ennemis.
Il est inconcevable que l'officier porteur des dépêches du général Dupont n'écrive point luimême pour nous donner des détails qui nous fassent comprendre un événement aussi extraordinaire. Non seulement il ne nous donne pas de nouvelles de la marche des ennemis, du point où il les a laissés, mais encore il n'avertit pas les troupes françaises placées dans les lieux où il passe ; de sorte que nous avons encore l'inquiétude de savoir si le régiment qui est à Madridejos aura le temps de se replier.
Le Ier aoust tout le corps du maréchal Moncey sera replié sous les murs de Madrid, avec le petit corps de Laval qui était en avant de lui ; de sorte que le 2, nous pourrons sortir de Madrid si les nouvelles de Dupont sont aussi désastreuses que le public nous l'annonce, et en supposant que l'armée ennemie ait toujours marché depuis le 21, elle ne devra pas se trouver bien loin de nous.
Nous faisons des efforts incroyables pour enlever nos malades qui sont à 3 000 et plus, et pour atteler 90 chariots de munitions de guerre, chargés, et pour lesquels nous n'avons pas un cheval.
Voilà une circonstance bien critique, à laquelle on ne devait point s'attendre. // est vrai que le degré d'exaspération des esprits contre nous est tel, qu'il parait que le général Dupont n'a su qu'il avait une armée immense sur les bras que quand il a été attaqué.
Nous n'entendons pas plus parler de l'armée ennemie que si elle avait été employée en entier à escorter le corps du général Dupont à San-Lucar et Rota, ou bien elle est tellement servie par la baine des habitants contre nous, que nous n'aurons de ses nouvelles que lorsque nous la découvrirons. Aussi marcherons-nous réunis et serrés.
Je suis de Votre Majesté le dévoué serviteur et fidèle sujet.
Savary.
M. de Villoutreys arrive à [\ heures du soir. Le duc de Rovigo écrit alors à l'Empereur la longue lettre suivante :
36 LE GENERAI, DUPONT
Madrid, le 2y juillet 1808.
Sire,
J'ai suspendu le départ de mon courrier de ce matin, parce que M. de Villoutreys vient d'arriver m'apportant les rapports de tout ce qui s'est passé au corps du général Dupont.
Je joins ici les copies de toutes les pièces qui composaient la dépêche qu'il m'a remise ; et en dernière analyse le corps entier qui occupait depuis Manzanarès jusqu'à Andujar, c'est-à-dire un effectif de 2 1 000 hommes dont 2 000 chevaux et 38 pièces de canon, sont au pouvoir de l'ennemi. La dhision Barbou à laquelle se trouvait le général Dupont, est prisonnière de guerre; celle de Yedel et celle de Goberl qui était commandée depuis sa mort par le général Dufour, ont un traité d'évacuation ; mais le tout est conduit à Rochefort.
Parmi toutes les choses que M. Villoutreys me rapporte, je remarque que dans les trois affaires des i5, 16 et 19, les deux divisions Dupont et Dufour ont combattu chacune isolément et successivement contre tout le corps ennemi qui avait tourné leur gauche et que pendant tous ces combats la division Vedel a toujours été en chemin sans se trouver à aucun, de sorte que le corps d'armée ne s'est jamais réuni pour obtenir un succès décisif sur un point quelconque.
Voici comment tout cela s'est passé.
Le i5, Dupont avec la division Barbou était à Andujar, celle de Vedel était à Baylcn, occupant une petite tète de pont à Mengibar sur le Guadalquivir, où était une petite avant-garde avec le général Liger-Belair. La division Gobert était à Guarroman.
Le i5, les ennemis reconnurent cette tète de pont de Mengibar, mais ne la forcèrent point. Le 16, ils passèrent le Guadalquivir au-dessus de la tète de pont et attaquèrent l'avant-garde sur les deux rives. Le général Vedel marcha avec sa division au secours de son avant-garde, et à peine était-il arrivé à Mengibar qu'il reçut ordre de se rendre promptenientà Andujar que les ennemis canonnaient fortement, menaçant de l'attaquer. Vedel y arriva que tout était fini. Pendant ce temps, le général Goberl marcha de Guarroman à Baylcn pour remplacer la division Vedel et vint engager une affaire pour soutenir l'avant-garde placée à Mengibar. C'est là qu'il fut tué et remplacé par le général Dufour qui commandait une brigade de sa division.
Le général Dufour s'apercevant qu'il était débordé par sa gauche, manœuvra pour regagner le chemin de la Sierra-Morena, au lieu de se jeter sur Dupont, et se retira effectivement à Sainte- Hélène, au delà de la Caroline.
Dupont ayant su que Baylen était évacué, fit partir le 17 le général Vedel pour en chasser les ennemis qu'il supposait y être logés, en lui donnant ordre de venir le rejoindre le 18 à Andujar pour faire ensemble leur retraite sur Baylen et la Sierra-Morena.
Vedel partant le 17, ne trouve point d'ennemis en arrivant à Baylen, cl apprend que le général Dufour est allé jusqu'à Sainte-Hélène, et, à son tour, oubliant le général Dupont, il continue sa marche jusqu'à la Caroline,
Dupont, ne voyant pas revenir Vedel le 18, se met en marche le 18 à la nuit, pour arriver à Baylen, mais les ennemis ayant vu le mouvement successif de Dufour et de Vedel, avaient occupé Baylen en force dans la journée du 18, de sorte que le 19 au matin, Dupont est engagé avec sa seule division contre des forces infiniment supérieures. Il combat longtems, mais ses troupes s'étant découragées, il se rend prisonnier de guerre après 10 à 12 heures de combat.
Vedel et Dufour, qui avaient réfléchi à leur mouvement sur la Caroline, revinrent sur leurs pas au bruit du canon de Baylen, pour dégager le général Dupont, mais ils arrivèrent lorsque son acte ('lait conclu, et par un raisonnement qu'on ne conçoit pas, ils s'englobent dans ce traité, à la condition pure et simple d'évacuer l'Andalousie, parce qu'ils étaient tournés ; tout semble faire croire qu'ils ne pouvaient pas revenir sur Madrid, et de plus ils stipulent pour les bataillons détachés à Puerto-del-Rcy et à Manzanarès auxquels ils font partager leur sort.
M. de Villoutreys me dit que le général Dupont n'a reçu aucune lettre de moi et que M. de Castanos les lui a toutes fait voir après la capitulation; alors pourquoi être resté à Andujar? Certainement l'inconvénient d'une retraite n'était pas comparable au malheur qui lui est arrivé. M. de Villoutreys me dit aussi qu'il a capitulé n'ayant plus que 12000 hommes; raison de plus
LE PROCÈS 3y
pour ne point rester encore dans cette position, d'autant plus qu'il y manquait totalement de vivres. Il me dit aussi que l'armée de M. de Castanos doit s'être mise en marche le 24 pour se porter en avant, et qu'il présume que la tête sera arrivée le 27 à Puerto-del-Rey ; nous aurons donc jusqu'au 4 ou au 5 du mois d'août avant d'être talonnés par l'Insurrection et celte armée.
Il me rapporte que les garnisons d'Afrique sont également arrivées, que toutes les milices et les paysans ont été enrégimentés dans les troupes de ligne ; que la Junte de Séville a (ait la paix avec l'Angleterre pour l'Andalousie ; que nos vaisseaux ont été pris à Cadix par les Espagnols, mais point livrés aux Anglais; que les Espagnols n'ont point voulu recevoir leurs flottes dans leurs ports ni accepter un secours de 8000 hommes qu'ils leur offraient, et que dans plusieurs conversations relatives au traité, M. de Castanos avait toujours dit qu'ils savaient bien qu'ils n'étaient pas en état de résister à la France, mais qu'ils espéraient que l'Empereur consentirait à traiter avec eux en leur rendant le prince des Asturies et le mariant à une de ses parentes, à qui il voudrait ; qu'autrement il ne leur resterait que le désespoir et qu'ils se feraient tous tuer.
Le Roi a eu connaissance de tous ces détails, et il persiste dans sa résolution d'évacuer Madrid et de se porter d'abord à Aranda, d'où il avisera à autre chose suivant les circonstances et les avis qu'il recevra de Votre Majesté.
II partira d'ici escorté par les 18000 hommes de troupes qui s'y trouvent.
Je suis, de Votre Majesté, le dévoué serviteur et fidèle sujet.
Savary.
P. -S. — L'événement arrivé au général Dupont peut bien changer la situation des affaires d'Espagne, mais il n'abat pas notre courage. Dupont redemande à revenir en Espagne : il s'est rappelé son affaire d'Ulm et avait déclaré qu'il ne se retirerait pas sans ordre ; il est bien à plaindre de n'avoir été que blessé. Il me demande de le. recommander à Votre Majesté.
Il est impossible de n'être point frappé des graves erreurs que contient cette lettre, erreurs découlant du manque d'informations à une date aussi rapprochée des événements, et de nature à présenter les faits sous un jour très différent de la vérité. Ainsi le duc de Rovigo dit que, le 1 5 juillet, Vedel « reçut ordre de se rendre promptement à Andujar », ce qui est très inexact. Il est de même contraire à la vérité que le général Dupont se soit purement et simplement rendu prisonnier de guerre, qu'il ait capitulé ayant encore 12000 hommes, et que Vedel et Dufour aient fait partager leur sort aux bataillons de Puerto-del-Rey et de Manzanarès. La lettre de Savary ne pouvait donner à l'Empereur qu'une idée fausse des événements, et il est à peine concevable qu'elle lui ait suffi pour prononcer son verdict et commettre une des plus grandes iniquités qu'ait enregistrées l'histoire.
Le même jour, 29 juillet, le roi Joseph écrit trois fois à Napoléon:
Madrid, 29 juillet 1808, midi.
Sire, l'oflicier porteur de la capitulation du général Dupont n'est pas encore arrivé ; mais la ville est déjà pleine de ce bruit.. .
4 heures après midi.
Votre Majesté recevra en même temps que cette lettre la capitulation et le rapport du général Dupont. L'oflicier qui en est porteur a besoin de se reposer à Madrid quelques instants ; c'est M. de Villoutreys, écuyer de Votre Majesté. Il donnera à Votre Majesté tous les détails, lui dira que Caslaùos a plus de Go 000 hommes; que les paysans s'enrôlent avec plaisir; que dans un
38 LE GÉNÉRAL DtrONT
mois, son armée pourra être portée à 80000 hommes; que l'escadre française s'est rendue aux Espagnols...
Madrid, 29 juillet 1808.
Sire, personne ne peut ici concevoir la capitulation du général Dupont. Les Espagnols ne peuvent pas croire à un événement qui les flallc beaucoup. Il est aussi impossible que tout ce qui est au delà des Pyrénées conçoive l'exaltation et l'acharnement unanime de toutes les classes de la société contre tout ce qui a été fait à Bayonne... Il faut d'immenses moyens pour réduire l'Espagne; ce pays et ce peuple ne ressemblent à aucuns autres ; on ne trouve pas un espion ni un courrier.
L'arrivée du capitaine de Villoutreys et les nouvelles qu'il apportait d'Andalousie modifièrent les dispositions prises à Madrid les jours précédents pour rouvrir les communications avec le général Dupont. Comme nous venons de l'indiquer, le général Laval, commandant la colonne de secours envoyée vers la Sierra-Morena, entrait à Tembleque au moment où M. de Villoutreys en sortait pour continuer sa route sur Madrid, le 29 juillet au point du jour ; il avait rejoint le 5° provisoire de la division Gobert, parti vingtquatre heures avant lui, avec deux canons, et se trouvait avoir sous ses ordres 3 000 hommes d'infanterie, 200 chasseurs à cheval et /[ pièces d'artillerie. Le 28, le général Belliard avait invité le général Laval à prendre le commandement de toutes les troupes placées à Madridejos et en avant d'Ocana, et à se rabattre immédiatement sur ce dernier point où il passerait sous les ordres du général Musnier, qui se rendrait aussitôt à Madrid. En conséquence, le général Laval poussa jusqu'à Madridejos, y rallia le bataillon du commandant Plicque avec ses malades, et battit en retraite le même jour sur Tembleque et Ocana, sans que cette opération ait été en rien contrariée par l'ennemi. Les reconnaissances des armées d'Andalousie, de Valence et d'Estremadure commençaient à se montrer sur la route de Cadix, à Pedroneras et à Talavera, mais elles étaient trop faibles pour engager une action contre la colonne Laval, renforcée par les troupes de Madridejos et soutenue, à quelques lieues en arrière, par la division Musnier ; la marche des troupes françaises ne fut nullement inquiétée. Pour plus de sûreté, le général Musnier chargea le 2e régiment provisoire de sa division, de faire l'arrière-garde de la colonne Laval, très fatiguée par les longues marches des jours précédents. Il rendit compte de ces mouvements au général Belliard par la lettre suivante :
Au Quartier Général à Ocana, le 3o juillet 1808, à 5 heures du matin.
Mon général, j'ai des nouvelles de tous les corps qui sont en avant d'Ocana, jusqu'à Madridejos. Ils ont commencé hier leur mouvement rétrograde, et ils seront ce soir à Aranjuez.
Le 20 régiment de ma division fera leur arrière-garde, et le reste se portera jusqu'à Valdemoro.
J'avais établi dès hier le 3e régiment au pont en arrière d'Aranjuez, pour assurer celte importante communication, et j'avais placé un bataillon dans la ville, tant pour contenir la fermentation qu'y excitaient déjà beaucoup de paysans accourus des environs, que pour y faire préparer des subsistances.
Je serai demain à Madrid avec ma division et ceux des corps ramenés par le général Laval qui seront en état de faire la longue inarche d'Aranjuez à Madrid, après celle qu'ils ont faite hier et aujourd'hui. Je laisserai les autres à Pinto.
LE PROCES 3g
Les reconnaissances de l'ennemi se sont montrées hier à la pointe du jour à Madridejos. Recevez, général...,
Musnier.
P. -S. — Tous mes malades sont évacués dès ce matin à 3 heures, et j'aurai soin de marcher de manière à ne laisser aucuns traînards.
Voulant éviter aux troupes du général Laval des fatigues excessives et inutiles, le roi Joseph fit donner Tordre au général Musnier de s'arrêter le 3i à Pinto, et d'en partir le Ier août à i heure du matin, de façon à arriver de bonne heure à Madrid avec sa division et la colonne du général Laval. Ces troupes se reposeraient au Pardo, y prendraient des vivres et iraient bivouaquer le soir même à Chamartin. Le général Belliard informa de ces dispositions le major général, ainsi qu'il suit :
Madrid, le 3i juillet 1808, à 1 heure du matin.
Mon Prince,
J'ai l'honneur d'envoyer à V. A. S. la lettre que j'ai reçue ce soir de M. le général Musnier. V. A. verra que le général Laval ainsi que les troupes qui se trouvaient à Madridejos ont opéré ce soir leur jonction avec les troupes d'Ocana. Le général Musnier voulait venir demain jusqu'à Madrid. Mais Sa Majesté ayant pensé que c'était fatiguer la troupe inutilement, surtout la brigade du général Laval qui est venue à marches forcées de Madridejos, a donné l'ordre au général Musnier de venir seulement demain à Pinto, d'en partira 1 heure du matin le Ier, afin d'arriver de bonne heure à Madrid. Toutes ces troupes, à leur arrivée, entreront au Rctiro, se reposeront, prendront leurs vivres, mangeront, et la division du général Musnier tout entière partira le soir pour aller bivouaquer sur les hauteurs de Chamartin où sera Sa Majesté.
Le 2, de très grand matin, l'armée doit quitter Madrid...
Aug. Belliard.
De son côté, le duc de Rovigo écrivait au prince de Neufchâtel, le soir du 3o juillet, pour lui annoncer le départ du Roi et de l'armée; sa lettre est ainsi conçue :
Madrid, le 3o juillet 1808, à minuit.
Monseigneur,
Je n'ai rien à ajouter à tous les détails de mes dépèches d'hier et avant-hier. Le général Musnier ramène après demain, Ier, le reste du corps du maréchal Moncey et le général Laval que je faisais marcher pour avoir des nouvelles du général Dupont.
Hier 29, à la pointe du jour, les premières reconnaissances de l'armée de M. de Castaïïos ont paru à Madridejos, au moment où nos dernières troupes se retiraient.
Quelques bandes de l'armée de Valence sont arrivées à Pedroneras, et le rassemblement de Talavera avait fait commander des vivres à Cervolla.
Nous avons déjà fait partir beaucoup de choses, mais nous laisserons beaucoup de malades... Les difficultés que nous éprouvons sont telles que les communes environnantes de Madrid ont réuni toutes leurs voitures en las et y ont mis le feu afin que nous ne puissions pas nous en servir...
Le Roi couche demain à Chamartin avec la brigade du général Rey et la garde de l'Empereur. Le Ier, il y sera rejoint par une portion des troupes de l'armée. Le 2, il couchera à Alcovendas, avec toute l'armée qui marche, laissant toute sa cavalerie à l'arrière garde avec une brigade d infanterie... Votre Altesse jugera aisément dans quel état moral un événement connue celui du
4o LE GÉNÉRAL DUPONT
19 juillet nous a mis. Il faut avoir une grande force inorale pour ne pas perdre la tête dans un débagagement comme celui-là.
Je prie V. A. d'agréer...
Le duc de Rovigo.
On peut, de ce qui précède, tirer les conclusions suivantes:
i° Il n'est pas vrai que, comme on Fa généralement écrit, le capitaine de Villoutreys ait, dans sa route de Baylen à Madrid, donné l'ordre à tous les détachements qu'il rencontra, d'aller se constituer prisonniers de guerre en Andalousie ; pas un soldat ne le fit, et l'on peut trouver surprenant que l'illustre général Foy ait pu croire que des postes quelconques de la route de Madrid seraient accourus à ce qu'il appelle « ce rendez-vous de malheur » . C'eût été une insigne folie, et il ne se trouva personne pour l'ordonner ni pour la commettre.
20 Ce que Thibaudeau et tant d'historiens, même récents, ont écrit de ce chef de bataillon Sainte-Église, de la division Dufour, commandant à Madridejos, tenant tête énergiquement au capitaine de Villoutreys et refusant de se soumettre à son injonction d'aller se constituer prisonnier avec sa troupe en Andalousie, est non seulement d'une fausseté absolue, mais même grotesque, car ce Sainte-Eglise, qu'on a recommandé à l'admiration des siècles, n'a jamais existé; il n'y a pas eu, sous l'Empire, d'officier de ce nom. Le seul qui s'en rapproche est L'Église, capitaine en 1808 dans la Garde Impériale, et qui ne pouvait se trouver dans le bataillon de marche de Madridejos, commandé par le chef de bataillon Plicque et formé de détachements appartenant aux corps engagés en Andalousie.
3° La qlorieiise retraite du 116e Régiment, où, d'après le général Thoumas et d'autres historiens récents, le colonel Rouelle et le sous-lieutenant de voltigeurs Bugeaud auraient joué un rôle admirable, est une fable ; tout, clans ce prétendu fait d'armes, est inventé. — Ce récit parut pour la première fois dans le Spectateur Militaire du mois de juillet i8/16, sous la signature A. C, l'auteur disant : « On peut nous croire, car nous tenons le fait du sergent-major de la compagnie actuellement capitaine en retraite. » Il fut reproduit à la fin des Œuvres militaires du maréchal Bugeaud, duc d'Jsly, réunies et mises en ordre par le capitaine AVeil (Paris, Baudoin, i883); puis dans Les Suites d'une Capitulation, par Lorédan Larchey (Paris, 188/i); dans « Les Capitulations » du général Thoumas, qui exalte à plusieurs reprises l'admirable énergie du colonel Rouelle, commandant le 116e, etc., etc. « Nul mieux que le maréchal Bugeaud, dit Lorédan Larchey, n'avait qualité pour conter ce beau fait d'armes (1). — Voici le récit, tel qu'il figure dans ces différents ouvrages :
(1) Dans ses « Méthodes de guerre », le général Pierron cite le jugement élogieux porté parle général Trochu sur la « Glorieuse retraite du 116e Régiment » et l'attitude héroïque du sous-lieutenant Bugeaud. Celui qui eut une attitude vraiment héroïque en de nombreuses circonstances et notamment à Pozzolo, à Haslach, à Halle et à Friedland, ce fut le général Dupont, et les Français l'ont traîné dans ia boue.
LE PROCÈS 4l
GLORIEUSE RETRAITE DU 116e RÉGIMENT (Juillet 1808).
Un convoi de Fiançais venait d'être massacré par des bandes espagnoles à Cuenca. C'était quelque tems avant la funeste affaire de Baylen, suivie de la capitulation par laquelle le général Dupont couvrit son nom, si brillant jusqu'alors, d'une tacbe ineffaçable.
Dès qu'il fut instruit de cet acle de barbarie, il détacba de sa petite armée, comptant au plus un effectif fort disséminé de 18 à 20000 hommes et 38 pièces de canon, une force suffisante pour en aller punir les auteurs.
Elle consistait en un escadron de chasseurs, deux pièces de l\ et un régiment d'infanterie, le 116e de ligne, nouvellement créé, et composé de L\ bataillons venant d'autant de régiments.
Cette expédition terminée, le colonel Rouelle, qui la commandait, se dirigeait donc sur Baylen par Ocana, lorsque, arrivé à Madridejos, et au moment d'y entrer, il rencontre un parlementaire espagnol, accompagné du capitaine Villoutreys, aide de camp du général Dupont.
Le capitaine Villoutreys avait été envoyé par son général à Madrid pour y porter la capitulation : en s'y rendant, il devait faire mettre bas les armes à tous les corps de l'armée qu'il avait ordre d'instruire du traité conclu avec le général Castanos.
Déjà il avait obtenu l'obéissance et la soumission de la division Vcdel et de la division Dufour (ci-devant Gobert), à laquelle appartenait le 116e; mais il n'en devait pas être de même avec le chef de ce régiment, l'intrépide Rouelle.
Malgré les sommations, Rouelle refuse de se rendre; mais, ne voulant pas assumer sans conseil la responsabilité qu'entraînait sa désobéissance, il fait battre à l'ordre, cl réunit au centre du régiment les officiers et les sergents-majors.
« Messieurs, leur dit-il, je vous ai convoqués à une espèce d'assemblée de famille pour vous informer des événements déplorables qui viennent d'avoir lieu, et prendre votre avis. »
Il leur fait ensuite le récit de ce qui s'est passé à Baylen ; et il ajoute : « On veut nous forcer à nous rendre, nous qui n'étions pas à cette malheureuse affaire, nous dont on n'a pu disposer que par un abus de pouvoir et un excès de lâcheté, nous enfin qui avons des armes ! Le souffrirons-nous, mes amis?... »
Ces paroles sont suivies d'un murmure approbateur; mais personne n'élevait la voix, lorsque le sous-lieutenant de voltigeurs Bugeaud, s'avançant au milieu du cercle : « Mon colonel, s'écriet-il, puisque vous nous avez appelés pour nous consulter, et qu'il nous est permis d'exprimer notre opinion, je vous dirai, au nom de tous, que nous partageons votre sentiment. Nous regarderions comme une honte de nous rendre quand la retraite est si facile. Que dirait l'Empereur s'il apprenait qu'une colonne de 4 bataillons et d'un escadron a déposé les armes sans combat, lorsqu'il lui restait un moyen de salut? Ordonnez la retraite, mon colonel, nous vous suivrons : et, pour ma part, je demande que ma compagnie ait l'honneur de faire l'arrière-garde jusqu'à noire arrivée à Madrid.
« — Est-ce votre avis à tous? demande le colonel.
« — Oui, mon colonel, oui ! s'écrie-t-on. Et que Bugeaud commande l'arrière-garde !
« — Eh bien, mon cher Bugeaud, dit le colonel, qu'il en soit ainsi. Vous ferez l'arrière-garde avec votre compagnie, puisque vous la commandez si bien depuis que nous avons perdu votre capitaine et voire lieutenant. Quels sont les moyens que vous proposez? — D'abord, nous devons nous débarrasser de tous nos bagages, et remplir nos sacs de cartouches et de pains que nous trouverons facilement à Madridejos : une forte corvée pourra les y aller chercher pendant que la colonne prendra position en dehors de la ville. Ensuite, nous attendrons la nuit pour commencer la retraite. »
Cette motion étant adoptée, une corvée armée de 5 ou 600 hommes, et commandée par des olïiciers, entre en bon ordre dans Madridejos, 011 l'on convoque immédiatement sur la place les autorités civiles. Une colonne de 200 prisonniers français venait d'y arriver sous la conduite d'une
escorte. On disperse l'escorte, et l'on donne aux prisonniers les armes et les munitions qu'on trouve dans les couvents, toujours abondamment pourvus.
Dès le second jour de la retraite, par une chaleur extrême, la colonne eut à repousser les attaques d'un corps espagnol, composé d'infanterie, de paysans armés et de dragons. Ces derniers surtout harcelaient continuellement l'arrière-garde ; et, pour ne pas être coupé du côté de Madrid, le colonel Rouelle se voyait obligé de prendre position à chaque instant, et les deux pièces de campagne, toujours placées à l'arrière-garde, aidaient de leur mieux les voltigeurs à tenir en respect les ennemis.
Bientôt le manque d'eau se fit sentir d'une manière affreuse, et tous les chevaux périrent ; les cavaliers formèrent alors des pelotons d'infanterie, et les officiers supérieurs du n 6e furent réduits à présider à pied aux soins si pénibles du commandement dans une retraite. Le colonel Rouelle, qui était âgé, et dont l'obésité rendait la marche pénible, s'appuyait sur les bras de deux olficiers que leurs camarades relevaient à tour de rôle. Il était fort aimé de son régiment, et les soldats lui offrirent souvent de le porter.
Les mules qui traînaient la batterie régimentaire résistèrent plus que les chevaux ; mais elles périrent aussi, et elles furent remplacées par des hommes de bonne volonté qui s'attelèrent aux pièces.
De son côté, l'ennemi souffrait aussi de la chaleur et du manque d'eau ; sa poursuite, que ne soutenait plus sa cavalerie démontée, se ralentit donc peu à peu, si bien qu'arrivé à Aranjuez, le colonel Rouelle, ne jugeant pas nécessaire de garder sa petite artillerie qui embarrassait sa marche, la fit enclouer et jeter dans leTage.
La colonne était alors bien diminuée : marchant nuit et jour, combien de cadavres n'avaitelle pas semés sur sa roule depuis le commencement de cette héroïque retraite ! La lassitude était devenue telle, que beaucoup d'hommes se couchaient sur la route, et refusaient d'aller plus loin au risque de tomber entre les mains de leurs cruels ennemis, dont ils n'avaient à espérer aucun quartier.
Durant ce pénible trajet de plus de 3o lieues, on n'avait pas trouvé une goutte d'eau, et presque pas un arbre dans la campagne, pas un habitant dans les petites villes et villages qu'on avait traversés. C'était à peine si l'on avait pu mettre la main sur quelques sacs de farine et quelques outres de vin qu'on avait réussi à découvrir à force de recherches dans ces lieux abandonnés.
A Aranjuez, distant de Madrid d'environ i5 lieues, on put prendre un peu de repos et des vivres dont on avait si grand besoin. Le colonel Rouelle envoya alors, de cette ville, par une ordonnance, une lettre au maréchal Jourdan, major général de l'armée, résidant à Madrid. Il lui expliquait sa conduite et lui demandait ses ordres, en le prévenant qu'il continuait sa marche vers la capitale.
Il y arriva trois jours après.
Lorsque cette valeureuse troupe fut en vue de Madrid, un aide de camp envoyé par le maréchal Jourdan vint prévenir le colonel Rouelle que la révolte avait éclaté dans la ville, et que le petit corps de troupes qui la gardait avait été obligé de prendre position sur les hauteurs environnantes. Le maréchal ordonnait, en conséquence, au colonel Rouelle, de ne pas entrer dans Madrid, mais de tourner la ville en longeant le cours, qui forme comme une espèce de boulevard extérieur, et de faire, dans ce trajet, le moins de bruit possible.
On peut deviner qu'ils furent reçus à bras ouverts par le petit corps de Jourdan qu'ils venaient renforcer. Le colonel Rouelle obtint l'approbation du maréchal.
Mais le héros de cette retraite, d'après l'aveu de tous, fut Bugeaud, qui s'était si vaillamment distingué dans la conduite de l'arrière-garde. Les soldats lui prédirent, dès ce moment, les hautes destinées qu'il a depuis accomplies. On peut nous croire, car nous tenons ce fait du sergentmajor de sa compagnie, actuellement capitaine en retraite ; ses voltigeurs lui dirent, â cette époque, qu'il serait un jour maréchal de France.
l'armi les officiers du n6';, quatre devinrent ensuite généraux : le colonel Rouelle, les sous-
lieutenants Roussel, Marcel, et Coman. Honorons et conservons la mémoire de la seule troupe qui ait si glorieusement repoussé la capitulation de Baylen.
Tout ce qu'on vient de lire n'est qu'une prodigieuse mystification : pas un mot n'est vrai.
Le 116e de ligne, créé par décret du 7 juillet 1808, devait être composé des 5e et 6e régiments provisoires de la division Gobert. Il ne fut formé que le 10 août 1808, un mois après les événements de Baylen, au village de Zembrana, sur l'Ebre, et constitué avec le 5e provisoire et les débris du 6e retenu prisonnier par les Espagnols, à la suite de la violation de la capitulation d'Andujar. Le major (lieut'-coloncl) Rouelle, commandant le 5e provisoire, puis le 116e de ligne, fut nommé colonel le 28 octobre 1808. Le jeune Bugeaud n'était pas sous-lieutenant de voltigeurs au mois de juillet 1808, puisqu'il avait été promu lieutenant le 21 décembre 1806, au 64e de ligne, qui avait fourni [\ compagnies au 5e provisoire.
Il est inconcevable qu'on ait pu pousser l'ignorance des choses d'Espagne et le manque de réflexion, jusqu'à imaginer que le général Dupont, qui réclamait chaque jour des renforts pour pouvoir se maintenir en Andalousie, ait pu avoir l'étrange idée de se préoccuper de ce qui se passait fort loin cle lui, à Guenca, sur les derrières du maréchal Moncey, ce qui ne le concernait en rien et était du ressort de Savary, général en chef des armées en Espagne !
En donnant les mouvements du 5e provisoire, pour ainsi dire au jour le jour, nous l'avons montré, distrait de la division Gobert par le duc de Rovigo pour l'expédition de Cuenca, pillant cette ville, rentrant ensuite à Madrid le 17 juillet après le départ de sa division pour l'Andalousie, et affecté provisoirement à la division Morlot (3e du corps de Moncey) stationnée dans cette capitale, puis dirigé le 25 sur Madridejos pour rouvrir les communications avec le général Dupont, et entrant dans la composition de la colonne commandée par le général Laval, qui, avec 3 200 hommes et 4 pièces de canon, pousse jusqu'à Madridejos le 29 juillet, y rallie le bataillon et les malades du commandant Plicque, et, conformément aux ordres reçus, recule le même jour, et sans tirer un coup de fusil, jusqu'à Ocana, où se trouve le général Musnier avec sa division. A partir cle ce moment, le 20 régiment provisoire, de la division Musnier, fait l'arrière-garde de la colonne Laval, et toutes ces troupes rentrent à Madrid le Ier août, sans la moindre alerte, car des paysans armés ne se fussent jamais aventurés contre de pareilles forces, et, d'autre part, les armées de Valence et d'Andalousie étaient encore loin, puisqu'elles ne parurent sous Madrid que le i3 et le 23 août.
L'idée que le capitaine de Villoutreys aurait pu faire mettre bas les armes aux divisions Vedel et Dufour, et sommé ensuite l'intrépide Rouelle de se rendre, est réellement insensée. Jamais le 5e régiment provisoire ne fut compris dans la capitulation de Baylen, et jamais le major Rouelle n'eut la moindre initiative dans les événements que nous venons de raconter, si ce n'est à son départ même de Madrid, avant d'être rejoint par le général Laval, qui le suivait à une marche d'intervalle.
Il est non moins stupéfiant de représenter les chevaux mourant de soif dans la marche de Madridejos à Madrid, et de prétendre que « durant ce pénible trajet de plus de 3o lieues,
on n'avait pas trouvé une goutte d'eau ». Il eût suffi à l'auteur de toutes ces invraisemblables sottises, d'ouvrir un guide d'Espagne, pourvoir que la ville d'Ocana, qui est aune marche de Madridejos, a des eaux très abondantes et de superbes bassins entourés de grands arbres et qu'elle posséda pendant longtemps une école de cavalerie fort réputée. Si l'eau manque à San-Glemente et sur certains points de la Manche, il est certain qu'elle ne fait pas défaut sur la route de Madrid à Cadix, et il est absurde d'imaginer un régiment mourant de soif et perdant tous ses chevaux, pour se rendre de Madridejos à Aranjuez.
Ajoutons que le registre-matricule du nGe régiment d'infanterie ÇA rchîves delà guerre) qui cite toutes les affaires où le corps fut engagé et notamment celles de Tudela, Saragosse, Lerida, Tortone, ïarragone, se borne à mentionner que le 5L' régiment provisoire fit « une retraite honorable » de Madridejos à Madrid, sans dire qu'il y tira un coup de fusil et y éprouva des pertes quelconques.
Nous observerons, en dernier lieu, que le maréchal Jourdan ne pouvait donner son approbation au major Rouelle, à Madrid, puisqu'il était encoreà Naples et ne rallia l'armée d'Espagne que trois semaines plus tard. Par lettre du 23 août, datée de Miranda, le général Belliard rend compte au prince de Neufchâtel que le maréchal Jourdan vient d'entrer en fonctions ; « aujourd'hui, dit- il, j'ai organisé le 116e régiment ».
Au demeurant, — et nous ne nous lasserons pas de le répéter et d'en faire la preuve, — sous quelque aspect qu'on examine la légende de Baylen, on n'y découvre que sottises, erreurs et mensonges, inventés et accumulés pour perdre le général Dupont et démontrer le bien fondé de l'inique sentence prononcée ab irato par Napoléon : faux, les prétendus Mémoires de Baste ; faux, le récit delà glorieuse retraite du 116e de ligne; faux, le rôle odieusement attribué au capitaine de Yilloutreys dans sa marche de Baylen à Madrid; faux, que des détachements français, placés sur la route de Cadix, dans la Manche, seraient allés stupidement se constituer prisonniers en Andalousie ; faux, l'épisode où l'on représente le chef de bataillon Sainte-Eglise refusant, à Madridejos, de se soumettre à la capitulation, puisqu'il n'a même jamais existé d'officier de ce nom ; faux enfin, comme nous allons le prouver, tout ce que l'Empereur a dit ou écrit sur les événements de Baylen et sur le général Dupont. Nous reviendrons plus loin sur les erreurs inexcusables commises par le général Privé, dans son Journal, que le procureur général de la Haute-Cour s'empressa de faire figurer parmi les pièces de la procédure, en en écartant la « Relation de la campagne d'Andalousie », où le général Dupont présentait les faits d'une façon absolument conforme à la vérité.