‹ Le général DupontChapitre 4 sur 90 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La correspondance de Joseph montre que, dès son entrée en Espagne, il s'était parfaitement rendu compte des difficultés de la situation. Comme il le déclare nettement, les honnêtes gens ne sont pas plus pour lui que les coquins ; il lit dans tous les regards une hostilité irréductible, implacable ; mais les illusions de l'Empereur sont si grandes et à ce point tenaces, qu'il ne peut ni ne veut entendre la vérité.

Au moment de quitter Madrid, puis à chaque arrêt de l'armée battant en retraite sur le Duero et sur l'Ebre, le Roi continue ses lugubres prophéties. Il écrit à son frère :

Madrid, 3i juillet 1808.

Sire, j'ai déjà écrit à Votre Majesté. Je profile d'un moment de tranquillité pour vous donner quelques détails qui vous feront apprécier la véritable situation des affaires en Espagne. Vous vous persuaderez que les dispositions de la nation sont unanimes contre tout ce qui a été fait à Bayonne... Votre Majesté ne peut pas se faire une idée exacte de l'exaltation de toutes les classes de la société, et de leur unanimité. . . // faut 100 mille liommes au moins de bonnes troupes en sus de ce qui est ici, sans quoi la fin de cette guerre ressemblera à son commencement. Je le prédis à Votre Majesté et depuis que je suis en Espagne, je ne lui ai rien écrit que l'événement n'ait vérifié.

Saint- Augustin, 1e1' août 1808.

Sire, je suis arrivé aujourd'hui à midi ici avec tout le corps d'armée ; l'arrière-garde couchera à Alcovendas, d'où elle partira à deux heures du matin. Le soldai est, en général, fatigué ; les corps n'ont point d'officiers très valides, les soldais sont jeunes et sans habitude de la guerre. Je pense que Voire Majesté devrait faire incorporer tous ces soldats dans de vieux corps, et faire rentrer les officiers aux dépôts. Le fait est qu'excepté les vieux régiments et la (larde, tout le reste est trop évidemment un assemblage de jeunes gens qui ne sont pas encore soldats. Si Votre Majesté le demande à tout officier qui vient d'Espagne, il lui dira cjuc cette opinion est celle de tout le monde.

... Le matériel de l'artillerie est dans le pire état ; pour marcher en avant, il faut renouveler tout le matériel, et que Votre Majesté adopte un système entier et vigoureux. Il faul opposer des vétérans aux essaims de nouveaux soldats qui vont se lever partout, qui combattent chez eux, animés par tous les sentiments qui donnent de l'énergie. Les conscrits du dernier appel sont trop jeunes ; ils arrivent fatigués, le climat les achève. Ces aperçus ne sont pas flatteurs, mais ils sont

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irais. Castaiïos a plus de soldais qui! n'en veut, il en renvoie beaucoup; tous les paysans s'enrôlent à l'envi, et ils sont habitués aux chaleurs et dans la vigueur de l\ige...

Buitrago, 3 août 1808.

... L'artillerie est dans un état pitoyable; depuis hier, on a dû en laisser en route 60 voitures qui ont été brûlées.

Frenillo di Puente, 5 août 1808.

... L'unanimité des Espagnols est telle que nous ne trouvons pas un espion... Il faut surtout des troupes qui aient fait lu guerre. Excepté la Garde et les 2e et 12e, je n'ai, dans le Corps du maréchal Moncey, que des conscrits et des officiers des 3° bataillons, trop vieux et en trop petit nombre pour que des régiments puissent être formés... Si l'on tarde quelques mois, il arrivera un temps où 200 mille hommes ne conquerront et ne garderont pas le pays...

Burgos, 9 août 1808.

... Ce peuple est plus concentré dans son ressentiment qu'aucun autre peuple de l'Europe ; il y a quelque chose du caractère des peuples de l'Afrique qui lui est particulier. Votre Majesté ne peut se faire une idée, parce que certainement personne ne le lui aura dit, à quel point le nom de Votre Majesté est ici haï. La guerre n'est point propre à diminuer ce sentiment...

De son côté, Savary écrivait :

Saint-Augustin, le Ier août 1808, à minuit. Sire

Nous sommes partis 24 heures plus tôt. Notre marche est tranquille, l'ennemi ne nous suit pas ; après-demain nous serons à Buitrago ; nos voitures d'artillerie sont dans un état pitoyable et toutes attelées à 2 et 3 chevaux.

Il y a bien des choses à faire icy, pour y avoir une armée. La tranquillité et le sang-froid du Roi nous sont d'un grand secours, pour faire taire la mauvaise humeur de tout le monde ; il est vraiment surprenant au milieu d'un tel encombrement. Je voyage à cheval à côté de lui, et je n'ai jamais connu de meilleur ami et plus dévoué à Votre Majesté que lui.

Je suis de Votre Majesté le fidèle serviteur et fidèle sujet.

Savary.

Napoléon faisait alors un voyage triomphal dans les départements du Sud-Ouest, et c'est à Toulouse, le 28 juillet, qu'il apprit la capitulation de l'amiral Rosily. Cette nouvelle étant de source anglaise, il parut n'y point ajouter foi et ne s'indigna pas de cette reddition à discrétion ; il se borna à écrire au Roi d'Espagne : « Une gazette anglaise dit que mon escadre de Cadix a été canonnée pendant trois jours par les insurgés, qu'elle a été obligée d'amener et qu'elle est dans le port de Cadix ; ce sont les Anglais qui disent cela... Du moment que le général Dupont aura appris la victoire du maréchal Bessières, j'espère qu'il ne sera pas resté en arrière... » Il se préoccupe peu de savoir quels sont les effectifs de Dupont et à quel chiffre se montent les forces qui lui sont opposées, ou plutôt il persiste à croire, en dépit des lettres de Savary, qu'il a 20000 hommes, et Castaiïos 25 000 à peine, et il trouve inconcevable que Dupont puisse être obligé de reculer. « Exelmans raconte que l'ayant averti des dispositions hostiles et de l'indomptable orgueil de la

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Péninsule révoltée et encouragée à la vue de nos conscrits imberbes qu'on croyait suffisants pour la soumettre : « Tais-toi ? » lui avait dit l'Empereur en l'interrompant, en lui tirant gaiement l'oreille, et s'empressant de le congédier, décidé à ne juger de l'Espagne entière que par ce qu'il en voyait à Marrac et dans Bayonne (i). »

Le Ier août, de Bordeaux, il écrit à Joseph : « Mon Frère, je reçois votre lettre du 27. Le rapport de l'officier de cuirassiers me fait voir que le Corps de Dupont va être attaqué. Cela ne peut se concevoir. Quelque revers que les circonstances vous puissent apprendre, n'ayez point d'inquiétude... »

C'est par les lettres de Savary, écrites dans la journée du 29 juillet, que l'Empereur connut, le 2 août, le désastre de Baylen. « Son cœur de bronze ne s'émut pas un seul instant au récit des infortunes de ses compagnons d'armes », dit Lanfrey ; « son orgueil seul sentit le coup. » A en croire M. de Champagny, ministre des relations extérieures depuis le 10 août 1807, Napoléon aurait alors éprouvé une de ces fureurs inexprimables dont il avait donné l'exemple après ïrafalgar, taxant Villeneuve d'ineptie, de trahison et de lâcheté. « Je doute, dit-il, que dans le reste de sa vie marquée par de si terribles catastrophes, il ait ressenti une commotion plus forte que celle que lui fit éprouver ce coup inattendu. Depuis près de trois heures la fatale nouvelle était entre ses mains ; il avait exhalé seul son désespoir. Il me fit appeler pour me le faire partager. Des cris plaintifs sortaient involontairement de sa poitrine. C'étaient moins les suites de cette défaite, quelque fâcheuses qu'elles dussent être, qui le désespéraient, que la honte qui en rejaillissait sur les armées françaises ; il voyait ses lauriers flétris. Il me semblait entendre ce cri d'Auguste: « Varus, rends-moi mes légions », et il ne pouvait s'expliquer ce terrible événement. « Il avait mis tant de moyens entre les mains de Dupont !... Et ce n'est pas lâcheté de la part de cet homme. » ... Et il citait plusieurs faits d'armes de Dupont, et entre autres la prise de Halle enlevée l'épée à la main contre une redoutable artillerie, téméraire et audacieuse entreprise s'il en fut jamais... « Et ce n'est pas bêtise ! Dupont est l'homme du monde à qui je connais le plus d'esprit. » Quelques articles de la capitulation le remplissaient surtout d'indignation, tels que ceux qui avaient pour objet la conservation des effets du général et des principaux officiers ; et son armée recevant de telles lois des Espagnols et si lâchement vaincue lui paraissait une tache ineffaçable. — Cette scène fut longue et m'a expliqué comment cet homme, qui, terrible dans sa colère, n'a cependant jamais su garder de ressentiment lorsque celui qui en était l'objet avait cessé d'être dangereux pour lui, avait traité le général Dupont avec une si constante rigueur. »

Rien n'est plus inexact que ce récit, et il fait comprendre comment va se former la légende mensongère. A celte date du 2 aoiit, l'Empereur ne connaît les événements de Baylen que d'une façon extrêmement sommaire et très erronée, par la lettre de Savary. Qu'il en ait éprouvé un vif chagrin, cela se comprend sans peine, mais rien ne lui donnait le droit de prétendre qu'il y avait là une honte devant rejaillir sur les armées françaises.

(1) Mémoires du (jénéral comte de Séyur, t. III, p. a34-

Pourquoi n'attend-il pas, avant de jeter ainsi son verdict dans la balance, avant d'outrager et de flétrir le général Dupont, que les faits lui soient connus ? Pourquoi affirme-t-il qu'il « avait mis tant de moyens entre les mains de Dupont », quand il sait mieux que personne que le manque de moyens seul a empêché ce général de dépasser Cordoue ? rZt que signifie cette indignation à propos de certains articles de la capitulation, « tels que ceux qui avaient pour objet la conservation des effets du général et des principaux officiers », alors que ces clauses, conformes au bon sens, se rencontrent presque toujours plus détaillées dans les capitulations imposées par Napoléon lui-même aux armées étrangères!3 Et comment l'Empereur peut-il dire, contrairement à toute vérité, que son armée a été « lâchement vaincue » par les Espagnols, alors que les généraux ennemis reconnaissent solennellement qu'elle a fait une « belle et glorieuse défense », étant entourée de toutes parts par une armée « infiniment supérieure en nombre » ? — Si le fait seul de capituler, c'est-à-dire de traiter avec l'ennemi, est une tache ineffaçable, une honte, pourquoi Napoléon a-t-il fait maréchal d'Empire Serurier, le capitulé sans conditions de Verderio ? Pourquoi ne fulmine-t-il pas contre Rosily, le capitulé à discrétion de Cadix ? Pourquoi a-t-il écrit, le i!\ mai 1800, à Desaix, qui a négocié la capitulation d'El-Arisch : « J'ai reçu, il y a deux mois, la capitulation ; je n'y ai fait aucune observation, puisque vous l'avez signée ; mais comment 16 ou 18000 Français peuvent-ils redouter 3oooo Turcs? Il ne vous fallait pas 6000 hommes pour les battre, leur enlever leurs canons, leurs chameaux, et les mettre pour un an hors d'état de rien faire... Mais, enfin, n'en parlons plus ; venez, le plus vite que vous pourrez, me rejoindre où je serai... » — Pourquoi enfin, emploie-t-il dans son armée Belliard, qui a capitulé au Caire sans avoir même combattu ?

Ce qui tendrait à démontrer que l'indignation de l'Empereur, dans la scène décrite par M. de Champagny, était surtout feinte, c'est la Note qu'il dicta, le même jour, sur la situation en Espagne. On y remarque les passages suivants :

Note sur la situation actuelle en Espagne.

Bordeaux, 2 août 1808.

ire observation. — - Le rapport circonstancié qu'on recevra du capitaine Villoutreys peut seul faire connaître la véritable situation des choses.

La bataille de Médina de Rio Seco a défait toute l'armée de Galice. La bataille d'Andalousie nous a enlevé un Corps de i5ooo hommes. Sans doute que ces deux événements ne se font point équilibre ; ils se compensent cependant jusqu'à un certain point.

2° observation. — Les i5ooo hommes qu'on a perdus ont été remplacés à l'armée par les renforts qu'on a reçus et qu'on reçoit à chaque instant.., Tout cela forme une force égale et sans doute, par sa composition, de beaucoup supérieure au Corps du général Dupont...

4e observation. — ... Ainsi la perte du général Dupont serait donc remplacée par 18 à 20 000 hommes de troupes beaucoup meilleures. On pourrait ainsi réunir de 3o à 36 000 hommes sous Madrid et conserver cette capitale.

L'armée aurait alors trois Corps.

On pense donc, dans la situation actuelle de l'armée, qu'on peut réunir à Madrid, ou en échelons dans les environs, plus de 35 000 hommes, et qu'on peut ainsi attendre la diminution des chaleurs et l'arrivée successive des régiments qui sont en marche ; que la perte du général Dupont est diminuée par le gain de la bataille de Médina de Rio Seco, par les secours arrivés depuis son entrée, par la perte que l'ennemi a dû éprouver dans le combat devant le général

Infanterie.

Cavalerie.

I OOO

2 OOO

5 ooo

5 ooo

i 4oo

6 ooo

LE PROCÈS /lQ

Dupont, et enfin par le plan adopté de se tenir réuni et de renoncer à toute opération offensive, c'est-à-dire à la conquête de Valence, de Grenade, de l'Andalousie, etc. Choisissant une bonne position à une ou deux journées de Madrid, il n'est pas probable que l'ennemi puisse rien présenter qui puisse remporter la victoire sur cette force-là ; et, enfin, quand on en acquerra l'entière conviction, on se retirera selon les règles de l'art...

Effectif des troupes en Espagne.

Général Dupont.

Brigade Dupré (chasseurs).

Brigade Rouyer (suisses) ....

Division Barbou

Division Vedel ... ....

Brigade Privé (dragons)

Division Gobert

18 ooo 2 4oo

20 4oo

Ces chiffres sont très différents de la réalité et font comprendre ce qu'il peut advenir de généraux obligés de combattre avec des forces n'existant en partie que sur le papier : la brigade Dupré n'avait guère que 5oo chasseurs, la brigade Privé 8oo dragons, la brigade suisse i 4oo hommes, la division Gobert 3 6oo (dont un millier à peine, disponibles le 19 juillet sur le champ de bataille), etc. Comme l'écrivait le duc de Rovigo au major général, l'Empereur, dans son estimation des effectifs, forçait d'un tiers les troupes de Dupont et diminuait d'autant celles de Castaiîos.

L'irritation de l'Empereur tenait beaucoup moins à la capitulation elle-même, si pénible qu'elle fût pour son amour-propre, qu'aux conséquences qu'elle lui paraissait devoir entraîner et à cette constatation que le désastre était dû surtout à ses propres fautes. Au lieu du succès attendu, qui eût fait oublier ce qu'il a lui-même appelé l'immoralité évidente et l'injustice cynique des moyens employés contre les Espagnols, c'était un revers retentissant, son prestige d'invincibilité détruit, la conquête de l'Espagne à recommencer dans des conditions autrement difficiles, et au Nord et à l'Est de l'Europe des ennemis humiliés, encore frémissants, qu'il allait falloir contenir.

Alors son parti est pris : Dupont sera la victime sur laquelle on déchaînera l'opinion. On criera à l'armée, à la France entière, qu'il est cause de tout le mal, qu'il a tout perdu, et, par son ineptie, sa lâcheté, mis à néant les habiles combinaisons de Sa Majesté. Mais un grave obstacle se présente. Le général Dupont est glorieux entre tous ; la France le considère comme l'un de ses plus illustres enfants, et l'armée, où tant d'officiers et de soldats l'ont vu si souvent combattre en héros, en général audacieux et habile, toujours victorieux, le respecte et l'admire ; nul ne croira qu'un tel homme ait pu commettre une infamie, et la publicité d'un procès ne fera que grandir sa popularité, en découvrant fatalement les fautes de Napoléon, qui n'a donné à Dupont ni troupes, ni liberté d'action, et qui, de Bayonne, a voulu diriger tous les mouvements des armées en Espagne.

Pour tourner cette difficulté et agir à coup sûr, on bâillonnera la victime en même Le Gknéral Dupont. 111. — 4

temps qu'on fera répandre contre elle les plus basses calomnies. Par ordre de l'Empereur, on clamera à tous les échos, et dès les premiers jours, avant toute instruction, avant d'avoir interrogé un seul témoin, que la capitulation de Baylen est un acte honteux, infâme, l'éternel déshonneur du nom français. Napoléon affirmera que le général Dupont est un misérable, un lâche, un voleur ; on le traînera dans la boue, mais on l'empêchera de se défendre, de prouver son innocence, on supprimera toute explication, toute discussion, toute révélation, sous ce prétexte stupéfiant qu'il vaut mieux, pour le bon renom de la France, cacher les affreux détails du crime imaginaire, inventé par le Maître!... Nous allons suivre pas à pas le développement de celle ténébreuse et répugnante procédure, mais dès maintenant nous nous hâtons de dire que, heureusement pour le bon renom de la France, son histoire présente peu d'iniquités de ce genre ; et nous rappellerons que M. Thiers, l'apologiste de Napoléon, a déclaré que l'Empereur ne croyait pas à la culpabilité du général Dupont, et que, dans les événements de Baylen, il avait été commis des fautes, mais « pas une seule infraction à l'honneur » ; et « la première faute, dit l'éminent historien, fut celle de Napoléon lui-même (i) ».

Napoléon avait connu, le 2 août, la catastrophe de Baylen ; le lendemain, il écrit à Glarke, ministre de la guerre :

Bordeaux, 3 août 1808.

Je vous envoie des pièces pour vous seul; lisez-les une carte à la main, et vous verrez si, depuis que le monde existe, il y a eu rien de si bête, de si inepte, de si lâche. Voilà donc justifiés les Mack, les Hohenlohe, etc. On voit parfaitement, par le propre récit du général Dupont, que tout ce qui est arrivé est le résultat de la plus inconcevable ineptie. Il avait paru bien faire à la tête d'une division ; il a tait horriblement en chef. Lorsque ce coup du sort est arrivé, tout prospérait en Espagne ; le Roi, depuis son arrivée à Madrid, gagnait tous les jours ; le maréchal Bessières, après la mémorable victoire de Médina de Rio Seco, où avec 12 000 hommes il avait mis en fuite les armées de Galice et de Portugal et leur avait tué 8 ou 10 000 hommes, les avait chassés de Valladolid, de Palencia et du royaume de Léon ; le siège de Saragosse avançait grand train et tout nous portait à espérer une autre issue. Cette perte de 20 000 hommes d'élite et choisis, qui viennent à manquer, sans même avoir fait éprouver à l'ennemi aucune perte considérable, l'influence morale que nécessairement cela doit avoir sur cette nation, ont porté le Roi à prendre un grand parti en se rapprochant de France et en se reportant sur Aranda et sur le Duero.

Je ne suppose pas qu'il soit nécessaire de faire de grands préparatifs à Rochcfort, parce que les Anglais ne laisseront sûrement pas passer ces imbéciles, et que les Espagnols ne rendront pas les armes à ceux qui ne se sont pas battus.

Communiquez les présentes lettres au ministre Dejean, mais à lui seulement. L'influence que cela va avoir sur les affaires générales m'empêche de me rendre moi-même en Espagne; j'y envoie le maréchal Ncy. Je continue ma roule par la Vendée. Je ne vais point directement à Paris, parce que j'ai promis de passer par la Vendée, et que je paraîtrais me défier de ces peuples; mais j'activerai mon voyage autant que possible.

Je désire savoir quels tribunaux doivent juger ces généraux, et quelle peine les lois infligent à un pareil délit.

Faites avec le ministre Dejean un mémoire sur ce qu'il est nécessaire d'envoyer, soit artillerie, soit autres objets, sur Bayonne et sur Perpignan.

Napoléon.

(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. IX, p. i84-

LE PROCÈS 5l

Le respect de la vérité, dont nous avons fait notre règle et dont aucune considération ne saurait nous écarter, nous force à dire que, dans cette lettre de l'Empereur, tout est faux. C'est la légende qui naît, destinée à fausser l'histoire, comme elle l'a été pour Marengo, pour Pozzolo et tant d'autres faits. Napoléon, qui, à cette date du 3 août, ne peut avoir sur Baylen que des idées très sommaires et inexactes, taxe Dupont de bêtise, d'ineptie et de lâcheté ! Mais s'il y a eu ineptie dans les opérations de Dupont, et bêtise à rester à Anclujar, qui donc a donné les ordres sinon l'Empereur lui-même, par l'intermédiaire de Berthier et de Savary ? Nous avons prouvé que Dupont avait l'ordre formel de rester à Andujar, et que, homme de discipline, il s'y maintint, comme c'était son devoir et comme il avait fait à Haslach avec sa seule division contre toute l'armée autrichienne. Et comment ne pas éprouver une impression d'horreur, en voyant Napoléon accuser de lâcheté l'admirable soldat qui l'a servi avec tant d'intrépidité et de désintéressement, et dont il a dit lui-même, à Friedland, qu'il avait décidé la victoire? Dupont, un lâche I! Fut-il jamais pareil mensonge, pareille abomination, et que penser de ce signal donné à la troupe abjecte des courtisans, toujours prête, dit M. Thiers, à se ruer sur la victime que le pouvoir lui ordonne d'immoler !

Napoléon dit de Dupont : « Il avait paru bien faire à la tête d'une division, il a fait horriblement en chef. » Il est impossible de fausser plus complètement et plus horriblement la vérité. L'Empereur ne savait-il pas, mieux que personne, que huit ans auparavant, déjà commandant d'une lieutcnance de trois divisions, Dupont avait gagné à Pozzolo une grande bataille, sur laquelle il avait, lui Premier Consul, voulu qu'on fit le silence, et dont il l'avait récompensé en le remettant simple divisionnaire, pour donner de grands commandements et le bâton de maréchal à des hommes fort médiocres ? // avait paru bien faire à la tête d'une division ! Quelle dérision ! C'était là la récompense accordée à cette extraordinaire bataille de Haslach, où Dupont avait, avec sa seule division, lutté victorieusement contre toute l'armée autrichienne, bataille qui avait permis à Napoléon de capturer cette armée et dont il n'avait jamais même voulu prononcer le nom dans ses Bulletins ! C'était là la récompense accordée à Dupont pour avoir sauvé Mortier à Diernstein, pour avoir accompli à Halle un exploit dont l'Empereur lui-même avait dit qu'il eût hésité à entreprendre cette action avec 60 000 hommes ! C'était là la récompense promise sur le champ de bataille de Friedland au général Dupont, pour l'héroïsme et le talent dont il venait de faire preuve, et qui, suivant l'expression môme de Napoléon, avaient « décidé la victoire » ! // avait paru bien faire à la tête d'une division, il a fait horriblement en chefl Quelle ingratitude et quelle révoltante injustice ! Combien donc y avait-il alors de généraux et de maréchaux qui eussent plus glorieusement servi leur pays que le vainqueur de Pozzolo, de Haslach et de Halle?... Et au moment où l'Empereur osait taxer Dupont d'ineptie et de lâcheté, que connaissait-il des causes véritables de la catastrophe de Baylen, sinon qu'il y entrait lui-même pour la plus grande part et que la conduite du général Vedel commandait un sérieux examen ?

Napoléon dit à Clarke que lorsque survint le désastre de Baylen, « tout prospérait en Espagne » et que « le Roi, depuis son arrivée à Madrid, gagnait tous les jours ». Rien n'est plus inexact, puisqu'à ce moment, à Saragosse, à Barcelone, à Valence, tout échouait, que Joseph ne cessait d'écrire à son frère que, loin de gagner, il avait contre lui la nation

entière, exaspérée de ce qui s'était fait à Bayonne, et que Savary lui-même annonçait que tout allait de mal en pis.

L'Empereur avance et continuera à prétendre qu'à Médina de Rioseco, le maréchal Bessières, avec 12 000 hommes, a battu les armées de Galice et de Portugal, et leur a tué 8 ou 10000 hommes ! Et le major général, renchérissant encore sur son maître, écrira, le 26 août, à Jourdan, qu'à Médina de Rioseco les troupes espagnoles étaient plus nombreuses que celles de l'Andalousie, et que Bessières les a battues avec 7 à 8 000 hommes, alors qu'il sait fort bien que la vérité est toute différente. Cette façon de présenter les faits est d'autant plus condamnable, qu'elle a fini par former pour ainsi dire l'histoire, et qu'à notre époque, près d'un siècle après les événements, on écrit journellement que Dupont s'est laissé battre en Andalousie par une armée de recrues, de paysans, n'atteignant pas 25 000 hommes, tandis que Bessières a écrasé à Médina de Rioseco /40000 hommes, la meilleure armée de l'Espagne, composée presque entièrement de troupes régulières. « L'Empereur, dit Albert Vandal, apprenait la victoire de Médina de Rioseco, résultat de la rencontre prévue entre Bessières et les meilleures troupes de l'insurrection espagnole. C'était un beau fait d'armes, la dispersion de trente-cinq mille ennemis par l'élan de trois divisions (i). » — Frédéric Masson écrit qu'à Médina de Rioseco, Cuesta disposait de UO 000 hommes « la plupart de troupes réglées », et qu'il abandonna « un millier de morts, six mille prisonniers, toute son artillerie et ses bagages (2) ». — E. Guillon expose de même que l'armée espagnole de Médina de Rioseco était « une armée régulière d'environ U0000 hommes, » et que le front de ces troupes « était couvert par kO pièces d'artillerie ». « Après six heures de lutte, conclut-il, l'ennemi était en pleine déroute sur Benaventc, laissant 8 à 900 morts, 6000 prisonniers, toute son artillerie, ses munitions et ses bagages (3). » Ces récits, visiblement inspirés de la version de l'Empereur, sont d'une inexactitude complète, et il était facile de s'en assurer. A Médina de Rioseco, l'armée espagnole comptait, au total, 22 000 hommes, dont 10 000 recrues sans la moindre instruction ; elle disposait de 20 canons seulement, et ne comptait que 700 cavaliers. Voici les faits :

Les forces espagnoles qui prirent position à Médina de Rioseco se composaient de l'armée de Galice, sous les ordres du général Blake, et de l'armée de Castille commandée par le vieux général Gregorio de la Cuesta. Ce dernier, d'une étonnante incapacité, avait réclamé le commandement en chef, auquel lui donnait droit sa grande ancienneté de grade; il jalousait ouvertement son jeune collègue, qui, de son côté, ne lui obéissait qu'à regret. L'armée de Galice, forte d'une avant-garde et des deux divisions Cagigal et Portago, comptait, officiers compris, 1 1 33o anciens soldats et 3 8y3 recrues, avec 20 canons; sa cavalerie s'élevait seulement à i5o chevaux; l'effectif total de cette armée était donc de i5 2o3 hommes. — Quant à l'armée de Castille, forte de 6000 hommes seulement, elle était uniquement composée de recrues sans la moindre instruction ni consistance, et renfermait les débris échappés au sabre des chasseurs de Lasallc, au pont de

(1) Napoléon et Alexandre Icv, par Albert Vandal, de l'Académie française.

(2) Napoléon et sa famille, par Frédéric Masson.

(3) Les guerres d'Espagne sous Napoléon, parE. Guillon (1902).

Cabezon ; elle avait 55o cavaliers, mais ne disposait pas d'un seul canon. — En somme, l'ensemble des troupes espagnoles se montait à 1 1 33o anciens soldats et 9 873 recrues, soit à 21 2o3 fantassins, 700 chevaux, et 20 pièces de campagne.

L'armée française, moins forte en infanterie que l'armée espagnole, lui était très supérieure en cavalerie et en artillerie, et aussi en qualité ; elle comprenait 12 000 fantassins, 1 200 cavaliers et 32 pièces d'artillerie. Sa composition était excellente et de beaucoup supérieure à celle de l'armée de Dupont ; on y comptait notamment 1 bataillon du 47e de ligne, 2 bataillons du i5° de ligne, 2 bataillons du 4 e d'infanterie légère, 1 bataillon du 3e régiment suisse, 8 escadrons des 10e hussards et 22e chasseurs commandés par l'incomparable Lasalle, et une magnifique réserve formée de 3 bataillons de fusiliers de la Garde Impériale, un escadron des chasseurs de cette même Garde, un de dragons, un de gendarmerie, et 10 pièces d'artillerie, également de la Garde. L'effectif total se montait à environ i/iooo hommes.

Dans la bataille qui se livra le i4 juillet, la Cuesta prit des dispositions réellement insensées, qui ne pouvaient aboutir qu'à une défaite. « La meilleure armée du monde, commandée par Cuesta, — écrit Charles Oman, — eût été sûrement battue par des forces inférieures. » (Handled by Cuesta the best army in the World might hâve been defeated by inferior numbers.^) Le vieux général espagnol avait divisé ses forces en deux parties qui ne pouvaient ni s'apercevoir ni se prêter secours. L'armée de Galice seule fut engagée, en deux actions successives, et fit de grandes pertes ; l'armée de Caslille ne servit guère qu'à protéger la retraite et n'eut que i55 hommes tués ou blessés. Les pertes de l'armée de Galice s'élevèrent à 363 morts, 488 blessés, i58 prisonniers et 2 171 disparus, soit au total, à 3 180 hommes. L'armée espagnole battue à Médina de Rioseco laissa donc sur le champ de bataille 1 006 hommes tués ou blessés, et perdit dix canons placés à l'appui de la première ligne. La fatigue des troupes de Bessières n'ayant pas permis de poursuivre les vaincus, les Français firent peu de prisonniers ; quant aux 2 171 disparus, ils ne tardèrent pas à rejoindre leurs corps (1). Il ressort de ce qui précède que le triomphe de Bessières fut relativement facile, et l'affaire de Médina de Rioseco n'approche pas de ces belles actions de guerre qui s'appellent Pozzolo, Haslach et Halle.

Il est certain que, malgré toute leur bonne volonté, les conscrits de Dupont formaient une armée médiocre. Napoléon le savait mieux que personne, et il écrivait, le 2 août, qu'ils allaient être remplacés par des troupes « beaucoup meilleures » ; mais le lendemain, résolu à perdre Dupont quand même, il écrit à Clarke que la capitulation de Baylcn représente une perte de 20000 hommes d'élite et choisis ! 11 est difficile d'imaginer un pareil dédain de toute vérité.

Comme on le voit, la légende est créée, et elle s'aggravera chaque jour, sous la poussée venue d'en haut. Dans toutes les lettres, dans chaque acte de l'Empereur, ce sera le même mépris de la vérité et de la justice, la même absence de tout sentiment généreux : le

(1) Ces chiffres, tirés de l'ouvrage du général de Arteche, ont été confirmés tout récemment par Charles Oman (op. cit.) qui a puisé ses renseignements dans un Journal des opérations du général Blake, ayant appartenu à Sir Charles Vaughan. Les ell'cctifs attribués aux armées de Galice et de Castille ne s'éloignent pas de ceux cpji avaient été indiqués à l'Empereur par le duc de Rovigo.

général Dupont est irrémédiablement condamné. Ces lettres et ces discours de Napoléon, nous les citerons tous, imposant silence à notre indignation pour nous souvenir que l'historien doit écrire sans haine et sans sympathie, son âme devant rester étrangère à la passion : « Sine ira et studio, quorum causas procul habeo (i). »

Le 3 août, l'Empereur écrit à Joseph, à Buitrago :

Bordeaux, 3 août 1808.

Mon Frère, la connaissance que j'ai que vous êtes aux prises, mon ami, avec des événements au-dessus de votre habitude autant qu'au-dessus de votre caractère naturel, me peine. Dupont a flétri nos drapeaux. Quelle ineptie! quelle bassesse ! Ces hommes seront pris par les Anglais. Des événements d'une telle nature exigent ma présence à Paris...

Napoléon.

Tout, dans cette lettre, est contraire à la vérité, et Napoléon III en a fait, à Sedan, la preuve sans réplique.

Le prince de Neufchàtel, qui a communiqué les ordres de mouvement auxquels s'est conformé le général Dupont, ne tentera nullement de défendre son ancien ami, dont il connaît pourtant bien la bravoure, le désintéressement et le grand talent. Loin de là, il l'accablera, quitte à venir implorer, quelques années j^lus tard, le ministre de la guerre Dupont, et à lui demander à travers ses larmes l'oubli du passé, en disant : « Vous savez bien comme il était! J'ai agi contre mon gré (2). » Le 3 août 1808, il écrit à Savary :

Bordeaux, 3 août 1808.

Les événements du général Dupont sont une chose sans exemple, et la rédaction de sa capitulation est de niveau avec la conduite tenue jusqu'à cette catastrophe. L'Empereur pense qu'on n'a pas tenu compte du vague de la rédaction de l'acte, en permettant que les corps en échelons sur la communication entre vous et le général Dupont, aient marché pour se rendre aux Anglais ; car on ne doit pas présumer qu'ils aient la loyauté de laisser passer les troupes qui s'embarquent. Comme vous ne parlez pas de cela, on suppose que vous avez retiré ces échelons sur Madrid. — Après avoir lu attentivement la relation du général Dupont, on voit qu'il n'a capitulé que le lendemain delà bataille, et que les corps des généraux Vedel et Dufour, qui se trouvent compris pour quelque chose dans la capitulation (on ne sait pourquoi), ne se sont pas battus. Par la relation même du général Dupont, tout fait penser que l'armée du général Castanos n'était pas à beaucoup près aussi forte qu'on le dit et qu'il avait réuni à Baylen tout ce qu'il avait de forces. Sa Majesté ne lui calcule pas plus de a5ooo hommes de troupes de ligne et plus de i5ooo paysans...

Et Savary venait de lui écrire que, d'après les renseignements du ministère de la guerre espagnol, Castanos avait 35 000 hommes de troupes de ligne!! Pour le major général, il n'y a de vrai que ce que dit Sa Majesté ; quand elle a prononcé, tout est dit, il faut s'in-

(1) Tacite, Annales.

(2) Mémoires inédits du général Dupont. (Nous donnerons, à sa date, le passage des Mémoires relatif à cet incident.)

LE TROCÈS 55

cliner. Napoléon décide que Castafios n'avait pas plus de 2 5ooohommes de troupes de ligne à Baylen, bientôt il affirmera que les Espagnols n'étaient pas 20000, c'est ainsi que la question doit être jugée, et on les compterait un par un pour prouver qu'ils étaient bien 35 000, le 19 juillet, à l'armée d'Andalousie, que cela n'avancerait à rien. Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.

Napoléon avait, — dit lord Rosebery, — le pouvoir, lorsqu'il lui plaisait, de vivre en pleine illusion. Pendant la campagne de Russie, par exemple, il avait donné ordre à ses maréchaux, d'opérer avec des armées qu'il savait ne plus exister. Ils se récriaient, et lui, alors, de dire simplement: « Pourquoi m'ôter mon calme? » Lorsque les Alliés envahirent la France il déclarait compter beaucoup sur l'armée du maréchal Macdonald. « Voulez-vous passer mon armée en revue? dit le maréchal au comte Bcugnot. Ce ne sera pas long. Elle se compose de moi-même et de mon chef d'Etat-Major. Comme matériel; quatre chaises de paille et une table de sapin. » Pendant la campagne de 181 4» l'Empereur expliquait ses plans à Marmont. Le maréchal devait faire telle et telle chose « avec son corps de 10 000 hommes». Toutes les fois que l'Empereur répétait ce chiffre, Marmont l'interrompait pour dire qu'il n'en avait que 3 000. Napoléon s'entêta jusqu'au bout: « Marmont, avec ses 10 000 hommes. » Le plus curieux exemple en ce genre est donné par Méneval : « Lorsque l'Empereur, dit-il, additionnait les chiffres de ses soldats, il faisait toujours des erreurs dans l'addition et grossissait invariablement le total (1).

Le Ministre de la guerre reçut la lettre de l'Empereur dans la matinée du 5 août. Pas plus que les autres grands dignitaires de l'Empire, il n'eût osé se permettre de dire la vérité à Napoléon, mais il n'oublia point pourtant, à ce moment, qu'il était, depuis de longues années, l'ami de Dupont, et il eut le courage de faire remarquer à l'Empereur que le désastre de Baylen pouvait provenir de ce que le général Dupont n'aurait pas été obéi. C'était, en effet, la vérité, et une information sérieuse dans ce sens eût complètement dégagé le commandant du Corps de la Gironde, mais l'Empereur ne l'entendait pas ainsi.

La lettre de Clarke est conçue en ces termes :

Paris, le samedi 5 août 1808, à minuit. Sire,

J'ai reçu ce matin la Lettre de Votre Majesté en date du 3 août, de Bordeaux. Elle m'apprend de bien fâcheuses nouvelles. Mon dévouement à Votre Majesté m'en fait sentir toute l'amertume autant qu'Elle l'a pu sentir Elle-même, et j'en aperçois les conséquences. La saison actuelle et les circonstances leur donnèrent de la gravité.

J'ai communiqué à M. Dejean seul la Lettre de Votre Majesté. Il s'occupe de déterminer ce qu'il faudra rassembler de vivres à la frontière d'Espagne et même à Rochcfort. De mon côté, j'ai songé à l'artillerie, et, en attendant un tableau plus exact, je présente une Note à Votre Majesté, qui indique ce qu'on peut dès à présent rassembler de ressources pour Perpignan et pour Bayonne, en cas que de nouvelles troupes y arrivent. Je n'ai aucunes vues à présenter sur ces troupes, puisque Votre Majesté sait mieux que moi quelles sont celles dont Elle peut disposer pour l'instant, surtout si M. Dejean peut hahiller celles qui ne le sont pas encore.

La position du Général Dupont est affreuse. Toutefois son récit fait craindre qu'il ait été mal obéi. La manœuvre du Gal Vedel qui quitte Baylen pour se porter, sans motifs connus, vers le

(1) Napoléon, La dernière phase, par Lord Rosebery (Traduction d'Augustin Filon).

Gal Dufour, et les marches que celui-ci parait avoir faites sans l'aveu de son Général en chef, ont mis l'ennemi dans le cas de séparer le Général Dupont du reste de ses troupes, qu'il eût été sage, sans doute, de tenir toujours rassemblées et près de lui. Je ne sais si la similitude de grade n'a pas eu une influence contraire à la discipline, ou si c'est au manque de sévérité de Dupont envers des officiers presque ses égaux, que cet événement désastreux doit être attribué. D'autres détails jetteront du jour sur tout ce qui le concerne, et feront connaître si cette étincelle brillante que "\ otre Majesté avait encouragée doit s'éteindre pour ne plus reparaître.

"N otre Majesté demande quels tribunaux doivent juger ces Généraux et quelles peines les lois infligent à un pareil Délit. Je viens de parcourir celles qui sont en vigueur et je vois qu'il n'a guère été prévu, à moins qu'on ne le range dans l'Espèce énoncée au 5e paragraphe de l'article toi du Titre i3du Senatus-Consulte organique du 28 floréal an XII. En ce cas, c'est à la Haute- Cour Impériale à juger les coupables, et, dans le cas contraire, je ne vois pas quelle serait la Loi qui leur serait applicable et en vertu de laquelle un Conseil de guerre prononcerait. L'envoi que je fais, cy-joint, de diverses Lois et Codes en convaincra Votre Majesté. Je fais examiner les anciennes Lois pour connaître s'il en est qui puissent remplir le but que Votre Majesté se propose.

J'espère encore que Saragosse capitulera avant d'être secourue et que ce succès rétablira un peu les affaires. Je ne savais pas un mot de la victoire de Médina de Rio-Seco, et, en général, il ne me parvient presque aucunes nouvelles d'Espagne, ce qui n'est pas sans inconvénients. Quant au Portugal, il y a très longtemps que je n'en ai aucunes nouvelles. Le Public en crée souvent de mauvaises sur les affaires d'Espagne. La présence de Votre Majesté à S'-Cloud, plutôt qu'à Rambouillet, mettra fin à tous ces bruits et à ceux qui annoncent partout qu'Elle va se rendre à Strasbourg pour commencer une nouvelle guerre avec l'Autriche. Je suis avec respect, Sire...

Signé: Le Cte d'HuNEBOURG.

Le paragraphe 5e de l'article 101 du Titre XIIT du Sénatus-Consulte organique du 28 Floréal an XII dit, en effet, que la Haute-Cour Impériale connaît « du fait de désobéissance des généraux de terre ou de mer qui contreviennent à leurs intructions » .

La perte du général Dupont étant décidée, l'Empereur et son major général vont proclamer, avant tout examen de ce qui s'est passé en Andalousie, et contrairement à la vérité, que la capitulation de Baylen est un acte infâme, et que Dupont est un imbécile, \in misérable. De Rochefort, le 5 août, Napoléon écrit au général Caulaincourt, ambassadeur à Saint-Pétersbourg :

Rochefort, 5 août 1808.

Ayant toujours été en route... (lacune dans le texte), je m'empresse de la faire partir, avec les changements survenus depuis ce temps. J'ai reçu hier un courrier qui m'a annoncé l'horrible catastrophe arrivée au général Dupont. Ce général, au fond de l'Andalousie, s'est laissé couper la retraite, s'est laissé envelopper, isoler de deux de ses divisions et, après une affaire mal concertée et mal donnée, il s'est rendu par capitulation. 8 ou 9000 Français ont été obligés de mettre bas les armes ainsi que 2 ou 3 régiments suisses qui étaient au service d'Espagne et qui avaient pris parti pour nous. C'est un des actes les plus extraordinaires d'ineptie et de bêtise. Dans la position actuelle des choses, cet événement est d'un effet immense en Espagne. Les esprits s'échauffent. Mon armée va être obligée d'évacuer Madrid, pour se concentrer. Au même moment, 4oooo Anglais débarquent sur différents points (i)..-

(1) Publiée par Léon Leccstre.

Napoléon se garde bien de dire que Dupont n'a fait qu'obéir à ses ordres, et il ne veut pas envisager le cas où il aurait été désobéi par Vedel. Il connaît si mal l'affaire de Baylen, qu'il ignore que les deux régiments suisses-espagnols ont passé à l'ennemi sur le champ de bataille ; mais cela ne l'empêche nullement de prononcer son arrêt.

Le même jour, il dicte la Note suivante sur la situation de l'Espagne :

Rochefort, 5 août 1808.

10 Les événements inattendus du général Dupont sont une preuve de plus que le succès de la guerre déprend de la prudence, de la bonne conduite et de l'expérience du général.

20 A la seule lecture du rapport du Colonel d'Affry, on avait deviné tous les événements.

Après une perte aussi considérable, on ne peut être surpris que le Roi et les généraux jugent convenable de concentrer l'armée et d'évacuer Madrid.

En examinant avec attention, non les rapports mensongers des individus qui parlent dans leur sens, mais les faits tels qu'ils se sont passés, on est convaincu, i° que le général Castaiïos n'avait pas plus de a5 000 hommes de troupes de ligne et de i5ooo paysans ; un jour on sera à même de vérifier ce qui est avancé ici; 20 que, si le général Dupont les eût attaqués, ou se fût battu avec tout son corps réuni, il les eût complètement défaits...

11 serait intéressant de savoir ce qui autorise l'Empereur à qualifier de « mensongers » des rapports dans lesquels des témoins des faits racontent ce qui leur est arrivé et ce qu'ils ont vu, et il n'est pas téméraire de penser qu'il appelle mensonger tout ce qui contrarie sa passion. Comment aussi peut-il examiner « les faits tels qu'ils se sont passés », puisqu'il n'a encore que des renseignements très vagues, très rudimentaires et forcément inexacts sur les événements ? Ce qui est hors de doute, c'est que ses suppositions sur la force de l'armée espagnole d'Andalousie, loin de s'être vérifiées par la suite, comme il l'annonce, ont été reconnues très erronées, et que cette armée se composait, comme l'écrivit Savary, de 35 à ^o 000 hommes d'excellentes troupes, presque toutes de ligne, et d'une nuée de paysans armés et de contrebandiers tenant tous les chemins, interceptant les vivres, et parfaitement suffisants pour massacrer des détachements de plusieurs centaines d'hommes. Nous ne nous lasserons pas de répéter que le désastre de Baylen est la conséquence des fautes de l'Empereur et du général Vedel.

Après avoir dit, le 2 août, que les soldats de Dupont étaient de médiocre qualité, et écrit, le lendemain, qu'ils formaient 20 000 hommes d'élite et choisis, Napoléon recommande, le 6 août, à Caulaincourt, de ne pas oublier que l'armée de Dupont était composée de recrues et que le désastre de Baylen ne se serait pas produit avec de vieilles troupes. « Vous ne manquerez pas, écrit-il à son ambassadeur, de vous souvenir que l'armée du général Dupont était composée de recrues, et que cette affaire, quoique excessivement mal manœuvrée, ne serait pas arrivée à de vieilles troupes, qui auraient trouvé dans leur moral même de quoi suppléer aux fautes du général. »

Le maréchal Bernadotte avait pour le général Dupont des sentiments d'admiration et d'affection connus de toute l'armée; aussi est-ce à lui qu'on s'adressa tout d'abord pour représenter Dupont comme un chef imbécile et indigne, et le major général lui écrivit, à cet

eflet, la lettre suivante, où les faits sont présentés d'une façon absolument contraire à la vérité.

Le Major Général au Prince de Ponte-Corvo.

Rochefort, le 6 août 1808.

L'Empereur, M. le Maréchal, me charge de vous faire connaître la véritable situation des choses en Espagne.

Je vous ai fait connaître la belle victoire remportée par le maréchal Bcssières le \k juillet à Medina-de-Rioseco. De là, il a marché sur Léon et se disposait à entrer dans la Galice, lorsque le général Dupont, qui commandait un corps de i5ooo hommes à Andujar, a fait la sottise inconcevable de s'acculer à des montagnes qui n'offrent aucun débouché, en laissant à l'ennemi les moyens d'arriver sur sa retraite. Quoique le petit corps qu'il avait laissé sur sa retraite l'ait défendue pendant trois jours, le général Dupont, au lieu de s'y porter avec son corps, est resté dans sa mauvaise positition, jusqu'au moment où il a appris que l'ennemi s'est emparé de sa communication à Baylen. Enfin, par une conduite qui n'a pas de nom (1), ce que vous aurez peine à croire, c'est qu'il a capitulé avec son corps de i5ooo hommes, comme prisonnier de guerre, pour se rendre à Rota et de là être embarqué pour France. Toute l'armée espagnole, officiers et soldats, a pris parti dans l'insurrection...

Que penser de ce major général qui, ayant donné des ordres positifs au général Dupont, trouve qu'il a fait preuve d'une sottise inconcevable en les exécutant fidèlement? Et comme il est bien renseigné sur les événements d'Andalousie I D'après sa version, Dupont, ayant un corps de i5ooo hommes à Andujar et un petit corps sur sa ligne de retraite, c'est ce petit corps qui a défendu cette ligne de retraite pendant trois jours, tandis que Dupont a fait la « sottise inconcevable » de rester « dans sa îrmuvaise position » et de laisser à l'ennemi « les moyens d'arriver sur sa retraite ». Nous avons longuement prouvé que rien de tout cela n'est vrai, et s'il est, en ces tragiques circonstances, « une conduite qui n'a pas de nom », ce n'est assurément pas celle du général Dupont, qui, à Baylen comme partout ailleurs, fut irréprochable.

Le major général, si notoirement inférieur au général Dupont comme homme de guerre, et dont l'Empereur lui-même a si durement qualifié la médiocrité à Sainte-Hélène, écrit au Roi d'Espagne :

Rochefort, 6 août.

Sire,

L'Empereur ne doute pas que la sottise inconcevable du général Dupont n'ait monté le moral de son armée. Sa Majesté pense que vous ferez votre mouvement de retraite très lentement...

Nous avons dit qu'au moment où Napoléon portait sur la capitulation de Baylen un jugement d'une violence inouïe, déshonorant comme à plaisir de vaillants officiers qui

(1) Ici, les mots suivants ont été rayés : il a tellement hésité dans ses mouvements et a montré si peu de capacité que.

LE PROCÈS 5f)

avaient fait tout leur devoir, il ne possédait, sur les événements d'Andalousie, que des renseignements très sommaires ou erronés. Moins préoccupé de détourner l'attention de ses fautes et de rejeter au plus vite sur autrui la responsabilité de ses actes, il eût, comme la plus élémentaire justice et son titre de chef suprême de l'armée lui en faisaient une règle, attendu que les faits fussent bien élucidés, avant de jeter dans la balance son écrasant verdict ; mais sa passion déchaînée et le souci profondément égoïste de son intérêt, ne lui permettaient pas ce délai, et il préféra crier immédiatement à la France et à l'Europe, au mépris de toute vérité, que Dupont était un lâche, un misérable, comptant bien par ailleurs que sa toute-puissance suffirait pour imposer cette iniquité à l'opinion cl à l'histoire.

Pendant la première quinzaine d'aoiAit, il n'eut pas, pour apprécier ce qui s'était passé à Baylen, d'autres documents que ceux transmis par le duc de Rovigo, c'est-à-dire la lettre de Vedel au général Belliard, du 21 juillet, la lettre du général Dupont à Savary, du 22 juillet, le rapport erroné du chef de bataillon d'Affry, du 26 juillet, la lettre du duc de Rovigo, du 29 juillet (également pleine d'erreurs graves), et la copie de la Convention d'Andujar. Quoique ces pièces fussent nécessairement très insuffisantes pour permettre de porter un jugement définitif sur les événements, il s'en dégageait pourtant de grands faits qui étaient l'expression même de la vérité, et que les lettres de l'Empereur passèrent soigneusement sous silence puisque leur constatation seule eût pu dégager le général Dupont. Ainsi, il était acquis que toutes les troupes alors en Andalousie étaient dans une misère affreuse, épuisées par les privations et manquant totalement de vivres ; que le général Dupont et ses soldats s'étaient très courageusement comportés à Baylen, de façon à forcer l'admiration de leurs adversaires ; que l'armée de Gastaiïos était forte de 35 000 hommes au moins de troupes régulières, sans compter les nombreuses bandes de paysans armés et de contrebandiers, tandis qu'à Andujar, au lieu de disposer de i5ooo hommes, comme l'avance Berthier, le général Dupont n'avait que 9 000 combattants, souffrant pour la plupart de la dysenterie, et sur lesquels on comptait 2 000 Suisses douteux. En outre, et comme le comte d'Hunebourg le fit remarquer à l'Empereur dans sa lettre du 5 août, on pouvait craindre, à la lecture des pièces susmentionnées, que le désastre ne fût imputable à la désobéissance du général Vedel. De toutes ces considérations, qui donnent la physionomie vraie de l'affaire de Baylen et dont le moindre souci de la justice commandait le sérieux examen, Napoléon ne voulut rien retenir, et il ordonna que, sans aucun éclaircissement ni discussion, la capitulation serait appréciée comme il entendait qu'elle le fût, c'est-à-dire comme un acte infâme; les ruses qu'il employa pour empêcher la vérité de se faire jour sont à peine croyables.

Arrivé à Madrid le 29 juillet, le capitaine de Villoutreys avait quitté le quartier général du Roi le Ier août, et s'était remis en route, porteur de dépêches pour l'Empereur. Il s'arrêta quelques heures à Bordeaux, gagna Limoges où il passa uncjournée,puis se rendit à Angers où il rejoignit Napoléon revenant de Rochefort et de Nantes, où il était encore le 11 août.

Sur l'ordre de l'Empereur, rentré à Paris le 1/1 août au soir, le général de division Nansouty, premier Ecuyer, fit subir à M. de Villoutreys quatre interrogatoires, le 20

et le a3 août. Cet officier donna les réponses suivantes aux questions dictées par Sa Majesté :

Questions faites à M. de Villoutreys, écuyer de l'Empereur, par le Gal de Div°n Nansouty, premier couver, conformément aux ordres de Sa Majesté, et les réponses de M. de Villoutreys.

Ier Interrogatoire

Question. — ■ Quel jour avez-vous été désigné par le général Dupont pour porter là capitulation de Baylen à Madrid ?

Réponse. — Le 22 juillet.

Question. — Combien de jours êtes-vous resté au Quartier Général espagnol?

Réponse. — Arrivé le 23 juillet à midi et parti le 24 à deux heures du matin. J'observe que malgré mes instances l'escorte qui devait m'accompagner ne m'a été donnée qu'à deux heures du matin.

Question. — Quel jour êtes-vous parti ?

Réponse. — Le 24 juillet, à deux heures du matin.

Question. — Combien avez-vous eu d'hommes d'escorte de cette armée-là?

Réponse. — Vingt hommes commandés par un officier.

Question. — Où avez-vous été coucher le Ier jour, le 2e, le 3e, ainsi de suite jusqu'à Madrid ?

Réponse. — Le Ier jour à la Caroline, le 24 ;

Le 2e à un village à deux lieues de ce ce côté-ci du défilé de la Sierra-Morena, le a5 ;

Le 3e à Manzanarès, le 26 ;

Le 4e à Fonda-Real, auberge isolée, le 27 ;

Le 5e jour à Tembleque, le 28 ;

Le 6e jour à Aranjuez, le 29 ;

Le même jour parti d'Aranjuez et arrivé à Madrid.

Question. — Quel jour avez-vous passé les défilés de la Sierra-Morena ?

Réponse. — Le 25 juillet.

Question. — N' avez-vous pas rencontré des blessés français et où ?

Réponse. — Un seul à Villaharta, que j'ai fait conduire à Madridejos.

Question. — Qu'avez-vous rencontré dans les défilés de la Sierra-Morena?

Réponse. — Deux divisions de troupes légères espagnoles, qu'on m'a dit être fortes ensemble de quatre mille hommes.

Question. — Quels Français avez-vous rencontrés en roule, où avez-vous rencontré le Ier poste français ?

Réponse. — Un bataillon à Manzanarès d'environ 5oo hommes, dont à peu près 200 malades. Le commandant m'a dit avoir placé son bataillon dans un château fort ; je n'ai trouvé aucun poste français de Baylen à Manzanarès.

De ce côté-ci de Manzanarès, un bataillon à Madridejos, un détachement de 200 hommes à Tembleque.

J'ai traversé la nuit Ocafîa où était le général Musnier que j'ai prévenu des événements.

A Aranjuez un poste de correspondance de huit hommes.

Un pareil poste entre Aranjuez et Madrid.

a8 Interrogatoire

Question. — Pourquoi avez-vous continué à avoir des soldats espagnols après avoir rencontré des postes français ?

Réponse. — Manzanarès étant compris dans le traité, n'a pas pu me fournir d'escorte.

A la Fonda-Real, auberge isolée, il n'y avait pas de troupes.

A Tembleque, j'ai trouvé 200 hommes d'infanterie française ; j'ai fait rétrograder sur Manza-

LE PROCÈS 6l

narès la moitié de l'escorte espagnole, et j'ai cru, pour la sécurité de la mission dont j'étais chargé, devoir conserver dix hommes de cette même escorte qui eussent été plus respectés par des partis de paysans dans la traversée de ïemhlcque à Aranjuez qu'un pareil nombre d'infanterie française. L'exemple récent de Villaharta devait me faire prendre celte mesure.

Question. — Avez-vous prévenu le commandant du premier poste français de la capitulation, du danger qu'il courait d'être surpris par l'ennemi, lui avez-vous dit de prendre des mesures en conséquence ?

Réponse. — J'ai prévenu le commandant de Manzanarès ; il connaissait déjà les événements

de Baylen.

J'ai prévenu le chef de bataillon commandant à Madridejos.

J'ai prévenu le commandant du détachement de 200 hommes à Tembleque, successivement tous les commandants de troupes que je rencontrai sur les routes, particulièrement le général qui les commandait et dont le nom ne m'est pas présent; il entrait à Tembleque au moment de mon départ.

Question. — Pourquoi ne ï avez-vous pas fait?

Réponse. — J'ai prévenu toutes les troupes, comme je l'ai dit dans la réponse précédente.

Question. — Pourquoi avez-vous continué à avoir des Espagnols, lorsque vous avez été au milieu de Vannée française, et pourquoi n'avez-vous pas fait replier tons les postes ?

Réponse. — J'ai répondu à cette question à la première qui m'a été faite ci-dessus, et sur celle des postes à faire replier; je prévenais les différents commandants de détachement, et je devais croire qu'ils donneraient des ordres en conséquence, n'ayant pas le droit d'en donner moi-même.

Question. — Pourquoi ètes-vous venu jusqu'aux portes de Madrid avec un piquet espagnol?

Réponse. — Je me suis rendu seul de ma personne d'Aranjuez à Madrid ; les dix hommes d'escorte espagnole et l'officier qui les commandait sont restés à Aranjuez, où ils ont attendu des ordres pour leur retour, qui leur ont été envoyés le lendemain de mon arrivée à Madrid.

Question. — Pourquoi, du moment où vous avez été dans le premier poste français, n avez-vous pas pris la poste et envoyé en avant de vous des officiers pour prévenir promptement de ce qui s'était passé ?

Réponse. — A Madridejos, le Chef de Bataillon Plicque, commandant le détachement, m'a observé que je ne pouvais pas partir seul sans le plus grand danger, et nous avons dépêché ensemble par un postillon espagnol, de poste en poste, une lettre qui annonçait au général Savary mon arrivée et ses motifs ; cette démarche ayant pour but d'accélérer les mesures que le général en chef devait prendre. Des officiers français voyageant isolément n'eussent pas passé.

3e Interrogatoire

Question. — Saviez-vous que les postes de Puerlo-dcl-Rey, de Manzanarès, de Madridejos étaient compris dans la capitulation ?

Réponse. — Il n'y avait point de troupes françaises, lorsque j'y suis passé, au poste dePuertodel-Rey ; il était au contraire gardé par des troupes espagnoles.

Je savais les troupes de Manzanarès comprises dans le traité, et j'ai toujours été persuadé que celles de Madridejos n'y étaient pas comprises.

Question. — N'ont-ils pas été surpris par votre faute en ne disant rien à ces commandants?

Réponse. — Si des troupes ont été surprises, elles sont seules coupables, puisque j'atteste les avoir prévenues, et je puis ajouter encore que j'ai cru devoir engager le général qui entrait à Tembleque à faire retirer les troupes de Manzanarès, malgré qu'elles fussent comprises dans le traité.

Question. — N'avez-vous pas ainsi compromis la sûreté des troupes qu'ils commandaient?

Réponse. — Cet article est répondu par le précédent.

4e Interrogatoire Question. — Vous dites, dans votre interrogatoire, que vous n'avez pas pris de troupes françaises à

Manzanarès, parce que ce poste était compris dans la capitulation : ne savez-vous pas que du moment où un général est prisonnier ou a capitulé, ses subordonnés ne sont plus sous ses ordres ?

Réponse. — Je. ne me croyais pas en droit de donner des ordres au commandant de Manzanarès ; je lui ai donné connaissance du traité en l'informant aussi qu'il y était compris. Tout ce que je lui ai dit devait le porter à se retirer ; ce qui confirme ce dernier aveu sont les mêmes instances que j'ai faites au général Laval pour qu'il l'aidât dans sa retraite. L'événement de Villaharta, la crainte d'éprouver le même sort, la répugnance d'abandonner ses hôpitaux, ont porté le commandant à garder sa position.

Question. — Vous avez prévenu à Madridejos, parce que vous y avez trouvé un homme ferme et qui vous a forcé à parler?

Réponse. — Je déclare que tous les avis que j'ai donnés au commandant de Madridejos ont été l'effet de ma volonté, et je ne puis pas être soupçonné d'avoir eu des intentions que la contrainte seule pouvait commander.

Question. — Vous n'avez rien dit à Manzanarès au chef du détachement, et par suite de cela ce détachement a été pris; que répondez-vous à cela ?

Réponse. — Je n'ai rien laissé ignorer au commandant de Manzanarès ; le temps m'a permis de donner plus de détails encore au commandant de Manzanarès qu'à celui de Madridejos qui a su se mettre en mesure.

Question. — A quelle heure êtes-vous passé à Manzanarès ?

Réponse. — Arrivé à 2 heures après midi.

Question. — Combien vous y êtes-vous arrêté ?

Réponse. — J'en suis parti à 1 1 heures du soir.

Question. — Avez-vous parlé au commandant ?

Réponse. — Cette question est répondue par les articles précédents. Je puis ajouter encore que nous avons dîné ensemble.

Question. — Comment s'appelle-t-il?

Réponse. — J'ignore son nom.

Question. — Lui avez-vous dit que l'ennemi pouvait prétendre qu'il était compris dans la capitulalion? et lui avez-vous suggéré de se replier avec vous sur Madridejos?

Réponse. — Je lui ai donné connaissance du traité et je répète encore que ce que je lui ai dit devait le porter à se retirer.

Question. — Comment pouvez-vous dire qu'avec le bataillon de 5oo hommes qui était à Manzanarès, vous étiez moins en sûreté qu'avec quelques cavaliers espagnols ?

Réponse. — J'étais fondé dans cette opinion par le récit de l'événement de Villaharta, parles différentes attaques qui avaient forcé le commandant de Manzanarès à faire retirer son bataillon dans un château fort, et par la persuasion où il était que ses derrières étaient complètement insurgés.

Question. — Le poste de Manzanarès a été pris trois jours après que vous y avez passé; comment expliquez-vous cela ?

Réponse. — Je ne peux en connaître le motif, mais je dois attribuer cet événement à toutes les craintes du commandant sur sa position, qu'il jugeait si critique, que lui-même ne sortait jamais sans être accompagné de l'Alcade de la ville.

Question. — N' avez-vous pas écrit à M. Castanos relativement à ce bataillon?

Réponse. — Sur les instances répétées du commandant, j'ai écrit au Gal Castanos pour lui recommander les hôpitaux, mais je n'ai jamais pensé qu'une lettre qui ne pouvait avoir son effet que cinq ou six jours après, dût empêcher le commandant de se mettre en mesure.

Question. — Quelle conversation avez-vous eue avec le général Laval ? Ne vous a-t-il pas observé combien vous étiez coupable de n'avoir pas ramené le bataillon de Manzanarès ?

Réponse. — Après avoir donné connaissance au GaI Laval des événements de l'Andalousie et du traité qui en était la suite, je me suis résumé à l'engager à rapprocher sa position de Madrid et à faciliter la retraite du bataillon de Manzanarès, et sur mes observations le Gal Laval m'a

dit qu'il prendrait des mesures en conséquence si cela lui était possible ; il ne m'a rien dit relativement au bataillon resté à Manzanarès.

Question. — Vous n'avez pas rendu un compte exact des événements désastreux et déshonorants auxquels vous avez participé au moins comme témoin ?

Réponse. — J'ai tait à l'Empereur le récit de tous les événements dont j'ai été le témoin, et je n'ai jamais eu d'intérêt à omettre aucuns détails qui pouvaient donner des renseignements sur ce qui s'est passé.

Question. — Quel jour et à quelle heure le général Vedel est-il arrivé à portée de V ennemi?

Réponse. — Le 19 juillet, à 4 ou 5 heures du soir.

Question. — Comment avez-vous appris son arrivée?

Réponse. — J'étais alors à Andujar, quartier général de l'armée espagnole, où je suis arrivé à 8 heures du soir, et j'ai appris l'arrivée du général Vedel par le général Castanos. Il n'était pas arrivé au moment de mon départ du camp français.

Question. — Combien de temps y est-il resté?

Réponse. — Je suis revenu d' Andujar dans la nuit, et j'ai appris à mon retour la retraite du général Vedel.

Question. — Comment et par qui a-t-il été informé de la négociation entamée par la division Barbou ?

Réponse. — J'étais à Andujar et je crois que les informations ont été portées par un aide de camp du général en chef.

Question. — Quels ordres lui a envoyés le général Dupont ?

Réponse. — Je l'ignore puisque j'étais absent.

Question. — A-t-il reçu plusieurs fois des ordres? Les premiers ont-ils été révoqués par des ordres contraires? Ces ordres ont-ils été donnés par écrit? Soit écrits ou verbaux, par quelle voie ont-ils été transmis ?

Réponse. — J'ignore les premiers ordres qui ont été donnés, mais à mon retour le général Dupont m'a dit que le général Vedel n'avait opéré sa retraite que sur la recommandation verbale qu'il lui avait envoyée par un de ses aides de camp de se retirer pour sauver du moins toutes les troupes qu'il avait sous ses ordres.

Question. — Est-il vrai qu'à deux heures après midi il avait déjà commencé l'attaque en tirant plus de quinze coups de canon?

Réponse. — Je me suis mépris sur l'heure de son arrivée, dans mes premiers rapports, puisqu'il ne s'est présenté qu'entre quatre ou cinq heures du soir. J'ai appris à mon retour d'Andujar qu'en prenant position il avait été tiré quelques coups de canon.

Question. — Pourquoi a-t-il cessé son attaque?

Réponse. — A mon retour du quartier général espagnol j'ai appris que le général Dupont l'avait informé de la trêve au moment même de son arrivée.

Question. — Après lavoir cessée a-t-il cherché à se retirer?

Réponse. — Il a gardé sa position jusqu'à 1 1 heures ou minuit qu'il a opéré sa retraite sur l'avis qui lui a été envoyé par le général Dupont.

Question. — S'il a cherché à se retirer, jusqu'à quelle distance a-t-il fait sa retraite?

Réponse. — J'ai appris qu'il s'était retiré à deux ou trois lieues.

Question. — S'il a commencé sa retraite pourquoi y a-t-il renoncé, et pourquoi est-il revenu et s'est-il fait comprendre dans la capitulation ?

Réponse. — D'après le refus de l'ennemi de continuer un traité qui devait comprendre la division Vedel, le général Dupont, instruit de ce refus par les généraux Marescot et Chabert, a envoyé l'adjudant commandant Martial Thomas au général Vedel pour lui faire reprendre sa position.

Question. — Pensez-vous qu'il eût eu le temps d'effectuer sa retraite s'il avait persisté dans son mouvement ?

Réponse. — Le général Vedel m'a dit qu'en continuant son mouvement il eût ramené à peu près 1 5oo hommes à Madrid.

Question. — Avez-vous vu le général Vedel? Que vous a-t-il dit?

Réponse. — Cette question est répondue par l'article précédent.

Question. — Déclare: franchement et. loyalement ce que vous savez sur cette ajjaire et comment les divisions Vedel cl Du four sont entrées dans la capitulation sans s'être battues, et comment à l'arrivée de Vedel la division Barbou n'a-t-elle pas recommencé son attaque?

Réponse. — Je déclare que j'ai observé à plusieurs reprises que les divisions Vedel et Dufour ne devaient pas être comprises dans le traité, et qu'après une discussion assez vive cpie j'entretenais seul, le capitaine général qui a signé le traité et le comte de Tilly ont déclaré que n'étant chargé d'aucun pouvoir, je n'avais aucun avis à donner ; mon opinion n'étant point soutenue j'ai dû me retirer.

Le général Dupont m'a dit qu'il avait conçu l'espoir d'une nouvelle attaque à l'arrivée de la division Vedel, mais que le découragement général des troupes ne lui a pas permis de rompre la trêve.

Question. — Est-il vrai que M. Marescot s'est déguisé en Espagnol, lui et ses domestiques, pour se sauver, ne se croyant pas en sûreté en suivant le sort des soldats ?

Réponse. — L'assurance de tous ces détails m'a été donnée le 22 à Andujar par le général Castanos et le comte de Tilly.

Paris, les 20 et 23 août 1808.

Le Gal de Divon premier écuyer de l'Empereur, Nansouty.

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