‹ Le général DupontChapitre 37 sur 90 · TITRE III · texte numérisé non relu

TITRE III

De la Haute-Police administrative.

i5. — Lorsque nous aurons jugé convenable de faire examiner, par notre Conseil d'Etat, la conduite de quelque fonctionnaire inculpé, il sera procédé de la manière suivante.

16. — Le rapport ou les dénonciations, et les pièces contenant les faits qui donneront lieu à l'examen, seront renvoyés, par nos ordres, soit directement, soit par l'intermédiaire du grandjuge ministre de la justice, à une commission composée du président de l'une des sections du Conseil, et de deux conseillers d'Etat.

17. — Si la commission estime que l'inculpation n'est point fondée, elle chargera son président d'en informer le grand-juge ministre de la justice, qui nous en rendra compte.

Si elle estime que celui dont elle a reçu ordre d'examiner la conduite doit être préalablement entendu, elle en informera notre grand-juge, lequel mandera le fonctionnaire inculpé et l'interrogera en présence de la commission.

Il sera loisible aux membres de la commission de faire des questions.

18. — Un auditeur tiendra procès-verbal de l'interrogatoire et des réponses.

ig. — Si la commission juge, avant l'interrogatoire, sur le vu des pièces, ou après l'interrogatoire, que les faits dont il s'agit doivent donner lieu à des poursuites juridiques, elle nous en rendra compte par écrit, afin que nous donnions au grand-juge ministre de la justice l'ordre de faire exécuter les lois de l'Etat.

20. — Si la commission est d'avis que les fautes imputées ne peuvent entraîner que la destitution, ou des peines de discipline et de correction, elle prendra nos ordres pour faire son rapport au Conseil d'État.

21. — Dans le cours de l'instruction, l'inculpé pourra être entendu, sur sa demande, ou par délibération du Conseil d'Etat.

Il aura aussi la faculté de produire sa défense par écrit.

Les mémoires qui la contiendront seront signés par lui ou par un avocat au Conseil, et ne seront point imprimés.

22. — Le Conseil d'État pourra prononcer qu'il y a lieu à réprimander, censurer, suspendre ou même destituer le fonctionnaire inculpé.

a3. — La décision du Conseil d'Etat sera soumise à notre approbation, dans la forme ordinaire.

Ainsi le Conseil d'Etat ne pouvait que proposer la réprimande, la censure, la suspension ou la destitution du fonctionnaire inculpé, tandis qu'en formant un Grand Jury sans se préoccuper aucunement des lois existantes, les peines pourraient s'étendre « à tout ce que la volonté souveraine peut prescrire contre les sujets coupables qu'elle ne livre pas à ses tribunaux ». — « Il suffit de rappeler de pareils faits, — a écrit le grand Chaix-d'Est-Ànge, — pour montrer que cette procédure a été la violation la plus flagrante et la plus incroyable de toutes les formes et de toutes les garanties de la justice. » — Cette appréciation d'un jurisconsulte éminent entre tous, eut, comme nous le verrons plus loin, l'adhésion de deux bâtonniers, MM. Duvergicr et Paillet, et les hommes compétents à qui nous nous sommes adressé et qui sont l'honneur du barreau français, ont confirmé absolument la sentence portée par Chaix-d'Est-Ange sur la procédure de Baylen ; tous l'ont déclarée illégale, monstrueuse, et constituant un monument de platitude. Rien ne montre mieux, d'ailleurs, la bassesse des courtisans composant la commission de 1810, que le mot de lâcheté employé couramment à l'égard du général Dupont, le glorieux soldat dont l'intrépidité faisait l'admiration de toute l'armée ; au moment où la commission se prononce ainsi, c'est à peine si deux ou trois témoins ont été interrogés, et les dépositions recueillies témoignent de la conduite très honorable du général Dupont à Cordoue, de sa bravoure et de celle de ses troupes dans la lutte acharnée soutenue à Baylen, du manque de vivres, de la détresse générale, et de la désobéissance de Vedel, cause évidente de la catastrophe du 19 juillet ; c'est là, en bloc, la vérité, incontestable ; mais pour l'Empereur, la vérité, c'est ce que décide son bon plaisir, et quand il a proclamé solennellement que Dupont est un lâche et un voleur, quel est donc l'homme, si haut placé soit-il, qui oserait se permettre de contredire Sa Majesté ?

Après avoir traité la question de lâcheté, la Commission, qui déclare se contenter, pour apprécier les faits, du rapport du Grand Procureur général, supprimant ainsi toute instruction, toute discussion, aborde les imputations de désobéissance et d'abus de pouvoir dirigées contre le général Dupont. Ces imputations n'ont jamais été examinées par aucun tribunal, ni appuyées d'aucune preuve ; l'Empereur seul les a formulées et elles sont contraires à toute vérité, mais qu'importe! La Commission ne s'est pas réunie pour rechercher la vérité, mais bien pour consacrer par son Avis l'iniquité commise par Napoléon; elle admet donc, comme démontrées, les accusations les plus outrageantes et les plus insensées, et se préoccupe uniquement de déterminer quelles sont les peines applicables à des délits non existants. Il est faux que le général Dupont ait désobéi, puisque c'est au contraire pour obéir à Savary qu'il esl resté à Andujar, tout comme il avait obéi en i8o5, Le Général Dupont III — ■

35/i LE GÉNÉRAL DUPONT

en restant avec sa seule division, à Haslach, en présence de toute l'armée autrichienne ; et la Commission sait fort bien qu'il n'a pas désobéi, puisqu'elle possède les ordres qu'il a reçus du duc de Rovigo.

Elle déclare que le général Dupont a commis un abus de pouvoir « en étendant la capitulation de Baylen à deux divisions qui avaient cessé d'être sous ses ordres du moment qu'il s'était constitué en état d'armistice avec la seule division qu'il commandait en personne ». Mais il ne suffit pas, pour qu'il y ait abus de pouvoir, que le Procureur général l'affirme ; il faudrait citer la loi, le règlement que le général Dupont a enfreints en englobant les divisions Vedel et Dufour dans son traité avec l'ennemi, et aucune loi, aucun règlement n'autorisent à dire qu'il ait, dans cette circonstance, excédé les pouvoirs qu'il tenait de son titre de général en chef. Bien plus, comme nous l'avons déjà fait remarquer, le général Dupont était seul à connaître la situation d'ensemble, dans l'après-midi du 19 juillet 1808; lui seul, dans son corps d'armée, savait en même temps, et l'impuissance absolue à laquelle étaient réduites les divisions Barbou et Fresia, et la désertion des Suisses, et le voisinage des 10 000 hommes de Lapeiïa, et le manque absolu de vivres commun aussi bien aux divisions Vedel et Dufour qu'aux divisions Barbou et Fresia, et la quasicertitude de l'anéantissement total du Corps de la Gironde s'il n'entrait pas en arrangements avec les Espagnols ; lui seul pouvait donc indiquer ce qui était préférable pour les divisions Vedel et Dufour, et en le faisant — tout comme Junot agit à Cintra dans des circonstances beaucoup moins graves, — il accomplissait un acte d'humanité infiniment respectable, un acte de sage prévoyance, et non un abus de pouvoir. Certes, on comprend qu'un général qui a signé avec l'ennemi un engagement par lequel il se rend et devient prisonnier de guerre, perde le droit de donner des ordres à celles de ses troupes qui seraient restées libres ; mais le droit d'un général en chef au commandement, ne saurait être supprimé ou restreint parce qu'il se trouverait à un moment donné dans une position critique, et il est absurde de prétendre qu'après le combat de Baylen, le général Dupont avait perdu toute autorité sur les divisions Vedel et Dufour, parce qu'il avait demandé une suspension d'armes. L'exercice d'un droit résulte d'un acte qui confère ce droit, et sa perte ne peut se produire que dans des circonstances prévues et nettement définies. Lors du Conseil d'Enquête de 1812, le maréchal Bessières, examinant la conduite du général Vedel, dit: « Je ne puis établir en principe qu'il a mal fait d'obéir ; le général Dupont avait repris sur lui toute son autorité de général en chef, /e 19 au soir, lorsqu'il fut rejoint par le général Vedel ; et puisqu'il fut obéi lorsqu'il donna l'ordre à ce général de ne plus combattre, il devait l'être quand il lui donna l'ordre de reconnaître la capitulation » .

Nous remarquerons enfin, qu'en disant que le général Dupont, par la capitulation de Baylen, « en livrant à l'ennemi les munitions de guerre des divisions Vedel et Dufour, lui a en même temps livré ces divisions elles-mêmes », la Commission commet un acte indigne, puisque le texte même de cette capitulation, qu'elle a entre les mains, porte expressément que ces divisions ne sont pas prisonnières de guerre et ne posent pas les armes; et le général Dupont n'avait pas de raisons pour se fier moins à l'honneur des Espagnols qu'à celui de toute autre nation civilisée. — Il est également à noter qu'au sujet du prétendu pillage de Cordoue, la Commission constate que « l'instruction n'a encore fourni que de faibles

commencements de preuves I ». Et il y a deux ans et demi que la prise de Cordoue a eu lieu, et un an que les Français réoccupent cette ville !

Comme nous l'avons longuement exposé, de nombreux officiers avaient échappé à la captivité avec le ponton la Vieille-Castille, le 16 mai 1810. Tous étaient alors disponibles '. rien n'empêchait et tout commandait de les questionner sur les événements dont ils avaient été les témoins ; le commandant Berthet eût pu dire exactement ce qui s'élait passé à Manzanarès et comment son détachement était tombé au pouvoir de l'ennemi, après la capitulation de Baylen ; le lieutenant-colonel Fournier, aide de camp du général Gobert, les majors Christophe, des cuirassiers, Estève, de la Garde de Paris, Degromety, Molard, Bessard, Boyer, et de nombreux chefs de bataillon eussent donné tous les renseignements désirables sur les événements qui avaient précédé et suivi le combat de Baylen. On les dispersa de toutes parts sans en questionner un seul, car ils eussent certainement disculpé le général Dupont, et ce qui importait, ce n'était point de déterminer la vérité, mais bien de laisser intacte la monstrueuse accusation de lâcheté et de vol créée par Napoléon. Un seul officier, le capitaine Behoulleau, aide de camp du général Lefranc, mort à Malaga, le 10 novembre 1808, fut entendu, le 28 novembre 1810, et fit le récit suivant:

Parquet. Haute-Cour Impériale

Le 28 novembre 1810, en la Chambre du Conseil de la Cour de Justice criminelle de Paris, le Capitaine Rcboulleau, âgé de 36 ans et demi, aide de camp de feu le Gal Lefranc, fut interrogé par le Sr Bourguignon, Juge en ladite Cour, délégué par le Grand-Procureur Général de ladite Haute-Cour Impériale. Le Capitaine Rcboulleau déposa ainsi qu'il suit :

Le Général Lefranc, près duquel je servais en qualité d'aide de camp, partit de Madrid le 28 juin 1808, en exécution d'un ordre qu'il avait reçu le 26 ou le 27, pour prendre à Aranjuez un convoi d'effets d'équipement, de caissons et de munitions de guerre, destinés à l'armée du général Dupont. Son escorte était composée de 2 Bataillons du 6e Régiment provisoire. Nous arrivâmes à Andujar le i3 juillet, et passâmes sous les ordres du général Dupont ; en sorte que je n'ai aucune connaissance personnelle des faits qui se sont passés à cette armée avant l'époque de notre arrivée à l'armée du Général Dupont.

Le 16 juillet, l'ennemi se montra sur les hauteurs en avant d'Andujar. Le Gal Lefranc reçut ordre de repousser un corps d'environ 5 à G 000 paysans, que l'ennemi avait fait filer sur la rive droite du Guadalquivir et sur les montagnes qui se trouvaient à la droite de l'armée. Cet ordre fut exécuté et l'ennemi repoussé jusque sur les sommets des montagnes. On crut voir, dans celte journée, un corps considérable d'ennemis filer sur la rive gauche du Guadalquivir et se diriger sur Mengibar : en effet, je crois que c'est le soir de ce même jour que Ion entendit une forte canonnade du côté de Baylen et que le Général Gobert lut attaqué.

Le Général Vedel arriva avec sa Division à Andujar, le même jour 16. Vers le soir, il eut une conférence avec le G'1 Dupont, près de la Chapelle, à la suite de laquelle mon Général me dit : « Le Général Vedel vient de recevoir l'ordre de partir, et nous allons le suivre : il parait que nous devons passer le Guadalquivir près le Moulin et que nous attaquerons l'ennemi sur ce point, tandis que le Général en chef l'attaquera de front. » Nous partîmes dans la nuit du t(*> au 17. avec la Division Vedel. Quand nous eûmes passé la Maison de Poste, qui esl entre andujar et Baylen, le Gal Lefranc, voyant qu'on n'attaquait pas, me dit : « Quelle fausse manœuvre ! » et le répéta plusieurs l'ois jusqu'à Baylen.

Arrivés le 17 de grand matin à Baylen, nous n'y trouvâmes ni la Division Dufour, ni

l'ennemi. Après deux ou trois heures de repos, j'entendis dire au Gal Vedel : « Nous allons repartir pour chercher l'ennemi et le battre partout où nous le trouverons. » Nous partîmes, en effet, pour Guarroman, où nous arrivâmes le soir, et où nous trouvâmes le Gal Dufour, 1er) i tel partit avec sa Division pour la Caroline.

La Division Vedel coucha à Guarroman. Le lendemain 18, de grand matin, nous partîmes pour la Caroline; nous y primes position, tandis que l'on lit faire des reconnaissances et découvertes, avec ordre aux officiers qui commandaient les détachements, de prendre tout ce qu'ils pourraient trouver pour subsistances ; ils amenèrent, en effet, quelques porcs, bœufs et chèvres. La Division Dufour se porta, ce jour-là, sur Ste -Hélène.

Le lendemain 19, de grand matin, c'est-à-dire au jour, on entendit une canonnade du côté de Baylen. Le G'1 Vedel lit aussitôt relever les postes et partit avec sa Division pour revenir sur Baylen. Le général Lefranc prit le commandement de l'autre Division, auparavant commandée par le général Dufour, laquelle était revenue de Ste-Hélène à la Caroline, par les ordres du G ' Vedel, et ne s'arrêta point à la Caroline. Nous suivîmes de près la Div°n Vedel ; à une lieue et demie environ de la Caroline, le général Lefranc reçut par une ordonnance un billet par lequel le G"1 Vedel lui marquait : « Il paraît (pie le général Dupont est attaqué sur Baylen ; je m'y porte avec rapidité ; prenez une position militaire dans le lieu où vous sera remis mon billet. »

J'ai vu moi-même cet ordre, en exécution duquel nous primes position près d'un petit village dont je ne me rappelle pas le nom, mais qui est le plus près de Guarroman. L'ordonnance qui apporta cet ordre ajouta verbalement de pousser les reconnaissances surtout sur la gauche, ce qui fut exécuté ; je fus moi-même du côté de Linarès. Nous restâmes dans cette position environ trois ou quatre heures, durant lesquelles on dépeça quelques chèvres, porcs cl un bœuf. Sur les quatre heures du soir environ, nous reçûmes l'ordre du général Vedel, en exécution duquel nous nous mîmes sur-le-champ en route et arrivâmes à Baylen sur les neuf heures.

Lorsque nous arrivâmes près de Baylen, le feu était suspendu ; nous apprîmes qu'il y avait eu une suspension d'armes. M'étant porté en avant, je vis environ un millier de prisonniers ; on me dit que le G'1 Vedel ayant commencé l'attaque aussitôt après son arrivée, avait fait ces prisonniers ; que le Major Duras était sur le point de s'emparer du poste de la Chapelle et d'établir nos communications avec la Division du Gal Dupont, lorsqu'il avait reçu l'ordre de suspendre le feu.

Nous restâmes en position la nuit du 19 au 20. Dans la journée du 20, le Gal Vedel tint Conseil de guerre, et d'après ce que me dit le Gal Lefranc au sortir de ce Conseil, sur les quatre heures du soir, tous les généraux qui avaient assisté à ce Conseil furent d'avis unanime d'attaquer le lendemain de grand matin. Les deux Divisions, instruites de ce résultat, étaient très bien disposées à faire tous les efforts possibles pour débloquer le général Dnpont. Néanmoins, à la nuit tombante, le G1' Vedel ordonna la retraite : un instant après il y eut un nouvel ordre pour reprendre ses positions, puis un troisième ordre survint pour effectuer la retraite ; la Division Lefranc commença le mouvement par sa gauche. Je n'ai point su positivement les motifs de ces divers ordres. Nous arrivâmes le 21, dans le plus grand ordre, de grand matin, à la Caroline et sur les neuf à dix; heures à Sle-Hélène.

M'étant allé reposer, je fus réveillé par le Commissaire des guerres Demeulle qui me dit : « Beboulleau, nous sommes prisonniers; le général Rcding vient d'envoyer un aide de camp au général Vedel. » Extrêmement étonné de ce propos, je vins dans la rue où je trouvai grand nombre d'olïicicrs, de sou s-o (liciers et soldats des deux Divisions, assemblés devant la porte de la maison où les généraux étaient réunis. Plusieurs officiers, du nombre desquels je me trouvais, entrèrent dans la salle des séances des généraux ; nous demandâmes au G1' Vedel si le bruit qui courait et qui alarmait les deux Divisions était vrai. Il nous répondit qu'il n'était que trop vrai, et qu'il se trouvait contraint d'obéir aux ordres du Général en chef par rapport aux dangers (pic couraient ce général et son corps d'armée, d'être égorgés par les forces supérieures qui les entouraient ; « pour vous en convaincre, continua le général Vedel, je vais vous donner connaissance de la lettre que le général Dupont écrit au Duc de Rovigo » ; il la décacheta et la lut tout haut.

Malgré cette lecture, les officiers, sous-officiers et soldats criaient qu'il ne fallait pas se rendre ni mettre si honteusement bas les armes ; que s'il n'y avait aucun moyen de débloquer le général Dupont, il fallait continuer la retraite. Les généraux ordonnèrent aux chefs de faire rentrer les soldats dans l'ordre ; les chefs interposèrent en effet leur autorité, mais ils ne purent faire cesser les cris : « 77 ne faut pas se rendre ; il vaut mieux se faire tuer que de se rendre. » Plusieurs officiers généraux prirent sous le bras ceux qui paraissaient le plus obstinés, pour les engager à exécuter l'ordre. Le parc d'artillerie et le 6e Régiment provisoire de la Division Lefranc avaient déjà fait un mouvement pour continuer leur roule sur Madrid, quand les généraux et leurs chefs les obligèrent à revenir dans leur position. Quelques heures après, l'ordre de revenir sur Baylen fut exécuté ; nous couchâmes à Guarroman, et, le lendemain, nous déposâmes les armes en deçà de Baylen.

Dans le temps que les deux Divisions étaient à S^-Hélènc et que se passait la scène dont je viens de parler, un Chef de bataillon des Marins de la Garde Impériale, venant du Corps du général Dupont, dit publiquement aux officiers et soldats, qu'il n'y avait plus de ressource, que le GRl Dupont avait fait la Capitulation la plus avantageuse pour la position où il se trouvait, qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de souscrire à ses ordres. La déclaration de cet ollicier parut d'autant plus surprenante que la veille il avait été d'avis d'attaquer l'ennemi. Le général Privé, qui arriva aussi, annonça, d'après l'assertion des généraux espagnols, que le général Moncey avait été obligé de battre en retraite de Valence, que Madrid avait été évacué et la Manche occupée par les ennemis ; en sorte qu'il n'y avait aucun espoir de retraite. Ce furent toutes ces circonstances qui déterminèrent, à ce que j'imagine, le retour des deux Divisions à Baylen.

Après avoir mis bas les armes, nous avons été conduits à Osuna cl ensuite à An tiquera où la Division fut dispersée. Le général Lefranc est mort de chagrin dans les prisons de Malaga.

Je n'ai rien su personnellement sur la Capitulation ni sur les négociations qui l'ont précédée.

ReBOULLEAU. BoUUGUIGNOX.

Ce qu'on peut retenir du récit du capitaine Rebonlleau, c'est que, le 19 juillet, le canon de Baylen fut entendu à la Caroline au point du jour, c'est-à-dire vers trois heures et demie du matin, et que le général Vedel se mit en marche après avoir fait relever les postes, soit vers quatre heures, comme nous l'avons marqué. Ce général savait que le général Dupont était attaqué « sur Baylen ». Le capitaine Reboulleau passe sous silence la détresse absolue des troupes, les forces écrasantes et les mouvements enveloppants de l'ennemi, le nombre considérable de malades, les 800 hommes succombant de misère qui restèrent en arrière clans la seule marche de nuit du 20 ou 21 juillet, de Baylen à Sainte- Hélène; et il commet une erreur des plus graves, absolument inexplicable, en disant que la division Vedel fut sommée de se rendre prisonnière et qu'elle mit bas les armes, puisque la capitulation stipule nettement que celte division n'est pas prisonnière et ne pose pas les armes. Comment a-t-il pu ignorer la violation de la capitulation par les Espagnols ? Le vaillant Baste et le général Privé, mieux au courant de la situation, étaient dans le vrai en présentant la capitulation comme 1res avantageuse pour la situation où se trouvaient les troupes du Corps de la Gironde. — A remarquer également que le capitaine Reboulleau fit sa déposition sans qu'il lui fût adressé une seule question] Dans la prévision que les éclaircissements ne pouvaient que dégager le général Dupont en découvrant l'Empereur, on les supprima.

Le généra] Privé, transporté, comme nous l'avons dit, des iles Majorques en Angle-

terre, au mois de septembre 1810, adressa au duc de Feltre l'étrange et inqualifiable lettre qu'on va lire.

A Son Excellence Monseigneur le Ministre de la Guerre, à Paris.

Monseigneur,

Le 21 novembre 1807, Sa Majesté l'Empereur Napoléon me donna le commandement d'une brigade de dragons, composée des i9r et 2e régiments provisoires, pour faire partie du corps d'observation des Côtes de l'Océan commandé par S. E. M. le Maréchal Moncey.

Le 17 janvier 1808, je reçus l'ordre d'entrer en Espagne, et le 21 mai suivant, par suite de nouvelles dispositions, ma brigade dut quitter le corps de S. E. M. le Maréchal Moncey et fut remplacer la brigade de cuirassiers dans le corps d'armée aux ordres de M. le général Dupont qui se rendait alors à Cadix.

Les circonstances dans lesquelles je me trouve ne me permettent pas de rappeler actuellement à Votre Excellence les événements qui se succédèrent dans l'armée de M. le général Dupont jusqu'à l'époque fatale du 19 juillet 1808. Je dois cependant dire hautement à Votre Excellence que je m'opposai ouvertement à toute espèce de composition avec l'ennemi, et que j'indiquai les moyens qui me semblaient convenables pour le forcer à nous livrer passage, ou du moins pour succomber avec gloire. Mes remontrances furent inutiles, on entra en composition et M. le général Dupont consentit à la Capitulation signée à Andujar le 22 juillet 1808.

Le 12 août suivant, je reçus l'ordre de M. le général Dupont de rester en Espagne, seul de tous les généraux de l'armée pour veiller au salut de la troupe et réclamer l'exécution de la Capitulation près le gouvernement des insurgés de l'Andalousie. Je crus, Monseigneur, devoir répondre à M. le général Dupont pour le prier de me dispenser d'une tâche aussi pénible, en lui observant que ne connaissant aucun des articles de la Capitulation, il était plus convenable de commettre au maintien de son exécution le général qui en avait rédigé et signé la teneur au nom du général en chef. Ma lettre n'eut point de réponse et peu de temps après, j'appris le départ pour France de tous les généraux et officiers d'Etat-Major de l'armée. Ainsi, Monseigneur, victime de mon zèle et peut-être de ma volonté prononcée contre toute composition avec l'ennemi dans la journée du 19 juillet 1808, je dus me résigner à mon sort, attendre les événements avec fermeté, et me sacrifier, s'il était nécessaire, au bien-être du corps dont la surveillance m'était confiée.

Ici, Monseigneur, commence pour les militaires de ce malheureux corps d'armée et pour moi une série d'événements cruels et non interrompus, jusqu'au moment où le gouvernement anglais a jugé convenable de nous considérer comme ses prisonniers et de nous transporter en Angleterre où je suis arrivé avec une partie des olïiciers et sous-officiers, le 28 septembre dernier.

J'ai cru devoir rappeler à la connaissance du gouvernement anglais la capitulation aux termes de laquelle l'armée de M. le général Dupont devait être renvoyée en France; et réuni à plusieurs chefs de corps qui sont ici avec moi, je lui ai demandé l'exécution de cette Capitulalion si ouvertement méconnue et violée par le gouvernement des insurgés de l'Andalousie. Aucune réponse n'a été faite jusqu'à ce jour à ma réclamation.

Dès que les circonstances le permettront, j'aurai l'honneur de mettre sous les yeux de "Votre Excellence le tableau des malheurs dont l'armée de M. le général Dupont a été successivement et presque en entier la victime, et l'exposé des démarches que j'ai faites pour adoucir le sort de mes infortunés compagnons d'armes. Aujourd'hui que par suite des événements je me trouve séparé du Corps dont je faisais partie et sans aucun espoir de lui être désormais utile, je crois avoir rempli ma tâche et les obligations qu'elle m'imposait ; je prie en conséquence Votre Excellence de me rappeler en France et de daigner à cet effet me réclamer avec l'intérêt auquel les renseignements que j'ai à donner sur les événements qui ont précédé et suivi la reddition du

corps de M. le général Dupont, le délabrement de ma santé, et la rigueur d'une captivité de trois années, me donnent de justes droits.

J'ai l'honneur d'être...

Le Général Baron Privé.

Chesterfield Comté de Derbi, le 2<4 novembre 1810.

Nous ne saunons dire l'impression d'horreur que nous a causée cette lettre.

Voilà un officier français, le général Privé, qui, écrivant au ministre de la guerre, ose se présenter comme s'étant opposé, sur le champ de bataille de Baylen, « à toute espèce de composition avec l'ennemi » et comme ayant vainement tenté d'amener à des résolutions viriles le général Dupont, en lui indiquant les moyens à employer pour forcer les Espagnols « à nous livrer passage ou du moins pour succomber avec gloire ». D'où il résulterait, d'après le général Privé, que le général Dupont se serait montré, à Baylen, chef indigne, sans énergie, sans honneur ! Et en formulant cette abominable accusation, le général Privé sait bien qu'il altère complètement la vérité !

Qui ne frémirait d'indignation, à la pensée que ce sont de semblables impostures qui, recueillies avidement par des hommes sans scrupules, ont servi à constituer la légende inepte et odieuse où le général Dupont est représenté comme ayant, à Baylen, sacrifié ses troupes pour sauver ses bagages !! Quelle horreur; et quel nom la postérité donnera-l-elle à l'acte du général Privé ? Quel nom donnera-t-elle à racle du général Chabert, prétendant n'avoir pas voulu assister au Conseil de guerre qui, le 20 juillet 1808, reconnut, à l'unanimité, la nécessité impérieuse de traiter avec l'ennemi, et recevant de ce chef les félicitations du Conseil d'enquête de 181 2, alors que sa signature figure à son rang sur la délibération du Conseil de guerre de Baylen !

Dans sa lettre du if\ novembre 1810, au ministre de la guerre, le général Privé ne faisait que reproduire les odieuses accusations contenues dans le Journal oh il avait relaté les événements dont il avait été le témoin depuis le 2 novembre 1807 jusqu'au 7 décembre 18 10. Ayant remis ce Journal au capitaine de vaisseau Bourde, ce dernier l'envoya au duc de Feltre qui l'adressa immédiatement à l'Empereur, ainsi qu'il résulte du rapport suivant:

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