RAPPORT A SA MAJESTÉ L'EMPEREUR ET ROI
Du 8 février an 181 1.
Votre Majesté trouvera ci-joint copie d'un Journal du général Privé, prisonnier en Angleterre, et qui m'a été adressé de Brest par M. Bourde, Capitaine de vaisseau, auquel il avait été remis par le Général Privé. Ce Journal commence au 2 novembre 1807, époque où le général Privé fut nommé commandant d'une Brigade de dragons, destinée à se rendre en Espagne. Au mois de mai 1808, il passa sous les ordres du général Dupont. Le combat du pont d'Alcolea, la prise de Cordouc cl l'affaire de Baylen y sont rapportés d'une manière à jeter un nouveau jour sur la Capitulation d'Andujar. Le récit de cet événement est suivi de ceux qui ont eu lieu depuis lors en Espagne, relativement aux prisonniers français du Corps du général Dupont.
Le général Privé a été détenu pendant quatre mois à Lebrija, entre Cadix et Séxille, avec sa brigade, après quoi il fut envoyé au fort S'-Sébastien, où il est resté près de six semaines, et ensuite à peu prés autant sur un ponton dans la rade de Cadix. En avril 1809, le général Privé fut envoyé avec une partie des prisonniers aux îles lîal< ares, où ils ont passé environ l4
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mois, les généraux et officiers supérieurs dans l'île de Majorque, les autres officiers avec 5 ou 6000 soldats à Cabrera, petite île déserte, distante de t\ lieues. Ces derniers y ont souffert tous les genres de privations, par les suites desquelles beaucoup d'entre eux ont misérablement péri. Leur cruelle situation fut adoucie à la fin de mai 18 10, par les soins des Anglais, dont un bâtiment de guerre avait relàcbé à l'île de Cabrera, et qui ayant été témoin de toutes les souffrances éprouvées par nos malheureux prisonniers, en avertit l'amiral anglais, qui leur envoya des secours, en les faisant prévenir que leur destination serait changée. En effet, environ un mois après, les prisonniers français des îles de Majorque et de Cabrera furent tous (1) réunis sur une flotte anglaise et espagnole, qui les amena d'abord devant Gibraltar, où les Anglais transportèrent sur leurs vaisseaux ceux qui étaient venus sur des bâtiments espagnols, et les envoyèrent de là en Angleterre.
Ils y arrivèrent le 27 septembre dernier. Les officiers qui pouvaient voyager à leurs frais furent répartis dans l'intérieur du pays, et les autres restèrent avec les soldats détenus sur des pontons. Le général Privé a été envoyé à Chesterfield, d'où il a écrit au marquis Wellesley pour réclamer en faveur des prisonniers du Corps du général Dupont, l'exécution de la Capitulation d'Andujar, par laquelle ils devaient être envoyés en France. La réponse évasive du Gouvernement anglais a engagé le général Privé à renouveler ses réclamations et à m'en faire donner avis, dans l'espérance que Votre Majesté, en étant informée, pourrait donner des ordres pour faire appuyer des réclamations, dont le Ministère anglais élude l'accomplissement, mais dont il ne paraît point contester la validité.
Le Journal du général Privé contient des détails d'un assez grand intérêt pour que je puisse me permettre d'appeler l'attention de Votre Majesté sur quelques-uns d'entre eux. La bataille de Baylen, le séjour des prisonniers à Lcbrija, les circonstances de leur détention à l'île de Cabrera, les détails de leur situation en Angleterre, sont ceux qui m'ont paru les plus dignes de remarque.
Le Ministre de la Guerre, Duc de Feltre.
En marge est écrit: « Renvoyé par ordre de l'Empereur au Procureur Général de la Haute- Cour Impériale.
Rambouillet, le 20 mai 181 1.
Le Mtre Secrétaire d'État Hugues Maret.
Comme on le voit, l'Empereur garda le Journal du général Privé pendant plus de trois mois. Il sut donc, au mois de février 181 1, les détails navrants du supplice enduré parles soldats du Corps de la Gironde, sur l'îlot de Cabrera, et leur épouvantable agonie. Tous ces enfants, victimes de son insaLiable ambition, du moi colossal qu'il avait dressé sur le monde, et de la haine inouïe qu'il avait inspirée à l'Espagne entière par la déloyauté et la brutalité de ses procédés, avaient des mères dont les larmes coulèrent longtemps et dont les sanglots ne furent entendus que de Celui qui voit tout et qui entend tout. S'il ne pouvait les ramener dans les rangs français pour y combattre et mourir en braves, puisque les Anglais étaient maîtres de la mer, tout au moins, possédant les grandes villes et la capitale de l'Espagne et une immense quantité de prisonniers, eût-il pu menacer les Espagnols de justes et terribles représailles et exiger que les prisonniers de Cabrera fussent respectés, vêtus et nourris. Il n'en fit rien ; jamais le cœur de César ne s'amollit à la pensée du long martyre
(1) Le Ministre de la Guerre commet là \ine grave erreur, car tous les simples soldats restèrent à Cabrera, comme le marque d'ailleurs le Journal du général Privé.
des pauvres conscrits abandonnés, et ils continuèrent à se traîner lamentablement et à mourir sur leur rocher, les yeux obstinément fixés dans la direction des côtes de France, sans qu'aucune marque de pitié vînt adoucir leur trépas, jusqu'à ce que le gouvernement de la Restauration leur rouvrît enfin les portes de la patrie.
Pour ne pas alourdir notre récit, nous donnerons le Journal du général Privé aux Annexes de ce volume. Nous en avons indiqué le caractère coupable et sans excuse, puisqu'il dénature grossièrement les faits et incrimine le général Dupont par des imputations contraires à toute vérité. Nous rappellerons notamment que le général Privé reproche au général Dupont d'avoir repoussé la demande qu'il lui faisait de tenter un effort suprême sur l'ennemi en employant les i 5oo hommes laissés inutilement, disait-il, à la garde des bagages, allégations qui sont d'une fausseté insigne, comme nous l'avons établi d'après les déclarations du général Dupont, confirmées par les témoignages des amiraux Daugier, Vattier et Grivel, du docteur Treille, du payeur Plauzoles, du commandant Carrère-Vental et d'autres témoins des faits : il n'y avait personne aux bagages, si ce n'est des malades et des convalescents, et il n'était resté au Rumblar que deux compagnies de la garde de Paris et une centaine de marins de la garde impériale, dispersés en tirailleurs. Loin d'être resté à l'arrière-garde, comme l'avance la duchesse d'Abrantès dans ses racontars sans portée, le bataillon des marins se conduisit héroïquement sur le champ de bataille de Baylen, où il laissa le tiers de son effectif. Sa belle attitude fit l'admiration des Espagnols : « Ceux-ci, dit D. Andrès Arango en parlant des marins, s'avançaient impassibles sans qu'on entendît dans leurs rangs d'autres paroles que celles de : Serrez la colonne, en avant ! (i) ».
Lorsque le général Privé, parlant de son maintien en Andalousie, se dit victime de son zèle et de son dévouement pour avoir trop fortement manifesté son opinion contre la capitulation de l'armée à Baylen, il commet une action très coupable puisqu'il altère sciemment la vérité, de façon à nuire grandement au général Dupont, et l'on s'explique le jugement si sévère porté sur lui par son ancien aide de camp, le baron de Reiset. Il est notoire, en effet, que loin de s'opposer à la capitulation, il s'employa de tout son pouvoir à la faire accepter par les troupes du général Vedel, dans l'après-midi du 21 juillet, la présentant comme une ressource inespérée et le seul parti à prendre ; les récits du général Vedel, du colonel Vigier, du capitaine Reboulleau, du général Reding et de nombreux témoins ne laissent aucun cloute à cet égard.
Quant à la démarche que le général Privé prétend avoir faite auprès du général Dupont pour l'inciter à reprendre les armes, après le combat du 19, en employant les 1 5oo hommes laissés inutilement, dit-il, à la garde des bagages, il est seul à en faire mention ; le général Dupont la nie et il n'en est question dans aucun récit, dans aucun interrogatoire. D'après ce que nous venons de dire du général Privé, il est permis de croire que cette démarche, très invraisemblable, n'a jamais existé, d'autant qu'elle ne répondait à rien, puisque, sauf quelques tirailleurs laissés forcément au Rumblar, toutes les troupes, sans exception, avaient combattu et se trouvaient dans l'impossibilité absolue de tenter le moindre effort.
(1) « Eslos, continua, marchaban imuavidos sin que se o^esen entre ellos otras voces que las de serrez la colonne, en avant ! » {Cité par le général de Arteche.)