C. VlLLOUTUEYS
Écuyer de l'Empereur.
Ces interrogatoires offrent un intérêt tout particulier, en ce qu'ils donnent l'impression d'un témoin des faits, le premier qui fût questionné à ce sujet ; et cet officier appartient à la Maison de l'Empereur, qui, lui-même, a dicté les questions. De la lecture et de l'examen impartial de ces questions et réponses, deux constatations s'imposent, dont l'évidence ne saurait être contestée :
i° Avant toute enquête, Napoléon a prononcé l'arrêt, l'inique sentence. Avant d'avoir vu le capitaine de Villoutreys, il a décidé que les détachements placés sur la route de Madrid ont été perdus par la faute de cet officier, et c'est ainsi que la procédure envisagera les faits et que l'histoire sera mensongèrement écrite. Nous avons démontré, par le texte même de la Convention d'Andujar, que le nom de la division Gobert (ou Dufour) n'y était pas même prononcé; sachant fort bien qu'il eût été absurde d'y comprendre des troupes placées au delà de la Sicrra-Morena, les négociateurs en limitèrent l'effet aux troupes en Andalousie, dont la frontière est au Nord du Despenaperros, près de la Venta de Cardenas. L'Empereur ne l'ignorait pas puisqu'il avait une copie de la Capitulation entre les mains ; par suite, la ire question du 3e interrogatoire n'avait pas de raison d'être, et l'attitude prêtée au commandant Plicque était forcement inventée. — Le bataillon de Manzanarès n'était pas de 5oo hommes, comme le dit l'Empereur dont les erreurs de chiffres sont constantes, mais de moins de 3oo, qui avaient la garde de 200 malades et s'étaient vus forcés de se retrancher dans un château fort, où ils n'avaient de vivres que ceux que les autorités de la ville voulaient bien leur faire passer. Cela n'empêche nullement Napoléon de déclarer le capitaine de Villoutreys coupable, pour n'avoir pas ramené ce bataillon ; il est inutile de donner des explications, Sa Majesté a ainsi prononcé. Dans une question du
4e interrogatoire, il est posé en principe, avant tout commencement d'enquête, que les événements de Baylen sont déshonorants.
i° Par contre, tous les détails donnés par le capitaine de Villoutreys, écuyer de l'Empereur, sont à l'honneur du général Dupont ; il dit que s'il n'a pas renouvelé l'attaque à l'arrivée de Vedel, c'est qu'il en a été empêché par le découragement et l'épuisement absolu des soldats, et il déclare tenir du général Vedel lui-même, qu'en continuant sa retraite sur Madrid, il eût pu espérer ramener à peine i 5oo hommes, soit le sixième de ses troupes.
L'Empereur reçoit immédiatement les interrogatoires du capitaine de Villoutreys ; il les étudie et les transmet au ministre de la guerre avec une lettre si extraordinaire, si stupéfiante, que nous ne trouvons pas de termes pour dire l'impression d'horreur qu'elle nous a causée. Elle est ainsi conçue :
Au général Clarke, Ministre de la guerre, à Paris.
Samt-Cloud, 25 août 1808.
Je vous envoie des interrogatoires de Villoutreys, qui jettent des éclaircissements sur cette horrible affaire du général Dupont. Vous verrez que Vedel et Gobert étaient hors d'affaire, et que ces lâches les ont fait entrer dans la capitulation pour sauver leurs bagages. Bon Dieu ! des Français coupables de tant de lâcheté (i) !
Et dans ses quatre Interrogatoires, le capitaine de Villoutreys ne dit pas un mot des bagages II... Il déclare que si les divisions Vedel et Dufour ont été comprises dans la Convention, c'est que l'ennemi, victorieux, n'acceptait de traiter qu'à cette condition, et, loin d'être hors d'affaire, le général Vedel a dit à Villoutreys qu'il n'eût pas pu ramener i 5oo hommes à Madrid ! Quoi penser alors des odieuses lignes qui précèdent et de l'accusation mensongère qu'elles renferment?...
L'esprit reste confondu et épouvanté devant la conclusion qui semble s'imposer. Nous nous bornerons à constater, une fois pour toutes, qu'une semblable lettre rend forcément très suspects les jugements de Napoléon. Ce qui n'est que trop certain, c'est que, le cas échéant, il n'hésite nullement à inventer des accusations d'infamie pour en accabler ceux dont il a résolu la perte.
Il est à remarquer, d'ailleurs, qu'en transmettant à l'Empereur les trois premiers interrogatoires du capitaine de Villoutreys, le général Nansouty émet son avis sur les réponses faites par cet officier, et le juge, fort à tort du reste, répréhensiblc uniquement pour ne s'être point rendu à Madrid de la manière la plus prompte ; il ne fait aucunement mention de bagages, pour cette simple raison qu'il n'en a pas été question. Sa lettre est ainsi conçue :
(i) Correspondance de Napoléon Ier, t. XVII, n° 1^373. Elle mentionne un mot illisible: lomf, (pic M. Gerbaux, des Archives Nationales, a interprété très justement par : les ont fait, ce qui rétablit le sens exact de la phrase. Napoléon dictant ses lettres, ses secrétaires étaient souvent obligés d'écrire les mots en abrégé.
Le Général Dupont. III. — 5
Sire,
J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté Impériale les trois interrogatoires que j'ai fait subir à M. de "Villoutreys, conformément à vos ordres et d'après la série de questions que M. le général Bertrand m'a adressée. M. de Villoutreys a répondu à toutes. Il dit avoir prévenu des événements de Baylen, à Manzanarès et depuis ce poste jusqu'à Madrid, dans tous les lieux où il a trouvé des troupes françaises. Je lui ai observé qu'arrivé à Manzanarès, premier poste français, il aurait dû renvoyer son escorte espagnole ; il m'a dit qu'il avait cru nécessaire pour sa sûreté d'en conserver la moitié. Il déduit ses raisons dans son interrogatoire. Je lui ai dit aussi qu'il aurait dû prendre la poste aussitôt que cela lui a été possible. Il m'a répondu, ainsi qu'il est dit dans l'interrogatoire, qu'il a craint de ne pas être en sûreté, vovageant isolément. M. de Villoutreys soutient avoir prévenu tous les commandants de postes ou détachements depuis Manzanarès, et avoir fait toutes les démarches pour leur éviter d'être surpris ;mais il peut être trouvé répréhensible d'avoir conservé son escorte espagnole, ce que les officiers commandants et à plus forte raison les généraux qu'il a rencontrés n'auraient pas dû souffrir, et de ne s'être pas rendu à Madrid de la manière la plus prompte.
Je suis avec le plus profond respect
Nansouty.
Paris, le 20 août 1808.
Ajoutons que dans le quatrième interrogatoire du capitaine de Villoutreys, il ne fut pas non plus dit un mot de la question des bagages. Quanta l'escorte espagnole de cet officier, elle lui était indispensable pour pouvoir accomplir sa mission, comme en fait foi la lettre du commandant Plicque.
Le jour même où se terminaient les interrogatoires du capitaine de Villoutreys, l'Empereur adressait à Çaulaincourt, à Soult et à Davout les lettres suivantes :
Au général Çaulaincourt, Ambassadeur à Saint-Pétersbourg.
Saint-Cloud, 23 août 1808.
L'ineptie et la lâcheté qu'ont montrées Dupont, Marescot et quelques autres est inconcevable ;
ils n'ont fait que des sottises et des bêtises (i)--
Au maréchal Soult, à Stettin.
Saint-Cloud, 23 août 1808.
Dupont s'est complètement déshonoré et a déshonoré nos armes. Ineptie, pusillanimité et vertige ont présidé à ses opérations de la fin de juillet et dérangé mes affaires d'Espagne. Le mal qu'il me fait est peu de chose en comparaison du déshonneur. Les détails de tout cela, que je me plais à tenir le plus secrets que je puis, excitent l'indignation la plus vive. Il faudra cependant que cela vienne un jour au clair, et que l'honneur de nos armes soit vengé (2)...
Au maréchal Davout, Commandant le 3e corps de la Grande Armée à Varsovie.
Saint-Cloud, 23 août 1808.
Mon Cousin, les Anglais ayant débarqué des forces assez considérables en Espagne, j'ai rappelé
(1) Publiée par Léon Lecestre.
(2) Publiée par Léon Lecestre.
le 1e1' et le 5e corps et trois divisions de dragons de la Grande Armée, pour finir, cet hiver, de soumettre ce pays. Dupont a déshonoré nos armes ; il a montré autant d'ineptie que de pusillanimité. Quand vous apprendrez cela un jour, les cheveux vous dresseront sur la tête. J'en ferai bonne justice, et, s'ils ont taché notre habit, il faudra qu'ils le lavent ...
A ces lettres odieuses, sans dignité, nous répondrons qu'elles sont contraires à la vérité. Il est faux, d'une fausseté absolue, que le général Dupont ait flétri les drapeaux français. Baylen n'est pas une honte, mais un malheur infiniment moins grand que Waterloo et Sedan, et le principal auteur de ce désastre est l'empereur Napoléon lui-même, comme tous les historiens en conviennent : « Napoléon, d'astuce en astuce, devenait à chaque instant plus coupable », écrit M. ïhiers (1). — Ce qui, dans la guerre d'Espagne, a porté atteinte au bon renom de la France et à l'honneur de nos armes, c'est le guet-apens de Bayonne, la surprise déloyale des places fortes, qui faisait rougir le général Darmagnac et que le général Thoumas qualifie de « brigandages », et l'invasion d'un pays dont on se disait l'ami et l'allié : de semblables procédés, que Napoléon a déclarés immoraux et cyniques, ne sauraient être condamnés avec trop de sévérité, et il convient de dire que la France lésa payés de sa ruine et d'une effrayante hécatombe de 3ooooo soldats. Suum c uique.
Rien ne montre mieux toute l'étendue de l'iniquité commise par l'Empereur à l'égard du général Dupont, qu'un examen comparé de la Convention d'Andujar, dite capitulation de Baylen, et de la Convention ou capitulation de Cintra, conclue le 23 août 1808. Nous jetterons donc un coup d'oeil sur la capitulation de Junot et nous dirons comment Napoléon Ta jugée.
Nous avons dit que le général Junot, entré en Espagne au mois d'octobre 1807, à la tète d'une armée d'environ 23 000 combattants, avait pris possession de Lisbonne et du Portugal, après une marche extrêmement pénible; cette armée, composée presque entièrement de vieux régiments, était excellente, et ses chefs, Loison, Delaborde, Kellermann (le héros de Marengo), Margaron, comptaient parmi les meilleurs généraux de l'époque. Aucun ordre de Bayonne ou de Madrid ne vint restreindre l'initiative du duc d'Abrantès ; on ne lui prescrivit pas, comme à Dupont, de se maintenir sur un point déterminé et de se dispenser de tout mouvement offensif; il eut toute liberté pour organiser sa conquête, occupée d'ailleurs sans combat. L'Empereur lui avait seulement recommandé de former un camp retranché où pourrait se centraliser la défense du pays ; on lui proposa de l'établir entre Casillas et Setubal et d'y réunir pour un an de vivres ; Junot n'en fit rien, et, si l'on en croit le général Thiébault, son chef d'état-major, il s'occupa surtout de pressurer les populations, de sorte qu'après un séjour de huit mois en Portugal, lorsque Sir Arthur Wellesley débarqua ses troupes, le Ier août, à l'embouchure du Mondego, rien n'avait été
(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. VIII, p. 537.
fait en vue de cet événement. Pourtant, l'arrivée des Anglais était prévue, puisque, dès la fin de juin 1808, les 5 000 soldats de Spencer, venant d'Egypte et de Gibraltar, avaient été débarqués aux bouebes de la Guadiana, tandis qu'au Nord, la flotte anglaise amenait 10 000 hommes de Cork, en Irlande, arrivés le 20 juillet devant la Gorogne, sous le commandement de Wellesley.
Au lieu de concentrer ses troupes pour combattre les Anglais, Junot envoya à leur rencontre la seule division Delaborde, qui, avec moins de 3 000 hommes contre i5ooo, livra, le 17 août, le beau combat de Roliça, où elle fit éprouver des pertes énormes à l'ennemi, après quoi elle se porta à Torrès-Vedras pour se joindre à la division Loison et aux troupes amenées de Lisbonne par Junot. La bataille décisive fut livrée le 21 août, à Vimiero ; le duc d'Abrantès, qui avait 26 000 hommes sous ses ordres, n'y présenta, dit Thiébault, que 9 200 soldats (1) ; il fut battu, malgré la bravoure de ses troupes, et dut faire sa retraite sur Torrès-Vedras. Si l'on en croit le général Thiébault, Junot montra, dans cette circonstance, une incapacité extraordinaire : « Sans rien voir personnellement, dit-il, sans savoir sur quoi et contre qui il marchait, le général en chef ordonna d'attaquer
immédiatement Il fallait une explication à une aussi inconcevable conduite Je fus
poursuivi par la pensée que tous les motifs donnés, fumée du vin, vertige causé par la poudre, avaient dû se compliquer d'un commencement d'aliénation mentale. Il faut tout
cela, en effet, pour rendre croyable ce qui, sans cela, ne pourrait pas l'être Du moment
où il fallut battre en retraite, le général Junot disparut sans donner ou faire donner d'ordres à personne. »
Dans la matinée du 22 août, le duc d'Abrantès réunit en conseil de guerre les généraux Delaborde, Loison, Kellermann, Thiébault, Taviel, commandant l'artillerie, le colonel Vincent commandant le génie, et l'ordonnateur en chef Trousset. Après avoir fait un exposé de la situation, il leur demanda leur avis sur les trois questions suivantes :
Peut-on tenter encore une fois le sort des armes ?
Si oui, quel est le plan à suivre?
Si non, quel est le parti à prendre ?
Le général Foy, alors colonel d'artillerie et blessé à Vimiero, dit que les opinions furent unanimes sur la nécessité d'évacuer le Portugal ; et, « comme il n'y a, en pareil cas, de parti honorable que celui qui peut se justifier par la probabilité des chances heureuses, on arriva, par la force des choses, à l'idée de tenter une négociation avec les Anglais (2) », pour qu'en échange de la cession de Lisbonne et de toutes les places fortes, l'armée fût ramenée en France sur les vaisseaux anglais. Le général Kellermann, aussi fin diplomate que chef intrépide, fut chargé des négociations. Elles aboutirent à la Convention de Cintra, qui fut signée le 3o août ; ses articles principaux sont ainsi conçus :
(1) Charles Oman porte à i3o56 hommes les forces de Junot qui comhat tirent à Vimiero, et à 18800 celles de Wellesley. Certains auteurs admettent que Junot avait, à Vimiero, 11 5oo hommes, soit moins de la moitié de ses forces totales.
(2) Victoires et Conquêtes, t. XVIII, p. 1 1 1 .