LECTURE DES PIÈCES
DE l'iNSTUCÏION
Le Procureur général ayant terminé son rapport, la lecture des pièces de l'instruction qui a eu lieu contre ceux qui ont pris part à la Capitulation de Baylen est commencée.
Le Greffier en chef donne celle des interrogatoires et déclarations du général Dupont, devant le Procureur Général et les Magistrats officiers du Parquet de la Haute-Cour, assistés dudit Greffier en chef, les 3, 6, 8 février et Ier mars 1809.
Dans le cours de cette lecture, le Conseil s'en est fait donner une nouvelle de différentes pièces que lui avait déjà communiquées le Procureur Général, mais dont le Conseil juge important d'avoir une plus ample connaissance, notamment d'une lettre de M. le Duc de Rovigo, en date du 9 juillet 1808, extraite du Registre Journal de sa correspondance, de deux lettres que les généraux Dupont et Vedel se sont écrites les 17 et 18 juillet même mois, et de la Capitulation de Baylen.
Après ces lectures, le prince Archichancelier Président lève la séance du Conseil, et l'ajourne au lendemain, à deux heures et demie de relevée.
Quoique le récit sincère que nous avons fait des événements d'Andalousie soit une démonstration de l'inanité des arguments du procureur général et de la fausseté de ses allégations, nous ferons cette preuve une seconde fois, en suivant dans tout son développement son stupéfiant discours, pour montrer sous quel « monstrueux » attentat a succombé l'infortuné général Dupont.
Le procureur général dit que l'événement militaire de Baylen « a dépassé toutes les suppositions de la prévoyance et trompé tous les calculs de la sagesse ». C'est le contraire qui est la vérité, et tous les historiens reconnaissent que Napoléon a manqué totalement de prévoyance et de sagesse dans la conception et la direction de la guerre d'Espagne en 1808. Il s'est d'ailleurs jugé lui-même à Sainte-Hélène.
le procès 38g
Plus de trois ans se sont écoulés depuis la prise de Cordoue, et les Français occupent cette ville depuis le mois de janvier 1810. Quelles preuves le procureur général a-t-il, dans ce long intervalle, réunies contre le général Dupont? Aucune, et déjà, à la fin de 1810, la Commission chargée de faire un rapport à l'Empereur, déclare qu'au sujet des déprédations qu'on prétend avoir été commises à Cordoue, « l'instruction n'a encore fourni cjue de faibles commencements de preuves (1) ». En 181 2, iln"y a pas davantage de preuves, et les témoignages recueillis s'accordent, comme nous l'avons longuement établi, pour démontrer que les excès n'ont guère duré à Cordoue que pendant le combat, qu'ils étaient inévitables, et que le général Dupont, — contrairement à ce qu'ont fait de nombreux généraux sur différents points de l'Espagne, — s'est efforcé de tout son pouvoir de rétablir l'ordre et la discipline. Le général Castanos, le comte de Tilly et le général Escalante reconnaissent euxmêmes, dans l'article i5 de la Capitulation, que les excès, inévitables, n'ont été commis que par plusieurs soldats, c'est-à-dire par un petit nombre, et en dépit des ordres des généraux et des soins des officiers. Comment donc le procureur général a-t-il pu dire, contrairement aux faits, que la lecture des pièces ferait connaîire au Conseil que le général Dupont n'avait pas usé de son triomphe à Cordoue, « avec les ménagements nécessaires avec des hommes séduits et trompés ? »
Certes, les Espagnols qui, les armes à la main, résistaient à nos troupes, étaient dans leur droit, et ils n'agissaient pas autrement que les Français ne l'avaient fait contre les Prussiens, les Autrichiens, les Russes et les Espagnols eux-mêmes ; mais le général Dupont, chef militaire, chargé d'une mission et n'ayant pas à apprécier les causes de la guerre, avait incontestablement le droit de briser parla force, avec tous les moyens en son pouvoir, la résistance qui lui était opposée. Le procureur général a écrit à ce sujet une phrase qui est vraiment une trouvaille et a dû faire la joie de guerriers comme Berthier, Bessières, Clarke et Moncey : « Il parait, dit-il, qu'on traita en ennemis les sujets du frère de l'Empereur, qu'on devait se borner à soumettre ! » Ignorait-il donc le pillage de Cuenca, ordonné par Caulaincourt le lendemain de la prise de la ville, qui s'était à peine défendue? Là aussi, on avait, traité « en ennemis les sujets du frère de l'Empereur », et on avait même pris des vases sacrés que les soldats brocantaient quelques jours après dans les rues de Madrid ; mais cela n'avait nullement empêché Napoléon de donner son approbation entière à cette manière de soumettre les sujets « séduits et trompés » de son frère. « La ville n'a pas à se plaindre, — écrivait-il à Joseph, — puisqu'elle a été prise les armes à la main. » Et puis, ne savait-il pas vraiment que l'Empereur lui-même ordonnait de foire de terribles exemples et de fusiller sans pitié les sujets de son frère, les Espagnols récalcitrants?
Le procureur général dit qu'en quittant Cordoue, le général Dupont emmenait des équipages immenses « qui ont été évalués à 800 voitures » . Où a-l-il I r< >uvé ce chiffre, évidemment faux? Il se garde bien de dire que c'est dans la seule Déclaration arrachée au capitaine de Villoutreys au mois de novembre 1809, jointe à une sorte d'interrogatoire fait on ne sait par
(1) Comme le fait très bien remarquer M. l'Iauzoles, « les autorités espagnoles de Cordoue on! <lù nécessairement avoir le double du procès verbal de L'enlèvement des fonds pour leur tenir lieu de décharj Pourquoi le procureur général n'en a-t-il pas produit une copie, puisque l'original avait été pris au pillage de Port-Sainte-Marie .' E. T.
3gO LE GÉNÉRÂT. DTTPO\T
qui et envoyé par l'Empereur lui-même au parquet de la Haute-Cour : nous avons défini le caractère suspect de ces deux pièces, produites près d'un an après les interrogatoires où M. de Villoutreys avait, en loyal soldat, pris longuement et nettement la défense du général Dupont. — Ce dont le procureur général ne dit pas un mot, quoiqu'il soit très exactement renseigné, c'est du grand nombre de malades qui remplissaient les voitures du général Dupont, et que le général Legendre évaluait à plus de quinze cents. Nous répéterons encore qu'il lui eût été facile de faire la lumière sur l'importance et le contenu des équipages du général Dupont, en interrogeant le commissaire des guerres Lacombe, le colonel de gendarmerie Huche, les vaguemestres, les médecins ; il en eut l'idée, comme le démontrent les lettres confidentielles qu'il adressa au ministre de la guerre, mais la correspondance n'indique pas ce qu'il en advint. Il est généralement admis que le général Dupont n'avait pas plus de 5oo voitures, la plupart de réquisition, dont 25o ou 3oo étaient réservées au transport des blessés et des malades, une soixantaine faisant partie du matériel de l'artillerie, et un certain nombre appartenant à des fonctionnaires civils et aux officiers de la brigade suisse ; et nous rappellerons que le corps d'armée actuel, composé de deux divisions d'infanterie, un bataillon de chasseurs et une brigade de cavalerie, emmène 2 684 voitures attelées de 7 278 chevaux, non compris les chevaux qui attellent les pièces et les caissons d'artillerie.
Le procureur général ne craint pas d'avancer que le général Dupont abandonna à Cordoue /joo malades « cpie n'a point revus l'armée et qui ne reverront pas leur pays ». La vérité est que le général Dupont, dont la bonté et l'attachement envers ses soldats étaient connus de toute l'armée, ne laissa à Cordoue que les malades non transportâmes, et qu'il les recommanda au corrégidor, les plaçant sous sa responsabilité; la lettre de ce corrégidor, qui figure dans les papiers saisis en 1808 au général Dupont, ne laisse aucun doute à cet égard, et le procureur général le savait mieux que personne. La plupart de ces malades rejoignirent leurs corps dans les localités où ils s'étaient arrêtés en attendant leur embarquement.
Rien n'est plus inexact que les chiffres fournis par le procureur général sur les forces dont disposait le général Dupont. L'Etat de Situation du 10 juillet 1808, dont il parle, porte bien que l'effectif total du Corps de la Gironde était de 26 875 hommes, dont 20 855 (et non pas 22 281) présents sous les armes ; mais le procureur général ne dit pas que dans ce chiffre figure la division Frère (3e) qui ne rejoignit jamais, et fut remplacée en Andalousie par la division Gobert diminuée d'un régiment, le 5e provisoire, donné à Caulaincourt pour l'expédition de Cuenca ; il ne dit pas non plus que cette division s'était beaucoup affaiblie par les détachements laissés sur la route de Madrid, qu'une partie des dragons et des chasseurs de la division Fresia avait été envoyée à la rencontre du roi Joseph, et il ne mentionne pas davantage qu'à son arrivée à Baylen, le i5 juillet, le général Gobert écrivait au général Dupont qu'il ne disposait pas de plus d'un millier de combattants. Nous avons prouvé qu'au 1 g juillet, le général Dupont n'avait pas, au total, plus de i5 000 hommes disponibles, dont 9000 pour les divisions Barbou et Fresia, y compris la brigade suisse qui passa à l'ennemi sur le champ de bataille.
Nous avons montré la misère affreuse des troupes manquant de vivres, de vin, d'eaude-vie, de vinaigre, de linge et de médicaments pour les malades, d'eau même, plus de la
LE PROCÈS 3g I
moitié des soldats étant épuisés par la dysenterie, et tous les témoignages recueillis par le procureur général sont absolument affirmatifs à ce sujet. Non seulement il ne fera jamais mention de cette détresse qui est la caractéristique de la situation, mais parlant des trois divisions de Dupont, il dit : « C'est sur cette armée qui trouvait sur le pays même alors garni de moissons, de quoi pourvoir à ses besoins en vivres et en fourrages, que se dirigeait l'armée du général Gastanos. »
Le procureur général constate que, le i5 juillet, en se rendant à Andujar avec sa division, le général Vedel désobéit au général Dupont, mais il n'a pas un mot de blâme pour cet acte si grave, première cause de tous les malheurs qui suivirent, et il passe sous silence l'échec du 16, occasionné par l'insuffisance des forces des généraux Liger-Belair et Gobert, conséquence du départ de Vedel. Nous avons prouvé que l'envoi d'un aide de camp par Vedel pour avertir de son mouvement le général en chef, ne pouvait pallier en rien la faute commise ; et cet aide de camp, pourquoi le procureur général ne l'a-t-il pas interrogé, comme c'était son devoir ? — Le général Vedel n'arriva pas de bonne heure à Andujar, mais vers deux heures de l'après-midi.
Le procureur général cite ensuite des lettres du général Dupont et du général Vedel, afin, dit-il, de prouver, contrairement aux affirmations de Dupont et conformément aux déclarations de Vedel : i° que le mouvement sur la Caroline a été autorisé par Dupont ; 2° que la route de Baylen à Andujar a été libre toute la journée du 18 juillet. — Il est fâcheux, pour ce haut magistrat, qu'une étude si longue des événements de Baylen l'ait mené à des conclusions aussi contraires à la vérité historique. Il est certain, comme nous l'avons établi par les documents français, espagnols, anglais, et par le Registre de correspondance de Vedel lui-même, que Reding et Coupigny occupèrent Baylen le 18 juillet, vers neuf heures du matin, et nous n'avons pas eu, pour faire cette preuve, d'autres documents que ceux qu'a possédés le procureur général. Si la dépêche de Vedel datée de la Caroline, le 18, à 10 heures 1/2 du matin, a été trouvée dans les papiers du général Dupont, cela n'a pu se produire, comme nous l'avons déjà démontré, que parce qu'elle aurait été portée par un paysan passant par les sentiers de la Sierra, ou parce que le général Vedel lui-même l'aurait remise au général Dupont après la capitulation. Le Registre de correspondance du général Vedel prouve, par la lettre du 19 juillet, que la dépêche du 18, à laquelle étaient jointes des dépêches du général Belliard, ne put passer à Baylen et lui fut rapportée à la Caroline. — Quant au mouvement sur la Caroline, la correspondance établit péremptoirement que le général Vedel le décida sans l'autorisation du général Dupont, et que ce dernier ne l'approuva que parce que le général Vedel le trompa contre toute prévision, sur la position et les mouvements de l'ennemi, et que cette marche était déjà commencée lorsque le général Dupont reçut la lettre de Vedel.
Toujours en dehors de la vérité, le procureur général expose que le général Vedel quitta la Caroline le 19 au matin, et que « chemin faisant » on entendit le bruit du canon « annonçant un engagement avec l'ennemi ». La vérité est qu'on entendit le bruit du canon de la Caroline, non pas chemin faisant, mais avant do, se mettre en marche, vers 3 heures 1/2 du matin. Le comte Regnaud, qui n'a pas le moindre mot de blâme pour la lenteur étrange et si coupable de la marche de Vedel, présente, d'une façon absolument
contraire à la vérité historique, l'attaque de ce général sur Baylen et donne à entendre que Yedel ayant fait i 5oo prisonniers et pris 2 canons, 2 drapeaux, le général Dupont arrêta sans raison ses succès et lui ordonna de rendre ses trophées ; il ne souffle pas mot de l'échec éprouvé par Yedel à l'attaque de la position de l'Ermitage, ni de ce fait qu'à l'autre attaque, les Espagnols, confiants dans la trêve, ne se défendirent pas.
Le procureur général constate que le conseil de guerre réuni par le général Dupont, opina pour une capitulation, mais il se hâte de faire remarquer au conseil d'enquête, « qu'à ce conseil de guerre ne furent appelés ni le général Vedel, ni aucun officier de sa division, et qu'avant d'exécuter celte délibération d'après laquelle on allait disposer du sort d'une division entière, armée, combattante, victorieuse, on ne lui communiquait aucune des résolutions qu'on voulait prendre ». Ce qu'il ne dit pas, c'est que le général Lapena venait de déclarer au général Marescot que si, dans une heure, il ne lui apportait pas la réponse que les trois divisions de Dupont se rendaient à discrétion, il marchait immédiatement sur la division Barbou, incapable, comme nous l'avons montré, de faire la moindre résistance. « Je rapportai au général en chef ces nouvelles conditions, — dit le général Marescot dans son interrogatoire du 9 février 1809 ; — je ne lui dissimulai pas qu'il n'avait pas de temps à perdre pour prendre un parti, parce que l'ennemi était proche et qu'il n'avait donné qu'une heure pour se décider. J'ajoutai : il me semble que vous devriez assembler vos généraux de division, pour savoir si on ne peut pas se battre encore. Le général en chef adopta cet avis Tous déclarèrent que l'armée était hors d'état de combattre. »
Lorsqu'il fut prévenu par le général Marescot de la menace de Lapena, le général Dupont dut donc réunir à la hâte, en conseil de guerre, les généraux et chefs de corps qu'il avait sous la main, et le temps lui manqua absolument pour envoyer prévenir le général Vedel, en traversant les lignes espagnoles et le village de Baylen, c'est-à-dire en franchissant pour l'aller et le retour environ deux lieues ; c'est pour la même raison que le général Privé, le général Pannetier, le colonel Daugier, le major Bessard ne prirent point part à la délibération du conseil de guerre ; et qui pourrait imaginer que les vaillants officiers composant ce conseil, Barbou, Fresia, Bouyer, Schramm, Ghabert, Faultrier, Dabadie, Estève, Teulet, Delenne et Freuller, qui, à l'unanimité, déclarèrent nécessaire de traiter avec l'ennemi, eussent, moins bien que Yedel et ses généraux, le sentiment de l'honneur ? Ce qui dominait la situation, c'était la nécessité de donner une réponse à Lapena dans le délai d'une heure ; comme nous l'avons longuement établi, le général Dupont n'avait plus alors autour de lui que des soldats râlant sur le sol ou débandés à la recherche de quelques gouttes d'eau ; si le combat eût recommencé, Lapena exterminait en quelques instants ce qui restait des divisions Barbou et Fresia, et pendant que Vedel aurait abordé le village de Baylen et renouvelé son attaque sur l'Ermitage, il se serait trouvé enveloppé avec ses 7000 conscrits, fatigués et manquant de vivres, par les 4oooo soldats victorieux et enthousiastes de Castaiîos, appuyés par une artillerie formidable, et secondés par de nombreuses bandes de volontaires, de paysans armées et de contrebandiers : c'eût été la destruction complète du Corps de la Gironde.
En disant que la division Yedel était victorieuse lorsque le général Dupont arrêta son action le 19 juillet au soir, le procureur général avance un fait d'une fausseté absolue, et il le savait bien, puisqu'il résultait des dépositions, que l'attaque de droite, sur l'Ermitage
de San Cristobal, avait échoué, et qu'à gauche, l'ennemi, confiant dans la trêve et croyant à une méprise, ne s'était pas défendu.
Le procureur général en est, trois ans après les événements qu'il a mission d'instruire, à ne pas même connaître les faits essentiels de l'affaire, et quand quelque incident grave, de nature à disculper le général Dupont, le gène, il le nie, sans la moindre hésitation. Alors que tous les interrogatoires s'accordent pour reconnaître l'influence désastreuse qu'eut sur la marche des négociations le billet du duc de Rovigo au général Dupont, saisi à M. de Fénelon et remis au général Castaîïos dans l'après-midi du 20 juillet à la maison de poste, le procureur général, qui peut si facilement se renseigner auprès de Savary lui-même, lient pour non avenues les déclarations si précises de Chabert, de Marescot, de Villoutreys, et ne craint nullement d'affirmer « que la seule lettre du duc de Rovigo au général Dupont, à laquelle ceci puisse être rapporté, est celle du 17 juillet, laquelle est conçue avec beaucoup de discrétion et de réserve et n'a pas dû relever autant les prétentions de l'ennemi ». Or, il est acquis à l'histoire, — et le duc de Rovigo lui-même le confirme dans ses Mémoires, — que la lettre remise à Castanos le 20, à la maison de poste, était, non pas la lettre prudente du 17 dont parle le comte Regnaud, mais un court billet par lequel le général Savary faisant connaître à Dupont la gravité de la situation, lui ordonnait impérativement de se retirer sur Madrid; les historiens espagnols sont également affirmatifs sur ce point.
Le procureur général lit le texte de la capitulation de Raylen. La constatation de l'infériorité numérique écrasante des troupes de Dupont, de leur situation désespérée et l'hommage éclatant rendu à leur bravoure ne le touchent pas. L'Empereur ayant, contrairement à toute vérité et avant tout examen des faits, proclamé que cette capitulation est infâme, le procureur général n'hésite pas à affirmer que sa lecture seule soulève tout cœur français « d'indignation à la fois et de douleur ». La douleur, nous la comprenons, comme celle que fait éprouver tout désastre national, comme celle qui remplit l'âme au récit de l'immense désastre de 181 2 ou de l'effroyable déroute de Waterloo ; mais le comte Regnaud a omis d'indiquer en quoi la capitulation de Baylen peut provoquer l'indignation de tout cœur français. Ce dont tout homme de cœur a le droit de s'indigner, c'est de voir commettre une vilaine action, user de procédés déloyaux et abuser de la force pour écraser traîtreusement les faibles et les innocents ; et Napoléon a reconnu lui-même que son action en Espagne a été immorale, injuste et cynique.
Nous le répéterons jusqu'à la fin de ce récit et nous posons cette question à tout homme de bonne foi : Si la capitulation de Baylen, qui ramenait en France toutes les troupes de Dupont avec la possibilité de rentrer immédiatement en campagne, est un acte indigne, déshonorant, que faut-il penser de la capitulation sans conditions du général Serurier à Verderio, de la reddition à discrétion de l'amiral Rosily à Cadix ? Ces deux capitulations, infiniment plus dures, plus humiliantes que celle de Baylen, excitèreni pourtant si peu la colère de Napoléon, et furent jugées par lui si peu déshonorantes, qu'il fit Serurier maréchal d'Empire et grand aigle et n'inquiéta jamais faillirai Rosily. Et l'on ne saurait invoquer qu'il y avait plus de monde à Baylen qu'à Verderio, car si le l'ail de traiter avec L'ennemi esl déshonorant en lui-même, il l'est tout aussi bien avec les 2600 hommes de Serurier qu'avec les 100 000 hommes de Napoléon III.
3q4 le GÉNÉRAL DUPONT
Le procureur général s'embarrasse peu de la réalité et des interrogatoires que lui-même a dirigés ; tout ce qu'il dit est contraire aux faits, peu lui importe. Ainsi il avance comme chose établie et démontrée que les troupes de Vedel étaient, le 21 juillet à midi, hors d'atteinte de l'ennemi et avaient leur retraite sur Madrid assurée. Nous avons prouvé que rien n'est plus inexact ; le général Vedel lui-même avait déclaré au général Cervoni qu'il n'eût pas pu faire sa retraite, il avait dit au capitaine de Villoutreys qu'il n'eût pas ramené 1 5oo hommes à Madrid, et, dans un de ses interrogatoires, il avait observé que le manque de vivres eût pu rendre sa retraite impossible. Or, il était absolument sans vivres, sans moyens de s'en procurer, et il écrivait de Sainte-Hélène au général Belliard, le 21 juillet, que ses soldats n'avaient pour se nourrir que des pastèques et des citrouilles ; en outre, les Espagnols l'avaient devancé au Despenaperros, où il n'était resté personne depuis le 19 juillet, et il était enveloppé non seulement par les /jo 000 hommes de Castanos, mais par les populations soulevées et par les armées de Valence et d'Estremadure. A coup sûr, la situation de Junot, qui avait sa retraite assurée sur Elvas, était beaucoup moins grave, et le général Dupont avait obtenu pour Vedel des conditions identiques à celles que les Anglais accordèrent au duc d'Abrantès, dont l'Empereur approuva la capitulation.
S'appuyant sur le Journal du général Privé, le procureur général, qui n'est sûr de rien, puisqu'il n'a interrogé aucun témoin, dit que le général Dupont n'a pas voulu écouter les propositions que lui firent Vedel et Privé de recommencer le combat ; de la lutte acharnée qu'ont soutenue les soldats de Barbou et de Fresia pendant dix heures, de la désertion des Suisses, de l'impossibilité absolue où sont les troupes de Dupont de faire le moindre effort et qui est certifiée par tous les interrogatoires, il ne dit pas un mot ; mais voulant présenter le général Dupont comme un chef indigne qui sacrifie son devoir à la préoccupation de sauver ses bagages, il ne craint pas de dire : « Le général Privé avait montré au général Dupont toutes les chances de succès ; il l'avait engagé à retirer les troupes nombreuses commises à la garde des bagages qu'on pouvait, qu'on devait alors sacrifier et qui, évaluées à près de 2 000 hommes par les uns, à un bataillon par les autres, auraient offert le renfort d'une troupe fraîche aux bataillons fatigués de l'action du 19. » Or, nous l'avons démontré, l'assertion du général Privé est une indignité, parce qu'elle est d'une fausseté insigne et porte atteinte à l'honneur du général en chef, mensongèrement accusé. Il est faux que le général Dupont ait laissé des troupes nombreuses à la garde des bagages ; les interrogatoires, les déclarations du capitaine de vaisseau Daugïer, du capitaine de frégate Vattier, les récits du général Barbou, de l'amiral Grivel, du commandant Carrère-Vental, du docteur Treille, du payeur Plauzoles établissent nettement que le général Dupont employa toutes ses troupes sur le champ de bataille, à l'exception de quelques tirailleurs laissés au Bumblar pour en défendre le passage et empêcher les paysans féroces d'égorger les malades et les convalescents. Après la charge surnême de midi, dirigée par le général Dupont qui s'était mis à la tête des marins de la Garde, il n'y avait plus de troupes disponibles ni d'effort à tenter et le procureur général s'en fût encore bien mieux convaincu si, comme il le pouvait, comme il le devait, il eût questionné quelques témoins, notamment les généraux Barbou et Pannetier, le capitaine de vaisseau Daugier, le major Estève et le capitaine de frégate Vattier, ce dernier ayant même, dans cette prévision, fait imprimer les déclarations qu'il comptait faire devant les magistrats de la Haute-Cour ; et il convient d'ajouter que le récit
(imprimé) du contre-amiral Vattier (i), étant à l'honneur du général Dupont, fut mis de côté et passé sous silence par le procureur général.
Le général Privé est seul, d'ailleurs, à parler de cette prétendue démarche qu'il aurait faite auprès du général Dupont pour l'engager à tenter un dernier effort ; et lorsqu'il affirme, dans son Journal, s'être opposé à la capitulation et en avoir blâmé les conditions, il altère étrangement la vérité, puisque ce furent Baste et lui-même qui, à Sainte-Hélène, le 21 juillet, agirent le plus énergiqaement sur les troupes de Vedel pour leur faire accepter cette même capitulation, dont ils connaissaient évidemment les conditions essentielles, communiquées au général Dupont dans la nuit du 20 au 21 par le général Lapena. Il est aussi à noter que lorsque le général Privé, se rendant à Sainte-Hélène, le 21, passa au quartier général de Reding, il manifesta ouvertement son irritation de ce que le général Vedel eût tenté de se soustraire à la capitulation. Le général espagnol ne manqua pas d'en faire mention clans sa lettre du même jour à Castaiïos, en écrivant : « Hoy en dos viages, han ido très emisarios, entre ellos el mismo gênerai de caballeria al parecer sumamente entusiasmado contra la huida de su compaiïero Vedel, con segunda orden de rétrocéder y confiado en que lo haria. »
Le procureur général n'est pas plus exact dans sa dissertation sur les dates ; il est vrai que la capitulation ne fut signée que le 22, mais le général Dupont en avait connu toutes les clauses dans la nuit du 20 au 21, par la lettre de Lapena, et la situation désespérée de ses troupes les lui faisait considérer, avec raison, comme très avantageuses, ayant en cela l'assentiment unanime des généraux et des chefs de corps que les circonstances avaient permis de consulter. La signature de la capitulation dépendant d'ailleurs uniquement du général Dupont, il lui était bien permis de considérer le traité comme conclu, dès le matin du 21, puisque, en connaissant les stipulations, il les approuvait.
11 est contraire à la vérité, que la capitulation de Baylcn ait imposé aux troupes de Vedel « un joug honteux », ou « une destinée inconnue ». Elle stipulait nettement, au contraire, qu'elles n'étaient pas prisonnières de guerre et ne posaient pas les armes ; si elles les confièrent à l'armée espagnole, c'était pour quelques jours seulement et par une mesure de prudence acceptée sans hésitation, afin d'éviter au cours de la route toute échauffourée qui, dans ce pays ardent, fanatique et soulevé, eût rapidement dégénéré en tuerie; procèsverbal de la remise de ces armes fut dressé et signé de Reding, qui prit l'engagement formel qu'elles seraient restituées aux soldats français dès leur arrivée au port d'embarquement. Gomment, nous le demandons, le général Dupont n'eût-il pas cru à l'exécution d'engagements solennels garantis parles signatures d'hommes tels que Caslanos et Reding?
Tout ce que le procureur général dit du rôle du capitaine de Villoutreys dans sa route de Baylcn à Madrid, est bien fait pour exciter l'indignation. Il ne craint pas d'outrager cet officier et de le représenter comme ayant en quelque sorte obligé les détachements français postés sur la route de Madrid, à se soumettre à la capitulation. Nous avons montré l'inanité et même l'absurdité de ces imputations. Il y avait, au moment de la catastrophe de Baylcn, trois détachements principaux pour assurer la communication avec la capitale de l'Espagne : i° au Despenaperros (inexactement appelé Puerto-clel-Rcy dans la correspon-
(1) \ oirjjaux Appendices.
dance de l'époque), un bataillon sous le commandant Gleize ; 2° à Manzanarès, le chef de bataillon Berthet, avec 3oo hommes et 3oo malades ; 3° à Madridejos, le chef de bataillon Plicque, avec quelques centaines d'hommes et de nombreux malades. — Les troupes de Gleize se trouvant en Andalousie, subirent le sort de la division Lefranc (Gobert) qu'elles avaient rejointe le 19 juillet. — Le commandant Berthet était bloqué à Manzanarès et ne se hasardait au dehors qu'accompagné de l'alcade ; c'est montrer une ignorance inouïe des choses, que d'imaginer que cet officier disposait de forces suffisantes pour traverser la Manche; il ne l'essaya pas, ne voulant pas d'ailleurs abandonner ses malades qui eussent été infailliblement égorgés, et l'impossibilité de traverser la Manche était si évidente, que le général Laval n'osa pas s'y risquer avec sa brigade et du canon, pour aller, de Madridejos, délivrer le commandant Berthet; cet officier fut fait prisonnier le 3 août, et jamais sa conduite ne fut l'objet du moindre blâme.
Parlant du bataillon de Madridejos, le procureur général dit : « Ce dernier cependant a échappé au sort qui lui était préparé, malgré le soin de M. de Yilloutreys d'écrire au général Castailos, d'envoyer chercher les deux bataillons dépendant de la division Vedel, et de leur donner une direction conforme à la capitulation ». Où donc le comte Begnaud a-t-il pris les preuves de ses injurieuses assertions ? Où sont les interrogatoires de Gleize et de Berthet, qui s'échappèrent du ponton la Vieille-Castille le 16 mai 1810 et eussent pu donner des détails précis sur les événements de 1808 ? Ouest l'interrogatoire du chef de bataillon Plicque, qu'il eût été si facile d'interroger dès la fin de 1808, et qui eût renseigné exactement sur ce qui s'était passé à Madridejos ? Où est l'interrogatoire du général Laval, que le capitaine de Villoutreys mit au courant du désastre de Baylen et qui se replia sur Madrid avec le détachement de Madridejos, rendant ainsi inévitable la perte du bataillon de Manzanarès ? Il est à présumer que ces officiers eussent dégagé complètement le capitaine de A'illoutreys : on ne les interrogea donc pas, afin de pouvoir augmenter, par d'affreux et stupides racontars, l'horreur crue devait inspirer, par ordre de Sa Majesté, la capitulation de Baylen, proclamée infâme et déshonorante. Nous avons prouvé, par une lettre du commandant Plicque, que ce fut précisément cet officier qui empêcha le capitaine de Villoutreys de renvoyer son escorte espagnole.
Nous n'insisterons pas sur les questions d'argent, nous bornant à dire qu'en trois ans, et les Français étant maîtres de Cordoue depuis le mois de janvier 1810, le procureur général n'arriva pas à faire l'ombre d'une preuve contre Dupont, Legendre et Plauzoles ; et ce qui échappe à toute discussion, c'est que, à la suite d'une enquête ordonnée par le comte Mollien, ministre des finances, le payeur Plauzoles fut reconnu comptable honnête, probe, dévoué, et nommé Beceveur payeur du trésor de la Couronne, position dans laquelle il disposait de toutes les richesses de l'Empereur et des diamants de la Couronne estimés dix-huit millions. Dans une lettre du 2 avril i84i, il écrivait : « Le général Legendre était un homme d'honneur, loyal et désintéressé. »
En somme, dans son Bapport, le procureur général insulte, présente les faits de la façon la plus inexacte et, après trois ans de recherches, ne procède que par insinuations et ne fournit aucune preuve. Il termine ce Bapport en examinant la part qui revient à chaque prévenu dans la catastrophe de Baylen, et continue à fausser tous les événements.
Belativement au général Marescot, il lui reproche « d'avoir discuté et consenti un article
LE PROCÈS 3g7
qui accuse les soldats fiançais, les généraux français d'avoir souffert le pillage des églises à Gordoue, à Jaen » . Rien n'est plus inexact et plus différent de l'article 1 5, qui ne parle pas de Jaen, et dit, au contraire, qu'à Gordoue les excès, inévitables dans la prise d'assaut d'une ville, furent commis par plusieurs soldats seulement, et « malgré les ordres de MM. les généraux et les soins de MM. les officiers ». Gomment le procureur général peut-il se permettre une semblable altération des textes, et, ce faisant, quelle confiance peut-on accorder à son récit ? — Il parle aussi de la « bonteuse faiblesse » qu'aurait eue le général Marescot, de quitter l'habit français. Outre que le fait est nié par le général, par le chef de bataillon Bouvier et le capitaine Boischevalicr, on ne saisit pas bien comment ce général aurait commis un acte honteux en revêtant, en dehors du service, un habit espagnol, pour éviter d'être coupé en morceaux comme le général René. Est-ce que Napoléon ne se déguisa pas en se rendant à l'île d'Elbe, pour échapper aux insultes des populations de la vallée du Rhône ? Parlant du général Dupont, le procureur général dit : « Je dois à la vérité (V) d'observer que dans son interrogatoire, le général Dupont, accuse Vedel d'avoir violé ses ordres les 17 et 18 juillet, tandis que les lettres mêmes du général Dupont prouvent l'approbation qu'il a donnée aux déterminations de Vedel. » Il est impossible de dénaturer plus complètement les faits. La vérité est, comme nous l'avons démontré, que le 17 juillet 1808, le général Vedel désobéit formellement aux instructions de son chef. Le général Dupont lui avait donné l'ordre d'occuper fortement Baylen, qui, — un sous-lieutenant l'eût compris, — était une position d'une importance capitale, et d'y faire, là et non pas ailleurs, sa jonction avec Dufour, puis de rejeter l'ennemi sur la rive gauche du Guadalquivir. Or, le 17 juillet, le général Reding était avec ses 10 000 hommes à Mengibar, et il était facile à Vedel de le constater et de s'assurer par là même qu'il n'avait pas remonté vers les gorges ; c'était son devoir strict et l'idée ne pouvait venir au général Dupont qu'il y manquerait. La correspondance prouve, contrairement à ce qu'avance le procureur général, que le général Dupont, qui n'avait nullement ordonné le mouvement sur la Caroline et avait au contraire prescrit à Vedel de concentrer toutes les troupes à Baylen, ne donna son approbation à la marche vers les gorges qu'après qu'elle eut été commencée, et parce qu'il fut trompé par le général Vedel sur les mouvements de l'ennemi, que ce général lui assura s'être porté vers les défilés de la Sierra-Morena. — Que deviennent, dans de semblables conditions, les mots sacrés de Vérité, de Droit et de Justice? — Quant à la journée du 18, Vedel écrit lui-même de bon matin, de la Caroline, que l'ennemi ne s'est pas montré de ce côté, et qu'on suppose Reding à Mengibar, et sachant le général Dupont resté seul en présence de toute l'armée espagnole et pouvant être écrasé d'un moment à l'autre, sachant aussi Baylen sans défense, il écrit qu'il passera la journée à la Caroline et se rendra le lendemain à Baylen!!! Vit-on jamais pareille aberration, pareille folie? Et le procureur général ose dire que le général Dupont a approuvé les « déterminations de Vedel » dans la journée du 18 juillet !!...
Et c'est trois ans après les événements d'Andalousie, que le procureur général, qui n'a l'ailla lumière sur rien, vient déclarer devant le Conseil d'encpiêlc que les faits reprochés au général Dupont « ne peuvent rester impunis, s'ils sont prouvés », et que « quelques-uns semblent déjà évidents » ! C'est avec des insinuations seulement qu'il entend déshonorer, lui pygmée, ce grand soldat, le glorieux général de Marengo, de Pozzolo, de
3g8 LE GÉNÉRAL DUPONT
Haslach, d'Albeck, de Diernstein, de Halle, de Nossentin, de Mohrungen, de Braunsberg, de Friedland ! ! Pas un mot de ce qu'il dit du général Dupont n'est conforme à la vérité historique. Du combat acharné livré le 19 juillet, de l'intrépidité déployée par le général Dupont qui y fut blessé, de l'affreuse détresse des troupes manquant absolument de vivres, il ne souffle mot. Il avance que, le 19 juillet, le général Dupont « a exercé sur les divisions Vedel et Dufour une autorité qu'il n'avait plus, dont sa position le dépouillait » ; mais sur quoi donc, sur quel texte se fonde le procureur général, pour faire d'aussi téméraires affirmations, si contraires à la discipline ? Nous en avons montré toute l'absurdité.
Ce n'était pas le général Dupont qui « s'était mis » dans une situation critique le 19 juillet ; il y avait été entraîné, et par les fautes énormes et évidentes de Napoléon et par la désobéissance inconcevable de Vedel. — Il n'est pas vrai que, le 19 juillet au soir, les divisions Vedel et Dufour fussent « libres et victorieuses » ; Vedel avait été battu à l'Ermitage de San Ghristobal, et, à son attaque de gauche, l'ennemi, confiant dans la trêve, ne s'étant pas défendu, les prisonniers et les canons conquis n'étaient pas le prix du sang des braves et n'appartenaient pas à Sa Majesté.
Il est faux que le général Dupont ait « autorisé finalement à souscrire des conditions avilissantes » ; Marescot et Chabert s'entendaient tout aussi bien aux questions d'honneur que Napoléon et son procureur général ; ils n'avaient ni l'un ni l'autre trempé dans le guet-apens de Bayonne, dans la surprise déloyale des places fortes espagnoles, ni voulu l'invasion traîtresse d'un pays ami et allié, et ils ne manquèrent pas plus à l'honneur que Serurier, Desaix, Belliard, Bosily, Kellermann, Junot, et, plus tard, Lee, Napoléon III et Cronje.
Il est faux que le général Dupont ait « stipulé avec une attention honteuse la conservation des bagages, surtout de ceux des généraux » ; non seulement il n'entra pour rien dans la rédaction de cet article, mais le général Chabert ne fit que se conformer aux usages, à ce qui se pratique dans toutes les capitulations, et son texte est plus concis, plus sobre de détails que la plupart des conventions de ce genre.
Comment apprécier les lignes suivantes du Rapport du procureur général, et qui ne frémirait d'indignation à leur lecture?: « Et ces bagages, selon plus d'un témoignage, ont été signalés le fruit du pillage d'une ville appartenant à V auguste frère de Sa Majesté » ; et dans une note placée au bas de la page, le procureur général écrit : « Voyez l'interrogatoire du général Marescot, la déclaration du sr Villoutreys. » — Il est peu vraisemblable que les membres du Conseil d'enquête se soient donné la peine d'examiner ces deux pièces ; nous les avons lues avec la plus grande attention et nous n'y avons pas découvert un seul mot autorisant le procureur général à dire que les bagages du général Dupont étaient « le fruit du pillage » de Cordoue ou de toute autre ville appartenant à Vauguste frère de l'Empereur. Le général Marescot est muet sur la question des bagages ; quant à la Déclaration du capitaine de Villoutreys, du 23 novembre 1809, elle ne fait pas non plus mention des bagages du général Dupont ; seul, son exposé des dispositions prises pour marcher d'Àndujar sur Baylen, parle de 800 voitures, mais sans dire d'où vient ce chiffre et sans faire même allusion à ce que contenaient les voitures, et nous savons que la plupart étaient pleines de malades et de blessés.
Qui donc a créé cette légende odieuse, insensée, des fourgons de Dupont gonflés du butin de Cordoue, du produit de ses vols, légende colportée comme à plaisir par des Français pour déshonorer un des généraux qui ont le plus glorieusement servi la France ? Le procureur général avait toute facilité pour savoir et le nombre des voitures du général Dupont et ce qu'elles renfermaient ; il lui suffisait, nous ne saurions trop le répéter, d'interroger le colonel de gendarmerie Huche, le commissaire des guerres Lacombe, les vaguemestres, les médecins : il n'en fit rien, et aucun des interrogatoires que subirent les accusés et deux ou trois officiers, ne mentionna que les voitures du général Dupont eussent contenu le fruit d'un butin quelconque. — M. Thiers, qui écrivit le récit des événements de Baylen avant 18/19, et Pu^ Par conséquent, se renseigner auprès de nombreux officiers ayant été témoins des faits, n'a pas hésité à déclarer que le général Dupont s'y conduisit « en vaillant homme », et que s'il y fut commis des fautes, il n'y eut « pas une seule infraction à l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La première faute, dit l'éminent historien, fut celle de Napoléon lui-même A cette époque, les persécuteurs ordinaires du malheur, jugeant sans connaissance et sans pitié ce déplorable événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons chargés des dépouilles de Cordoue, l'affreux désastre qui frappa l'armée française. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans, toujours déchaînée contre ceux que le pouvoir lui donne le signal d'immoler ». Nous avons dit que dans un discours à l'Assemblée nationale, M. Thiers porta sur le traitement infligé au général Dupont, ce jugement qui restera: la bassesse se ruant sur le malheur. — Il est infiniment pénible d'avoir à constater que ce fut Napoléon qui créa l'odieuse et mensongère légende des fourgons de Baylen, par sa lettre du 25 août 1808, dans laquelle, envoyant à Clarke les interrogatoires de Villoutreys, il écrivit : « Vous verrez que ces lâches les ont fait entrer dans la capitulation pour sauver leurs bagages. Bon Dieu I des Français coupables de tant de lâcheté ! » Et les interrogatoires du capitaine de Villoutreys ne disaient pas un mot des bagages ! ! Quoi imaginer de plus horrible ?
Enfin, le procureur général continuant la lecture de son rapport, ose prétendre que ce lurent les 800 chariots du général Dupont qui retardèrent la marche de l'armée le 18 et le 19, et occasionnèrent la catastrophe en forçant les troupes à combattre par fractions « au lieu d'attaquer par division et en masse ». Cette critique est ridicule. Du moment où Dupont marchait sur une seule route, avec des équipages où plusieurs centaines de voitures étaient pleines de malades et de blessés, forcé d'attaquer immédiatement pour s'ouvrir un passage puisqu'il avait tout lieu de craindre l'arrivée de Castanos sur ses derrières, comment eût-il pu aborder les Espagnols de Reding « par division et en masse » ?
N'est-il pas évident, aussi, que si le général Dupont eût possédé 800 voitures chargées du butin de Cordoue et d'autres villes, les Espagnols, devenus, après Baylen, maîtres de tous ces équipages, de toutes ces richesses, se seraient empressés d'en faire mention, de les énumérer et d'en crier les détails à l'Espagne et à toute l'Europe? Or, ni Castanos, ni Reding, ni Lapena, ni aucune correspondance de l'armée d'Andalousie ne font même allusion à l'immense convoi dont parle le procureur général de la Haute-Cour, pour frapper l'imagination de ses auditeurs et créer la légende fausse et stupide, destinée à déshonorer,
par ordre de César, un des plus glorieux soldats de la France. Dans sa lettre du 2 4 juillet à la Junte de Séville, Castanos annonce qu'il enverra l'inventaire de tout ce qui est tombé entre les mains des Espagnols, et cet inventaire, qui existe aux archives de la guerre, ne porte pas d'autres voitures que celles qui figurent sur l'Etat de situation du Corps de la Gironde pour le 10 juillet, soit 202 (au lieu de 22^) pour tout le corps d'armée et consistant en bouches à feu, caissons de munitions et de parc, et divers chariots, voitures d'outils et forges de campagne. Des 600 voilures qui manqueraient pour arriver au chiffre de 800 cité par le procureur général, d'un butin quelconque, Caslanos ne souffle mot, d'où l'on peut conclure avec certitude que l'ordre donné par le général Dupont au colonel Huche de détruire toutes les voitures non réglementaires, avait été exécuté, et que les véhicules nécessaires pour le transport des malades, des blessés et des objets indispensables aux troupes consistaient uniquemeut, comme nous l'avons déjà indiqué, en voitures et charrettes de réquisition, dont Caslanos prit possession, conformément à l'article J2 delà capitulation, sans que leur contenu eût été l'objet de la plus légère critique.
Le procureur général termine en insinuant que la préoccupation des bagages « venus de Cordoue » était poussée à ce point chez le général Dupont, qu'il négligea d'emmener tous ses malades, ce qui, nous l'avons longuement établi, est d'une fausseté insigne. Puis, montrant en quelque sorte lui-même l'inanité de ses outrageantes accusations, il dit : « Tous ces faits ne sont pas prouvés, mais tous sont articulés dans les pièces, tous appellent un examen solennel, plusieurs paraissent vrais. » Mais qui donc s'est opposé, depuis trois ans, à ce que le procureur général fasse une preuve quelconque contre le général Dupont ? Et comment se fera-t-il jamais, cet « examen solennel » des faits, puisque, suivant l'expression même du prince Cambacérès, il faut expédier l'affaire, l'Empereur ayant sa sentence toute prête? Quelle pitié, et comme on s'explique l'épithète de « monstrueux » appliquée par le grand Chaix d'Est-Ange et les bâtonniers Duvergier et Paillet, à la parodie de justice sous laquelle succomba le général Dupont ! Non, mille fois non, toute la gloire du plus grand des conqu érants ne couvrira jamais cet épouvantable forfait.
Pour ce qui est du général Vedel, le procureur général altère la vérité historique d'une manière très grave, en disant qu'il est revenu de Sainte-Hélène « pour mettre bas les armes à Baylen. » Une troupe qui met bas les armes, se rend prisonnière de guerre, et la capitulation de Baylen porte expressément que les troupes du général Vedel ne sont pas prisonnières de guerre et ne posent pas les armes. — Nous ajouterons que l'examen de la conduite du général Vedel s'imposait, ou pour le disculper, ou pour le rendre responsable de la catastrophe en dégageant le général Dupont, si l'accusation de désobéissance était prouvée, et dans ce cas Vedel était passible de la peine de mort.
Nous ne reviendrons pas sur l'exposé que nous avons fait du rôle honorable du capitaine de Villoulreys sur le champ de bataille de Baylen, dans la négociation de la Convention d'Andujar et pendant son trajet de Baylen à Madrid. Notre récit, basé sur des preuves irrécusables, montre combien les outrageantes imputations du procureur général sont fausses et sans excuse, puisqu'il pouvait si facilement se renseigner auprès des chefs de bataillon Berthet et Plicque et du général Laval, et qu'il n'interrogea aucun de ces officiers.
Le procureur général, qui outrage, en leur absence, des accusés mis dans l'impossibilité de lui répondre ; qui ne dira jamais un mot de la détresse affreuse des troupes du général Dupont, du manque absolu de vivres, du courage qu'elles ont montré pendant dix heures d'une lutte disproportionnée et auquel l'ennemi rend un éclatant hommage ; qui reproche au général Marescot d'avoir consenti un article accusant « les généraux français d'avoir souffert le pillage des églises à Cordoue, à Jaen », alors que cet article porte, au contraire, que des excès, inévitables, ont été commis malgré les ordres des généraux et les soins des officiers ; le procureur général, enfin, qui ne cesse de dénaturer les faits, ne craint pas, en parlant du général Legendre, de dire que « le 21, il a écrit au général Vedel la lettre mensongère qui annonçait comme terminée une capitulation qui n'a été signée pourtant que le lendemain, trompant ainsi par cette espèce de faux la bonne foi du général Vedel et de sa division entière ». Cette outrageante imputation est d'une fausseté certaine dans le fait. Lorsque le général Legendre écrivit le 21 juillet au général Vedel, le traité n'était pas signé, il est vrai, mais toutes ses stipulations avaient été discutées et arrêtées la veille par les négociateurs des deux armées, surtout en ce qui concernait le sort des 2e et 3e divisions; le général Dupont les avait connues par Baste et Warenghien dans la soirée du 20, et le général Lapeiïa, comme nous l'avons dit, lui avait transmis, ce même soir, « les capitulations arrêtées entre les deux armées ». Considérant ces conventions ou capitulations comme très avantageuses dans la position désespérée de ses troupes ; forcé d'autre part d'accepter les conditions de l'ennemi pour éviter regorgement de ses 2 000 malades ou blessés et sauver son corps d'armée d'une destruction totale ; menacé aussi de voir rompre les négociations si les divisions Vedel et Lefranc n'étaient pas comprises dans le traité, le général Dupont, qui avait seul qualité pour accepter ou refuser la capitulation, l'accepta, en réalité, dans la nuit du 20 au 21, au reçu de la lettre de Lapeîïa. Il pouvait donc bien ordonner au général Legendre, son chef d'état-major, d'écrire au général Vedel : « Je vous préviens que votre division se trouve comprise dans le traité que nous venons de faire avec le général en chef de l'armée espagnole. » La signature donnée le 22 par le plénipotentiaire français ne fut qu'une formalité et ne changea rien, en effet, aux conditions convenues le 20 poulies troupes de Vedel (1) ; nous avons longuement exposé toutes les phases des transactions. Ajoutons que le général Legendre, malgré les outrages et les rigueurs indignes dont l'Empereur l'accabla, conserva l'estime et l'affection de ses compagnons d'armes; l'excellent général Barbou lui donna une preuve touchante de ses sentiments en lui offrant, en Italie, sa maison et sa table, comme nous le verrons plus loin.
Le procureur général, en terminant son rapport, tente de déshonorer le payeur Plauzoles, dont il dit que « dépositaire peu fidèle des fonds du Trésor, il trahit ses intérêts ». Comment pouvait-il s'exprimer de la sorte et offenser sans preuves un honnête homme, lorsqu'apres enquête, le comte Mollien, ministre des finances, avait adressé à l'Empereur, le
(1) Dans son interrogatoire du 10 février 1809, le général Marescot dit: « Le 20, le général en chet envoya au lieu des conférences son aide de camp M. Warenghien. Toutes les conventions étaient faites lors de son arrivée... M. Warengliien est reparti tout de suite; ainsi le général en chef a eu connaissance de la l de la capitulation avant la signature quin'a eu lieu que le 22. »
Le Général lh pont. III. — ^(i
i4 juin 1809, un rapport où il est dit que le sieur Plauzoles « a répondu à toutes les questions » et qu'il est « un comptable honnête, qui a rempli successivement, avec zèle, probité et dévouement trois missions périlleuses où sa fortune, sa liberté et sa vie ont été gravement compromises » ?
Tel est le Rapport du procureur général de la Haute-Cour Impériale. On peut le résumer en disant qu'il est de tout point contraire à la vérité, et qu'après trois ans de recherches, il ne fait pas l'ombre d'une preuve contre le général Dupont.
2e SÉANCE DU CONSEIL
Le mardi 18 février, le Conseil d'enquête se réunit en seconde séance : elle est ouverte à trois heures, tous les membres précédemment nommés étant présents.
Le Greffier en chef continue la lecture des pièces de l'Instruction commencée, savoir :
De l'interrogatoire du général Vedel, en date du 17 février 1809 ;
Des interrogatoires du général Marescot, des 9 et 10 février 1809 ;
Des interrogatoires du S1' Villoutreys, des 22 et 24 février 1809, d'une déclaration particulière qu'il a faite et qui a été renvoyée au Procureur général le 23 novembre 1809 ;
Et de l'interrogatoire du général Chabert, en date du 20 février 1809.
Il est également fait lecture du procès-verbal du Conseil de guerre qui a eu lieu dans la baraque du général Dupont, au camp devant Baylen, le 20 juillet 1808.
Ces lectures terminées, le Prince archichancelier Président lève la séance du Conseil et l'ajourne au surlendemain jeudi, 20 février, à midi.
3e SÉANCE DU CONSEIL
Le jeudi 20 février, le Conseil d'enquête se réunit à midi au palais des Tuileries : tous les membres étant présents, le Prince archichancelier Président ouvre la séance.
D'après l'autorisation de S. A. S., le Greffier en chef donne lecture :
De l'interrogatoire du général Legendre, en date du 16 février 1809 ;
De l'interrogatoire du Sr Plauzoles, ex-payeur général du Corps d'armée du général Dupont, en date des 28 et 3o janvier, et 18 février 1809 ;
De l'interrogatoire du S1' Leremboure, payeur de la iie division du 2e Corps de l'armée de la Gironde, en date des 29 janvier et 18 février 1809;
Des déclarations faites le 8 janvier 18 10 par le général Poinsot, devant le Procureur général et les Magistrats officiers du Parquet de la Haute-Cour assistés dudit Greffier en chef ;
Et des déclarations également faites devant eux, le 28 novembre 1810, par le capitaine Reboulleau, ci-devant aide de camp du général Lefranc.
Le Procureur général donne communication au Conseil de diverses autres pièces, notamment d'une lettre du général Lagrange, du Journal militaire du général Privé, et de divers articles de journaux espagnols traduits en français, et contenant des lettres écrites par le général espagnol Morla au général Dupont, relativement au pillage qui a eu lieu à Sainte-Marie sur les bagages et équipages français. Le Procureur général fait observer au Conseil que les originaux de ces lettres font partie des pièces qui sont entre ses mains.
Ces lectures et communications terminées, le Conseil règle la manière dont les prévenus seront introduits et entendus devant lui.
Le Procureur général présente et lit au Conseil l'Acte d'accusation (1) qu'il a dressé contre le
(1) Cet acte d'accusation fut communiqué le même jour, 20 février 1812, à chacun des accusés, à la prison de l'Abbaye et à la maison d'arrêt de iMonlaigu, rue des Sept-Voves, par Philippe d'Aune, huissier de la Haute-Cour Impériale.
LE PROCÈS /jo3
général Dupont, le général Marescot, le général Chabert, le général Vedel, le général Legendre, et le capitaine Villoutreys. Il est conçu en ces termes :
ACTE D'ACCUSATION Contre ceux qui ont pris part à la Capitulation de Bailén (20 février 1812).
Des interrogatoires des prévenus, des déclarations des témoins et des pièces de la procédure ;
Il résulte :
i° Que le général Dupont a laissé le pillage de Cordoue se prolonger au delà des premiers moments donnés à la fureur du soldat ;
20 Qu'il n'a donné des ordres pour la sûreté des caisses publiques que trois jours après son entrée à Cordoue ;
3° Qu'il n'a pas fait faire le versement de tous les fonds à la caisse du payeur général ;
4° Qu'il a évacué Cordoue sans emmener tous les malades, quoiqu'il eût huit cents voitures d'équipages ;
5° Qu'il a donné, le 18 juillet, à la levée du camp d'Andujar, trop de soins à la conservation de ces équipages, ce qui l'a empêché de déployer toutes ses forces contre l'ennemi, à son arrivée à Baylen, le 19 au matin ;
6° Qu'il a, en demandant une trêve le 19, négligé de stipuler par écrit aucunes conditions ;
70 Qu'il a compris dans cette trêve, ensuite, les divisions \edel et Dufour, pour qui elle n'avait pas été et ne pouvait être stipulée ;
8" Qu'il a fait rendre à l'ennemi des prisonniers, des canons, des drapeaux pris par la division Vedel, selon les lois de la guerre ;
9° Qu'il a rejeté, le 20, les propositions du général Vedel, de s'entendre avec lui et de reprendre le combat ; et celles du général Privé, de sacrifier les bagages, de prendre les troupes qui les gardaient et de faire une attaque contre Reding, en même temps que le général Vedel l'attaquerait aussi ;
io° Qu'il a donné successivement au général Vedel, le 20, des ordres contradictoires, tantôt de se retirer sur la Sierra-Morena, tantôt de rester, tantôt de se regarder comme libre, tantôt de se regarder comme compris dans la trêve ;
ii° Qu'il a tenu, le 20, un prétendu conseil de guerre, et y a laissé délibérer de capituler, sans y appeler le général Vedel ni aucun officier de sa division ;
12° Qu'il a envoyé un plénipotentiaire pour négocier la Capitulation, sans instructions écrites et précises ;
i3° Qu'il a ensuite autorisé, dans la nuit du 21 au 22, ce plénipotentiaire à signer des conditions honteuses et déshonorantes pour les soldats français ;
i4° Qu'il y a stipulé la conservation des bagages et effets avec un soin qui semble annoncer que c'était un des motifs déterminants de la Capitulation ;
i5° Qu'il a compris dans cette Capitulation, sans en avoir le droit, deux divisions entières, libres, non engagées, ayant les moyens de se retirer sur Madrid ;
160 Qu'il parait l'avoir fait afin d'obtenir de meilleures conditions à sa propre division; I7° Qu'il a trompé le général Vedel en lui écrivant et lui faisant écrire, le :>. 1 au matin, qu'il était compris dans une capitulation qui n'existait pas alors, qui ne lui a été communiquée que la nuit du 21 au 22, et n'a été signée que le 22 à midi ;
180 Qu'il a ainsi, non seulement sacrifié la division Barbou, qui était sous ses ordres, et la division Vedel à qui il avait perdu le droit d'eu donner, mais encore les troupes qui assuraient la communication avec Madrid, depuis Sainte-Hélène jusqu'à Manzanarès ;
190 Qu'il est cause de la perle de la province de l'Andalousie, et a, en ouvrant à l'ennemi l'entrée de la Manche cl le chemin de Madrid, exposé tous les Français, qui étaient dans ce partie de l'Espagne, à être attaqués et accablés par le nombre ;
20" En conséquence, le général Pierre Duponl, âgé de quarante sepl ans, général de division,
4o/l LE GÉNÉRAL DUPONT
comte de l'Empire, grand aigle de la Légion d'honneur, est accusé d'avoir compromis la sûreté extérieure de l'État en signant une capitulation par laquelle il a livré à l'ennemi, non seulement sa propre division, ses canons, armes, munitions, mais encore les postes occupés par la division Vedel, ses canons, armes et munitions, et ouvert ainsi la province de la Manche et la route de Madrid, à l'armée du général Castanos; crime prévu par Varlicle 11 du Code pénal.
Marescot. ■ — Le général Armand-Samuel Marescot, grand aigle de la Légion d'honneur, est accusé de complicité ;
Pour avoir été un des instigateurs et signataires, quoiqu'on qualité de témoin, de ladite Capitulation et avoir proposé et rédigé lui-même un des articles de ladite Capitulation.
Chabert. — Le général de brigade Théodore Chabert, commandant de la Légion d'honneur, est accusé de complicité ;
Pour avoir discuté, arrêté et signé les articles de la Capitulation.
Vedel. — Le général de division Dominique-Honoré-Antoine Vedel, commandant de la Légion d'honneur, comte de l'Empire, est accusé de complicité ;
Pour avoir reconnu l'autorité d'un général qui n'avait plus d'ordres à lui donner, pour la seule raison qu'il était cerné par l'ennemi, avait consenti une trêve avant l'arrivée de lui Vedel sur le champ de bataille et, par, conséquent, ne se trouvait plus libre ;
Pour avoir reconnu la trêve comme commune à ses divisions, cessé de combattre, rendu les prisonniers qu'il avait faits et les canons et drapeaux qu'il avait pris à l'ennemi ;
Pour n'avoir pas continué le 21 sa route de Sainte-Hélène sur Madrid, malgré les lettres des généraux Dupont et Legendre contenant des ordres qu'il ne devait pas reconnaître ;
Legendre. — Le général de brigade François-Marie-Guillaume Legendre, baron de l'Empire, chef de l'État-major, est accusé de complicité avec le général Dupont;
Pour avoir été l'organe des ordres donnés par ledit général ;
Pour avoir écrit le 21 juillet au général Vedel qu'il devait s'arrêter, parce qu'il était compris dans une capitulation faite, alors qu'elle ne fut signée que le 22 ;
Villoutreys. — Le capitaine de cavalerie Charles Villoutreys, chevalier de la Légion d'honneur, chevalier grand'eroix de l'Union de Bavière, est accusé de complicité avec le général Dupont ;
Pour avoir arrêté la trêve avec Reding et Castanos, sans conditions écrites et sans garantie ;
Pour avoir pris part à la discussion et à la conclusion de la Capitulation ;
Pour avoir, dans la roule de Baylen à Madrid, donné des avis, des ordres aux commandants, écrit au général Castanos de façon à les empêcher de se retirer sur Madrid et à livrer à l'ennemi toutes les troupes qui se trouvaient dans la Sierra-Morena, à Puerto-del-Rey et Madridejos, et pour avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour soumettre également à la Capitulation un bataillon qui, malgré lui, s'évada vers Madrid.
Legendre. — Le général Legendre, chef d'État-major de l'armée, est accusé, en outre, de complicité avec Joseph Plauzoles, ex-payeur de l'armée du général Dupont, et avec Augier Leremboure, payeur de la division Dupont d'avoir concerté les moyens de soustraire des sommes de plus de 3ooo francs au Trésor public, crime prévu par l'article 169 du Code pénal.
Fait à Paris au Parquet de la Haute-Cour Impériale établi en notre hôtel (1), le 20 février 18 12.
Regnaud de Saint-Jean-d'Angely.
Avant de faire comparaître les prévenus, le Conseil, ouï le procureur général, arrête qu'il sera remis dans la journée à chacun des prévenus une copie dudit acte d'accusation; et que ceux d'entre eux qui, après leur audition de ce jour, auront de nouvelles observations à présenter au Conseil, seront entendus par lui dans sa séance d'après-demain samedi.
(1) Cet hôtel était sis, 54 rue de Provence.
LE PROCÈS 4o5
Sur l'ordre du prince arehichancelier président, les huissiers de la Haute-Cour Impériale introduisent successivement et séparément chacun des prévenus, accompagné d'un officier de gendarmerie.
Le prince arehichancelier président fait connaître au prévenu le motif et l'objet de sa comparution devant le Conseil et lui annonce que le greffier en chef va lui donner lecture de l'acte d'accusation présenté par le procureur général, qu'il en recevra aujourd'hui une copie, qu'il pourra y répondre de nouveau samedi et que dès ce moment le Conseil est disposé à l'entendre sur tout ce qu'il croira devoir dire pour sa justification.
D'après les ordres susdits du prince arehichancelier président, le général Dupont est introduit le premier. Le greffier en chef fait lecture en sa présence du susdit acte d'accusation. Le général Dupont, après avoir reçu la permission de s'asseoir, y répond et fait connaître au Conseil les faits et les observations qu'il croit nécessaires à sa défense.
Lorsqu'il l'a terminée, il se retire : et d'après les ordres du prince arehichancelier le général Marescot est introduit, puis successivement le général Chabert, le général Vedel et le capitaine Villoutreys, comme il a été dit pour le général Dupont, chacun d'eux ayant reçu la permission de s'asseoir pour présenter sa défense.
Après avoir ainsi procédé à l'audition des prévenus, fors celle du général Legendre que S. E. le ministre de la guerre dit être employé en ce moment à l'un des corps d'armée en Allemagne, le Conseil autorise le procureur général à faire donner au général Dupont communication de sa correspondance avec le général Vedel, en suite de quoi le prince arehichancelier président lève la séance du Conseil et l'ajourne au surlendeman samedi, 22 février, heure de midi.
L'Acte d'accusation étant basé sur le Rapport dont nous venons de montrer toute la fausseté, nous ne reproduirons pas les arguments probants, irréfutables, que nous avons donnés, notamment dans l'exposé détaillé des événements, pour démontrer l'inanité de toutes les allégations du procureur général. Pour lui, ce sont les racontars de la première heure, c'est l'inique sentence de l'Empereur, qu'il développe avec une stupéfiante et imperturbable assurance, sans tenir aucun compte des déclarations qui lui ont été faites ; seulement, les insinuations qui, dans son Rapport, appelaient, dit-il, « un examen solennel », sont devenues en deux jours, dans son Acte d'accusation, des affirmations, des faits acquis, que Sa Majesté châtiera comme il lui conviendra. S'il y a des juges à Rerlin, point n'en est besoin à Paris : l'Empereur suffit à tout, la France ne doit plus connaître que la gloire et le silence. — Nous nous bornerons donc, en renvoyant aux preuves que nous avons fournies à maintes reprises, à proclamer, au nom de la vérité et de la justice, que l'Acte d'accusation du procureur général, qualifié avec raison de monstrueux, est de tout point contraire à la vérité historique.
Le procureur général de la Haute-Cour est tellement ignorant des notions les plus élémentaires du droit, que, dans sa hâte de réclamer la tête du général Dupont, pour avoir, ose-t-il prétendre, « compromis la sûreté extérieure de l'Etat », il le fait tomber sous le coup de l'article 77 du Code pénal, sans réfléchir que ce Code étant du i5 février 1810, ne peut être applicable à des délits commis en 1808. Quelle abomination ! Avoir glorieusement servi son pays, s'être montré brave entre les braves, désintéressé, modeste, dévoué, avoir gagné des batailles et mérité l'amour de ses soldats et l'admiration de toute l'armée, être resté irréprochable, ferme dans le devoir, sous les balles comme dans l'incommeD surable tristesse d'un désastre immérité, pour se voir livré, pieds ei points liés, à la bassesse des courtisans et aux outrages de César, injuste, ingrat, perfide, cruel et sans pitié !
4o6 LE GÉNÉRAL DUPONT
On n'a, sur la première audition des prévenus, que les notes suivantes, recueillies par le greffier du Conseil d'Enquête :