‹ Le général DupontChapitre 46 sur 90 · ACTE D'ACCUSATION · texte numérisé non relu

ACTE D'ACCUSATION

Des interrogatoires des prévenus, des déclarations des témoins et des pièces de la procédure, il résulte :

Aut. ior.

Que le G"1 Dupont a laissé le pillage de Cordoue se prolonger au delà des premiers momens donnes à la fureur du soldat.

Réponse. — Cette accusation est fausse. Il n'y a eu de pillage que pendant le combat dans les maisons où l'ennemi s'est défendu. L'ordre a été rétabli dans la ville aussitôt qu'elle a été en notre pouvoir. Les troupes ont établi leurs camps hors des murs. Des compagnies d'élite et le bataillon des marins de la Garde ont occupé la ville. Des patrouilles ont circulé constamment pour arrêter les hommes qui se seraient introduits furtivement dans les maisons. On a arrêté beaucoup de rebelles cachés et qui se livraient au pillage dans les maisons abandonnées. Dès le jour môme j'ai fait mettre à l'ordre que le pillage était défendu sous peine de mort. Le lendemain on a fait ouvrir les sacs du soldat et tous les effets étrangers à son équipement lui ont été enlevés. L'argent a été réuni en masse par compagnie pour l'entretien de la troupe. Je réclame, à l'appui de ces déclarations, le témoignage du G1" Laplanc, commandant de la place, du Gal Barbou, commandant la division, du colonel Daugicr, commandant les marins de la Garde, et de tous les chefs de corps. Toutes les précautions et mesures d'ordre oui donc été employées. Cordoue, prise d'assaut, a moins souffert que beaucoup de villes où l'on est entré sans résistance. Le soldat criant qu'il fallait brûler la ville pour la réduire, j'ai couru à la lèlc des corps et j'ai lait à cet égard les défenses les plus sévères. J'ai dit aux troupes qu'il fallait soumettre le peuple en le ménageant, et que cette ville appartenait au Roy, frère de S. M. l'Empereur. Ainsi cette accusation est fausse et tourne tout entière à ma justification.

Art. 2.

Qu'il na donné des ordres pour la sûreté des caisses publiques <jue trois jours après son entrée à, Cordoue.

/jl6 LE GÉNÉRAL DL'PONT

Réponse. — Cette accusation est fausse. C'est au moment même que nous avons été maîtres de la ville, que j'ai fait placer des gardes près des caisses publiques, et elles n'ont souffert aucune atteinte. Je réclame le témoignage du commandant de la place, du chef de l'État-Major, et je demande qu'il soit pris des renseignements dans la ville même de Cordoue à cet égard.

Art. 3.

Qu'il n'a pas fait faire les versemens de tous les fonds à la caisse du payeur général.

Réponse. — Les fonds de toutes les caisses publiques ont été versés dans la caisse du payeur général en vertu d'un arrêté que j'ai pris. Une seule caisse contenant 60000 francs ([) a été employée en gratifications aux officiers du corps d'armée et à la restauration du haras de Cordoue, dont j'ai fait racheter les chevaux étalons et les jumens de race andalouse. Cet établissement était très précieux à rétablir pour les intérêts du Roi d'Espagne. Des procès-verbaux de versement des fonds ont été dressés et signés par les autorités françaises et espagnoles. Le payeur général en justifiera. Je demande en outre que l'on prenne à Cordoue des déclarations sur cet objet. L'ordonnateur Lacombe doit également être appelé à déposer pour le confirmer.

Art. 4-

Qu'il a évacué Cordoue sans emmener tous ses malades, quoiqu'il eût 800 voitures d'équipages.

Réponse. — En évacuant Cordoue, j'ai emmené tous les malades susceptibles d'être transportés. J'ai pris des mesures pour assurer le traitement du petit nombre de ceux qu'on a été forcé de laisser à cause de leur état de maladie trop grave. On en a placé plusieurs dans des couvens avec lesquels on s'est arrangé pour les soins à leur donner. Ils ont, en général, été bien traités, et plusieurs ont rejoint leur corps. Je demande à cet égard le témoignage des officiers supérieurs. Ma sollicitude pour le soldat et particulièrement pour le soldat malade, est connue dans l'armée. Mes soins ont été si assidus et si paternels, que j'ai créé des hôpitaux dans toutes les villes que j'ai occupées et que mon corps d'armée a eu constamment moitié moins de malades que le climat ne le comporte ordinairement. Cette accusation est fausse et horrible.

J'ai ordonné au commandant de la gendarmerie de faire briser toutes les voitures inutiles, et je l'ai rendu responsable de l'exécution des règlemens sur le nombre des voitures qu'ils permettent. Tous les chevaux et mulets des voitures brisées ont été remis au parc d'artillerie pour son service. Le général Faultrier, commandant cette arme, et le colonel Huche confirmeront cette déclaration.

Art. 5.

Qu'il a donné le 18, à la levée du camp d'Andujar, trop de soins à la conservation de ses équipages, ce qui l'a empêché de déployer toutes ses forces contre l'ennemi, à son arrivée à Baylen, le 19 au matin.

Réponse. — En levant le camp d'Andujar, j'ai formé mon ordre de marche de manière à pouvoir combattre à l'avant-garde et à l'arrière-garde, attendu que j'avais des corps ennemis devant et derrière moi. J'ai placé, en conséquence, le parc d'artillerie, les équipages et les malades au centre de la colonne. Par cette disposition que prescrit l'expérience militaire en pareil cas, tous mes mouvements devenaient libres pour les combats. La plus simple réflexion suffit pour faire sentir la justesse de cet ordre de marche et l'on voit également qu'il ne fallait pas de garde particulière pour les équipages puisqu'ils étaient couverts des deux côtés par les troupes qui les précédaient et les suivaient.

Lorsque le combat de Baylen a commencé, les équipages, le parc et les malades ont été placés en arrière du terrain de l'action, et ils n'ont eu pour garde que les convalescents et les hom-

(1) Il y a là une erreur évidente; car à l'article i!\, le général Dupont dit que les deux caisses prises aux rebelles contenaient emiron 45o 000 francs, dont 3ooooo francs environ ont été distribués en gratifications. (Note de l'auteur).

mes fatigués. Toutes les troupes ont pris part au combat, excepté trois compagnies chargées de la surveillance du pont de V Tierrumblar . J'invoque la déposition à cet égard du général Darbou, commandant la division, et de tous les chefs de corps.

Art. 6.

Qu'il a, en demandant une trêve le 19, négligé de stipuler par écrit aucune condition.

Réponse. — Lorsque l'armistice a eu lieu le 19, il a été convenu crue les troupes des deux partis conserveraient la position où elles se trouvaient. La parole des généraux suint ordinairement en pareil cas. Une stipulation par écrit n'ajoute aucune force à ces sortes de conventions du moment. Cette accusation est donc entièrement insignifiante.

Qu'd a compris dans cette trêve ensuite les divisions Vedel et Dufour pour qui elle n'avait pas été et ne pouvait être stipulée.

Réponse. — Lorsque la division Vedel est arrivée près Baylen le 19 à 5 heures du soir, j'ai dû la comprendre dans l'armistice parce que la division Barbou était réduite à un tel état de faiblesse et d'épuisement, par le combat si inégal et si long qu'elle venait de livrer, qu'elle eût été entièrement perdue si le combat eût recommencé. Le corps de Castanos était sur ses derrières, et celui de Reding était encore d'environ 20000 hommes après l'action. Ces deux corps se seraient réunis sur-le-champ après avoir anéanti les restes de la division Barbou, et la division Vedel eût été infailliblement écrasée à son tour par une si grande supériorité. On doit toujours avoir présent que nos corps n'étaient composés que de jeunes conscrits, pleins de bonne volonté mais non aguerris et épuisés par la chaleur du climat et la pénurie de vivres. L'ennemi avait ses meilleures et ses plus vieilles troupes contre nous. Je ne pouvais donc rompre l'armistice, mais si le général Vedel avait la certitude de dégager Baylen, pourquoi n'a-t-il pas, sans me consulter, engagé une action décisive ? Je ne voyais pas la possibilité du succès et je ne devais pas, par conséquent, tenter une opération sans espoir, mais s'il voyait cette possibilité, ne devait-il pas agir sans mon ordre, et même malgré mon ordre ? Il devait lui suffire d'entrevoir le succès pour prendre son parti avec audace. J'ai dit ailleurs dans quel état de faiblesse absolue élaitla troupe. 1 5oo hommes hors de combat, la plupart des généraux et officiers supérieurs blessés et moimême frappé d'un violent coup de feu. Cette accusation est donc réfutée complètement et ne peut se soutenir devant la plus simple réflexion.

Art. 8.

Qu'il a fait rendre à l'ennemi des prisonniers, des canons, des drapeaux pris par la division Vedel selon les lois de la guerre.

Réponse. — J'ai fait rendre à l'ennemi un bataillon et deux pièces de canon pris par la division Vedel sans combat. L'ennemi a réclamé les droits de l'armistice. Ce bataillon n'a point tiré, se croyant à l'abri de toute attaque pendant cet armistice, et c'eût été une déloyauté honteuse pour le caractère français que de profiter d'une telle surprise. Quel intérêt y avait-il d'ailleurs à le garder prisonnier puisque nous ne pouvions pas le conserver ? Cet incident eût fait rompre la négociation, et j'espérais encore obtenir une retraite sur Madrid. J'ai donc agi loyalement et prudemment. Celle accusation est donc entièrement chimérique.

Art. 9.

Qu'il a rejeté le 20 les propositions du général Vedel, de s'entendre arec lui et île reprendre le combat, et celles du général l'rivé, de sacrifier les bagages, de prendre les troupes qui les gardaient, et de faire une attaque contre Reding, en même temps que le général i edel l'attaquerait aussi.

Réponse. — Il n'y a point eu de propositions semblables. Le fait est faux. Je demande que l'on me montre la pièce ou que l'on me produise le témoignage qui le suppose calomnieusement. Il Le Général Dupont. III. — u~

était, d'ailleurs, impossible de reprendre le combat. J'ai déjà victorieusement expliqué les conséquences funestes de la rupture de l'armistice. Mon intérêt n'était-il pas assez puissant pour chercher tous les moyens de sortir de la crise affreuse où je me trouvais par les fautes réitérées du général Vedel ? N'ai-je pas dû balancer toutes les chances, approfondir toutes les ressources, et si ma position m'eût présenté les moindres lueurs de succès, ne les aurais-je pas saisies pour échapper à la fatalité de ces circonstances ? La position des Corps ennemis qui pouvaient se réunir en peu d'instants, si le combat avait recommencé, doit être toujours présente pour apprécier ma situation.

Les bagages n'avaient point de garde, je l'ai déjà dit, ils ne pouvaient point nuire à l'action s'il avait été possible de la tenter, et cette simple réflexion fait tomber cette fausse allégation. J'ai réfuté ailleurs toutes les insinuations calomnieuses que l'on voudra tirer de cet article des bagages.

Art. io.

Qu'il a donné successivement au général Vedel, le 20, des ordres contradictoires, tantôt de se retirer sur la Sierra-Morena, tantôt de rester, tantôt de se regarder comme libre, tantôt de se regarder comme compris dans la trêve.

Réponse. — J'ai ordonné le 20 au général Vedel de dérober un mouvement pour se mettre en sûreté, et comme l'on est venu me rapporter que ce général faisait imprudemment des dispositions de marche, en plein jour, à la vue de l'ennemi, je lui ai fait dire d'attendre la nuit. Y a-t-il contradictions dans de pareils ordres? Les mesures les plus justes peuvent-elles être ainsi dénaturées ? Je voulais que la division Vedel opérât sa retraite sur Madrid. Je sacrifiai tout au plus grand intérêt de l'armée. Si cette division n'a pas échappé à la crise des circonstances où nous nous trouvions jetés, c'est une nouvelle faute du général Vedel, que j'ai tout fait pour prévenir.

Art. 11.

Qu'il a tenu le 20 un prétendu Conseil de guerre et y a laissé délibérer de capituler sans appeler le G11' Vedel ni aucun officier de sa division.

Réponse. — Ce n'est point un prétendu Conseil de guerre. C'est un véritable Conseil qui a été tenu le 20 au matin, sur les moyens d'obtenir la retraite de la division Barbou. Les généraux et chefs de corps s'y sont trouvés. Le procès-verbal est signé d'eux. Le général Vedel n'y a point été appelé parce qu'il ne s'agissait que de la division Barbou et parce que le temps ne le permettait pas. 11 fallait délibérer sur-le-champ. L'ennemi était en mouvement et à un quart d'heure de marche. Le moindre retard était impraticable. D'ailleurs j'avais dès lors conçu l'idée de faire opérer à la division Vedel son mouvement dérobé pour sa retraite. Ainsi la présence de ce général au Conseil de guerre eût été sans objet, quand bien même elle eût été possible.

Art. 12.

Qu'il a envoyé des plénipotentiaires pour négocier la Capitulation, sans instructions écrites et précises.

Réponse. — J'ai prescrit aux plénipotentiaires de faire tous leurs efforts pour obtenir notre retraite sur Madrid. Je n'ai pas donné d'instructions écrites parce qu'il fallait se régler sur les circonstances pour tâcher d'obtenir de meilleures conditions et que je me réservais de prendre de nouvelles mesures selon les rapports que je recevrais ; mais le général Chabert, chargé de mes pouvoirs, ne m'a point rendu compte de l'état de la négociation. 11 ne m'a point instruit de l'incident qui a fait révoquer l'article déjà convenu de notre passage par Baylen pour nous reporter sur Madrid. C'est une faute de la plus grande gravité. Une lettre de M. le duc de Rovigo est interceptée ; les renseignements qu'elle donne à l'ennemi sur la position de Madrid exaltent ses prétentions et font changer la convention déjà faite de notre marche vers le Tage. Le silence

LE PROCÈS 4l9

funeste du général Chabert me causant de vives inquiétudes, j'envoie près de lui le contreamiral Baste et le major Warenghien pour connaître les progrès de la négociation et lui rappeler surtout cpieje ne veux pas que la division Vedel soit comprise dans le traité, dans le cas où toutes les troupes n'auraient pas leur libre passage vers Madrid. Ainsi l'on voit toutes les précautions que j'ai prises et le résultat heureux qu'elles devaient avoir.

Art. i3.

Qu'il a ensuite autorisé, la nuit du 21 au 22, ce plénipotentiaire, à signer des conditions honteuses et déshonorantes pour les soldats français.

Réponse. — Le général Chabert m'a apporté, dans la nuit du 21 au 22, le traité qu'il venait de faire et m'a rendu compte de toutes les circonstances qui ont eu lieu pendant la négociation, et particulièrement des effets qu'a produits la lettre du duc de Rovigo. L'ennemi connaissant mieux sa supériorité, n'a plus voulu traiter sur les premières bases et a profité des renseignemens de la lettre pour faire adopter ses nouvelles prétentions. De notre côté, notre situation nous obligeait impérieusement à accepter ce traité, quoique moins avantageux qu'il ne l'était dans le principe de la négociation. La division Vedel était partie d'après mon ordre secret et je ne pouvais plus profiter de sa présence pour en imposer encore à l'ennemi et rétablir les premières conventions. La division Barbou était dans l'impuissance absolue de rien tenter, se trouvant entre deux corps qui excédaient huit fois son nombre ; ainsi la nécessité militaire la plus forte que l'on puisse imaginer dans toutes les chances de la guerre m'oblige à autoriser le seul moyen qui nous restait de sauver une division sans ressources. Ce traité était alors indispensable et il était même avantageux si l'on considère la circonstance. 11 a été violé et nous n'en avons pas recueilli le fruit, mais une perfidie sans exemple chez les nations civilisées peut-elle retomber sur moi ?

Si ce traité était honteux et déshonorant, toutes les nations de l'Europe seraient donc déshonorées, car il n'y a pas d'armées et de guerres où des circonstances critiques n'amènent de semblables événemens, et les souvenirs de l'assemblée ne lui retracent- ils pas plusieurs exemples dont je ne parlerai pas ? La force de ces circonstances n'a jamais été plus impérieuse que pour nous et nous justifie. L'ennemi avait osé nous proposer une condition intolérable, celle de se rendre à discrétion ; mais j'aurais préféré mille fois périr avec la troupe que d'y consentir. L'indignation que j'ai fait alors éclater prouve que jamais la puissance du sort et les dernières extrémités ne pouvaient faire fléchir en moi un honneur à l'abri de toutes les atteintes de la fortune. Je me suis même longtems refusé à signer l'ordre de négociation, d'après les prétentions de l'ennemi, et j'ai jeté loin de moi la plume que l'on me présentait. Il a fallu toutes les considérations qui m'ont été reproduites par les généraux et les chefs de corps, sur la faiblesse absolue de la troupe ; il a fallu être certain qu'il n'y aurait pas de combat, mais un massacre inévitable, pour consentir enfin au traité. Il n'y a donc rien de déshonorant dans ces conditions. La division Barbou ne devait être prisonnière de guerre que jusqu'à son embarquement, c'est-à-dire pendant une quinzaine de jours, si le traité avait été exécuté. Toutes les troupes, dans l'espace de six semaines, devaient se retrouver sur notre frontière et rentrer en campagne. Il ne lui a donc manqué que son exécution pour être un événement heureux, et comment serait-il donc déshonorant par cela seul qu'un peuple furieux a violé ce que les hordes du désert auraient respecté. Dira-t-on que c'est l'article relatif aux vases sacrés qui blesse l'honneur militaire? mais quel rapport peuvent-ils avoir avec lui ? c'est par les officiers français que ces objets devaient être rendus, s'il s'en était trouvé. C'est une preuve que l'on donne à un ennemi qui porte dans son culte un aveugle fanatisme, que les Français ne veulent point troubler ce culte et respectent ce qu'il consacre. D'ailleurs cet article n'a eu aucune exécution et n'a été adopté que comme une disposition de forme insignifiante. Il semble n'être qu'une répétition de l'ordre que j'avais donné moi-même le lendemain du combat, en faisant ouvrir les sacs du soldat pour en écarter tout objet étranger à son équipement. La simple raison détruit toute idée d'irrégularité à ce! égard. Vinsi je crois avoir convaincu l'assemblée que cette allégation est contraire à toutes les notions des droits de la guerre et avoir montré qu'elle se dissipe comme une ombre au jour du raisonnement.

Art. \l\.

Qu'il a stipulé la conservation des bagages et effets avec un soin qui semble annoncer que c'était un des motifs déterminant de la capitulation.

Réponse. — C'est le général Chabert qui a négocié et rédigé le traité, et dans mes instructions je n'ai pas seulement prononcé le mot de bagages. Il est d'usage de stipuler leur conservation quel que soit leur prix ; on n'abandonne rien, en pareil cas, à son ennemi, de ce qu'on peut lui ravir, et une sorte d'honneur y est même attaché. On trouve partout cette clause : les bagages de l'officier et les sacs du soldat seront conservés. Quant aux bagages dont on reparle encore dans cet article, quel intérêt avaient-ils au prix du salut de la troupe et du mien propre ? Eussent-ils été un million de fois plus précieux, pouvaient-ils balancer la liberté de mon mouvement, pour opérer ma retraite et n'être pas sacrifiés avec joie? D'ailleurs, si la marche de la troupe eût été praticable, ne pouvait-on pas charger ces prétendus trésors sur les mulets ou les chevaux de trait qui auraient bien suivi sans doute le mouvement de la cavalerie ; et si j'avais pu emmener mes canons, les voitures d'équipages auraient bien aussi sans doute pu les suivre. Il est donc évident que les millions, que suppose cette allégation de bagages, n'auraient gêné en rien le mouvement de retraite, s'il eût été praticable. Il est donc évident, qu'en disant que j'ai été retenu dans ma position par le désir de leur conservation, c'est appuyer un fait faux par un raisonnement plus faux encore. Mais que contenaient ces bagages ? toutes les richesses de Cordoue, sans doute. Ecartons, ou plutôt pulvérisons une si fausse accusation. On a trouvé dans les caisses publiques deux cent cinquante mille francs environ qui ont été versés dans la caisse du payeur général et affectés à la solde. On a trouvé dans deux caisses prises sur les rebelles environ quatre cent cinquante mille francs, dont trois cent mille environ ontélé donnés en gratifications aux officiers généraux, officiers supérieurs et autres officiers du corps d'armée, pour leur tenir lieu des indemnités auxquelles ils avaient droit. Le reste de ces fonds a été employé aux dépenses des hôpitaux, à des convois de vivres achetés dans les provinces où nos réquisitions ne pouvaient pas s'étendre, faute de troupes ; aux travaux de l'artillerie et du génie ; et enfin une somme d'environ quatre vingt mille francs a été pillée au port Sainte-Marie, avec tous les effets de l'état-major. Voilà le détail de tous les fonds trouvés à Cordoue. Nulle contribution n'y a été établie, et à l'appui de ces déclarations, je réclame la déposition de tous les chefs de service, du chef de l'état-major, de tous les généraux, officiers supérieurs. Nous sommes maîtres de Cordoue depuis trois ans, on a pu faire des recherches, recueillir des dépositions et si l'on veut en faire de nouvelles, dans dix ans comme aujourd'hui, j'attesterai et je prouverai que mes déclarations sont véritables.

On voit donc, avec évidence, que ces bagages ne pouvaient contenir que les faibles sommes que j'avais fait distribuer en gratifications aux officiers généraux et autres officiers, et ce qui restait dans la caisse du payeur. Je suis donc bien victorieusement vengé de cette allégation de riches fourgons qui ne sont que de vaines chimères.

Art. i5.

Qu'il a compris dans cette capitulation, sans en avoir le droit, deux divisions entières, libres, non engagées, ayant les moyens de se retirer sur Madrid.

Réponse. — L'assemblée a vu que, loin de comprendre ces troupes dans le traité, j'ai au contraire prescrit aux négociateurs de n'en pas faire mention. On a stipulé pour elles contre mes intentions et mes ordres, lorsque je leur donnais l'ordre de dérober leur marche pour se mettre hors d'atteinte de l'ennemi. Si le général Vedel avait la faculté de continuer sa retraite, il est inexcusable de ne l'avoir pas fait. Partant de Baylen, il devait faire une marche de dix lieues sans s'arrêter, et ma prévoyance aurait eu alors tout son effet. Cette faute n'est pas moins grave que toutes les précédentes. Quand j'ordonne à ce général de se battre, il se détourne de la direction de l'ennemi, ou reste inactif et immobile sans l'aborder; quand je lui ordonne de faire une marche prompte et dérobée, il hésite, il s'arrête et rompt encore toutes mes combinaisons. Que pourrait attendre de ses troupes S. M. l'Empereur, si elles étaient souvent entre de pareilles mains? Quel général commit jamais tant de fautes si funestes?

Art. 16.

Qu'il paraît l'avoir fait afin d'obtenir de meilleures conditions à sa propre division.

Réponse. — La division avec laquelle j'ai combattu avait son général commandant, ainsi que les autres divisions. Toutes ensemble formaient mon corps. Comment donc aurais-je voulu donner des avantages à l'une aux dépens de l'autre? Un général commandant en chef ne voit, ne cherche que le plus grand intérêt du souverain et emploie indistinctement toutes ses troupes pour l'obtenir. Dans cette circonstance, c'est la division Vedel que j'ai favorisée, si je puis m'exprimer ainsi, parce que sa position lui donnait des chances plus heureuses. J'ai voulu la reporter sur Madrid et l'éloigner de la division Barbou que je sacrifiais ainsi dans sa position malheureuse. En me sacrifiant avec elle, c'était avec elle qu'était le plus grand danger et j'ai dû ne pas la quitter. La place d'un chef est toujours où se trouve le plus grand péril et le plus grand intérêt: cette maxime m'a guidé. L'assertion que renferme l'article que je discute est donc entièrement vide de justesse et présente le jour le plus faux.

Art. 17.

Qu'il a trompé le général Vedel en lui écrivant et lui faisant écrire le 21 au matin, qu'il était compris dans une capitulation qui n'existait pas alors, qui ne lui a été communiquée que la nuit du 21 au 22 et n'a été signée que le 22 à midi.

Réponse. — C'est une bien grande erreur que cette allégation. J'ai été instruit le 21 au matin par des officiers venant d'Andujar, que les principaux articles du traité étaient convenus quoiqu'il ne fût pas encore entièrement rédigé. Plusieurs officiers espagnols sont accourus pour se plaindre du départ de la division Vedel qui était comprise dans ce traité et ont fait éclater les plus grandes menaces. Désolé de voir que cette division se trouvait engagée ainsi malgré moi, je jouissais du moins en secret du fruit de l'idée heureuse que j'avais eue d'ordonner son départ, et je la croyais à une grande distance. Je ne pensais pas qu'elle revint jamais si nul obstacle n'avait suspendu sa marche. Je cachais toutefois ma pensée pour ne pas alarmer la division Barbou, qui était menacée des dernières extrémités par la fureur des rebelles. Je réponds avec fermeté aux clameurs des officiers espagnols et je leur dis : le général Vedel est libre de ses mouvemens ; si nous périssons tous ici, du moins ce ne sera pas sans vengeance. Cette discussion devient toujours plus vive et je la prolonge encore pour donner quelques heures de plus au général Vedel et favoriser sa retraite. Le croyant enfin assez éloigné pour n'avoir rien à craindre du corps ennemi de Baylen, et pour qu'il fût entièrement maître de ses dispositions, je consens à le faire prévenir qu'il était compris dans le traité, mais je refuse de lui adresser une lettre trop impérative telle que les officiers espagnols la demandaient. J'étais persuadé toutefois que quelque lettre qu'on lui écrivit, il regarderait mon ordre de la veille comme le véritable, puisqu'il était dans ses intérêts et dans les intérêts généraux de l'armée. Je ne pouvais imaginer d'ailleurs, que s'il n'avait pas rencontré de sérieux obstacles, il n'eût déjà franchi la plus grande partie de la chaîne des montagnes. La fatalité désespérante de ses fautes l'avait cependant lait arrêter, comme on l'a déjà remarqué, à une petite marche de Baylen. Ce retard funeste amène ce que je retardais le plus, son retour à Baylen. Ainsi quoique le traité rédigé ne m'eût été présenté que le 21 au soir, et que les articles additionnels n'aient été insérés que le 22, il est complètement erroné de dire que l'on a trompé le général Vedel. Son retour ne pouvait pas être réclamé en vertu de ce traité s'il n'eût déjà existé, quoique non rédigé dans ses derniers articles.

Art. 18.

Qu'il a ainsi, non seulement sacrifié la division Barbou qui était sous ses ordres, et la division Vedel à qui il avait perdu le droit d'en donner, mais encore les troupes qui assuraient la communication avec Madrid, depuis Su-Hélènc jusqu'à Manzanarès.

Réponse. — C'est pour sauver la division Barbou que j'ai consenti au traité. C'eût été un crime de laisser périr sans défense une division qui axait rendu un combat honorable, dans une

infériorité extrême. Quel compte n'aurais-je pas à en rendre aujourd'huy si je l'avais en effet sacrifiée à un amour-propre vain et fatal. La perte d'un seul soldat, quand elle ne peut plus être utile, n'est-elle pas horrible et coupable ? Je n'ai pas sacrifié non plus la division Vcdel, puisque je lui avais ouvert la route de Madrid, que je l'avais rendue par là indépendante, et que toutes les lettres, toutes les instances ne devaient influer en rien sur le parti que je lui avais fait prendre et que devait poursuivre le G'u Vedel si le passage était libre, ou s'il pouvait le forcer. C'est donc me charger gratuitement de toutes ses fautes que de diriger cette allégation contre moi. Elle est donc vaine et sans effet. Les petits corps cjui se trouvèrent de Stc-Hélène à Manzanarès, n'ont point été rappelés par moi puisque je ne donnais pas d'ordres de détail, ils ont suivi le mouvement de leur division.

Art. 19.

Qu'il est cause de la perte de la province d'Andalousie et a, en ouvrant à l'ennemi l'entrée de la Manche et le chemin de Madrid, exposé tous les Français qui étaient dans cette partie de l'Espagne, à cire attaqués à V improviste et accablés par le nombre. En conséquence, le général Pierre Dupont, âgé de 44 ans, général de division, comte de l'Empire, grand-aigle de la Légion d'honneur, est accusé d'avoir compromis la sûreté intérieure de VEtat en signant une capitulation par laquelle il a livré à l'ennemi, non seulement sa propre division, ses canons, armes, munitions, mais encore les postes occupés par la division Vedel, ses canons, armes et munitions, et ouvert ainsi la province de la Manche cl la route de Madrid à Vannée du G"1 Castanos, crime prévu par l'article 77 du Code pénal.

Réponse. — La cause de la perte de la province d'Andalousie est d'abord dans le petit nombre de troupes qui avait été mis à ma disposition pour occuper un terrain aussi vaste, au milieu d'une insurrection aussi violente et ayant à combattre les meilleures troupes de l'Espagne. Elle est ensuite dans la conduite coupable du Gal Vedel, qui a fait manquer toutes mes dispositions par ses faux mouvemens contraires à mes ordres. Cet événement n'a pas compromis les troupes qui étaient sur le Tage, car l'armée ennemie de l'Andalousie ne s'est portée en avant que longtems après et lorsque l'armée française était sur l'Ebre. Il n'y a donc point eu d'attaque soudaine et imprévue contre les troupes françaises dans les autres provinces, et l'éloignement était d'ailleurs un obstacle à ce qu'elles fussent surprises. Cet article de l'acte est donc réfuté comme tous les autres et ne présente rien de fondé.

Ce dernier paragraphe trouve sa réponse dans la série des articles précédents qui ont tous été combattus et réfutés de manière à ne pouvoir plus présenter aucune espèce de culpabilité. L'acte d'accusation, ainsi analysé et détruit dans tous ses griefs, n'a plus d'autre effet que de faire luire ma justification clans tout son jour.

J'ai donc maintenant la douce persuasion que l'assemblée voit que ma conduite, dans la campagne d'Andalousie, a été dirigée par les mêmes principes cpii m'ont toujours animé ; que le feu de l'honneur n'a cessé de brûler en moi et de se confondre avec celui du dévouement pour Sa Majesté, dont la confiance et les bontés glorieuses m'inspiraient une si vive émulation, pour contribuer de mes faibles talens à la gloire de ses armes. Puis-je taire dans cette circonstance un souvenir si précieux pour moi, et ne pas rappeler devant cette assemblée que Sa Majesté a appelée pour éclairer sa justice, les marques éclatantes de satisfaction qu'elle a daigné m'accorder P Là, ce sont les combats d'Albeck, près d'Ulm, qui attirent ses regards bienveillants, lorsqu'avec cinq mille hommes je dispute le terrain pendant toute une journée entière et fais six mille prisonniers de guerre. Là, il me fait rendre compte de l'heureuse affaire de Diernstein, où, après une marche rapide, j'arrive au secours d'une division qui s'était battue avec gloire, et que je parviens à dégager d'une position critique. Le combat de Halle fixe à son tour son attention ; celui de Braunsberg le réveille de la manière la plus flatteuse pour moi ; mais c'est sur le champ de bataille de Friedland, au milieu des immenses trophées de celte journée célèbre, qu'elle daigne m'adresser ces paroles qui ne peuvent jamais périr : « Je compte sur vous, vous avez beaucoup fait pour moi depuis longtems, je serai reconnaissant. » Quelle plus haute garantie

de sa justice à mon égard, que ces mots entendus de la victoire qui le couronnait en ce moment de sa plus illustre palme ! Et quel gage plus noble puis-je donner à l'assemblée d'un cœur tout ouvert à l'honneur et qu'aucune tache ne peut atteindre. De longs malheurs ne l'ont point abattu, et il conserve toujours, prête à éclater, cette ardeur qui a pu languir longtems sous des voûtes tristes et obscures, mais dont l'espérance a toujours nourri en secret la flamme. J'ose donc croire que le développement de ma justification et l'expression naturelle de franchise et de vérité qui viennent d'une âme pure, dans de si grandes circonstances, me concilieront le suffrage de l'assemblée ; que ce jour est le terme de mes malheurs, et qu'elle daignera me présenter à Sa Majesté comme plus digne encore de la servir, mon dévouement ayant été éprouvé par l'infortune dont il sortira non moins pur et non moins vif que dans les tems d'une glorieuse faveur.

Mais s'il restait encore, ce que je crois impossible, le moindre nuage dans quelques esprits et si je n'avais pas opéré leur conviction unanime, je demanderais à être admis à donner à l'assemblée de nouveaux développemens sur les objets sur lesquels il pourrait régner une ombre même la plus légère. Je demanderais l'audition des témoins que j'ai désignés ou que je désignerais encore, car ma cause a cela d'heureux et de décisif en sa faveur, c'est que ma justification repose sur des faits dont tout un Corps d'armée offrira s'il le faut le témoignage irrécusable. Après quatre années de souffrances si pénibles, je croirai n'avoir pas souffert un instant, si l'assemblée prononce aujourd'huy, comme j'en ai l'espérance fondée sur les lumières, la noblesse et l'équité qui la caractérisent, tant la justice est douce, tant l'honneur, lorsqu'il rentre dans ses droits, imprime une joie voisine sans doute des jouissances célestes, car elle surpasse de bien loin toutes celles de la terre. Cet honneur si puissant, et sans lequel la vie ne serait qu'un fardeau lugubre, veut que je laisse à ma famille un nom que cette haute assemblée aura reconnu sans reproche. C'est l'héritage de l'âme, surtout dans une nation aussi sensible à l'estime et que cette sensibilité rend idolâtre de la justice. J'attendrai donc dans la confiance la plus profonde la décision que l'assemblée va émettre sur moi, prêt à lui vouer ma reconnaissance, soit qu'elle daigne dès aujourd'huy m'offrir à la justice magnanime de l'Empereur comme digne d'en éprouver les bienfaisans effets, soit qu'elle m'admette dans un autre jour pour lui apporter les éclaircissemens qu'elle croirait nécessaires et mettre le sceau le plus sacré à ma justification, celui de la vérité.

Signé : Le Gal Dupont.

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