‹ Le général DupontChapitre 47 sur 90 · Acte d'accusation · texte numérisé non relu

Acte d'accusation

Le général Armand-Samuel Marescot, Grand Aigle de la Légion d'honneur, est accusé de complicité (pour la Capitulation de Baylen) pour avoir été un des instigateurs et signataire, quoi qu'en qualité de témoin, de ladite Capitulation, et avoir proposé et rédigé lui-même un des articles de ladite Capitulation.

Réponses Explications préliminaires.

Je prie la respectable assemblée qui me fail L'honneur de m'entendre, de me permettre quelques éclaircissemens préalables, nécessaires à l'intelligence de mes réponses.

Vers la mi-may 1808, Sa Majesté l'Empereur cl Roi me donna différentes missions pour le Midi de L'Espagne. Je traversai sans difficulté la moitié septentrionale de ce Royaume, mais à peine eus-je l'ait /|0 ou 5o lieues au delà de Madrid, i\'t>ù je partis le Ier juin, (pie je nie trouvai

au milieu de pays insurgés. Ce ne fut pas sans peine que je parvins à rejoindre le Corps, commandé par M. le général Dupont, qui se dirigeait sur Cadix. Je l'atteignis le 4, au malin, à Andujar, à peu près à 80 lieues de Madrid. Quoique je ne fisse pas partie de cette armée, il est aisé de sentir que les circonstances m'obligeaient nécessairement d'en suivre les mouvemens. Ainsi le 7, j'étais avec elle à l'attaque du pont d'Alcolea et à celle de Cordoue, d'où je partis avec elle le 16, pour rentrer le 18 à Andujar, où je suis resté avec elle un mois.

Vers le commencement de juillet, on apprit que le général en chef des insurgés était le général Castanos, que j'avais beaucoup connu en 1795, à Sl-Sébastien. M. le maréchal Moncev, alors général en chef de l'armée des Pyrénées-Occidentales, m'avait chargé de l'exécution du traité de paix qui venait de se conclure, et cette commission m'avait mis en relation avec plusieurs généraux espagnols. Le Gal Castanos me rechercha particulièrement, par la raison qu'il devait défendre Pampelune dont je devais diriger les attaques. J'avais reconnu en lui un caractère très conciliant et singulièrement porté pour les Français. Son Altesse Impériale le Grand- Duc de Berg (actuellement Roi de Naples) m'avait fait l'honneur de me dire à Madrid, qu'il était sûr de sa fidélité, et que je pouvais avoir confiance en lui. Je me persuadai donc que le général Castanos n'avait embrassé le parti ennemi qu'à contre-cœur, et que pour céder momentanément à la force des circonstances. Je me livrai avec d'autant plus de zèle au projet de le ramener à son devoir, qu'en y réussissant je rendais un grand service à Sa Majesté, et cpie le non-succès ne pouvait être préjudiciable. Mais je ne pouvais exécuter cette idée sans l'agrément du général en chef. Je lui en fis donc la proposition dans les derniers jours de juin ; mais il jugea à propos de me refuser, et cependant il en confia l'exécution à un payeur de l'armée nommé M. Lercmboure, dont la tentative lut sans effet.

Le 18 juillet, à l'entrée de la nuit, l'armée partit d'Andujar et le 19, à la pointe du jour, sur le point d'arriver à Baylen, elle rencontra l'ennemi qui en occupait les avenues. On connaît l'issue de la bataille qui eut lieu.

Après ces détails préliminaires, je vais répondre aux trois chefs d'accusation qui me sont intentés.

Premier chef d'accusation Avoir été instigateur de la Capitulation .

Réponse. — Pendant les momens les plus critiques du combat, je crus de mon devoir de me tenir auprès du général en chef, qui, quelques instans avant la cessation du feu, se sépara de moi. Quand je vis que l'on ne se battait plus, je me retirai et me rendis à ma voiture qui était fort éloignée du champ de bataille où je ne revins cjue le soir fort tard. J'y aperçus plusieurs officiers de la division Vedel, ainsi que quelques officiers espagnols. Je n'eus d'entretien, ni avec les uns ni avec les autres. J'appris par le bruit public que le général en chef avait envoyé proposer au général ennemi Reding un armistice et une Capitulation dans laquelle toutes les troupes françaises dans l'Andalousie étaient comprises, et en vertu de laquelle les Français devaient évacuer cette province ; que le général Reding avait accepté l'armistice, mais que pour la capitulation il avait renvoyé à son général en chef Castanos, dont il avait annoncé la ratification comme nécessaire. J'appris encore, par le bruit public, que M. le général Vedel était accouru au bruit du combat, qu'il avait attaqué l'ennemi et que sur les plaintes du général Reding, le général en chef lui avait envoyé l'ordre de cesser son feu, et de se conformer à l'armistice ; j'appris enfin que le général en chef venait d'envoyer M. le capitaine Villoutreys au Gal Castanos pour traiter de la Capitulation.

Jusqu'ici, tout démontre jusqu'à l'évidence que c'est de son propre mouvement que M. le général en chef s'est porté à capituler. Je suis resté constamment étranger à toutes les opérations de l'armée cjui ont pu amener la capitulation. Je n'étais pas auprès du général en chef quand il s'est décidé à capituler, et quand il a envoyé proposer une capitulation au Gal Reding ; enfin j'étais encore loin de lui quand pour le même objet il a député M. de Villoutreys auprès du général Castanos.

Comment donc pnis-je être l'instigateur de la Capitulation ?

Voilà les faits du 19. Je passe maintenant à ceux du 20.

Le 20, M. le capitaine Villoutreys revint annoncer au général en chef que l'ennemi ne voulait accorder aucune capitulation, et qu'il sommait de se rendre à discrétion.

Ici seulement, M. le G1'1 Dupont vint pour la première fois me parler de sa position et des intérêts de son petit Corps d'armée. Il me fit part de la réponse du Gal Castafïos, et ne trouvant rien de pire que de se rendre à discrétion, il me pria d'aller trouver le général Castafïos pour l'engager à accepter les propositions qu'il lui avait faites la veille, et obtenir qu'il ne fût plus question de se rendre à discrétion.

Je refusai d'abord de me charger d'une pareille commission ; mais il m'objecta l'offre que je lui avais faite le mois précédent relativement au Gal Castaiïos ; il ajouta que par mes anciennes relations avec ce général, personne ne pouvait mieux que moi tirer parti de lui, et éviter à l'armée la honte d'obéir à la sommation. Enfin il m'observa que mon refus m'exposerait au reproche grave d'indifférence pour l'honneur des armes de Sa Majesté. Cette dernière considération, jointe aux prières de plusieurs autres généraux, me décidèrent.

Je prie le Conseil de remarquer qu'en me chargeant de cette mission, je n'allais pas proposer une capitvdation. Cette proposition était faite la veille par le général en chef. J'allais demander que l'ennemi n'abusât pas des avantages que les circonstances lui donnaient sur des braves, pour exiger qu'ils se rendissent à discrétion. Aussi n'ai-je pris aucuns pouvoirs de M. le général en chef; et lorsque le général ennemi Lapena apprit que je n'en étais pas pourvu il me dit : ceci n'est donc qu'une conversation.

A mon retour, en annonçant à M. le général Dupont que l'ennemi consentait à traiter, je l'engageai à assembler ses généraux de division, pour examiner s'il n'y aurait pas moyen de se battre encore et de sortir de ce mauvais pas.

Si j'avais été l'instigateur d'une capitulation auprès du général en chef, lui aurais-je donné un conseil qui tendait directement à l'y soustraire ?

Les faits de la journée du 20 concourent donc avec ceux du 19, pour prouver avec la dernière évidence que je n'ai été, ni n'ai pu être l'instigateur de la capitulation de Baylen.

SECOND CHEF d'aCCUSATION

Avoir proposé et rédigé seul un des articles de la Capitulation.

Réponse. — Il m'est aisé de voir que l'on veut parler ici de l'article relatif à l'argenterie des églises.

Pour cet article, les Espagnols se rendirent dans mon appartement. Ils alléguèrent l'extrême superstition de leur nation, son exaspération actuelle ; ils insistèrent particulièrement sur ce qu'ils ne répondaient pas des suites d'un refus. Il avait été facile de voir, par les propos des commissaires, leur désir de rompre les conférences et leur regret d'avoir accordé le retour de l'armée en France. Il s'agissait des objets les plus chers à des fanatiques furieux qui étaient décidément les plus forts.

Lorsque je transmis leur demande aux commissaires fiançais, j'engageai ceux-ci, dans le cas où ils ne pourraient refuser quant au fond, à stipuler que la recherche fût faite par des officiers français, et non pas par des Espagnols comme ceux-ci le prétendaient, et à modifier la rédaction de manière à ne rien exprimer de positif sur l'enlèvement des argenteries.

L'article fut ensuite discuté entre les commissaires français et les commissaires espagnols.

Il résulte de ce cjue je viens de dire que l'accusation est inexacte. La vérité est que la propo sition a été faite par les commissaires espagnols, transmise par moi aux commissaires français avec mon avis pour en rendre la rédaction la moins mauvaise (pie possible.

TROISIÈME CHEF d'aCCUSATION

Signataire (quoiqu'en qualité de témoin) de la Capitulation. Réponse. — An moment de signer la capitulation, les commissairesespagnolsparurent attacher

une grande importance à ce qu'elle fût revêtue de ma signature. En vain je leur objectai que n'ayant pas de pouvoirs, ma signature était insignifiante. Mes refus réitérés ne firent que les faire insister davantage sur leur demande. Ils paraissaient regretter vivement d'avoir accordé le retour de l'armée en France. Ils cherchaient, par cette demande, comme par celles des argenteries des églises, un prétexte pour éluder leurs promesses et retenir l'armée. Mon refus leur eût donné le prétexte tant désiré. Il eût fort compromis la sûreté de l'armée auprès d'un ennemi aussi exaspéré. Enfin il eût replacé, le 22, l'armée dans une position plus difficile encore que celle où elle était le 20. Depuis que les négociations duraient, l'armée était dans le plus complet dénuement. Son physique et son moral étaient anéantis. On ne pouvait rien espérer. Les Espagnols, et parleur nombre et par leurs positions, étaient les maîtres. Il n'y avait plus qu'à se rendre à discrétion, si les négociations étaient rompues, et se rendre à discrétion ou être passés au fil de l'épée, était à peu près la même chose dans la disposition d'esprit où étaient les Espagnols. Pouvais-je et devais-je par mon refus prendre sur moi la responsabilité du massacre de l'armée. J'ai donc cru pouvoir signer, mais j'ai eu soin de le faire comme simple témoin, c'est-à-dire que j'ai donné une signature, qui, n'étant qu'un simple témoignage de ce qui se passait, était complètement insignifiante et sans aucune force pour valider la capitulation.

Chacun sait d'ailleurs qu'un témoignage n'est pas une approbation.

Messeigncurs et Messieurs, je termine ma défense par une réflexion simple. Considérez les événements qui ont suivi la capitulation. L'ennemi n'a tenu aucun de ses engagements, et une partie de l'armée française a été égorgée dans les prisons espagnoles. Si donc j'eusse refusé ma signature, alors même destiné encore à répondre à votre enquête, au lieu de m'accuser d'avoir signé, vous m'eussiez accusé bien plus sévèrement sans doute de n'avoir pas signé. \ous m'eussiez dit sans doute : « Vous pouviez signer, comme simple témoin. Cette signature insignifiante eût sauvé l'armée. Vous répondez de sa perte. Rendez-nous compte du sang de plusieurs milliers de Français égorgés par votre faute. » C'est alors, messeigneurs et messieurs, que ma confusion eût été extrême, et que je fusse resté sans réponse. Je n'eusse pas pu vous répondre comme je le fais aujourd'hui, appuyé sur une bonne conscience : fai voulu conserver une armée à S. M. l'Empereur, et la vie à son armée.

J'espère enfin, messeigneurs et messieurs, avoir prouvé que, dans cette circonstance particulière, ma conduite n'a jamais eu, ainsi que dans toute ma vie militaire, d'autres mobiles que le dévouement à mon souverain, l'honneur de ma patrie et le mien. A Paris, le 22 février 181 2.

Signé : Le Gal Marescot.

Page 1