DÉFENSE DU GÉNÉRAL VEDEL
Monseigneur et Messeigneurs,
Il ne sied pas à un accusé de commencer par une apologie. J'oserai dire pourtant que mon nom et le mot trahison doivent paraître fort discordants à tout le monde. Servir son souverain avec honneur, courage et dévouement fut mon premier devoir. Je l'ai rempli. Un devoir autre m'est imposé aujourd'huy, celui de m'expliquer avec franchise et vérité. Un soldat serait plus coupable qu'un autre, même pour défendre sa vie, de manquer à celui-là. Je promets sur l'honneur que je vais le remplir.
Sur le premier fait, j'ai l'honneur de vous répéter, monseigneur et messeigneurs, ce que j'ai déclaré déjà, qu'au moment où j'ai reçu l'ordre du général en chef, de ne point agir jusqu'à nouvel ordre contre l'ennemi, ainsi que le portait sa lettre du 19 juillet, je ne connaissais ni sa position, ni celle de ses troupes. C'était mon général ; il me donnait un ordre ; je devais, selon toutes les lois de la discipline militaire, obéir. J'ai obéi.
Sur le second fait; je réponds que par suite de la lettre du général en chef précitée, j'ai dû nécessairement cesser de combattre le 19. Ayant l'intention d'entreprendre un mouvement rétro-
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grade, et prévoyant que les prisonniers embarrasseraient ma marche, j'ai trouvé dans celte considération une raison de plus d'obéir, comme la discipline d'ailleurs l'exigeait, aux ordres du général en chef, consignés dans sa lettre du 20.
Sur le troisième fait ; je déclare enfin qu'aussitôt après la réception de l'ordre que me donnait le général en chef, de nous arrêter, moi et mes troupes, partout où cet ordre me trouverait, combattu entre ce que je regardais comme le devoir d'obéir, et cet instinct d'honneur naturel aux militaires français, qui me faisait éprouver un sentiment vraiment cruel, en me considérant comme forcé de céder à l'ennemi, je convoquai les officiers supérieurs et généraux pour avoir leur avis. Ils étaient vingt-quatre, je crois. Vingt opinèrent pour l'obéissance. Quatre seulement différèrent d'opinion. Il n'existe pas de loi, ou du moins je n'en connais pas, qui permette à un général de division de ne pas obéir à son général en chef. Mes officiers étaient loin, comme on le voit, d'autoriser ma rébellion aux ordres du général. Je me résignai donc, à regret j'en conviens, mais avec la conviction profonde que je me rendrais coupable si j'en agissais autrement, et que je serais même sans excuse si, pour surcroît de malheur, l'événement prononçait contre moi. Je n'ai point fait dresser de procès-verbal, il est vrai ; mais le fait ne sera pas démenti par mes compagnons d'armes. Je ne sais que me battre et me connais peu en formes. J'aurais dressé des procès-verbaux si la décision des officiers avait été pour la désobéissance. Ils m'auraient semblé nécessaires alors pour expliquer ma conduite.
Voilà, monseigneur et messeigneurs, tout ce que j'ai à dire pour ma justification. C'est le langage simple et naïf d'un militaire, incapable non seulement de trahir la confiance de son souverain, pour qui toujours il fut prêt de verser jusqu'à la dernière goutte de son sang, mais incapable même de trabir la vérité. Je n'ajouterai pas une seule réflexion générale. J'ai bien servi, j'ai été couvert de grâces: je serais plus coupable qu'un autre d'avoir menti à mes affections et à mes devoirs. Je n'ai pas commis ce crime, et je n'ai plus ni vœux à former, ni craintes à éprouver, puisque c'est vous, monseigneur et messeigneurs, qui serez mes juges. A Paris, ce 22 février 181 2.
Signé : Vedel.