DÉFENSE DU GÉNÉRAL CHABERT
Monseigneur,
Je suis accusé de complicité pour avoir délibéré, arrêté et signé les articles de la capitulation.
Le 20 juillet 1808, le général Dupont, commandant en chef le Corps d'observation de la Gironde, me donna par écrit des pleins pouvoirs pour traiter avec les chefs de l'armée de l'Andalousie. J'étais au bivouac de ma Brigade, lorsque les généraux composant le conseil de guerre arrêtèrent qu'on capitulerait. On ne peut donc supposer que j'ai influencé cette détermination, puisqu'elle était prise lorsque j'arrivai au Conseil, et que je ne m'y suis rendu qu'après en avoir reçu l'ordre du général en chef. Je trouvai tous les généraux réunis, et ce ne fut qu'à l'instant même de mon arrivée que j'appris qu'on m'avait désigné pour traiter delà capitulation. J'observai que j'étais moins que personne capable de remplir cette mission; j'indiquai plusieurs généraux pour me remplacer, notamment le général Marescot, qui répondit que ne faisant pas partie de l'armée, il ne pouvait être chargé de pleins pouvoirs, mais que cependant si l'on croyait que sa présence fût nécessaire et avantageuse aux intérêts de Sa Majesté, il viendrait volontiers avec moi pour m'aider de ses conseils. Je persistai de nouveau dans mon relus, niais vivement pressé par mes camarades, je fus obligé décéder à leurs instances réitérées et aux ordres du général en chef.
Le Conseil de guerre, dont je ne faisais pas partie, avait donc délibéré et arrêté que l'on capitulerait et que je serais chargé de la capitulation avec l'ennemi.
La mission dont j'étais chargé n'était point de nature à être sollicitée. Elle n'était point de faveur, elle était pénible et délicate. Je ne l'ai acceptée que par dévouement, cl cette circonstance n'est pas la seule dans laquelle j'en ai montré.
Les journées des 20 et 21 juillet furent employées à discuter les articles de la capitulation.
Les débats lurent longs, souvent très vifs, et même suspendus plusieurs l'ois. Enfin tout fut arrêté de concert avec le général Marescot, dont les lumières, la réputation de sagesse et de prudence devenaient le fondement de ma sécurité ; néanmoins je ne voulus rien signer avant d'avoir reçu l'approbation du général en chef et celle des généraux composant le Conseil de guerre.
J'arrivai le 21 à 11 heures du soir au bivouac de Baylen. Le général en cbef, ainsi que tous les généraux et officiers supérieurs, après avoir pris lecture des articles convenus, me témoignèrent leur satisfaction de ce que j'avais obtenu des conditions avantageuses (1). Le général en chef, après les avoir lus une seconde fois, me donna par écrit les articles supplémentaires qu'il crut devoir ajouter, et ordre de retourner à Andujar pour conclure.
Le 22, la capitulation et les articles supplémentaires furent signés. Je me rendis de suite auprès du général en chef, je lui en lis la remise, et le lendemain 23 il en ordonna l'exécution.
Ces faits, qui sont exacts, doivent prouver que je n'ai fait que suivre les ordres que j'ai reçus, et que, comme subordonné, je ne pouvais sous aucun prétexte me refuser à leur exécution. Les causes de la capitulation n'étant nullement de mon fait, et n'ayant pu dans aucune circonstance prendre l'initiative, je pense que sous aucun rapport une accusation de complicité ne peut être fondée contre moi.
A la journée du 19 juillet, j'ai soutenu pendant environ dix heures le combat le plus inégal et le plus opiniâtre, j'ai eu deux chevaux tués sous moi, et dans le courant de cette malheureuse campagne je n'ai cessé de faire preuve du plus grand zèle et du plus grand dévouement pour le service de Sa Majesté.
Je ne terminerai pas sans dire un mot sur le malheur qui m'est arrivé pendant ma détention. Mon fils, mon seul fils, en Espagne, étant en mission pour le service de Sa Majesté, a été impitoyablement égorgé par les rebelles !... Si malgré mon infortune et les chagrins qui en ont été la suite, et dont ma santé a été sensiblement altérée, je n'ai pas succombé, si enfin ma tranquillité n'a pas été troublée, c'est qu'elle était soutenue par une conscience sans reproches.
Monseigneur, d'après l'exposé cjue je viens d'avoir l'honneur de vous soumettre, je crois devoir tout attendre de vos lumières et de votre équité.
22 février 181 2.
Signé : Chabert.