DÉFENSE DE M. DE VILLOUTREYS
Monseigneur,
Pour répondre aux différents chefs d'accusation portés contre moi, je me renfermerai dans le récit exact des faits qui me sont personnels et qui ont tous été l'exécution d'ordres supérieurs auxquels j'étais soumis.
Dans la journée du 19 juillet, j'étais auprès du général Dupont comme officier d'Ëtat-Major ; j'y portai ses ordres et pris part au combat ; sans entrer dans de plus longs détails, deux chevaux tués sous moi et un troisième blessé attestent assez que ma conduite y fut celle d'un militaire fidèle à ses devoirs.
A une heure après midi, et après dix heures de combat, le Gal Dupont, qui n'avait près de lui aucun de ses aides de camp, me donna l'ordre de passer dans le camp ennemi pour demander un armistice et arrêter l'effusion du sang ; cet ordre n'était assurément pas une mission de faveur puisqu'il fallait entrer dans un camp composé d'insurgés qui, ne connaissant pas les lois
(1) Si la capitulation n'eût pas été violée, les troupes pouvaient, aussitôt leur arrivée en France, être de
nouveau dirigées contre l'ennemi. E. T.
de la guerre, pouvaient exercer sur moi leur fureur, mais il fallait obéir et arrêter des désastres dont j'aurais été rendu responsable. J'arrivai près du Gal Reding au milieu des dangers que j'avais prévus ; ce général accorda la trêve demandée, mais sous la condition formelle qu'elle serait confirmée par le Gil1 Castanos, commandant en chef, dont le quartier général se trouvait encore à Andujar. Je revins aussitôt rendre compte au Gul Dupont de l'exécution de ses ordres, et je reçus au même instant celui d'aller à Andujar pour obtenir la suspension demandée. Je me rendis au quartier général espagnol et je revins aussitôt avec l'armistice définitif.
Le 20, à dix heures du matin, j'étais auprès du général en chef, lorsque le Gal Marescot, arrivant du camp ennemi, lui déclara que le général insurgé Lapena lui donnait trois heures pour se rendre à discrétion, et que passé ce délai il ne pouvait plus répondre de la fureur de ses soldats, ni de leurs excès. Je n'avais aucun droit que celui d'un militaire exempt de craintes; je dis néanmoins au Gal Dupont, en présence des autres généraux, que dans ma mission à Andujar je n'avais rien préjugé qui annonçât des prétentions aussi ridicules et aussi exagérées.
Le délai prescrit était court ; le G'1 Dupont remit alors au Gal Ghabert des pleins pouvoirs pour traiter, et le G'" Marescot fut chargé de l'accompagner. Ces généraux partaient, lorsque le Gal Dupont me donna l'ordre de les suivre et d'user de toute la liberté qui me serait laissée pour contribuer à obtenir les meilleures conditions possibles; j'avais de plus, pour instructions, de recueillir tous les renseignemens qui pourraient servir aux intérêts de Sa Majesté. Je suivis donc les généraux Marescot et Chabert, et les conférences s'ouvrirent au lieu de la poste, éloigné de deux lieues du camp français. Les premières propositions de l'ennemi furent que toutes les troupes françaises en Andalousie feraient partie du traité, y compris la division Vedel. En ma seule qualité de Français, j'observai au Gal Gastanos qu'il connaissait trop les lois de la guerre pour vouloir que la division Vedel, qui n'avait pris aucune part au combat et qui avait encore au bras une arme dont elle pouvait se servir avec succès, fût comprise dans un traité qui, sous aucun rapport, ne pouvait lui être avantageux ; les généraux ennemis persistèrent à déclarer que le traité serait applicable à toutes les troupes françaises ou qu'il fallait y renoncer. Je répondis qu'il n'y avait point à balancer et que nous étions prêts à retourner au camp.
A l'instant où je faisais celte réponse, le capitaine général de Grenade me dit : « vous parlez de vous battre lorsqu'il est prouvé qu'il vous reste à peine deux mille hommes. » J'assurai ce général qu'il avait été mal informé sur le nombre. « Eh bien ! me dit-il, si nous le connaissons mal aujourd'huy, demain nous serons mieux instruits, car nous vous compterons. » Je ne pus entendre cette bravade espagnole sans repartir à ce général qu'il aurait la preuve que les soldats français ne se laisseraient jamais compter.
A la suite de cette discussion, tout semblait rompu, lorsque le chef de bataillon du génie Bouvier vint près de moi et me dit qu'il était envoyé par le Gal Marescot pour m'annoncer que si je n'usais pas de plus de modération, je serais cause de la perte de l'armée et responsable des événemens. C'est alors qu'entraîné par mon dévouement pour ma nation et mon souverain, je déclarai hautement que les intérêts de l'Empereur devaient passer avant tout, et que si l'armée devait se sacrifier, c'était son plus beau moment. Les généraux espagnols, trouvant une résistance aussi contraire à leurs prétentions, observèrent que je n'avais ni pouvoir, ni caractère, et demandèrent epic je ne prisse désormais aucune part à la négociation. Je ne pouvais en la forme rien leur opposer ; je me tus, et demeurai seulement témoin de la conférence. Le Gal Chabert, qui peut attester les faits que je viens d'exposer, crut à son tour devoir user de réciprocité et demanda l'exclusion du capitaine général de Grenade ; ce qui eut lieu. Le traité fut donc conclu sans ma participation, et je revins dans le camp français avec le G''1 Ghabert.
J'avais fait mon devoir et je me disposais à suivre le sort de l'armée, mais le général Dupont me donna l'ordre d'apporter en France la capitulation ; cet ordre, quoique présage certain de tous les événements qui m'ont frappé, était trop positif pour ne pas m'y soumettre. Je fus à l'instant rendu dépositaire du traité et je reçus pour instructions de faire rétrograder sur Madrid toutes les troupes françaises stationnées dans la Manche et de faire évacuer sur Bavlen tous les malade, conformément à l'un des articles supplémentaires du traité.
'(So LE GÉNÉRAL DUPONT
Je ne trouvai dans ma traversée de la Sierra-Morena d'autres troupes qu'un détachement de contrebandiers espagnols qui était établi à Puerto-del-Rey (i), sous le commandement du colonel Cruz. J'arrivai à Manzanarès qui était occupé par un bataillon français. Je fis demander aussitôt le commandant, je lui donnnai lecture du traité, de ses articles supplémentaires, et je l'invitai aussitôt à se mettre en mesure pour rétrograder sur Madrid en évacuant ses malades sur Baylcn, s'il n'avait pas les moyens de les transporter avec lui. Je reçus pour réponse de ce commandant qu'il ne prendrait jamais sur lui de se mettre en marche puisqu'il était contraint depuis plusieurs jours de renfermer sa troupe dans une espèce de château fort pour la soustraire à la fureur des habitants ; qu'il était d'autant plus fonde dans cette crainte, que deux jours avant, un détachement français de deux cents hommes, chargé de lui porter des vivres, avait été massacré à Villaharta, éloigné seulement d'une lieue de Manzanarès, et que lui-même enfin, pour arriver auprès de moi, avait été dans la nécessité de se faire accompagner par le corrégidor de la ville ; j'insistai pour le déterminer à partir, mais il me répondit formellement qu'il n'exposerait pas sa troupe. Il ne me restait donc qu'à continuer ma route sans perdre de temps ; cependant, comme il y avait à Manzanarès un assez grand nombre de Français malades dont le sort m'était vivement recommandé par le chef de bataillon, j'écrivis de cette ville au général Castanos pour réclamer l'exécution de l'article supplémentaire du traité relatif aux Français malades, et j'invoquai sa parole et son honnêteté. Je partis de suite. Je sortais de la ville de Tembleque, à deux lieues de Manzanarès, lorsque je rencontrai le général Laval conduisant des troupes en Andalousie. Je l'instruisis des événemens, je l'engageai à ne point continuer sa marche et l'invitai même à envoyer des troupes à Manzanarès pour dégager un bataillon qui s'y croyait trop faible pour opérer sa retraite.
Je continuai ma route et j'arrivai à Madridejos, où je trouvai d'autres troupes. Je me rendis aussitôt auprès du chef de bataillon Plicque, qui les commandait ; je lui donnai lecture du traité et les mêmes instructions qu'aux autres commandans ; je ne lui laissai rien ignorer du danger de sa position et aussitôt il effectua sa retraite.
J'arrivai à Madrid après avoir tenu la conduite que mes ordres et le traité me prescrivaient ; je remis au général en chef des armées en Espagne la capitulation dont j'étais porteur ; j'eus l'honneur de l'informer avec détail de tous les événemens, et deux jours après je reçus l'ordre du Roi de me rendre auprès de S. M. l'Empereur.
Signé : Villoutreys.
Addition à la défense de M. de Villoutreys. Monseigneur,
J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence la partie de ma défense que je n'ai pu remettre dans la séance d'hier, puisqu'à peine je venais d'en finir la rédaction.
J'ai l'honneur d'être
Signé : Villoutreys,
Maison d'arrêt de l'Abbaye, ce 23 février.
Résumé des faits énoncés dans ma défense.
Voici les faits, monseigneur, il n'en est point un seul qui ne soit conforme à l'exacte vérité.
(i) Comme nous l'avons fait plusieurs fois remarquer, il s'agit là évidemment du Despenaperros, qui avait dû être occupé dès le 20 juillet par le colonel Cruz et les volontaires de Valdecanas, avant l'arrivée de la division Coupigny. E. T.
LE PROCÈS /|3l
Quelles sont maintenant les charges qui me sont relatives dans l'acte d'accusation ?
Je suis prévenu de complicité, y est-il dit, pour avoir arrêté la trêve avec Reding et Castanos, sans conditions écrites et sans garantie.
A cela, je réponds :
Je ne connais aucune loi militaire cpii autorise un inférieur à exiger de son chef, que l'ordre qu'il lui intime soit écrit et garanti.
Quand une loi positive contiendrait cette disposition, il serait difficile que l'exécution en fût répétée de rigueur sur le champ de hataillc, au milieu de la mêlée et à l'instant d'arrêter l'effusion du sang.
L'essentiel, selon moi, est que l'ordre exécuté ait été réellement donné ; or, ce point est reconnu par le général Dupont et constant au procès.
Le défaut d'ordre écrit ne peut exposer l'officier quia porté l'ordre verbal qu'à être désavoué par le supérieur qui l'en avait chargé, ce qui n'a point eu lieu dans la circonstance, puisque le général en chef a exécuté l'armistice et s'est conduit en conséquence.
Je suis prévenu de complicité pour avoir pris part à la discussion et conclusion de la capitulation.
A cela, je réponds :
Je n'ai pris part aux explications préliminaires que pour repousser ce qui me parut injurieux à l'honneur des armées françaises. Ma résistance déplut tellement aux chefs ennemis, qu'en se fondant sur mon défaut de pouvoirs ils ont exigé que la parole me fût ôtée.
Messieurs les généraux Marcscot et Ghabert, présens lors du mouvement d'indignation dont je n'avais pas été maître, seront mes témoins justificatifs sur ce dernier chef.
Je suis prévenu de complicité pour avoir, dans la route de Baylen à Madrid, donné des avis, des ordres aux commandants, écrit au général Castanos de manière à empêcher de se retirer sur Madrid et à livrer à l'ennemi toutes les troupes qui étaient dans la Sierra-Morena, à Puertodel-Rey, à Madridejos, et pour avoir fait ce qui était en moi pour soumettre également à la capitulation, un bataillon qui s'est sauvé malgré moi sur Madrid.
Monseigneur,
Cette imputation me présentant comme un traître et comme un infâme qui aurait, de concert avec l'ennemi, tenté de lui livrer des troupes françaises, je devrais me faire un point d'honneur de ne pas m'en défendre et de l'abandonner à elle-même.
Cependant, voici l'explication que, par respect, j'offre à mes juges sur la lettre écrite au général Castanos. Elle n'avait pour objet que les soldats français malades à Manzanarès et autres lieux ; je réclamai en leur faveur l'exécution de l'article supplémentaire du traité qui portait que l'évacuation des Français malades aurait lieu sur Baylen.
Le chef de bataillon en position à Manzanarès, qui avait entendu la lecture de tout le traité, fut le premier à exciter tout mon intérêt pour ses malades. J'écrivis devant des témoins et chargeai le commandant lui-même de l'envoy de ma lettre. Devais-je m'attendre que cette action me serait imputée à crime?
Quant aux moyens employés, suivant l'acte d'accusation, pour empêcher la retraite des troupes sur Madrid, il suflit, Monseigneur, de vous faire remarquer:
i° Que j'étais porteur de la capitulation, qui, en ne comprenant que les troupes françaises en Andalousie, en excluait toutes les autres ;
2° Que mon premier soin, en abordant les corps de troupes hors de l'Andalousie, a été de faire lecture aux chefs de tout le traité de la capitulation, et de leur apprendre, ainsi, qu'elles n'en faisaient pas partie ;
3° Que mes instructions dès lors ne pouvaient être autres, que de donner avis à ces troupes voisines de l'Andalousie, d'opérer promptemenl leur retraite sur Madrid ;
4° Que dans le sens du traité et de mes instructions, j'ai donné avis au commandant du bataillon à Manzanarès, de rétrograder sur Madrid, que c'est lui qui ne le voulut pas, attendu sa faiblesse comparée au danger de sa position.
J'ai donné le même avis au général Laval, à Tembleque, et l'ai prié de faire tout ce qui était en lui pour dégager le bataillon de Manzanarès.
J'ai donné le même avis au chef de bataillon Plicque à Madridejos, en lui donnant connaissance de la capitulation, et en le mettant à portée de sentir sa position et d'y porter remède par une prompte retraite.
Voilà ce que j'ai fait, monseigneur ; la vérité de ces détails peut être attestée par les divers officiers que j'ai rencontrés et instruits selon mes ordres.
Il en résulte que l'acte d'accusation présente dans son troisième paragraphe l'inverse de ma conduite et une incrimination si cruelle, qu'il m'est affreux, je le répète, d'avoir à m'en justifier.
Plein de confiance et de respect, j'attends avec sécurité la décision que doit dicter votre justice.
N. B. — Je dois encore, dans l'intérêt de ma défense, donner ici l'explication d'un fait que je n'ai pas exprimé d'une manière assez satisfaisante pour que la Commission en lut bien pénétrée.
Je veux parler de ma discussion avec M. le chef de bataillon du génie Bouvier, qui me dit être envoyé par M. le Gal Marescot pour m'engager à mettre de la modération dans ma conduite.
Certes, cet officier ne pouvait pas, sans commettre une grande imprudence, énoncer assez hautement la recommandation dont il se disait chargé, pour qu'elle fût entendue du G'" Chabert, puisqu'alors les généraux ennemis, pouvant eux-mêmes l'entendre, n'auraient que mieux reconnu le danger de notre position et en auraient tiré avantage.
Mais il n'en est pas moins constant que le Gal Chabert a été témoin de ma discussion et a entendu ces mots qu'un mouvement d'impatience et mon dévouement à Sa Majesté me Tirent prononcer plus hautement :
Les Intérêts de V Empereur avant tout.
Signé : Villoutreys.
Comme le général Dupont l'avait demandé et obtenu, il fut, dans la 4e séance du Conseil d'Enquête (22 février), confronté avec le général Vedel, en présence du Conseil ; il n'eut pas de peine à le confondre et à rétablir la vérité des faits. « Il est impossible de se mieux défendre, pieds et poings liés », disait le prince de Talleyrand, en sortant de la séance. — « Après avoir développé ainsi ma défense », écrit le général Dupont, «j'ai redemandé et obtenu la comparution du général Vedel devant moi, dans le sein de la Commission. J'étais assuré de l'effet que produiraient mes paroles opposées aux allégations du général Vedel et aux incriminations du procureur général, qui prenait secrètement son parti, par une infidélité mal déguisée. J'ai adressé au général Vedel toutes les questions nécessaires pour constater les faits, préciser le contenu et la date de mes ordres, les faux mouvements qu'il a opérés, et les effets qu'ils ont produits. Ses réponses étaient obligatoires, et il a reconnu, en effet, la justesse de mes déclarations. J'ai surtout insisté sur les circonstances du 19 juillet, sur la longue halte faite à Guarroman pendant, le combat et sur la funeste influence qu'elle a eue. Les quatre membres militaires de la Commission n'avaient pas besoin des aveux du général Vedel pour juger les effets de sa conduite à jamais révoltante, mais les autres membres ont vu plus évidemment qu'elle a été l'unique source des avantages de l'ennemi. L'impression de ce conflit entre la vérité accablante et de vains subterfuges a été sensible, et ce qui l'a rendu plus frappant encore, est le zèle protecteur du procureur général qui a cherché à soutenir le général Vedel. Mais ses observations étaient
non seulement si déplacées mais si faibles, que j'ai eu peu de peine à les détruire. Étonne lui-même de cet écart dans son ministère et de son impuissance dans cette discussion, ce magistrat, qui s'était levé de son fauteuil, y est retombé de tout son poids et n'a plus parlé (i) ».
Il eût été du plus grand intérêt, au point de vue de la vérité et de la justice, de connaître exactement et les questions adressées par le général Dupont au général Vedel, et les réponses de ce dernier. Ce qui permet de penser que le général Dupont sortit triomphant de cette confrontation, c'est le silence absolu gardé par le procès-verbal des séances du Conseil d'Enquête sur les explications des deux généraux ; il se borne à dire : « Celui-ci (Yedel) répond à chaque fait articulé par le général Dupont. » Personne ne croira que si le général Vedel fût parvenu à prouver qu'il n'avait pas désobéi à son chef et, parla, causé la catastrophe de Baylen, on n'eût pas relaté ses réponses dans les plus grands détails.
Nous donnons, telles qu'elles existent aux Archives de la Justice, des Notes prises par le Greffier en chef du Conseil d'Enquête, sur les confrontations du 22 lévrier, mais non signées par lui, ni par qui que ce soit, et n'offrant ainsi aucune garantie :