CONVENTION DE CINTRA
Art. i".
Les places et forls occupés par l'armée française dans le royaume de Portugal seront remis à l'armée anglaise dans l'état où ils se trouveront au moment de la signature de la présente convention.
Art. 2.
L'armée française se retirera avec armes et bagages ; elle ne sera point prisonnière de guerre, et, rendue en France, elle sera libre de combattre.
Art. 3.
Le gouvernement anglais lui fournira des transports, pour être embarquée et conduite dans un des ports de l'Ouest, entre Rochefort et Lorient inclusivement.
Art. 4.
L'armée française emportera toute l'artillerie du calibre français attelée, et les caissons garnis de soixante coups par pièce. Toute autre artillerie, armes et munitions de guerre, ainsi que les arsenaux de terre et de mer, seront remis à l'armée anglaise, dans l'état où ils se trouveront au moment de la ratification.
Art. 5.
L'armée française emportera tout son matériel, et tout ce qui s'appelle propriété d'armée, c'est-à-dire son trésor, ses caissons d'équipage et d'ambulance. On vendra à son profit tout ce que le général en cbef ne jugera pas à propos d'embarquer. Il en sera de même des particuliers (1), qui auront toute liberté de disposer de leurs propriétés quelconques comme bon leur semblera, avec toute sûreté par la suite pour les acquéreurs.
Art. 8.
Les garnisons d'El vas et ses forts, de Penicbe et Palmela, seront embarquées à Lisbonne ; celle d'Almeida à Oporlo, ou au port le plus voisin.
Art. 12.
Les forts de Saint-Julien, Bugio et Cascaës seront occupés par les troupes anglaises après l'échange des ratifications. La ville de Lisbonne, le château, les forts et batteries, jusqu'au Lazareth et Trafaria d'une part, et jusqu'au fort Saint-Joseph de l'autre inclusivement ; le port, ainsi que tous les bâtiments armés de tout genre qui s'y trouvent, avec leur gréement et munitions, seront remis à l'embarquement de la seconde division.
La remise des forts d'Elvas, Almeida, Péniche, Palmela aura lieu dès que les garnisons en seront relevées par les troupes anglaises. En attendant, M. le général en chef de l'armée anglaise les préviendra, ainsi que les troupes quelconques qui sont en leur présence, de cette convention, afin d'arrêter toutes hostilités ultérieures.
A Lisbonne, le 3o août 1808.
Kellermann Georges Murray
Gal de Divou. Quart1' Mtre G".
(1) Le mot particuliers doit s'entendre des militaires considérés individuellement. Le texte anglais de la Convention dit, en effet : « In like raanncr ail individuals of tlie army shall Le at liberly to dispose of ail their private property... », c'est-à-dire: « De toute façon, tous les individus de l'année seront libres de disposer de leurs propriétés quelconques... » E. T.
LF. GraERAL DUPONT
En somme, pour obtenir le retour de ses troupes en France, avec leurs drapeaux, leurs nrmes et leur matériel, le général Junot livre aux Anglais le Portugal tout entier, avec ses places fortes et leurs approvisionnements de toute espèce. L'Empereur ayant déclaré honorable la Convention de Cintra, et infâme celle de Baylen, nous allons faire un parallèle entre ces deux Capitulations, et nous n'aurons pas de peine à démontrer que la seule qui soit coupable est celle de Cintra.
Nous avons longuement établi que la Convention d'Andujar avait été conclue dans une situation absolument désespérée, la division Barbou débandée après un combat opiniâtre de dix heures, mourant de faim et de soif, n'ayant plus 2 000 hommes au drapeau et cernée par toute l'armée espagnole dans des montagnes sans issue ; les divisions Vedel et Lefranc (Gobert), également sans vivres et enveloppées par des forces quintuples au milieu de populations soulevées et de bandes armées tenant tous les chemins, le général Vedel déclarant lui-même que ses soldats étaient réduits à se nourrir de pastèques et de citrouilles, laissant 800 hommes en arrière dans une seule marche de Baylen à Ste-Hélène, et déclarant qu'il n'eût pu espérer ramener plus de 1 5oo hommes à Madrid pour les deux divisions, soit un sixième de l'effectif. Dans ces conditions, le général Dupont fit avec l'ennemi une Convention par laquelle toutes ses troupes, sans exception, deA'aient être immédiatement transportées en France et pouvaient rentrer aussitôt en campagne ; ne pas traiter, c'eût été vouer le Corps de la Gironde au massacre et à la destruction complète.
Un simple coup d'œil suffit pour montrer que la position de Junot était loin d'être aussi critique, et cela ressort des raisons mêmes qui déterminèrent ses généraux à conseiller de traiter avec l'ennemi. Le général Foy les résume ainsi :
Les opinions furent unanimes sur les trois questions : assez avait été fait pour V honneur des armes ! Les troupes étaient désormais hors d'état de tenir campagne. Devant tant d'ennemis, livrer une bataille, ce serait conduire encore les soldats à la boucherie. Il n'y avait pas à Lisbonne ni dans les autres parties du royaume, de points forts, disposes et approvisionnés de manière à y attendre les secours qui devaient arriver de France dans un avenir incertain. Force était d'évacuer le Portugal.
Mais la trouée à faire à travers la Péninsule pour rejoindre les armées sur l'Ebre serait, en cas qu'elle réussît, longue et sanglante. Pourquoi n'essaierait-on pas de traiter avec les Anglais sur cette base, qu'en échange de Lisbonne et des places qu'on leur remettrait, ils ramèneraient l'armée française en France sur leurs vaisseaux ? Cette proposition était raisonnable ; elle n'avait rien de contraire à l'honneur militaire, puisque Lisbonne qu'il s'agissait de rendre ne pouvait plus nous défendre, et que l'armée était dans la situation d'une garnison qui capitule les brèches ouvertes et après avoir reçu deux assauts. Cependant clic blessa d'abord des hommes qui n'étaient pas accoutumés à avoir cette sorte de rapports avec leurs ennemis. Mais elle fut adoptée par tous (1).
Dans sa « Relation de la Campagne de Portugal », le général Thiébault, qui faisait partie du conseil de guerre réuni après Vimiero, dit sur ce même sujet: « Ils (les généraux) observèrent que les troupes étaient mécontentes et harassées; que la position de
(1) Histoire de la Guerre de la Péninsule, par le général Foy, l. IV, p. 34i.
LE PROCÈS yi
l'ennemi était inattaquable sur son front ; que les pertes éprouvées par l'armée ne permettaient plus de manœuvrer sur sa gauche, et de découvrir de cette manière le défilé de Torres-Vedras et Lisbonne; que les forces des Anglais étaient doubles de celles des Français, et le nombre de leurs pièces triple, indépendamment de la supériorité de leur calibre ; que les vivres allaient manquer ; que la cavalerie n'avait point de fourrage ; enfin, que l'ennemi connaissait au juste les forces qu'il avait à combattre, et que ses soldats avaient gagné ce que les nôtres avaient perdu d'énergie et d'enthousiasme; qu'il attendait à chaque moment des renforts certains, tandis que les pertes éprouvées par l'armée française étaient irréparables, et que le moindre revers mettait cette dernière à l'entière discrétion des Anglais et des Portugais (1). »
Ainsi, parce qu'il est constaté que l'armée anglaise est supérieure en forces à l'armée française et qu'une retraite à travers le Portugal serait non pas impossible, mais longue et sanglante, on décide de capituler, c'est-à-dire de traiter avec l'ennemi. La situation du général Junot était donc celle d'un chef d'armée, qui, chargé d'occuper et de défendre un territoire, et s'y trouvant attaqué sans avoir pris aucune mesure de prévoyance pour s'y maintenir, propose à son adversaire de lui livrer le pays et les forteresses dont il a la garde, pourvu qu'il soit autorisé à s'en aller avec ses troupes. La position n'était pas désespérée comme à Baylen ; l'armée anglaise était beaucoup moins nombreuse que celle de Castanos ; les troupes de Junot s'élevant encore, après Vimiero, à environ 25 000 hommes, étaient très supérieures en nombre et en qualité à celles de Dupont, et possédant Lisbonne et le Fundicao, son très important arsenal, elles ne manquaient ni de vivres ni de munitions; des places importantes comme Elvas et Almeida n'étaient pas même menacées par l'ennemi, et, en tout état de cause, la retraite de l'armée de Portugal sur Elvas était assurée; à la supposer môme longue et sanglante, par le Nord, elle pouvait s'exécuter avec de nombreuses et excellentes troupes, tandis que celle de Vedel et de Lefranc (Dufour), avec leurs 8 000 conscrits épuisés et sans vivres, était une impossibilité.
« La Convention de Cintra, dit le général Brialmont, nous paraît moins honorable pour le duc d'Abrantès que pour Wellington, bien que certains auteurs français aient considéré cet acte comme une habile concession arrachée au vainqueur. Et, en effet, la situation de Junot était-elle donc si désespérée que l'abandon immédiat du Portugal et l'embarquement de ses troupes dussent être regardés comme des avantages? Il nous est impossible de l'admettre... Quand on estime ce qu'il aurait fallu de temps aux Anglais pour réduire les forts du Tage, organiser les ressources de Lisbonne, préparer le matériel du siège, prendre Almeida et Elvas (dans la saison la plus malsaine et dans une contrée où régnent des miasmes pestilentiels), et porter les derniers coups à l'armée française sur la frontière d'Espagne ; quand on songe surtout que ce temps aurait permis à Napoléon d'envoyer à Junot une partie de la Grande Armée devenue disponible en Allemagne, on doit reconnaître que le duc d'Abrantès n'était plus ce général audacieux qui, avec une poignée de soldats exténués de fatigue, s'était emparé de Lisbonne en dépit de l'escadre anglaise, de i^ooo soldats portugais et d'une population de 3oo 000 habitants hostiles à la France.
(1) Victoires et Conquêtes (1820).
-t1 LE GENERAL DUPONT
Aussi Napoléon fut-il si mécontent de la conduite de son lieutenant, qu'il l'aurait traduit devant un Conseil de guerre, si les Anglais, par leurs injustes diatribes, n'avaient en quelque sorte glorifié le duc d'Ahrantès aux dépens de leurs propres généraux(i). » Wellesley n'eut pas de peine à se justifier. « Les raisons qu'il donna étaient plausibles, dit le général Brialmont ; Junot tenait plusieurs fortes positions, en avant de Lisbonne ; sa retraite sur Elvas était facile et sûre; il pouvait donc prolonger la lutte. » Le général Brialmont fait aussi remarquer avec raison que l'armée anglaise manquait de cbevaux pour traîner le matériel de siège, qui était encore sur les vaisseaux et qu'il aurait fallu tirera bras d'hommes au-dessus des montagnes ; elle n'avait de vivres que pour huit ou dix jours seulement, et il lui eût fallu réduire les forteresses, ce qui aurait été long. Junot s'embarqua, dit-il, avec 26000 hommes; « plus de la moitié de l'effectif était immobilisé dans les postes fortifiés, circonstances dont on fit plus tard un sujet de reproches fondés au duc d'Abrantès. »
Le général Junot était donc coupable, et pour n'avoir pas organisé, pendant le long espace de huit mois, un centre de résistance, largement approvisionné, permettant d'attendre l'arrivée de renforts, et pour n'avoir mis en ligne que moins de la moitié de ses forces dans une action qu'il savait devoir être décisive, et pour avoir traité avec l'ennemi avant d'y être forcé par une nécessité impérieuse. Ses actes tombaient incontestablement sous le coup des articles 1 et 2 de la section II du Code Pénal militaire du 12 mai 1793, ainsi conçus:
Art. Ier. — Tout militaire ou individu de l'armée, quel que soit son état ou son grade, convaincu de trahison, sera puni de mort.
Art. 2. — Sont réputés coupables de trahison, les auteurs des délits ci-après détaillés; savoir :
Tout général d'armée, ou commandant de division, qui sera convaincu d'avoir pris des mesures pour faire tomber entre les mains des ennemis les magasins, les convois des armées, ou enfin toutes autres munitions de guerre ;
Tout général d'armée, ou commandant de division, qui sera convaincu d'avoir négligé d'employer tous les moyens qu'il avait en son pouvoir pour assurer les magasins, la marche des convois et garantir les munitions, lorsqu'ils seront tombés en tout ou en partie entre les mains des ennemis.
Ce même article 2 punissant de la peine de mort tout commandant d'une place attaquée qui « aurait consenti à la reddition de la place avant que l'ennemi ait fait brèche pratiquable, et qu'il ait soutenu trois assauts », il est clair que cette peine était à plus forte raison praticable à Junot qui avait rendu à l'ennemi des places fortes non attaquées.
Le Code pénal du 25 septembre 1791 portait de même (2e Partie, Titre Pr, Section I,e, Art. 4):
Toute manœuvre, toute intelligence avec les ennemis de la France, tendant soit à faciliter leur entrée dans les dépendances de l'Empire Français, soit à leur livrer des villes, forteresses, ports, vaisseaux, magasins ou arsenaux appartenant à la France,... seront punis de mort.
(1) Histoire de Wellington, par le général Brialmont.
Le Code pénal du 12 février 1810, art. 77, a une rédaction identique à ce qui précède.
Le devoir de Junot n'était pas douteux ; il lui commandait d'établir, soit à l'embouchure "du Tage, soit à Elvas, ou clans toute autre position, un camp retranché, bien approvisionné, où il aurait pu attendre d'être secouru. C'est ainsi que le pensa l'Empereur, et il écrivit à ce sujet au ministre de la guerre, le 2 octobre 1808 : « J'attends du duc d'Abrantès une relation de tous les événements qui m'apprenne ce qui s'est opposé à ce que, voyant venir depuis six semaines, il ait fait un camp retranché à l'embouchure du Tage, ou dans toute autre position, avec des approvisionnements suffisants pour attendre qu'il soit secouru. Voilà ce que l'art de la guerre voulait qu'il fît dans une pareille situation. » C'est ce que fit Wellesley à Torres-Vedras, et jamais Masséna ne put l'en déloger. En ne prenant pas cette précaution, commandée par l'Empereur et imposée par les circonstances, et en traitant avec l'ennemi, le duc d'Abrantès ouvrit la Péninsule aux Anglais et fit à Napoléon et à la France un tort incalculable ; mais la faute en était à l'Empereur, qui, sans raisons sérieuses et connaissant bien la médiocrité de Junot, officier d'une grande bravoure, mais incapable de conduire une armée, lui avait confié une expédition d'une importance extrême. « Il connaissait l'homme à qui il confiait cette armée, dit le général Thiébault, et savait que cet homme, né pour être auprès de sa personne le premier aide de camp du monde, n'avait comme officier d'autre transcendance que de conduire une charge de la manière la pins brillante. Et pour Napoléon, ce sacrifice d'une armée en entraînait un autre bien autrement grave, celui de sa destinée victorieuse, c'est-à-dire de sa couronne, de sa gloire, de sa vie et de l'existence politique de toute sa famille, qui le suivit dans sa chute immense. »
Nous passerons sous silence les exactions commises en Portugal, et que le général Thiébault, qui en fut témoin, a longuement décrites dans ses Mémoires. Résolu à épargner Junot, Napoléon le disculpa officiellement, tout en le condamnant dans une lettre confidentielle, ce qui montre bien son extraordinaire partialité. Il écrivit, le 2 octobre 1808, au Ministre de la guerre : « Du moment où le duc d'Abrantès ou d'autres officiers de son armée seront débarqués, vous leur écrirez que j'ai appris la Convention ; que je ne sais si je dois l'approuver, mais qu'en attendant la relation que je dois recevoir, je ne vois rien dans cet acte qui soit contraire à l'honneur, puisque les troupes n'ont pas posé les armes, qu'elles reviennent avec leurs drapeaux, qu'elles ne sont pas prisonnières, et qu'elles arrivent, non par une capitulation, mais par une convention plutôt politique que militaire. »
Ce sont là des mots, et rien de plus, nous ne nous lasserons pas de le répéter ; capitulation et convention étaient alors deux expressions synonymes, et si le fait de poser les armes et de se constituer prisonnier avec sa troupe était déshonorant, comment Napoléon put-il faire maréchal le général Serurier qui avait capitulé sans conditions à Verderio, et comment garda-t-il le silence sur la capitulation à discrétion de l'amiral Rosily, survenue cinq semaines avant que le général Dupont traitât avec l'ennemi, non pas pour se rendre prisonnier, mais pour être transporté en France avec toutes ses troupes ? Et si le fait de livrer à l'ennemi des places fortes n'ayant subi aucun siège, des approvisionnements immenses, des arsenaux, des magasins, des vaisseaux, — acte dont Napoléon évite soigneusement de parler, — n'est pas contraire à l'honneur, pourquoi donc le Code pénal le punit-il de la peine de mort ?
De Saint-Cloud, le 19 octobre 1808, Napoléon écrivit la lettre suivante, établissant confidentiellement, mais nettement, que le duc d'Abrantès n'avait pas fait son devoir en Portugal :
Au général Junot, commandant le 8e corps de l'armée d'Espagne, à La Rochelle.
Saint-Cloud, ig octobre 1808.
Le Ministre de la guerre m'a mis sous les yeux tous vos mémoires et notamment votre lettre du i5 octobre. Vous n'avez rien fait de déshonorant ; vous ramenez mes troupes, mes aigles et mes canons. J'avais cependant espéré que vous feriez mieux. Dès les premiers moments de votre entrée en Portugal, je vous avais prévenu de la nécessité d'être maître des Portugais, de n'avoir aucune confiance en eux, de former un camp retranché. Ce camp retranché ne devait pas avoir pour but spécial de couvrir Lisbonne et l'embouchure du Tage. Almeida et Elvas pouvaient même servir de centre et de réduit, si l'embouchure du Tage n'y était pas propre. Dans la saison où nous sommes, il était facile d'y réunir des vivres, sauf à laisser manquer Lisbonne. Vous auriez défendu vos chevaux ; manquant de vivres, vous les auriez mangés ; et vous eussiez pu attendre, dans cette position, des secours pendant six mois. Durant ce temps, vous auriez été secouru, ou, si vous ne l'aviez pas été, vous eussiez alors mérité la convention que vous avez faite. Cette convention, vous l'avez gagnée par votre courage, mais non par vos dispositions ; et c'est avec raison que les Anglais se plaignent que leur général l'ait signée. Vous l'auriez méritée, si vous l'eussiez signée dans un camp retranché, six semaines plus tard. Enfin il est dans votre traité une circonstance qui peut difficilement se justifier, c'est d'avoir abandonné Elvas : pourquoi, au contraire, n'en avoir pas renforcé la garnison et ne lui avoir pas dit de tenir jusqu'à son dernier morceau de pain ? Nous serons à Elvas avant la fin de décembre : quel avantage si nous avions trouvé cette place ! Et à tout événement, 1 5oo à 2 000 hommes auraient obtenu de rentrer en France. Je vous avais ordonné depuis longtemps de démolir Almeida et la plupart des autres places. Aujourd'hui j'ai publiquement approuvé votre conduite ; ce que je vous écris confidentiellement est pour vous seul. — Restez où vous êtes. Je passerai la revue de votre corps avant dix jours ; il forme désormais le 8e corps de l'armée d'Espagne que je commande en personne. Avant la fin de l'année, je veux vous replacer à Lisbonne... Un homme comme vous doit mourir ou ne rentrer à Paris que maître de Lisbonne. Du reste, vous serez l'avant-garde et je serai derrière vous.
En résumé, la Convention d'Andujar, dite Capitulation de Baylen, contrairement au jugement porté par Napoléon, est beaucoup plus honorable que celle de Cintra, et elle fut moins préjudiciable à la France. Avant de se résoudre à traiter avec l'ennemi, le général Dupont fit tout son devoir, en général actif et expérimenté, et il n'entra en pourparlers avec les Espagnols que lorsqu'il y fut forcé parla nécessité la plus évidente et la plus impérieuse, ses soldats râlant sur le sol, succombant à la soif et à la faim, jetant leurs armes. Les divisions Vedel et Lefranc (Dufour), quoique se trouvant absolument sans vivres et dans une situation infiniment plus grave que celle des troupes de Junot, et ne comptant pas 9 000 hommes au total, furent traitées comme ces dernières; la Convention d'Andujar déclara qu'elles n'étaient pas prisonnières de guerre et ne posaient pas les armes, et qu'elles évacueraient seulement l'Andalousie, tout comme la Convention de Cintra stipula que l'armée de Junot évacuerait le Portugal.
La Convention d'Andujar ne diffère de celle de Cintra que dans ce qui est relatif à la division Barbou : cette division et les troupes qui ont combattu à Baylen rendent leurs armes, mais elles ne sont prisonnières de guerre que pendant les quelques jours nécessaires pour gagner le port d'embarquement, et une fois rentrées en France, elles peuvent, comme
LE PROCÈS y 5
les divisions Vedel et Lefranc, servir en campagne : conditions qu'on peut considérer comme exceptionnellement avantageuses, puisque ces troupes étaient, après le combat acharné de Baylen, débandées, cernées par une armée de [\o ooo hommes, et absolument à la merci de l'ennemi, ces mêmes conditions étant aussi beaucoup moins dures que celles imposées au général Serurier et à l'amiral Rosily, et plus tard à Napoléon III et à Cronje.
Il convient d'ajouter que la Convention d'Andujar ne livra à l'ennemi ni place forte, ni magasins, et qu'un an plus tard les Français reparaissaient en maîtres dans toute l'Andalousie, tandis que la Convention de Cintra remettait aux Anglais le Portugal tout entier, ses villes et forteresses et d'immenses approvisionnements, que jamais on ne put forcer Wellesley à se rembarquer, et que ce fut son armée qui, aguerrie par six ans de luttes, vainquit à Waterloo. Ajoutons, enfin, que ce ne fut pas la catastrophe de Baylen qui poussa les Anglais à débarquer en Portugal, puisque les troupes de Cork furent embarquées le 12 juillet, mais bien l'insurrection des Asturies et de toute la Péninsule, répondant aux odieux procédés de Napoléon envers l'Espagne.
Il est donc faux, et d'une fausseté insigne, que la Convention d'Andujar soit un acte infâme, comme l'a prétendu Napoléon pour arriver à perdre plus sûrement le général Dupont, un des plus glorieux et des plus irréprochables soldats qui aient jamais servi la France.
Les lettres qui vont suivre, de l'Empereur et du Major Général, montrent la volonté arrêtée de dénaturer les événements et de fausser la vérité, pour accabler le général Dupont.
Le 27 août, de Saint-Cloud, Napoléon écrit au général Clarke, ministre de la guerre :
Je vous envoie des journaux anglais qui contiennent la relation de Castanos sur l'affaire de Dupont ; faites-les traduire pour les joindre aux pièces. Vous y verrez des lettres de Dupont à Savary ; faites-les également traduire et joindre aux pièces. Vous y verrez ce que Villoutreys n'a pas dit, que Vedel avait attaqué et s'était emparé d'un bataillon lorsqu'on lui avait envoyé l'ordre de cesser de combattre.
Il faut faire venir Villoutreys et l'interroger ; Posez vos interrogatoires de manière qu'il raconte en détail ce qu'il a fait jour par jour, où il a été, ce dont il a été chargé, ce qu'il a vu et entendu. Il a dit ici qu'il y avait eu un moment où l'on avait consenti que Vedel s'en allât, et qu'on avait changé depuis. Faites cet interrogatoire dans le plus grand détail. Vous commencerez votre interrogatoire par lui demander ce qu'il était et en quelle qualité il servait auprès du général Dupont. Vous me rendrez compte de son interrogatoire et de ce que vous aurez tiré de cet individu.
Il est à peine besoin défaire remarquer que la façon dont l'Empereur présente l'attaque de Vedel, le soir du 19 juillet, est de tout point contraire à la vérité historique. N'est-il point navrant de voir Napoléon, beaucoup plus préoccupé d'écraser des généraux illustres entre tous que de chercher à les trouver innocents, déclarer à priori mensongères les raisons qu'ils invoquent pour se justifier, et considérer, de sa seule autorité, comme preuves définitives contre eux, les récits passionnés, inexacts et sans preuves, de l'étranger ! !
Conformément à Tordre du 27 août, le capitaine de Villoutreys subit un interrogatoire au Ministère de la guerre, le 28 août 1808 ; dix questions lui furent posées par le comte d'Hunebourg, en présence de M. Fririon, inspecteur aux revues et secrétaire général du Ministère de la Guerre.
Dans cet interrogatoire, très court, M. de Villoutreys indiqua qu'il était né à Paris, était âgé de 28 ans, écuyer de Sa Majesté et employé comme officier d'état-major au Corps d'observation de la Gironde. Arrivé à Bayonne le 3o décembre 1807, il avait rejoint le général Dupont à Vitoria, le 2 janvier, et, depuis ce moment, avait suivi la marebe de l'armée.
La seule partie intéressante de cette première déposition de M. de Villoutreys est la réponse écrite qu'il fit à la dixième question qui lui fut posée par le comte d'Hunebourg : « Faites-moi connaître ce que vous savez des événements qui ont eu lieu à l'armée du général Dupont depuis le 13 juillet. » La relation du capitaine de Villoutreys est ainsi conçue :
La Divou du Gal Barbou, sous les ordres du Gal Dupont, effectua sa retraite de Cordoue sur Andujar le 28 ou 29 juin(i). Elle prit position à Andujar dans l'ordre suivant.
La ire brigade, commandée par le Gal Pannetier, en avant de la ville sur la rive gauche du Guadalquivir, pour défendre le passage de celte rivière.
La Div°u de cavalerie sous les ordres du Gal Fresia, sur la rive droite, entre la ville et le fleuve.
La 2me brigade, commandée par le Gal Chabert, occupait le plateau à droite d'Andujar, son aile droite faisant face aux montagnes, et l'aile gauebe au Guadalquivir. Les Bég,s suisses Preux et Beding, sous les ordres du général de Divou Bouyer et du Gal de brigde Schramm, occupaient le terrain en arrière de la ville.
L'armée espagnole, immédiatement après la retraite de l'armée française sur Andujar, vint prendre position sur les hauteurs d'Arjona et d'Arjonilla. Des détachements de cavalerie française partaient tous les jours à 3 lieures du matin pour reconnaître les mouvements de l'ennemi, et rencontraient constamment ses reconnaissances. Les détachements des deux armées restaient pendant plusieurs heures en présence, et se retiraient cliacun dans leur camp. Le Gal Dupont, par les rapports des reconnaissances, jugeant la force de l'ennemi s'augmenter, fit fortifier la tôle du pont d'Andujar par des retranchements, où il plaça 8 pièces de canon, et en donna la défense au Ier Bat"" du Régiment de Paris. Le reste de la ire brigade se relira alors sur la rhe droite du Guadalquivir, s'appuyant à la ville. L'armée espagnole rapprocha sa position et a int occuper les hauteurs à portée de canon de la tète de pont. Elle était généralement évaluée par Mrs les officiers généraux, à 20 ou 3oooo hommes.
L'ennemi, depuis le i3 juillet, parut tenter plusieurs attaques sur Andujar, mais n'en fit aucune sérieuse. Le 16, à trois heures du matin, on aperçut un mouvement général dans leur ligne, qui annonçait des dispositions d'attaque. Le Général Dupont fit aussitôt porter toute la division de cavalerie en arrière de la ville. Le Gal Barbou rapprocha la i"' brigade de la rive qu'elle occupait pour s'opposer au passage du fleuve que l'ennemi pouvait tenter ; il lui fit prendre position dans des bois d'oliviers, pour la mettre à couvert du feu de l'ennemi. Le G'1 Dupont fit mettre en batterie plusieurs pièces d'artillerie légère et celle de leurs corps respectifs. Il se porta à la 2mo brigade sous les ordres du général Cbabert, à la droite d'Andujar, lui donna l'ordre d'appuyer sa gauche à la ville, en prolongeant sa ligne aux montagnes. Il fut reconnaître la position en arrière de la ville, occupée par les régiments suisses, la Divon de cavalerie et le parc d'artillerie.
(1) Il y a là une erreur de date ; le général Dupont quitta Cordoue le 17 juin.
Peu de temps après toutes ces dispositions prises, le feu de l'artillerie ennemie commença et fut aussitôt répondu par le nôtre. Des colonnes d'infanterie ennemie se mirent en mouvement et liront plusieurs démonstrations d'attaque sur la tête de pont, mais elles furent bientôt arrêtées par le feu de notre artillerie. Le général Dupont apprit alors que des bataillons d'infanterie ennemie débouchaient par les montagnes, à l'extrême droite de la brigade Cbabert, sur la rive qu'elle occupait. Il donna aussitôt l'ordre à des bataillons détachés de la Divun Gobcrt, commandés par les généraux de brigade Lefranc et Cavrois, de se porter en avant pour s'opposer à la marche de l'ennemi. L'ordre fut exécuté, et le Gal Lefranc força bientôt ces troupes, qu'on a évaluées à 3 ou 4 ooo paysans, à se replier sur les montagnes : il les eût poursuivies si ces montagnes eussent été acceessibles.
Pendant la canonnade qui, sans être très vive, dura 7 à 8 heures, l'ennemi parut faire un mouvement par sa droite. Le général Dupont chercha à l'observer, mais il était masqué par les montagnes, et il lui fut impossible de le reconnaître.
A 3 heures de l'après-midi, ou environ, la division Vedcl arriva, par la grande route, sur le terrain en arrière de la ville, occupé par les troupes suisses. Le Gal Dupont eut alors une conférence avec le Gal Vedel, et cette Division se mit en marche à 6 heures du soir, ou environ, reprenant la direction de Baylen. Le général Dupont me dit, après, qu'il avaitété surpris que le Qai yeclel n'eùt pas été soutenir les troupes de la Div0Q Gobcrt, qui venaient d'être attaquées dans leur position de Mengibar; qu'il lui avait donné l'ordre de marcher sur Baylen pour se réunira la Divon Gobcrt, et, dans le cas où il trouverait l'ennemi, de l'attaquer pour le forcer à se replier, de s'emparer de Baylen, et de revenir aussitôt à Andujar pour se, joindre à la ilc Division. (Ces ordres m'ont paru avoir pour but d'opérer une retraite ensemble, et de contenir plus aisément l'ennemi qui était devant Andujar et qu'on jugeait la force la plus imposante.)
Le 17, l'ennemi a gardé sa position sans démonstrations d'attaque aussi sérieuses que la veille. Le 18 au matin il retira toutes les pièces qu'il avait en batterie, tous ses caissons et commença à marcher par sa gauche; toute la ligne suivit le mouvement, et enfin elle disparut à la faveur des montagnes qui empêchaient de juger sa direction. Le G;U Dupont ne comprit pas ce mouvement et j'ai su depuis par le Gal Caslafios qu'il avait eu le but de retirer les troupes dans des bois d'oliviers pour les mettre à l'abri des chaleurs excessives. Le Gal Dupont apprit, dans cette journée, que le Gal Vedel avait passé Baylen et que l'ennemi s'en était emparé : il ordonna aussitôt des dispositions de départ.
Le soir, à 8 heures, toute la Division se mit en marche, et la tête de pont ne fut évacuée que lorsque la colonne fut en mouvement. La colonne marchait dans l'ordre suivant : la 2e brigade, les régts suisses, la Divoa de cavalerie, le train d'artillerie et la ire brigade.
Le 19, entre 2 et 3 heures du matin, notre avant-garde rencontra les avant-postes ennemis qui se replièrent aussitôt ; le jour ne permettait pas encore de reconnaître Baylen. La brigade du Gal Ghabert prit aussitôt un ordre de bataille dans un bois d'oliviers à gauche de la grande route. Les régiments suisses protégeaient nos flancs, que l'ennemi cherchait déjà à déborder. La cavalerie suivait le même ordre de bataille en arrière de l'infanterie. L'ordre fut envoyé à la colonne encore sur la route de presser sa marche. On avança plusieurs pièces de canon, et une vive canonnade s'engagea aussitôt. Le Gal Dupont ordonna au Gal Ghabert d'avancer un Bataillon pour s'opposer à une charge de cavalerie que l'ennemi annonçait sur notre liane gauche.
Le jour laissant alors reconnaître la ligne ennemie, le Gal Dupont ordonna des dispositions d'attaque, et bientôt toute la ligne fut en mouvement. Les Ier et 2e régiments de chasseurs à cheval, commandés par les majors Bureau et Boyer, et soutenus par l'infanterie, s'étaient déjà emparés de 2 ou 3 pièces de canon, et notre infanterie chargeait la première ligne ennemie, quand le feu de 20 pièces d'artillerie et la fusillade de l'ennemi la forcèrent à battre en retraite. Le Gal Dupont ordonna quelques charges partielles sur l'infanterie ennemie, qui menaçait sur différents points de déborder nos lianes et qui la forcèrent bientôt à se replier.
\ L'arrivée de la brigade du G'1 Panncticr, le Gal Dupont ordonna une nouvelle attaque gêné-
raie, mais quoique très vive, elle ne fut pas plus heureuse que la première ; les troupes furent ramenées dans leur position. Le feu de l'artillerie ennemie, qui se soutenait toujours vivement, nous avait démonté plusieurs pièces et nous faisait du mal. Après quelque temps de repos, le Gal Dupont se porta à tous les bataillons pour les exciter à une nouvelle attaque. Elle fut ordonnée, ayant en tète un régiment de Paris, à sa droite les marins de la Garde, et quoique soutenue avec outrance, elle éprouva toujours un sort aussi terrible. Le Gal Dupont, dans cette dernière attaque, fut atteint d'un coup de feu en avant de la ligne qu'il cherchait à enlever par sa présence. Cette blessure ne l'empêcha pas de rester à cheval pour rallier les troupes en désordre. Je restai près de lui pendant toute l'affaire et j'éprouvai, ainsi que d'autres, plusieurs chances périlleuses qui n'ont été funestes qu'à mes chevaux.
A une heure après midi, les troupes étaient dans un épuisement excessif, et les soldats que la fatigue et la chaleur n'avaient pas complètement abattus, cherchaient l'eau pour se désaltérer, sans qu'il fût possible de les arrêter. Le général Laplane en a donné la preuve, en étant blessé au pied par les soldats auxquels il voulait s'opposer.
Le général Dupont cependant, jugeant combien la position était critique, ordonna un nouvel effort, mais les généraux et chefs de corps lui protestèrent que l'abattement était général, et qu'une nouvelle attaque était impossible. L'ennemi, au contraire, soutenait son feu et paraissait vouloir marcher sur nous. LeGal Dupont alors me donna l'ordre de passer dans le camp ennemi pour demander une trêve; j'exécutai ses ordres. Je fus reçu par plusieurs officiers espagnols qui me déclarèrent que si l'armée française ne se rendait point à discrétion, je pouvais me retirer. J'étais chargé de parler au Général qui commandait en chef, et je m'appuyai de Tordre dont j'étais porteur. Un officier espagnol partit et revint peu de temps après avec les généraux Reding etCoupigny. Le Gal Reding, qui avait le commandemant en chef des deux Divisions, consentit à la trêve demandée, en se réservant pourtant l'assentiment du Gal Castanos qui commandait en chef l'armée, et dont il attendait la prochaine arrivée. Les ordres furent provisoirement donnés de cesser le feu, tant dans ses divisions que dans celle du général Pefia qui marchait sur nos derrières et qui commençait à canonner. Sur son invitation je fus conduis, un mouchoir sur les yeux, à son quartier général de Raylen, où devait arriver le Gal Castanos.
Après deux heures d'une attente inutile, le Gal Reding me proposa d'aller moi-même, accompagné d'un colonel de son armée, à la rencontre du Gal Castanos. Je sortis de son camp, je traversai le camp français où j'informai le Gal Dupont du besoin d'aller auprès du Gal Castanos, et je fis observer au colonel qui m'accompagnait les mêmes formalités auxquelles j'avais été soumis. Nous traversâmes la Divun du Général Pena qu'il me fut permis de voir, et nous arrivâmes à Andujar où était encore le Gal Castanos, à 8 ou 9 heures du soir. Je me présentai au G"1 Castanos comme officier attaché à l'État-major du Gal Dupont, et je lui fis part de la mission dont j'étais chargé. Le général Castanos se concerta avec le Ctc de Tilly, représentant de la Junte de Séville, et m'annonça qu'il accordait la trêve. Il m'informa en même temps de l'arrivée du général Vedel qu'il me dit avoir pris position en arrière de Baylen, et pris part à la trêve accordée. Ces messieurs m'invitèrent à souper avec eux, et je n'acceptai pas, pour remplir plus promptement ma mission.
Je partis d' Andujar, à 1 heure après minuit, accompagné d'un aide de camp du général Castanos. A quelque distance de cette ville, nous fûmes arrêtés par un officier espagnol, qui nous annonça que le général Castanos désirait me parler et m'engageait à revenir sur mes pas. Je retournai près de lui. Il me dit avec humeur, ainsi que le Ctc de Tilly, que le Gal Vedel venait de violer la trêve qui avait été accordée, en quittant sa position pour s'en aller, et que je n'étais venu près de lui que pour gagner du temps et faciliter sa retraite. Il me déclara que la Divon Reding suivait le Gal Vedel; que la Div<m Coupigny garderait sa position, et qu'il venait d'envoyer à l'instant aux Divons du Gal Pena l'ordre de marcher sur le camp français et de le cerner de toutes parts.
Je partis d'Andujar avec ces détails, mais sans être chargé d'aucune demande du Gal Castanos. Je traversai l'armée du Gal Pena, qui n'était pas encore en mouvement. L'officier qui
m'accompagnait s'arrêta à nos avant-postes, et je me rendis auprès du Gai Dupont. J'arrivai près de lui le 20, à 3 ou 4 heures du matin, et je l'informai de tous les détails que j'avais appris. Le GaI Dupont me dit alors qu'eiTectivemcnt la Div"n Vedcl était venue prendre position en arrière de la ligne ennemie, le 19, entre l\ et 5 heures du soir, peu de temps après mon départ pour Andujar ; que la Divon Vedel avait tire quelques coups de canon sur l'ennemi, qui lui annonça la trêve, et qu'alors elle cessa son feu; que le Gal Vedel lui fit demander si la nouvelle de la trêve était vraye et qu'il la lui envoya confirmer, en lui faisant dire aussi de rendre un bataillon espagnol que sa confiance dans le traité avait rendu prisonnier. Le Gal Dupont me dit aussi que le soir, à 7 ou 8 heures, il lui avait envoyé un de ses aides de camp pour lui recommander secrètement de quitter sa position pendant la nuit, et de sauver du moins toutes les troupes qu'il avait sous ses ordres, en abandonnant la ire Division à sa position critique, mais que d'après la demande positive des Ga,lx Reding et Coupigny, et les instances de l'armée française, il avait rappelé de cette première démarche, en envoyant au Gal Vedel l'adjudant commandant Martial Thomas, pour l'engagera venir reprendre sa position. Il me dit encore qu'il ne doutait pas cpie cette démarche ne dût porter atteinte à la gloire militaire qu'il avait acquise, mais qu'il en devait le sacrifice aux intérêts de l'Empereur, à qui il pensait sauver une armée.
Nous apprîmes à 6 heures du matin, ou environ, un mouvement général dans l'armée du Gal Pena, et une attaque sur nos postes. Le Gal Marescot se rendit alors auprès de ce général et revint 2 heures après. Il annonça au Gal Dupont que le Gal Pena lui avait dit, que ses ordres portaient de marcher sur le camp français, et qu'il ne répondait pas des suites qui pouvaient en résulter ; que si, dans deux heures, toute l'armée française n'était pas rendue à discrétion, il continuerait son mouvement. Il dit au Gal Marescot que ses instructions lui permettaient encore d'accorder ce délai. Le Gal Dupont réunit alors tous les généraux de la Divon et après s'être concerté avec eux, il donna par écrit ses pleins pouvoirs au Gal Chabert pour conclure un traité entre les deux armées. Le Gal Marescot dut aussi l'accompagner, mais j'ignore le caractère qu'il prenait.
Le G*1 Dupont crut dans l'intérêt d'obtenir quelques renseignements, devoir me donner l'ordre d'aller avec ces messieurs au quartier général espagnol, où j'avais été déjà. Nous partîmes entre midi et 1 heure, dans la voiture du Gal Marescot, et nous arrivâmes encore au quartier général du Gal Pena, avant les deux heures révolues. Le Gal Chabert lui annonça qu'il était chargé de pleins pouvoirs, et que le traité devait en être la suite. Nous continuâmes notre route sur Andujar, et environ à moitié chemin, nous rencontrâmes le Gal Castanos et le Gte de Tilly, qui se rendaient près du Gal Pena. Le Gal Castanos proposa au général Marescot de revenir sur nos pas, à la maison de poste qui était près de là, et nous nous y rendîmes. Le Gal Chabert montra alors ses pleins pouvoirs au Gal Castanos et au Cte de Tilly, et l'ouverture du traité commença.
Les généraux espagnols présents étaient le Gal Castanos, le Capite-général de Grenade, le Gal Moreno, chef d'état-major de l'armée et M. le Cte de Tilly. Ils avaient alors la certitude que la Div°" Vedel avait arrêté sa marche et devait reprendre sa position. Tous généralement déclarèrent qu'ils voulaient que l'armée française, y compris les Divons Vedel et Gobert, se rendit à discrétion, et que sans cela il fallait renoncer au traité. Je n'avais d'autre caractère que celui d'observateur, mais je crus avoir le droit de représenter au Gal Castanos, qu'il connaissait trop la guerre pour vouloir que des divisions qui ne s'étaient point battues, fussent comprises dans un traité qui devait porter atteinte à leur honneur. Mon observation causa de l'effervescence, et ne fit qu'accroître les prétentions ridicules de ces messieurs, surtout du Capite général de Grenade. Je proposai alors de renoncer au traité et de retourner à notre camp. M. le Capite général de Grenade m'apostropha personnellement, en me disant : « vous parlez toujours de vous battre, et il vous reste à peine 3 000 hommes. » — Je lui répondis qu'il était mal informé. — Sur celle réponse, il me dit: « si nous le sommes mal aujourd'hui, nous pourrons mieux l'être demain, en vous comptant nous-mêmes. »
Un propos aussi arrogant méritait d'être relevé, et je lui dis qu'il connaissait mal les Français,
8o LE GENER W. DI PONT
et que si l'on m'en croyait, on lui apprendrait à les mieux connaître. Ces altercations causèrent une scène assez vive, et le Gal Castanos l'arrêta en proposant que les Divons Vedel et Gobert fussent comprises dans le traité et qu'elles seraient seulement soumises à évacuer l'Andalousie par la Manche, en s'engageant sous parole d'honneur à ne pas tirer un coup de fusil avant son entrée dans cette province. Il observa que cette proposition était pourtant contraire à leurs intérêts, et qu'il ne répondait point qu'elles ne seraient pas attaquées par l'armée de la Manche ou celle de Valence. Malgré ces réflexions, nous accédâmes à l'offre qu'il venait de faire, et l'article de ces Divisions fut arrêté.
Dans le même instant, le Gal Castanos fut demande, et il rentra peu de temps après. 11 annonça, en arrivant, que l'article qui venait d'être convenu était nul; qu'il venait de lui être remis une lettre du Gal en chef des armées en Espagne, écrite au Gal Dupont, qui ne lui permettait pas de confirmer ce qu'il avait accordé, sans être contraire aux intérêts de son gouvernement. Il communiqua cette lettre au Gal Marescot seulement, et déclara qu'il en référait à son jugement ; que d'ailleurs il donnerait connaissance de cette lettre après le traité. Le silence du Gal Marescot diminua notre espoir, mais ne m'empêcha pas de recourir à de nouvelles observations. Elles causèrent encore de vives discussions, et le Capit1' général de Grenade déclara que, puisque je n'étais revêtu d'aucun caractère connu, ni d'aucuns pouvoirs, je ne devais avoir aucun droit de prendre part au travail. Ma position me força alors de me soumettre à cette volonté.
Quelques instants après, sont arrivés un aide de camp du Gal Dupont et M. Baste, commandant des marins de la Garde. M. Baste prit à part le Gal Chabert et lui dit qu'il était envoyé près de lui par le Gal Dupont pour lui recommander qu'il fit en sorte fjue les Divisions Vedel et Gobert ne fassent point comprises dans la Capitulation. Cette demande fut encore agitée auprès du G*1 Castanos, qui répéta qu'il en référait au jugement du Gal Marescot sur cette prétention exagérée. L'article du traité qui concerne les divisions Vedel et Gobert fut alors arrêté.
La Gal Castanos proposa de se rendre a son quartier général d'Andujar pour finir de conclure la capitulation. Quoique ma présence dût être plus que jamais sans aucun effet, les instructions du G'1 Dupont pour obtenir plusieurs renseignements, me portèrent à suivre les généraux Marescot et Chabert. Nous arrivâmes à Andujar à n heures ou minuit, et le Gal Castanos proposa de différer jusqu'au leudemain la suite du traité. Le Gal Marescot logeait au quartier général du Gal Castanos, et le G*1 Chabert et moi, nous nous retirâmes dans une maison voisine du quartier général.
Le dimanche 21, le Gal Castanos, le Ct0 de Tilly et les autres officiers généraux ne parurent qu'à midi, après avoir assisté à une messe solennelle, et lereste du jour fut employé à la rédaction ; la signature du traité fut remise au lendemain 22. Le Gal Chabert et moi, nous partîmes le soir pour nous rendre auprès Gal Dupont, que nous trouvâmes dans l'état de désespoir le plus déplorable. Le Gal Chabert lui donna communication du traité, et après avoir pris note de plusieurs articles supplémentaires, repartit aussitôt pour Andujar. Je passai la nuit auprès du Gal Dupont, qui, dans son délire, ne proférait que le mot déshonneur. Il souffrait de sa blessure, mais son moral était surtout affecté. Il me désigna pour être porteur de la Capitulation au G" en chef des armées en Espagne, et sur ses ordres je partis pour Andujar en informer le Gal Castanos et prendre les passeports qui m'étaient nécessaires. J'avais aussi pour instructions d'assurer le départ des troupes françaises pour le lendemain 23, et qui n'avait pu s'effectuer le 22, à raison des dispositions que l'ennemi avait eu besoin de prendre.
J'arrivai à trois heures après midi au quartier général d'Andujar, où je trouvai le Gal Chabert. Le Gal Marescot en était déjà parti, mais je n'ai pu savoir la direction qu'il avait prise. Le Gal Castanos et le Ctc de Tilly partirent une heure après mon arrivée pour se rendre au quartier général du GaI Pena et le Gal Chabert et moi nous les suivîmes pour nous rendre auprès du Gal Dupont. Le Gal Castanos me dit, en le quittant, qu'il me donnerait à Baylen, le lendemain 23, les passeports et l'escorte nécessaires pour mon départ. Nous arrivâmes à 9 heures du soir auprès du Gal Dupont que nous trouvâmes toujours dans le même état.
LE PROCÈS 8l
Le 23, à 6 ou 7 heures du matin, les troupes françaises sortirent de leur camp pour se mettre en marche. Le Gal Dupont était resté avec plusieurs officiers généraux et son état-major. Avant de quitter le G1' Dupont, je lui dis cpie j'étais persuadé que l'intérêt de l'armée ennemie devait s'opposer à mon arrivée à Madrid; que sans doute on me donnerait toute autre direction, et que je ne voyais, dans la mission dont j'étais chargé, qu'un acte de dévouement. Je quittai à 1 1 heures le Gal Dupont, qui partait pour suivre l'armée, et je passai dans le camp ennemi. Je trouvai le Gal Reding à sa baraque, et je restai avec lui jusqu'à l'arrivée du Gal Castanos, qui parut dans le camp à 2 ou 3 heures de l'après-midi. Il mit à peu près deux heures pour passer ses troupes en revue et se retira à Baylen. Je m'y rendis à cinq heures ; je demandai au Gal Castanos, en arrivant, les passeports et l'escorte qui m'étaient nécessaires ; il me répondit que je devais être escorté par un officier et un détachement de cavalerie de l'armée du Gal Pena, et qu'ils n'étaient pas arrivés. Je récidivai plusieurs fois ma demande, et, malgré mes instances, je ne pus les obtenir que le 24, à deux heures du matin.
Le Gal Castanos m'avait remis, le 23, au soir, les passeports qui m'étaient nécessaires, et une lettre ouverte pour sa sœur qui était à Madrid, à qui il ne donnait d'autres détails que des nouvelles sur sa santé. Je suis parti de Baylen le 24, à deux heures du matin, accompagné de l'officier espagnol, et escorté de 20 hommes de cavalerie. Je suivis alors la route de la Caroline.
A Paris, le 29 août 1808.