ADDITION
aux moyens de défense du Général Dupont.
J'ai voulu combattre les griefs qui me sont opposés, d'une manière qui paraîtra victorieuse aux yeux de la Raison et de la Justice. Cependant, comme il est dit dans l'acte d'accusation que ces griefs résultent de l'interrogatoire des prévenus, des témoins et des pièces, je dois demander, avant que l'Assemblée termine ses séances, qu'elle veuille bien ordonner que les pièces qui me sont contraires me soient communiquées et que les témoins soient confrontes avec moi. J'en forme donc la demande formelle, afin de convaincre davantage l'assemblée, s'il existait le moindre doute dans son esprit, que mes assertions sont seules véritables et que les dépositions faites contre moi sont fausses et calomnieuses.
Sur quels faits n'ai-je pas porté la clarté ri l'évidence ? et que de clartés nouvelles ne pourrais-je pas jeter encore sur tout, en ajoutant, s'il le fallait, aux développements cpie je leur ai donnés ? ma défense repose principalement sur la justesse de mes dispositions militaires, toutes avouées par les principes de l'art et l'expérience ; elle se fonde ensuite sur la désobéissance à mes ordres, commise par le général Vedel ; cette désobéissance réitérée doit surtout frapper l'Assemblée, attendu qu'elle est la violation de la première loi de la guerre, de celle loi fondamentale des armées, dont l'inobservation est sans excuse, parce qu'elle est la source de tous les revers. Sa Majesté l'Empereur a créé par son génie l'armée française, la première armée de l'Europe ; mais pourrait-elle conserver ce titre si des fautes coupables, telles que le général Vedel en a commises, se renouvelaient encore? et si elles étaient excusées dans cette affaire, soumise à la sagacité et aux lumières politiques de cette haute assemblée, ce qui est hors de toute possibilité, nuldoule que des fautes semblables, et toujours plus fatales, se succéderaient en foule sur les théâtres de la guerre et feraient gémir l'Empire sous les effets nécessaires du mépris de l'obéissance militaire.
Le général Vedel, pour pallier sa désobéissance du i5, dira-t-il qu'il m'a fait prévenir de sa marche ? Quelle excuse plus illusoire pourrait être alléguée. Je n'ai su son mouvement sur Andujar que deux heures avant son arrivée. Il était parti de sa position de Mengibar à 6 heures du
soir le i5, et il est arrivé à Andujar à deux heures après midi le iG ; il y avait donc dix-huit heures qu'il était en marche. Était-il donc temps de l'arrêter et de lui donner contre ordre ? La plus simple réflexion ne rejet le-t-clle pas cette excuse extravagante ? D'ailleurs ne voit-on pas que le contretemps funeste produit par cette désobéissance avait déjà éclaté. Ne voit-on pas que l'ennemi avait déjà passé le fleuve à Mengibar, attaqué et repoussé nos troupes vers Baylcn ? Ne voit-on pas enfin, qu'ignorant encore l'événement du combat de Mengibar et le passage du fleuve, car je ne l'ai appris que deux heures après l'arrivée du général Vedel, je devais présumer qu'il n'y avait aucun ennemi de ce côté, puisque ce général avait pris sur lui de violer l'ordre qui lui prescrivait de garder cette posilion, et que dans cette situation je devais attendre de nouveaux renseignements ? Il est donc palpable que l'excuse est aussi fausse que cet acte de désobéissance a été fatal.
Comment le général Vedel se justifiera-t-il d'avoir passé la journée du 17 à Baylenet à Guarroman, sans reconnaître l'ennemi qu'il avait ordre de chercher, d'attaquer, et de rejeter de l'autre côté du fleuve? Deux heures de temps lui auraient suffi pour avoir des renseignements certains en envoyant des découvertes du côté du fleuve et du côté de la Caroline. J'ai répondu à ses lettres conformément aux renseignements qu'il me donnait, et la fausseté de ces renseignements est une nouvelle faute du général Vedel, qui s'est écarté d'une manière si étrange des premiers éléments du métier. Je l'envoie combattre un corps ennemi auquel il a livré, le i5, le passage du Guadalquivir, et que je ne puis laisser sur la rive droite pendant que j'occupe Andujar; et au lieu de le chercher où il est, et où je lui avais dit, la carie à la main, de le chercher, il se crée, comme à dessein, des fantômes, qu'il poursuit vers la Caroline. Arrivé le 18 au matin dans cette ville, il voit ces fantômes s'évanouir; il sait avec certitude que l'ennemi n'a point puru de ce côté; il sait, au contraire, comme sa lettre en fait foi, que cet ennemi, qui inquiète ma gauche et contre lequel je l'ai envoyé, occupe Linarès et Mengibar, et néanmoins il s'établit tranquillement à la Caroline; il oublie la sûreté de Baylen que je lui ai confié, et laisse, dans un sommeil coupable, l'ennemi s'emparer de cette posilion cl s'y affermir. Dira-t-il encore que j'ai approuvé son séjour à la Caroline et la perte des moments les plus précieux qui fuient jamais? Y a-t-il donc rien de plus révoltant que cette excuse insensée qu'il ne craint pas d alléguer? Y a-t-il rien de plus intolérable que de voir des fautes aussi graves vainement palliées par des moyens aussi futiles et que les plus simples notions font rejeter avec mépris ?
Mais ce a'esl pas assez que je sois en butte aux conséquences d'une conduite aussi odieuse, il fallait cpiece général les rendit irréparables par une faute si fatale et si coupable, qu'elle semble surpasser toute croyance, et révolte d'indignation. J'ai levé le camp d' Andujar pour réunir mes divisions et reprendre Baylen. J'attaque l'ennemi, le 19, à trois heures du malin, et le bruit de l'artillerie donne au général Vedel le signal d'accourir au combat. Jamais ordre ne fut plus sacré. Dans ces moments, on vole avec sa troupe ; le cœur des braves palpite d'impatience d'arriver sur le terrain ; un seul instant de retard est un crime à leurs yeux. Que fait cependant le général Vedel ? Il n'a que quatre lieues à faire; sa troupe s'est reposée un jour et une nuit entière; elle est en état de faire une marche rapide; il va donc se porter avec une diligence audacieuse au secours d'une division enveloppée par un ennemi infiniment supérieur eu nombre. Non.il part lentement et s'arrête à deux lieues; il fait, balte à Guarroman pendant six heures. Le canon et la mousqueteric se font entendre avec violence et près de lui ; le soldat de sa division s'étonne de ne pas marcher au feu, les officiers murmurent, et les chefs de corps, les officiers généraux le pressent de les mener au combat. Voulez-vous, lui disent-ils, Laisser écraser la division Barbon? Bien ne peut décider le général Vedel à porter secours à celle division compromise d'une manière si terrible par les fautes qu'il a commises les jours précédents et qu'il comble en ce moment avec une obstination dont il esl impossible de ne pas frémir. 11 répond froidement au général Cassagne : « Je vais envoyez \\i\ paysan pour voir ce que c'est. » Quoi ! envoyer un émissaire quand toute une brave division s'indigne de ne pas marcher ! Le sang coule à Baylen, et le courage français est enchaîné à Guarroman ! La victoire était certaine, et le malheur de la division Barbou devient irréparable. Celle conduite, trop coupable pour qu'on
puisse la représenter sous ses véritables couleurs, devait allumer une trop juste indignation; aussi n'est-il pas un soldat, un officier du Corps d'armée, qui ne rejette sur le général Yedel tout le poids et toute la responsabilité des malheurs dont il est la cause universellement reconnue.
J'éprouve une vive peine d'avoir à retracer à l'Assemblée de tels événements et de telles fautes; mais l'intérêt de ma justification me l'ordonne, et je ne dois plus taire la vérité. Elle est trop importante à connaître pour l'honneur des armes de Sa Majesté, et c'est plus encore dans cette vue que pour moi-même, que j'expose aux yeux de l'Assemblée cet effrayant tableau. Je cite à l'appui des faits tous les chefs de cette division, et particulièrement le général Cassagne, le contre-amiral Baste, le colonel Christophe. Quels moyens puissants et invincibles de justification ne me donneront pas ces faits, qui, au contraire, pèseront à jamais sur le Gal Vedel, et étoufferont sous leur poids toutes les allégations et les excuses vaines qu'il essayerait d'articuler. N'est-il pas évident qu'il n'y aurait plus ni chefs ni armées, et que les troupes ne seraient plus qu'une multitude désordonnée et vouée à tous les revers, si ce général était excusé, et si ma justification entière et sans réserve ne recevait pas un nouvel éclat du blâme qu'il a si odieusement mérité ? Les généraux chargés du commandement ne trembleraient-ils pas au souvenir d'un si fatal exemple ! quelle confiance pourraient-ils avoir dans leurs dispositions les plus justes, et quel espoir fondé auraient-ils dans le succès que leur expérience et leur dévouement promettent à Sa Majesté, s'il était permis à l'un de leurs subordonnés de violer leurs ordres, et de fuir le champ du combat ?
Après des considérations si fortes en ma faveur et si étroitement liées aux intérêts sacrés de l'Empereur, qu'il me soit permis de relever avec plus de détails l'article relatif aux 800 voitures de Cordoue. Il ne peut avoir été fourni ainsi que celui concernant la colonne des équipages dans la marche d'Andujar à Baylen, que par des gens aussi pervers qu'ignorants dans le métier de la guerre. Voulant quitter Cordoue et me replier sur Andujar, j'ai donné mes premiers soins à l'évacuation des hôpitaux. L'intérêt des soldats malades m'a toujours été sacré ; ils m'ont toujours vu les visiter avec sollicitude, entrer dans tous leurs besoins, et cette vigilance a été partout heureuse, car j'ai perdu peu de monde par les maladies. C'est au cœur des soldats que j'en appelle pour attester mes soins assidus pour leur bien-être. J'ai ordonné ensuite les dispositions relatives aux équipages, et pour les alléger, j'ai prescrit aux corps de laisser à Cordoue les plus gros effets, ne doutant pas d'y revenir incessamment avec les renforts au-devant desquels je marchais, mais que je n'ai pas reçus, malgré mes demandes réitérées. Ces gros bagages ont été déposés entre les mains de l'autorité civile de Cordoue, et le corrégidor en a été rendu responsable. Je demande que ce fait soit vérifié à Cordoue, et que les chefs de corps le certifient. On voit donc que je n'aimais pas les équipages volumineux ; je me proposais même de les supprimer tout à fait, ainsi que je l'ai pratiqué dans ma division en Allemagne. Voici ce que mes ordres prescrivaient dans l'Andalousie : une voiture à 4 roues était permise aux officiers généraux, une à 2 roues aux colonels et chefs de service, et un fourgon à chacun d'eux. Chaque bataillon et escadron avait droit à deux voitures. Les vivandiers ne pouvaient avoir qu'une voiture à deux roues ou des mulets. En sortant de Cordoue, j'ai remarqué moi-même qu'outre ces voitures permises, il y avait dans la colonne quelques cabriolets, ou -\oitures couvertes en toile, non autorisés. Cela provenait en grande partie de l'usage où sont les régiments espagnols de marcher avec ces voitures légères, tolérées pour l'officier, à cause de la chaleur extrême du climat. J'avais avec moi deux régiments suisses-espagnols, et c'était principalement à leur suite qu'étaient ces petites voitures. J'ai alors donné l'ordre au colonel de gendarmerie Huche de faire briser toutes les voitures non permises, et je n'ai fait d'exception que pour un petit nombre de ces officiers suissesespagnols, vieux et cassés par le service. L'ordre a été exécuté, et les chevaux de ces voitures brisées et de nulle valeur ont été donnés au parc d'artillerie.
Je jouis donc d'une singulière satisfaction en retraçant ces détails qui montreront assez clairement cjue l'allégation est absurde, et qui attestent d'ailleurs mon attention sévère et mon zèle pour la régularité militaire. Ainsi, ces équipages d'une petite troupe qu'une ignorante malveil-
lance voulait représenter comme égaux au moins aux immenses bagages des armées asiatiques, rentrent dans l'ordre ordinaire, et laissent le dénonciateur se traîner après eux dans la vile fange. Je demande sur cet objet la déclaration du colonel Huche, du général Faultrier, commandant l'artillerie, et des chefs de corps. L'Assemblée aura remarqué que je n'établis aucun fait, sans citer à l'appui ceux qui doivent, par leur emploi, être appelés à le témoigner. Son équité et ses lumières me sont ainsi de sûrs garants qu'elle regrettera comme calomnieuses et hideuses de fausseté, toutes ces dépositions dont parle l'acte d'accusation, qui ne m'auront pas été produites et communiquées ; je les replongerai toutes, devant elle, dans les ténèbres où elles ont été conçues, et je confondrai, au sein de la honte qui leur est due, les témoins calomniateurs qui me seront opposés.
Dans une cause aussi juste, où j'ai à défendre mon honneur et celui de ma famille, où j'ai à démontrer l'emploi que j'ai fait de l'expérience militaire que j'ai pu acquérir sous les yeux et pour le service de Sa Majesté, où je dois purger de l'ombre la plus légère mes principes de délicatesse, et montrer enfin que ma plus douce ambition est celle d'une honorable estime, l'Assemblée me permettra de lui demander encore d'être appelé à lui donner tous les éclaircissements qu'elle jugera utiles pour rendre sa décision à mon égard aussi éclatante que mon innocence la réclame.