C. VlLLOUTREYS
Remis par Monsr de Villoutreys au Ministre de la guerre soussigné, le 29 août 1808.
Le Cte d'HuNEBOURG.
Ce même jour, 29 août 1808, après avoir donné le récit des événements qui avaient eu lieu au Corps d'observation de la Gironde depuis le i3 juillet jusqu'au 24 à deux heures du matin, M. de Villoutreys subit un nouvel interrogatoire, dans les mêmes conditions que le précédent, et dut répondre aux questions qui lui furent posées par ordre de l'Empereur, ainsi qu'il suit :
ire Demande.
Avez-vous appris, soit du général Dupont lui-même, soit de toute autre manière, pourquoi il est resté si longtemps avec la division du général Barbon et quelques autres troupes, dans le poste d Andnjar, quand ses communications étaient menacées et lorsqu'il était à craindre que l'ennemi s'emparâl du défilé de la Sierra-Morena et ne lui coupât le chemin de Madrid.
Réponse. — J'ai toujours entendu dire au Gal Dupont que ses instructions portaient de tenir la position d'Andujar ; qu'il avait observé au Gal en chef des armées en Espagne, que sa position était dangereuse, et intenable sous le rapport des vivres : que malgré ces observations il avait reçu les mêmes instructions ; que d'ailleurs il espérait, d'après la demande qu'il en avait faite, que des troupes seraient envoyées de Madrid et lui assureraient ses communications avec la Sierra-Morena.
2° Demande
A quelle époque précise les Divisions Vedel et Gobert ont-elles agi entièrement d'après les ordres directs du général Dupont ?
Réponse. — Je n'ai eu l'assurance positive des ordres donnés au GaI Vedel par le Gal Dupont que le 16 juillet, mais j'étais alors fondé à croire que le Gal Dupont lui en avait envoyé antérieurement.
3e Demande
Savez-vous pourquoi la division du général Vedel a été appelée par le général Dupont à Andnjar le Lu Général Dupont. 111. — G
15 juillet? Ce mouvement, en dégarnissant le Guadalquivir à Mengibar, ne pouvait qu'exposer le général Dupont à voir sa communication avec Madrid interceptée (i).
Réponse. — J'ai su le 16 au matin que la Div"" Vedel devait arriver dans la journée. Je devais présumer qu'elle était destinée à nous appuyer à Andujar, et je croyais alors que cette division venait de Baylcn. Elle est arrivée le iG juillet à Andujar à 2 heures de l'après-midy ou environ.
4e Demande
A quelle division appartenaient les troupes restées avec le général Liger-Belair à Mengibar, à l'époque du 16 juillet?
Réponse. — Ce général est parti d' Andujar seul pour se rendre à Baylen et de là au poste de Mengibar. Je n'ai jamais su d'une manière précise si les troupes qu'il avait sous son commandement étaient de la Divoa du GaI Vedel ou de celle du Gal Gobert.
5e Demande Par quel ordre le général Gobert s' est-il porté le 16 juillet à Baylen et d'où venait-il ? Réponse. — J'ai toujours ignoré les ordres qui l'avaient porté sur Baylcn et j'ignorais aussi la position qu'il occupait avant.
6e Demande
Avez-vous connaissance des raisons pour lesquelles le général Dujour s'est rendu à la Caroline après avoir quitté Baylen ?
Réponse. — Je n'ai eu d'autres détails sur cette marche que de la part du Gal Dupont, qui m'a dit que le Gal Vedel n'avait quitté Baylen le 17 que sur les rapports qui lui avaient été faits que le Gal Dufour était suivi par l'ennemi.
7e Demande
Savez-vous d'une manière positive si le général Vedel avait reçu Vordre du général Dupont de revenir de Baylen à Andujar, et pourquoi le général Vedel n'y a point obéi ?
Réponse. — Je crois me rappeler que le Gal Dupont m'a dit qu'il avait envoyé l'ordre au Gal Vedel de venir le joindre à Andujar, mais que ses instructions portaient en même temps de soutenir la Divon Gobert et le poste de Mengibar s'ils étaient attaqués, et qu'il était étonné qu'il fût arrivé le 16 directement à Andujar.
8e Demande
Est-ce par l'ordre du général Dupont ou par l'ordre du général Vedel que le général Dufour s'est rendu jusqu'à Sainte-Hélène le 18 juillet?
Réponse. — Je suis fondé à croire qu'aucun ordre ne lui avait été donné de la part du Gal Dupont ; j'ignore les motifs qui l'ont porté à faire cette marche.
9e Demande
En quittant Andujar le 18 juillet, à 8 heures du soir, le général Dupont s'est-il porté vers Baylen avec toute la division Barbou, et les troupes qui y étaient réunies ? ou s'y est-il fait précéder par un gros détachement envoyé à l'avance pour occuper ce poste ?
Réponse. — La division Barbou et les troupes sous les ordres du Gal Dupont, en quittant Andujar, ont marché en une seule colonne et n'ont été précédées d'aucun déLachement ; la colonne avait seulement son avant-garde.
(1) Comme on le voit, l'Empereur, sans se renseigner autrement, admet que le général Dupont a appelé la division Vedel à Andujar le i5 juillet, ce qui est absolument contraire à la vérité. Et c'est ainsi qu'il dénature tous les faits, afin de pouvoir crier que Dupont est un inepte, un lâche, un voleur 1 E. T.
10e Demande
Pouvez-vous expliquer les mouvements ordonnés par le Gal Dupont dans les journées du 17 et du 18 juillet ? Il a envoyé le général Vedel à Baylen avec ordre de revenir le lendemain pour marcher ensuite réunis, sur le même point de Baylen ; comment n'est-il pas parti le 17 avec tout son corps pour entreprendre sa retraite ? Si les passages étaient occupés par l'ennemi, il était en force pour le repousser, et, dans le cas contraire, il avait d'autant plus de facilité à suivre sa marche et à faire sa retraite en bon ordre.
Réponse. — Je ne connais pas les motifs qui ont porté le général Dupont à donner ces ordres, mais i'ai toujours conservé l'idée qu'il n'abandonnait pas l'espoir d'attaquer l'ennemi dans sa position devant Andujar, s'il n'était plus inquiété sur ses derrières.
1 ir Demande
Savez-vous si le général Gobert avait ordre détenir à Baylen le 16, et pourquoi le général Dufour, qui a pris le commandement après lui, n'y est pas resté et s'est porté à la Caroline et successivement à Guarroman et à Sainte-Hélène ?
Réponse. — J'ai toujours ignoré si le général Dupont avait envoyé au général Gobert les ordres de tenir la position de Baylen.
12e Demande
Quelles sont les distances d' Andujar èi Baylen ? De Jaen à Mengibar ? De Mengibar à Baylen ? De Baylen à la Caroline ? De la Caroline à Guarroman ? De Guarroman à Sainte-Hélène ? — Où commence le défilé de la Sierra-Morena et où finit-il ?
Réponse. — 11 y a d' Andujar à Baylen plus de qualre lieues d'Espagne qui font de 6 à 7 lieues de France. — J'ignore la véritable distance de Jaen à Mengibar. — J'ignore également la distance exacte de Mengibar à Baylen que je n'ai pas parcourue. — Quant à celle de Baylen à la Caroline, elle est la même que celle d'Andujar à Baylen. — Je crois celle de la Caroline à Guarroman d'une lieue et demie de France et celle de la Caroline à Sainte-Hélène la même. — Le défdé delà Sierra-Morena commence à Sainte-Hélène et finit entre le Port-du-Roi etElviso; il peut avoir trois lieues de France dans sa longueur.
i3e Demande
Quelle est la position de Baylen ? L'ennemi y était-il posté le 19 très avantageusement ? Quelle est la nature du terrain ? Est-il plus propre pour la cavalerie que pour l'infanterie?
Réponse. — Baylen est situé sur un plateau à mi-côte. L'ennemi dominait la position que prirent les troupes françaises et avait l'avantage d'un terrain découvert, également propre à l'infanterie et à la cavalerie.
i4e Demande Sur quel terrain les troupes du général Dupont se trouvèrent-elles au moment de l'attaque, et dans quel ordre s' est-elle faite ?
Réponse. — Les troupes françaises avaient pris position sur un terrain planté d'oliviers, moins élevé que celui sur lequel étaient les ennemis, et flanqué des deux côtés par des montagnes que l'infanterie ennemie couronnait. — La ire attaque a été faite par la brigade du général Chabert sur une ligne et par une brigade de cavalerie. — La 2e attaque a été faite par la brigade du général Chabert et par celle du général Pannetier ; elle était secondée par des charges de cavalerie sur les flancs de l'ennemi. Cette 2e attaque s'est faite sur deux lignes, autant que je puis m'en rappeler. — La 3e a été faite par les mêmes brigades ayant en tète les bataillons de Paris et à leur droilc le bataillon des marins de la Garde. — Elles ont eu lieu toutes les trois sur le front de l'ennemi. — Les troupes ont été constamment ramenées dans leur première position. Le général Dupont ordonna plusieurs charges de cavalerie sur l'infanterie qui couronnait les montagnes, sur nos deux flancs, mais le terrain étant peu propre à la cavalerie elle n'en put chasser les ennemis. Un drapeau espagnol a été pris dans une de ces charges.
84 I.l7> GÉNÉRAI. DUPONT
i5' Demande
Pourquoi le général Dupont n'a-i-il pas attaqué en colonne serrée pour percer l'ennemi el se faire jour à travers les Espagnols ?
Réponse. — Je pense qu'il craignait d'être débordé sur ses flancs et de se trouver cerné par l'ennemi : je n'ai cependant aucun motif qui fonde cette opinion.
16" Demande
Les troupes françaises avaient-elles été entamées avant qu'on parlât de trêve? Réponse. — L'ennemi s'étant toujours tenu sur la défensive, les troupes françaises n'ont éprouvé de pertes que dans les attaques qu'elles ont faites et n'ont jamais été entamées.
17e Demande
A quelle heure précise a fini le combat?
Réponse. — A une heure après inidy, au moment où je suis arrivé dans le camp ennemi.
18e Demande
Quelle était la force présumée des corps ennemis à Baylen et vers Andujar, le 19 juillet? Réponse. — Nous avons généralement jugé la force de l'ennemi devant Baylen à 20 ou 25 000 hommes, et celle des divisions des généraux espagnols Castaiïos et Peîïaà 25 000 hommes.
19e Demande
Sur quel point le général Vedel est-il arrivé avec sa division le 19 juillet, en revenant de Guarroman ?
Réponse. — Il a pris position en arrière de la ligne, à ce que j'ai appris à mon retour d'Andujar où j'étais alors.
20p Demande
A quelle heure, le 20 juillet, le Conseil de guerre pour la capitulation s' est-il assemblé? Réponse. — Entre 10 et 11 heures du matin.
21e Demande
Y avez-vous assisté?
Réponse. — Je n'y ai point assisté et je n'y ai point été appelé.
22e Demande
Savez-vous ce qui s'y est passé ?
Réponse. — J'ai su qu'il avait été décidé unanimement que la position des troupes françaises était sans espoir et qu'il fallait recourir à un traité.
23° Demande
Savez-vous comment les choses se sont passées dans le Conseil de guerre et quelle a été la marche de la discussion ?
Réponse. — Je l'ignore.
il\e Demande
Savez-vous pourquoi le général Dupont n'a pas demandé pour la capitulation la garantie des agents anglais qui étaient auprès des ennemis et à leur armée?
Réponse. — Je n'en connais pas les motifs, mais je présume que le général Dupont ne l'a pas crue nécessaire, puisqu'elle lui était donnée par l'armée espagnole.
25e Demande
Avez-vous ouï dire que des officiers français s'étaient opposés à la capitulation et avaient refusé de signer la délibération ?
Réponse. — J'ai entendu dire que ceux qui avaient été appelés au Conseil de guerre avaient tous signé la délibération.
26'' Demande
Quel a été le principal motif qui a déterminé le général Dupont à capituler? Réponse. — Je présume que le traité a été la suite de sa position critique et sans espoir, et de l'abattement général des troupes.
27e Demande
Savez-vous pourquoi le général Dupont n'a pas attaqué de nouveau au moment où le général Vedel, de retour de Guarroman, attaquait l'ennemi de son côté ?
Réponse. — J'étais alors à Andujar, et à mon retour le général Dupont ne m'a pas informé de ses motifs.
28e Demande
A quelle heure la capitulation a-t-elle été signée le 22 juillet?
Réponse. — Elle était signée le 22 à 3 heures après midi, lorsque j'arrivai à Andujar.
29e Demande
La capitulation n'ayant été signée que le 22, comment depuis le 19, à une heure après-midi, jusqu'au moment de la signature, le général Dupont n'a-l-il pu attaquer de nouveau les Espagnols que le général Vedel aurait attaqués en même temps de son côté, le moral du soldat français ayant eu le temps de revenir de l'abattement dont vous avez parlé?
Réponse. — Le général Vedel, après son départ dans la nuit du 19 au 20, n'a repris sa position près de Baylen qu'après la signature de la capitulation, c'est-à-dire le 24 au matin, et je l'ai rencontré arrivant avec sa division sur Baylen peu de temps après mon départ de cette ville pour Madrid.
3oe Demande
Le général de division Marescot avait-il des pleins pouvoirs pour négocier la capitulation et pour la signer ?
Réponse. — Le. général Chabert avait des pleins pouvoirs par écrit du général Dupont ; j'ignore le caractère que prenait alors le général Marescot.
3ie Demande
Comment avez-vous su que le général Marescot avait pris des habits espagnols pour se rendre à Saint-Lucar, et qu'il ne s'était pas cru en sûreté en restant pendant la route avec les soldats français compris dans la capitulation ?
Réponse. — Ces détails m'ont été donnés par le général Castanos à Andujar.
32e Demande
Avez-vous prévenu les commandants des troupes françaises qui se trouvaient sur la route de Madrid, des conditions de la capitulation ?
Réponse. — J'ai prévenu généralement les troupes françaises que j'ai rencontrées sur la route de Baylen à Madrid, et en particulier le général Laval ainsi que les différents généraux et commandants.
33e Demande
Avez-vous averti les troupes françaises postées à Manzanarès et à Madridejos et à Tembleque, de la nécessité de se replier sur Madrid, puisque n'étant pas en Andalousie au moment de la capitulation, elles n'y ont pas été comprises ?
Réponse. — Je présumais que le bataillon de Manzanarès était compris dans le traité, mais l'entretien rpie j'ai eu avec le commandant devait l'exciter à la retraite, et le général Laval, que
je rencontrai deux jours après à Tembleque, peut le confirmer, puisque j'ai cru devoir l'engager à envover des troupes à Manzanarès pour faciliter la retraite du bataillon. J'atteste que ma conduite avec le général Laval est une suite de celle que j'avais eue à Manzanarès. Quant au bataillon qui était à Madridejos, il a opéré sa retraite sur les informations que je lui ai données, et le chef de bataillon Plicque, qui le commandait, peut l'affirmer.
34e Demande
Quelle était la force de la division du général Vedel réunie à celle du général Dufour, à V époque de la capitulation ?
Réponse. — Le général Vedel me dit, lorsque je le rencontrai, qu'il avait de 7 à 8000 hommes.
35e Demande
Vous rappelez-vous d'autres faits ou détails relatifs à ces événements, et qu'il importe au Gouvernement de connaître ?
Réponse. — Je déclare avoir donné tous les détails dont j'avais connaissance, et je me réserve seulement de revenir sur des erreurs de détail, si j'en ai commis.
A l'Hôtel de la Guerre à Paris, le 3o août 1808, à deux heures du matin. Le présent acte contient 10 pages, qui ont été cotées et paraphées par le ministre de la guerre et par M. de Villoutre) s.
Fririon. C. Villoutreys.
Le ministre de la guerre,
Comte d'Hunebourg.
Ces interrogatoires et récits du capitaine de Villoutreys renferment quelques erreurs de détail, et l'appréciation portée sur l'abattement du général Dupont dans les journées qui suivirent la bataille de Baylen est particulièrement inexacte ; mais, dans leur ensemble, ils montrent que le général Dupont, combattant avec son intrépidité ordinaire, a fait, en ces dramatiques circonstances, tout son devoir. S'il est resté à Andujar, c'est qu'il en avait l'ordre formel. C'est le 18 juillet seulement, qu'il apprit que l'ennemi avait occupé Baylen, abandonné par Vedel. S'il a renoncé à combattre, le 19 juillet à 1 heure, c'est que ses soldats étaient complètement abattus et épuisés (1), et dans une position sans espoir. Dans ses précédents interrogatoires, le capitaine de Villoutreys avait déjà expliqué que si les divisions Vedel et Dufour avaient été comprises dans le traité, c'est que l'ennemi, victorieux, l'avait obstinément exigé, et que, d'autre part, le traité était absolument nécessaire, ces divisions se trouvant dans l'impossibilité de faire leur retraite. En rapprochant ces
(1) Le 24 août, de Logrono, le maréchal Moncey écrivait, à propos de la division Frère (3e du Corps de la Gironde) :
« Sire, « M. le général Frère est assez malade, et le général qui le remplace m'assure que cette division aura de la peine à fournir deux mille combattants, et ce sont des enfants, et très peu d'officiers. Je m'aiderai dans le besoin de quelques troupes sur ma droite, car l'on ne peut rien faire de bon avec un aussi petit nombre déjeunes (jensdont aucun n'a encore vu le feu... « Je suis...,
c Le maréchal Moncey. »
Telle était la qualité des soldats que Napoléon avait mis à la disposition de Dupont pour dompter une grande province insurgée, conquérir des villes et une place presque imprenable comme Cadix, garder ses communications avec Madrid et battre une redoutable armée de 4o 000 hommes; et cela n'empêchait pas l'Empereur de s'écrier devant M. de Champagny : « J'avais mis tant de moyens entre les mains de Dupont! »
renseignements de ceux qui, à cette époque, étaient parvenus à l'Empereur, on voit qu'ils n'autorisaient nullement son inique verdict, jeté ab irato, avec un manque complet de dignité. Mais peu lui importe ; son intérêt et sa passion étant d'accord pour que le général Dupont soit considéré comme un misérable, il continuera à le couvrir d'insultes, basées sur de prétendus griefs dont la fausseté est évidente. Et le 23 août, supposant que le général Dupont et les autres généraux du Corps de la Gironde vont peut-être débarquer à Rochefort, au lieu de donner l'ordre de les envoyer immédiatement à Paris afin de pouvoir les questionner sur ce qui s'est passé à Baylen, il prescrit de les diriger sur Luçon, pour y demeurer sous la surveillance de l'autorité civile jusqu'à nouvel ordre. En conséquence, le ministre de la guerre écrit la lettre suivante :
Le Ministre de la guerre au Général de division Dufour, commandant la 12e Division militaire.
Pour lui seul.
Paris, 2 3 août 1808.
Général, je vous préviens que par suite des événements qui ont eu lieu en Espagne du côté de Cordoue, il se peut qu'une partie du corps d'armée aux ordres du général Dupont soit renvoyée par mer en France, et l'on est fondé à croire que ce sera vers le port de Rochefort que ces troupes seront dirigées.
Quoi qu'il en soit, l'intention de Sa Majesté est que des mesures soient prises à l'avance pour que les bâtiments de l'ennemi ne puissent profiter de cette circonstance pour pénétrer dans le port, ni opérer leur débarquement soit à File d'Aix, soit aux îles de Ré ou d'Oléron.
Vous voudrez bien, en conséquence, vous entendre sur-le-cbamp avec le préfet maritime à Rochefort, pour que des bâtiments soient prêts à recevoir ces troupes en rade, du moment où des bâtiments parlementaires annonceront leur arrivée près des côtes de la Charente. Je vous préviens aussi, général, que l'intention de S. M. est qu'aucun des officiers généraux ou supérieurs de ce corps d'armée ne vienne à Paris à moins d'une permission signée de moi ou du ministre de la police générale. Ils devront, en conséquence, se rendre à Luçon, pour y demeurer sous la surveillance de l'autorité civile jusqu'à nouvel ordre. Cet ordre regarde particulièrement les généraux Dupont, Marescot, Rarbou, Fresia, Vedel, Dufour, Chabert, Schramm, Rouyer et Faul trier.
Quant aux troupes, vous leur donnerez l'ordre de se rendre à Saintes pour y attendre de nouveaux ordres.
Instruisez-moi, général, des dispositions que vous aurez faites pour remplir les intentions de Sa Majesté.
Le chef d'escadron de gendarmerie Reydy reçut en même temps du ministre de la guerre ordre de porter aux généraux Dupont, Marescot, etc., des dépêches contenant l'invitation de se rendre à Luçon pour y demeurer dans la ville même jusqu'à nouvel ordre, sous la surveillance de l'autorité civile. Le chef d'escadron Reydy devait les escorter à Luçon, avec tous les égards dus à leur rang et à leur grade et rester près d'eux en attendant de nouvelles instructions.
Après Friedland, Napoléon avait dit à Dupont : « Votre division a décidé la victoire ; vous avez fait beaucoup pour moi, je vous récompenserai. » La récompense de César se traduisit par une injustice à peine croyable et une cruauté sans exemple.
Nous avons dit que le maréchal Jourdan était entré en fonctions le a3 août 1808, comme chef de l'armée, sous le commandement suprême et plutôt nominal du roi Joseph. Le 26, le major général, exécuteur empressé des volontés de son maître, écrit à Jourdan, pour déshonorer Dupont dans son esprit, une lettre qui témoigne une ignorance absolue des faits, et dont on peut dire que pas une ligne n'est vraie ; elle est ainsi conçue :
Paris, ce 26 août.
Le Major Général au Maréchal Jourdan.
L'Empereur, Monsieur le Maréchal, apprend avec plaisir votre arrivée à l'armée. Sa Majesté désire que vous donniez un ensemble et une direction militaire à toute cette machine. L'armée du général Castanos n'est pas aussi forte qu'on le disait ; on voit qu'elle ne se montait au plus qu'à 24000 hommes et certainement elle n'aurait pu résister au général Dupont si ce général avait su se battre avec toutes ses troupes réunies dans une position convenable ; et enfin, en dernière situation des choses, il pouvait après un peu de repos percer la ligne ennemie avec des masses et se faire jour. Cet événement inconcevable est une tache pour toute la nation et dont l'Empereur veut tirer une éclatante satisfaction...
Quant à tout ce qui est rassemblement d'insurgés, on ne doit point les compter. La bataille de Médina del Rio-Scco en est une preuve. Les journaux espagnols portent les troupes ennemies à Rio-Seco, plus nombreuses que celles de l'Andalousie, et le maréchal Bessières les a battues avec 7 à 8000 hommes...
Nous répétons que, dans cette lettre, tout est faux. L'armée de Castanos, loin d'être inférieure à i!\ 000 hommes, compte de 35 à /ioooo soldats excellents, non compris les corps de volontaires et les bandes de paysans armés, de contrebandiers dont nous avons expliqué le rôle ; et cela, le maréchal Berthier le sait bien, puisque le duc de Rovigo lui a donné tous les renseignements désirables. Si le général Dupont, très supérieur nu major généi-al comme homme de guerre, ne s'est pas battu avec ses troupes réunies, c'est que, par les ordres mêmes de Berthier, il a dû rester à Andujar, ce qui le mettait clans l'obligation d'occuper Baylen et le passage de Mengibar, et, par conséquent, de se diviser. Déclarant qu'il ne veut, à aucun prix, de mouvements rétrogrades et s'obstinant à diriger de Bayonne toutes les opérations dans la Péninsule, ne tenant pas compte de l'insuffisance des effectifs, de la médiocre composition des corps, des souffrances et des privations des soldats, de leur dénuement, des difficultés énormes provenant du sol lui-même ainsi que du climat et de l'exaspération des populations, Napoléon a été l'auteur véritablement responsable de la situation d'où est sorti le désastre de Baylen ; et si ses efforts et ceux de Berthier sont parvenus jusqu'à un certain point à fausser momentanément l'histoire, ils n'ont pas pu aboutir à détruire les documents qui constituent la vérité. Il est faux que les troupes espagnoles opposées à Bessières aient été plus nombreuses que celles de l'Andalousie ; comme Savary ne manqua pas de l'écrire de Madrid, c'est le contraire qui est la vérité ; à Médina de Rioseco, les armées de Blake et de la Cuesta réunies s'élevaient, comme nous l'avons montré, à 22000 hommes, sur lesquels près de 10 000 recrues, et Bessières avait, non pas 7 ou 8000 hommes comme l'avance le major général, pourtant mieux renseigné que personne, mais près de 1/1000 soldats excellents, dont une superbe réserve de la Garde Impériale, une cavalerie et une artillerie très supérieures en nombre et en qualité à celles de l'ennemi. — Pour en arriver à dire que l'événement de Baylen est
LE PROCÈS <Sq
une lâche pour la nation, il faut présenter les faits sous un jour absolument différent de la vérité ; la tache pour la nation, c'est le guet-apens de Bayonne, la surprise déloyale des places fortes de l'Espagne, l'invasion traîtresse de ce pays sans déclaration de guerre, et l'iniquité commise à l'égard du général Dupont ; sur cette tache-là, les siècles passeront sans en détruire le douloureux et humiliant souvenir.
Nous allons voir Napoléon continuer à affirmer qu'à Baylen, l'armée de Castanos n'atteignait pas, au total, 26000 hommes, 20000 hommes même. Savary, bien renseigné, lui a écrit qu'elle était d'un tLers plus forte, et le capitaine de Villoutreys a, dans ses interrogatoires, déclaré qu'elle devait compter de 45 à 5o 000 hommes. La vérité, comme nous l'avons longuement établi, est qu'elle s'élevait à près de [\o 000 hommes, non compris ces volontaires, ces bandes de paysans et de contrebandiers que l'Empereur et le maréchal Berthier ont affecté de dédaigner, mais dont Kellermann a écrit, avec plus de vérité, au major général : « Indépendamment des corps ennemis auxquels il faut faire face, il faut aussi se garder contre les essaims nombreux de brigands et les fortes bandes organisées qui infestent le pays, et qui, par leur mobilité, et surtout la faveur des paysans, échappent à toutes les poursuites et reviennent derrière vous un quart d'heure après votre passage. C'est le système de chicane qui paraît avoir été adopté par les insurgés... Tel est l'esprit qui anime cette nation, qu'on ne peut même s'y créer quelques partisans... Il faut donc du monde. . . La misère et les privations augmentent les maladies et affaiblissent co ?tinuellement l'armée, tandis que d'un autre côté les bandes courent en tout sens, enlèvent chaque jour de petits partis ou des hommes isolés... » — « Leurs crimes étaient épouvantables et leurs ravages désastreux, dit M. Thiers. Indépendamment des blessés, des malades qu'ils égorgeaient sans pitié, des dépêches qu'ils enlevaient et qui révélaient nos plans, indépendamment de l'obscurité qu'ils entretenaient autour de nous, ils empêchaient toute espèce d'approvisionnement en capturant les chevaux, les mulets, les conducteurs (1) ••• »
Ces difficultés, ces vérités, Napoléon ne voulut jamais les connaître, « car le premier besoin qu'on éprouve après les fautes, c'est de ne pas se les avouer, et aux illusions s'ajouta inévitablement le défaut d'à-propos clans des ordres donnés de trop loin et en dehors de la réalité des choses... et soit par besoin de se tromper, soit pour s'autoriser à exiger davantage de ses lieutenants, il prenait pour bases de ses plans des nombres qu'il savait ou qu'il soupçonnait être faux d'un quart ou d'un tiers, et il n'en ordonnait pas moins comme si les moyens qu'il supposait avaient véritablement existé... C'est ainsi que ce génie si net, si précis, si vaste, se complaisait lui-même dans des incertitudes qui lui étaient pourtant antipathiques, qui ruinaient ses affaires, et dont il sortait par des emportements contre des généraux, que bien des fois, au fond de son âme, il savait fort innocents de ce qu'il leur reprochait (2) ».
Ayant décidé que le général Castanos ne devait pas avoir 25 000 hommes à Baylen, l'Empereur ne voudra jamais qu'un avis contraire put même être examiné. De Saint-Cloud, le 3o août 1808, dans des Notes sur les affaires d'Espagne, il écrit ce qui suit :
(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XII, p. 22^.
(2) Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers, t. XII,
3e Observation. — L'armée espagnole d'Andalousie était peu nombreuse ; toutes les gazettes anglaises et les rapports de l'officier anglais qui était au camp nous le prouvent. L'inconcevable ineptie du général Dupont, sa profonde ignorance des calculs d'un général en chef, son tâtonnement l'ont perdu. 18000 hommes ont posé les armes; 6000 seulement se sont battus, et encore ces 6 000 hommes, que le général Dupont a fait battre à la pointe du jour après les avoir fait marcher toute la nuit, étaient un contre trois. Malgré tout cela, l'ennemi s'est si mal battu qu'il n'a pas fait un prisonnier, pris une pièce de canon, gagné un pouce de terrain ; et l'armée de Dupont est restée intacte dans sa position, ce qui sans doute a été un malheur, car il eût mieux valu que cette division eût été mise en déroute, éparpillée et détruite, puisque les divisions Vedel et Dufour, au lieu de se rendre par la capitulation, auraient fait leur retraite. Gomment ces deux divisions ont-elles été comprises dans la capitulation ? c'est par la lâcheté monstrueuse et l'imbécillité des hommes qui ont négocié, et qui porteront sur Véchafaud la peine de ce grand crime national (1).
Ce qu'on vient de dire prouve que les Espagnols ne sont pas à craindre. Toutes les forces espagnoles ne sont pas capables de culbuter 26000 Français dans une position raisonnable.
Depuis le ia jusqu'au 17, le général Dupont n'a fait que des bêtises, et, malgré tout cela, s'il n'avait pas fait la faute de se séparer de Vedel et qu'il eût marché avec lui, les Espagnols auraient été battus et culbutés.
A la guerre, les hommes ne sont rien, c'est un homme qui est tout. Jusqu'à cette heure nous n'avions trouvé ces exemples que dans l'histoire de nos ennemis ; aujourd'hui il est fâcheux que nous puissions les trouver dans la nôtre...
Comment n'être point frappé de stupeur en lisant de pareilles lignes, où, pour accabler et déshonorer un des plus glorieux généraux de la Grande Armée, Napoléon s'en va puiser dans les journaux de ses pires ennemis, des renseignements dont rien ne garantit l'exactitude et qu'il se hâte de considérer comme vérités acquises parce qu'il peut les utiliser contre Dupont ! L'officier anglais dont il parle, est le capitaine Wittingham, du i3e Light Dragoons ; son rapport, daté du 21 juillet à Andujar, renferme de grosses erreurs que nous avons signalées ; il porte les forces de l'armée française, pour Dupont et Vedel, à i/iooo hommes, et celles des Espagnols à 25 000; il dit que l'armée de Castanos était formée, pour moitié, de paysans, tandis qu'elle était presque entièrement composée de troupes de ligne; ce qu'il rapporte au sujet des pertes des Français, de la clause de la capitulation concernant la division qui a combattu avec Dupont, est inexact. Le moindre sentiment de justice faisait un devoir strict à l'Empereur d'attendre et de se renseigner, avant de jeter dans la balance, avec une sorte de rage et un langage sans dignité, ses outrages et son inique sentence, qui rendait tout éclaircissement ultérieur impossible et inutile. L'article suivant, d'un journal espagnol, lui avait pourtant passé sous les yeux :
De l'aveu même des Espagnols, l'armée française a fait des prodiges de valeur ; depuis trois semaines, réduite à la chair de ses chevaux et à quelques poignées de blé qu'elle cueillait dans les campagnes, et dont elle se nourrissait en l'écrasant grossièrement et le mêlant dans l'eau, accablés par cette grosse chaleur que les Andalous appellent Bochorno, qui les rend furieux et hors
(1) Au fond, l'Empereur pensait si peu que Chabert et Marescot, négociateurs de la capitulation, fussent des lâches, des imbéciles et des criminels, qu'il nomma Chabert divisionnaire en i8i5 après avoir reconnu ses torts envers lui, et qu'il fit écrire à Marescot par Davout, le 23 mars 181 5, que tout était oublié et qu'il serait employé dans son grade. E. T.
d'eux-mêmes, absolument privés d'eau pendant un combat de 18 heures, ayant à soutenir l'effort de plus de 4o ooo hommes, les ioooo Fiançais que commandait le général Dupont lui-même, se sont couverts de gloire... (i)
Continuant l'examen des Notes du 3o août, nous dirons: Le général Dupont n'a fait qu'exécuter les ordres reçus, et il y a mis toute son énergie et son talent ; s'il y a eu ineptie dans les mouvements qui ont amené la catastrophe, la faute en est tout entière à Savary et à Vedel, et cette étrange épithète doit retourner à qui de droit. En gagnant la grande bataille de Pozzolo, avec i5 ooo hommes contre une armée autrichienne double de celle qui, à Marengo, avait si fort compromis le Premier Consul, le général Dupont avait montré qu'il possédait les qualités qui font les généraux en chef, et il n'eût pas nui à la France qu'il se trouvât à l'armée de Waterloo, où Napoléon vit bien qu'il se rencontre, à la guerre, des circonstances où un homme n'est pas tout, et où les hommes sont quelque chose.
Il n'est pas exact que 18 ooo hommes aient posé les armes à Baylen, puisque la Convention d'Andujar, dont Napoléon avait le texte entre les mains, dit expressément que les divisions Vedel et Dufour ne poseront pas les armes. — Si le général Dupont a engagé ses troupes après une marche de nuit, c'est parce que les circonstances créées par la désobéissance du général Vedel l'y contraignaient. — Il n'est pas exact que les Espagnols se soient très mal battus à Baylen ; ils y ont, au contraire, montré une bravoure et une ténacité très remarquables, qu'il serait puéril de contester, et s'ils n'ont pas fait de prisonniers pendant l'action, c'est qu'ils ont pensé qu'il leur suffisait de se maintenir dans leurs lignes pour rendre la position du général Dupont désespérée.
C'est la nécessité la plus évidente qui a fait comprendre les divisions Vedel et Lefranc (Dufour) dans le Traité d'Andujar, et non pas, comme le prétend mensongèrement Napoléon, la lâcheté monstrueuse et Vimbécillité des négociateurs ; de telles expressions, que rien ne justifie ni ne saurait excuser, ne diminuent que celui qui s'en est servi, et elles n'atteignent pas plus les généraux Chabert et Marescot, qu'elles ne seraient applicables à Napoléon III et aux négociateurs de la capitulation de Sedan.
Comment l'Empereur, qui pratiquait si bien Machiavel, ne fit-il pas son profit de ce qu'il dit de la colère P « De toutes les passions de l'âme, dit l'auteur du Prince, il n'en est aucune aussi horrible que la colère. La colère ne fait attention à rien ; au contraire, elle est toujours prompte à offenser, soit qu'elle se tourne contre des amis, des ennemis. Cette passion n'est ni généreuse ni virile, quoiqu'elle présente une apparence terrible et effrayante. Punir avec colère est d'une bête féroce, et gémir après coup de son emportement est d'une femme. » Mais l'Empereur est perpétuellement poussé par des passions qui ne lui laissent aucune trêve et ne lui permettent pas de s'arrêter dans la voie où il s'est engagé : son extraordinaire imagination l'empêche d'apprécier exactement les hommes et les choses ; « il voit l'homme tel qu'il a besoin de le voir. — Presque tous ses faux calculs viennent de cette lacune, jointe à l'excès de l'imagination constructive : <c L'Em-
(i) Arch. Justice (Traduction de l'espagnol).
02 LE GENERAL m PONT
pereur, dit de Pradt, est tout système, tout illusion, comme on ne peut manquer d'être quand on est tout imagination. Qui a voulu suivre sa marche, l'a vu se créer une Espagne imaginaire, un catholicisme imaginaire, une Angleterre imaginaire, une finance imaginaire, une noblesse imaginaire, bien plus, une France imaginaire, et, dans ces derniers temps, un congrès imaginaire (i). »
La volonté de l'Empereur est formidable ; c'est par la contrainte et non par la persuasion qu'il agit sur les autres volontés ; de là ses colères terribles ; au plus léger obstacle, au moindre heurt, il éclate, il fulmine ; « quiconque approche de lui doit renoncer à sa volonté propre et devenir un instrument de règne... Toute indépendance, même éventuelle et simplement possible, l'offusque ; la supériorité intellectuelle ou morale en serait une, et peu à peu il l'écarté; vers la fin, il ne tolère plus autour de lui que des âmes conquises et captives ; ses premiers serviteurs sont des machines ou des fanatiques, un adorateur dévot comme Maret, un gendarme à tout faire comme Savary. Dès le commencement, il a réduit ses ministres à l'état de commis... Rien de si extraordinaire en lui que celte souveraineté presque perpétuelle de la pensée calculatrice et lucide ; sa volonté est encore plus formidable que son intelligence ; avant d'être la maîtresse chez autrui, elle est la maîtresse à domicile. Pour la mesurer, il ne suffit pas de noter la fascination qu'elle exerce, de compter les millions d'âmes qu'elle captive, d'évaluer l'énormité des obstacles externes qu'elle a surmontés ; il faut encore et surtout se représenter la force et la fougue des passions internes qu'elle tient en bride et conduit comme un attelage de chevaux écumanls et cabrés ; elle est le cocher qui, les bras raidis, dompte incessamment ces coursiers presque indomptables, qui dirige leur emportement, qui coordonne leurs bonds, qui utilise jusqu'à leurs écarts, pour enlever son char roulant et retentissant par-dessus les précipices. Si les pures idées de la cervelle raisonnante maintiennent ainsi leur domination quotidienne, c'est que tout l'afflux vital contribue à les nourrir ; elles ont dans son cœur et son tempérament leur racine profonde ; et cette racine souterraine, qui leur fournit leur âpre sève, est un instinct primordial, plus puissant que son intelligence, plus puissant que sa volonté même, l'instinct de se faire centre et de rapporter tout à soi, en d'autres termes, Yégoïsmc (2) ».
Enfin, l'Empereur est dominé par une insatiable ambition, qui, le mettant en lutte avec le monde entier, le conduira fatalement aux abîmes : « Nous voici devant sa passion dominante, devant le gouffre intérieur que l'instinct, l'éducation, la réflexion, la théorie ont creusé en lui, et où s'engloutira le superbe édifice de sa fortune : je veux parler de son ambition. Elle est le moteur premier de son âme et la substance permanente de sa volonté, si intime qu'il ne la distingue plus de lui-même et que parfois il cesse d'en avoir conscience (3). »
Nous avons longuement montré, et nous continuerons à le faire pour ainsi dire à chaque page de ce récit, avec quelle facilité, avec quelle imperturbable sérénité, l'Empereur dénature les faits et invente des fautes graves, des actes vils, pour accabler ses victimes, qu'il bâillonne d'autre part ; les exemples en sont si nombreux, que celte disposition de
(1) Taine, Les origines de la France contemporaine. (a) Taine, Les origines de la France contemporaine. (3j Taine, Les origines de la France contemporaine .
LE PROCÈS g3
son caractère ne saurait être contestée ; « ce talent d'improviser des mensonges utiles lui est inné, dit Taine ; plus tard, homme fait, il s'en glorifie, il en fait l'indice et la mesure de « la supériorité politique », et « il se plaît à rappeler qu'un de ses oncles, dès son enfance, lui a prédit qu'il gouvernerait le monde parce qu'il avait coutume de mentir toujours ».
L'Empereur avait chargé le ministre de la guerre de réunir en conseil le ministre de l'administration de la guerre, le directeur général des Revues et de la Conscription, et le général de division Gassendi, conseiller d'Etat, pour émettre un avis sur la capitulation de Baylen. Mais il commença par dégager les grandes lignes de l'affaire et indiquer la façon, contraire à la vérité des faits, dont il entendait qu'elles fussent appréciées, et en renvoyant au général Clarke l'Interrogatoire dans lequel le capitaine de Villoutreys portait l'armée de Castaiïos de 45 à 5oooo hommes, il lui écrivit ce qui suit :
Au général Clarke, Ministre de la guerre.
Saint-Gloud, 3i août 1808.
Monsieur le général Clarke, je vous envoie votre interrogatoire. Il faut le communiquer au Conseil que je vous ai chargé d'assembler et me faire connaître son opinion. Il faut lui communiquer aussi les relations anglaises et les relations espagnoles. Les Espagnols n'avaient pas 25 000 hommes. Quant à la question posée dans l'interrogatoire, si les divisions Vedel et Gobert faisaient partie du corps du général Dupont, il n'y a pas de doute. La division Gobert avait été envoyée à mi-chemin de Madrid à Andujar ; elle avait été appelée à Andujar par le général Dupont, qui l'avait placée dans l'ordre définitif à la Caroline et à Sainte-Hélène. Quant aux instructions, le général Dupont était considéré comme un général en chef commandant un gros corps. Il avait été envoyé dans des hypothèses différentes pour occuper Cadix. Il avait occupé Andujar de sa propre volonté, et il avait une grande latitude de pouvoirs. On lui avait seulement recommandé, mais sans en faire une obligation sine qua non, de garder les défilés de la Sierra-Morena et de n'engager aucune action sérieuse sans avoir les probabilités suffisantes pour battre l'ennemi.
Napoléon.
Comme on le voit, Napoléon maintient, contrairement à toute vérité, que l'armée espagnole d'Andalousie n'atteignait pas 25 000 hommes, et il déclare qu'à Andujar le général Dupont avait une grande latitude de pouvoirs, ce qui est d'une fausseté insigne. Il est vrai que ce général avait occupé Andujar de sa propre volonté, mais ce n'était pas pour y prendre position, son intention étant uniquement de se rapprocher des renforts attendus, pour leur donner la main et reprendre immédiatement avec eux la route de Cadix, aucun danger ne le menaçant alors ; et lorsque la communication fut rouverte avec Madrid, tous les ordres, sans exception, qu'il reçut du général en chef Savary, interprète des volontés de l'Empereur, lui enjoignaient formellement, impérativement, de se maintenir à Andujar et de ne tenter aucun mouvement offensif avant la prise de Valence et de Saragosse ; « c'est l'ordre formel venu de Bayonne », écrivait Savary à Dupont, et Dupont répondait à Savary : « Pour remplir vos intentions relativement à la position que j'occupe, je m'y maintiendrai..., nous tiendrons avec opiniâtreté pour conserver notre position. » Et il est facile de se rendre compte de ce que pouvait signifier un tel engagement, de la part de l'homme qui, abandonné sur la rive gauche du Danube, avait fait tète, à Ilaslach, avec sa seule division, contre toute l'armée autrichienne. Nous avons déjà
(yi LE GENERAL DUPONT
fait observer, et c'est un point sur lequel on ne saurait trop insister puisque Napoléon le passe volontairement sous silence, que si Dupont quitta Andujar le 18 juillet, ce fut uniquement par suite de la désobéissance du général Vedel, fait d'une gravité exceptionnelle, sur lequel le ministre de la guerre a attiré l'attention de l'Empereur, mais que Napoléon se gardera bien de faire examiner, cette constatation étant de nature à dégager le général Dupont.
En somme, l'Empereur, résolu à tout pour perdre le général Dupont, supprimera ou déclarera mensonger tout renseignement tendant à le disculper, alors même qu'il émanerait d'officiers français témoins des faits, et considérera comme vérités acquises, comme preuves contre Dupont, tous les racontars imaginés par la bassesse des courtisans ou ramassés dans les journaux de l'ennemi. Il est infiniment pénible d'avoir à le constater, mais la certitude est absolue sur ce point : Napoléon fait cause commune avec les Espagnols et les Anglais, pour perdre et déshonorer un des généraux qui l'ont le plus glorieusement servi, et qu'il sait irréprochable.
Dans le but de préparer l'opinion et de l'amener à considérer le général Dupont comme l'unique auteur des graves échecs survenus en Espagne, Napoléon fit insérer dans le Moniteur du 5 septembre une note présentant les événements d'Andalousie d'une façon absolument contraire aux faits, et pour lui donner un plus grand poids, il la renforça de comparaisons tirées des Commentaires de César, et se rapportant à des faits qui n'ont pas la moindre analogie avec les événements de Baylen.
Moniteur du 5 septembre 1808.
Relation des événements d'Espagne.
Tous ces succès, joints à l'arrivée du Roi à Madrid, faisaient présager une heureuse et prompte issue aux affaires d'Espagne, lorsque le général Dupont, après une série d'événements que nous ne pouvons décrire, puisqu'ils doivent être l'objet de recherches, de rapports et d'interrogations, non seulement fit la triple faute de laisser couper sa communication avec Madrid, ce qui est pis encore, de se laisser séparer des deux tiers de ses forces, restées à six lieues de sa communication, et enfin de se battre, le 19 juillet, avec le tiers de son monde, dans une position désavantageuse, après une marche forcée de nuit, et sans avoir eu le temps de prendre du repos.
Il y a peu d'exemples d'une conduite aussi contraire à tous les principes de la guerre. Ce général, cjui n'a pas su diriger son armée, a ensuite montré dans les négociations encore moins de courage civil et d'habileté. Comme Sahinus Titurius, il a été entraîné à sa perte par un esprit de vertige, et il s'est laissé tromper par les ruses et les insinuations d'un autre Ambiorix ; mais, plus heureux que les nôtres, les soldats romains moururent tous les armes à la main...
Tel est le récit exact des événements de la campagne d'Espagne. Il n'y a pas eu un combat, pas une seule action où le courage des troupes ne se soit signalé avec avantage.
Si le général Dupont avait tenu ses troupes réunies, il aurait, sans effort, culbuté les insurgés, puisque leur armée n'était composée que de trois divisions formant à peine 20 000 hommes.
Les rassemblements des insurgés méritent à peine de compter dans cette guerre. Ils se défendent derrière un mur, une maison, mais ils ne tiennent jamais en pleine campagne, et un escadron ou un bataillon suffit pour en disperser plusieurs milliers. La principale armée des insurgés était celle que le maréchal Bessières a détruite à Medina-del-Rio-Seco.
Tout ce récit est contraire à la vérité, depuis le commencement jusqu'à la fin. —
L'Empereur commence par constater qu'on ne connaît pas les événements d'Andalousie, « puisqu'ils doivent être l'objet de recherches, de rapports et d'interrogations » ; comment peut-il alors affirmer que Dupont a commis une « triple faute? » Ses reproches ne sont pas fondés, car c'est lui-même et Savary qui ont donné les ordres auxquels le général Dupont n'a fait que se conformer, et si les communications de Dupont ont été coupées, la faute en est uniquement à Vedel qui a désobéi, ce que Napoléon ne fera jamais élucider et dont il se garde bien de dire un seul mot dans la Note du Moniteur, ayant d'ores et déjà désigné Dupont comme victime. — Que viennent faire ici les souvenirs de la guerre des Gaules, et en quoi le désastre de Baylen peut-il rappeler le massacre de la légion de Titurius par les Gaulois d'Ambiorix ? Ce dernier, ayant attaqué vainement le camp retranché des Romains, imagina de se dire leur ami et de persuader à Titurius Sabinus que, pour échapper aux hordes de Germains qui venaient de franchir le Rhin, il devait en toute hâte se réunir à la légion la plus voisine. Le chef romain ayant fort imprudemment suivi ce conseil, tomba dans une embuscade dressée par Ambiorix, et, après une défense héroïque, ses troupes furent massacrées parles Gaulois. — Il n'est pas vrai que le général Dupont se soit « laissé tromper par les ruses et les insinuations d'un autre Ambiorix » , comme l'avance l'Empereur, et aucun chef espagnol n'a joué ce rôle; s'il a quitté son camp d'Andujar le 18 juillet, c'est uniquement parce qu'il venait d'apprendre que, par suite de la désobéissance du général Yedel, l'ennemi s'était établi à Baylen, sur sa ligne de retraite; il ne pouvait agir autrement, tandis qu'en sortant de son camp retranché, Titurius avait commis la faute grave de s'en rapporter aveuglément aux paroles d'un ennemi battu. Le chef romain, qui disposait de soldats aguerris, n'estima pas d'ailleurs qu'ils dussent tous mourir ; il sollicita de son vainqueur une capitulation honorable et se rendit auprès de lui, mais Ambiorix ordonna le massacre des cohortes.
Pour bien accabler Dupont, l'Empereur diminue encore la force de l'armée espagnole d'Andalousie, et dit qu'elle comprenait seulement trois divisions formant à peine 20 000 hommes, quand il sait parfaitement qu'elle était de quatre divisions s'élevant à plus de 35 000 combattants, sans compter les volontaires et les bandes de guérillas. Il affirme de même, contrairement à la vérité historique, que la principale armée des insurgés était celle qui fut battue à Rioseco. — En résumé, dans la Note dictée par l'Empereur pour le Moniteur, tout est faux, et il le sait bien, et tout sera fausseté dans les affirmations de Napoléon, depuis ses lettres de 1808 jusqu'aux confidences suprêmes faites à Gourgaud sur le rocher de Sainte-Hélène.
La Capitulation de Baylen ayant été ainsi, avant tout examen, jugée d'une façon retentissante par Napoléon, et signalée par lui à toute l'armée comme un acte honteux, infâme, la Commission dont il avait prescrit la réunion, s'assembla le 9 septembre et opéra ainsi qu'il ressort du Procès-Verbal et de l'Avis suivants :
Le 9 septembre 1808, se sont assemblés, par ordre de Sa Majesté l'Empereur et Roi, chez S. E. le Ministre de l'Administration de la guerre, S. E. étant présente : S. E. le Ministre de la guerre; S. E. le Ministre d'État, Directeur général des revues et de la conscription, Président de la Section de la guerre du Conseil d'État ; et le général de Division Gassendi, Conseiller d'État.
f)6 LE GÉNÉRAI, DIPONT
Le Ministre de la Guerre ayant fait lecture des diverses pièces parvenues jusqu'à ce jour au sujet de la capitulation de Baylen, consistant en :
i° Copie du Rapport du Général Dupont, au Grand-Duc de Berg, de Gordoue, du 8 juin, adressé le g par ce général au Prince de Neufchâtel.
2° Rapport du Général Vedel au Général Belliard, de Ste-Hélène, sans date, mais qui est évidemment du 27 juin, avec une lettre du capitaine Baste au général Vedel, datée du 27
Juhl'
3° Dépêche du Général Dupont, d'Andujar, le 4 juillet, au Duc de Rovigo, général en
chef.
4° Rapport du Général Dupont au duc de Rovigo, de Baylen, du 22 juillet, avec l'arrêté du Conseil de guerre et la Capitulation.
5" Rapport du chef de bataillon du ^ Régiment Suisse, chevalier d'Alîry, de Madrid, du 26 juillet.
6U Extrait de divers journaux anglais des 17 et 18 août 1808.
70 Extrait de la Gazelle de Madrid, du 18 août 1808.
8° Extrait du 3e supplément de la Gazette de Madrid, du a3 août 1808.
90 Premier interrogatoire de M. C. de A illoutreys, officier d'Elat-Major attaché au corps du Général Dupont, à Paris le 28 août.
io° Deuxième interrogatoire du même, commencé le 29 août et clos le 3o dudit auquel est joint,
ii° Relation faite par le même, des événements qui ont eu lieu au corps du GénéralDupont, du i3 au 24 juillet.
Les fonctionnaires susmentionnés, chargés de faire connaître à Sa Majesté ce qu'ils pensent (pie le Gouvernement doit faire dans cette occasion, déclarent :
i° Que le Général en chef Dupont s'est laissé couper de ses communications et a laissé couper le corps où il se trouvait personnellement.
20 Qu'il aurait dû attaquer en colonne serrée à Baylen, pour se faire jour à travers les ennemis, et opérer sa jonction avec les divisions Vedel et Gobert.
3° Qu'il aurait dû attaquer de nouveau lorsque le Général Vedel est revenu vers Baylen, et a attaqué de son côté l'ennemi .
4° Que le Général Dupont parait coupable d'avoir compris les généraux Vedel et Dufour dans la capitulation du 22 juillet 1808.
5° Que si les trois Bataillons qui étaient à Tembleque, à Manzanarès et à Madridejos ont été compris dans cette capitulation, le Général Dupont paraît encore plus coupable.
6° Que la Capitulation est illusoire et insignifiante, puisqu'elle n'a pas été garantie par les agents anglais qui étaient en Andalousie.
70 Que la Capitulation contient des stipulations d'intérêts particuliers et même des détails déshonorants pour la nation.
Les fonctionnaires publics nommés au commencement du présent acte pensent que l'honneur national, l'intérêt de l'État, et une sage prévoyance pour l'avenir, exigent que les auteurs delà Capitulation d'Andujar soient poursuivis et que les Généraux Dupont, Vedel, Chabert et Marescot doivent être en conséquence mis en cause, pour les fautes et délits qu'ont fait commettre les circonstances dont cette Capitulation a été accompagnée, et pour cette capitulation ellemême.
Après avoir considéré qu'il y a quatre moyens de faire juger ces délits:
i° Par un jugement du propre mouvement de Sa Majesté ;
20 En traduisant les prévenus devant un Conseil de Guerre, formé d'après la loi du i3 brumaire an V:
3° En les traduisant devant une Commission composée des premiers fonctionnaires militaires, en nombre considérable, pour être jugés ;
4° Enfin devant la Hante-Cour Nationale.
Ils estiment que dans les circonstances actuelles, le troisième moyen est le seul adoptable, mais qu'un jugement ne doit intervenir, qu'après que les généraux ci-dessus mentionnés auront été entendus.
Cte d'HuNEBOUUG Cte DeJEAN
Gassendi — Cte de Cessac.
Avis de la Commission sur les divers griefs reprochés au Général Dupont.
Ie1' Point. — Avoir laissé couper ses communications.
Avis. — Il résulte du rapport de M. d'Affry que ses derrières ont été insultés, mais que les communications n'étaient pas coupées. En réflécbissant sur les seuls faits connus, il paraît que le Gal Dupont aurait pu mieux manœuvrer pour assurer sa position et couvrir ses communications, mais les lumières manquent pour asseoir une opinion positive et pour déterminer à qui les fautes commises peuvent être imputées.
2e Point. — Avoir laissé couper son corps.
Avis. — Il a été réellement coupé par suite de fausses manœuvres, mais comme on ne connaît pas les ordres qu'a pu donner le général en chef, on ne peut pas prononcer d'une manière positive. Tout porte néanmoins à penser que cette faute peut être imputée aux généraux Vedel et Dufour.
3e Point. — N'avoir pas attaqué en colonne serrée, mais sur deux lignes.
Avis. — Nul doute qu'après une première attaque en ligne, infructueuse, le seul parti à prendre paraissait celui d'une attaque en colonne serrée, pour percer l'ennemi, et opérer sa jonction avec les généraux Vedel et Dufour.
4e Point. — N'avoir pas réallaquè le io au soir, lorsque le Gal Vedel est arrivé.
Avis. — Nul doute qu'il eût dû réattaquer, mais si, comme il est dit ci-contre, le Gal Vedel était réellement arrivé, le Gal Dupont serait dans cette circonstance inexcusable.
5e Point. — Avoir compris les G"uv Vedel et Dufour dans la Capitulation. Avis. — Inexcusable.
6e Point. — - Y avoir compris 3 bataillons qui étaient en échelon à plus de 3o lieues.
Avis. — ■ Si l'on a compris d'autres troupes que celles portées en l'article 5, cela est encore plus inexcusable.
7e Point. — Avoir fait une Capitulation qui ne signifie rien, puisqu'elle n'est pas garantie par les
agents de l'Angleterre.
Avis. — La correspondance du G:i1 Dupont prouve qu'il était instruit, qu'il y avait des agents anglais à Séville; rien n'indique qu'il ait tenté d'avoir leur garantie; dès lors la capitulation est illusoire et insignifiante quant à l'arrivée à llochefort.
8e Point. — Avoir rempli celte Capitulation de stipulations d'intérêts particuliers, et même de détails
déshonorants pour la nation.
Avis. — Inexcusable.
Que convient-il de faire ?
Avis. — Dans cette circonstance, il n'y a pas lieu à renvoyer au jugement d'un tribunal, soit à la Haute-Cour, soit à un tribunal, parce que les faits dont ils sont prévenus ne sont pas
Li; Général Dupont. III. — 7
q8 LE GÉNÉRAL DUPONT
spécialement prévus par les lois. Quand bien même ces faits seraient prévus, nous pensons que l'honneur national commande de ne pas donner une plus grande publicité à cette malheureuse affaire. Dans cette position, il paraît convenable que S. M. I. veuille bien en référer au Conseil qu'elle désignera.
Il est à remarquer que dans les pièces dont le ministre de la guerre fait lecture à la Commission pour éclairer son jugement, ne figurent point les documents qui auraient pu présenter sous son vrai jour la conduite du général Dupont. On en a soigneusement écarté :
i° Les quatre premiers interrogatoires du capitaine de Villoutreys, où il est dit notamment que les divisions Vedel et Du four n'auraient jamais pu faire leur retraite sur Madrid, sans perdre les cinq sixièmes de leur effectif;
2° Le rapport du général Marescot, adressé au ministre de la guerre, du lazaret de Marseille, le 2 septembre, lequel, malgré des erreurs de détail, infirme complètement tout ce que l'Empereur a dit des événements de Baylen, et donne les véritables causes de la catastrophe, savoir : on aurait dû faire marcher le général Dupont « plus tôt et avec plus de troupes » ; les excès commis à Cordoue étaient inévitables et le général Dupont a donné des ordres pour les réprimer ; les privations et l'extrême chaleur épuisaient l'armée « presque toute composée de conscrits nullement accoutumés à la fatigue » ; il est certain que l'armée ennemie était « forte de 35 000 hommes de troupes réglées et d'un nombre au moins égal de paysans armés et enrégimentés » ; le général Dupont n'a cessé de répéter « qu'il avait l'ordre de tenir à Andujar » ; le général Dupont ne pouvait pas faire autrement que d'attaquer le matin du 19 juillet après sa marche de nuit, « il n'y avait pas de temps à perdre » ; le général Dupont ne cessa le combat que par suite de l'épuisement complet de ses troupes, lorsque son corps « se trouva tellement diminué par la grande quantité de morts et de blessés, tellement anéanti par la chaleur et la fatigue, tellement en désordre, qu'il lui parut impossible de le faire combattre davantage » ; en traitant avec l'ennemi, on n'avait fait que se conformer aux exigences d'une situation désespérée.
Les renseignements fournis par ce rapport, émanant d'un des plus illustres généraux de l'armée, qui n'avait pas quitté le général Dupont le 19 juillet, étaient de nature à disculper complètement ce dernier ; mais l'Empereur ayant, pour des raisons personnelles et avant tout examen, proclamé que le général Dupont était un inepte et un lâche, il fallait bien que ministres, généraux et magistrats se pliassent à sa passion : le rapport du général Marescot, qu'on lira plus loin, fut donc écarté. Par contre, on soumit à la Commission, pour éclairer son jugement sur d'illustres serviteurs de l'Etat, des appréciations empruntées à l'ennemi, et notamment les ignobles lettres de Morla, du 10 et du il\ août !
Quant aux critiques formulées par la Commission sur les manœuvres du général Dupont, elles sont presque ridicules, les généraux qui les émettent ne possédant rien du talent et de l'expérience du général Dupont, et ce dernier ne se trouvant pas là pour y répondre. Et à supposer même que le général Dupont eût, — ce qui n'est pas, — commis des fautes dans ses opérations, ne pourrait-on pas toujours répondre que les plus grands capitaines n'en ont pas été exempts, que Frédéric fut battu plusieurs fois par sa faute, et que Napoléon lui-même eût dû perdre la bataille de Marengo, pour avoir précisément commis la faute qu'il reproche si injustement à Dupont, simple exécuteur de ses ordres
en Andalousie, c'est-à-dire la dispersion de ses forces? — La Commission connaît, par le texte de la Capitulation, la situation exacte des divisions Vedel et Dufour, qui ne posent pas les armes; elle sait de même que les détachements laissés sur la route de Madrid, se trouvant dans la province de la Manche, ne peuvent être compris dans le traité ; elle n'ignore pas non plus que la clause relative aux bagages est beaucoup moins détaillée que cela n'a lieu dans les conventions de ce genre, et qu'il est de toute fausseté que la capitulation de Baylen contienne des détails déshonorants pour la nation. Cela ne l'empêchera pas, pourtant, d'émettre un avis conforme à l'inique sentence de l'Empereur : la parodie de justice est commencée.
Ce qui caractérise l'avis donné par la Commission, c'est sa conclusion. Il y a là quatre généraux, dont l'un, ministre de la guerre, est, depuis de longues années, l'ami de Dupont. Ils savent que ce général, si glorieux, si distingué, si unanimement admiré et respecté, est traîné dans la boue par l'Empereur qui, avant toute étude de l'affaire, crie solennellement que le général Dupont est un inepte et un lâche. Et ces quatre généraux émettent l'avis que l'honneur national commandant « de ne pas donner une plus grande publicité à cette malheureuse affaire », le général Dupont devra être traduit devant un Conseil désigné par l'Empereur, ce qui revient à dire que la victime outragée et publiquement accusée d'infamie, sera bâillonnée et mise dans l'impossibilité de prouver son innocence !! César dut être satisfait de sa Commission.
La délibération de la Commission fut envoyée à Napoléon, le 3o septembre seulement, par le ministre de la guerre, qui écrivit ce qui suit :
Paris, le 3o septembre 1808.
Sire ,
J'adresse à Votre Majesté la Délibération qui a eu lieu le 9 septembre et signée par le Ministre Dejean, par le Ministre d'Etat Lacuée Cie de Cessac, par le Général de Division Gassendi, Conseiller d'Etat, et par moi, sur la Capitulation d'Andujar. Cette Délibération ne fut terminée que fort avant dans la nuit, et comme il a fallu la mettre au net et en rectitier la rédaction, il y a eu un peu de temps perdu pour rassembler les signatures...
Je suis avec respect...
Le ministre de la Guerre,
Cte d'HuNEBOURG.
D'Erfurt, le 6 octobre, la Délibération fut renvoyée avec une apostille de l'Empereur en approuvant la conclusion.
Nous avons montré le rôle du général Marescot dans les négociations de la Convention d'Andujar. N'ayant aucun commandement dans les troupes du général Dupont, il pouvait parfaitement se refuser à prendre une part quelconque à la discussion du Traité, et surtout à y faire ligurer son nom; s'il agit différemment ce fut uniquement pour témoigner de son dévouement aux intérêts de l'Empereur et de l'armée, et parce que, ayant des relations d'amitié avec le général Castanos, il espérait pouvoir adoucir les conditions imposées à des troupes dont il avait pu apprécier les efforts et dont il connaissait la situation
IOO LE GENISKAL DUPONT
désespérée. Lorsqu'il plaça son nom illustre au bas de la Capitulation, c'est qu'il la jugea avantageuse et ne contenant rien de contraire à l'honneur. Tous les historiens s'accordent pour reconnaître qu'en le poursuivant de ses rigueurs implacables, Napoléon commit une monstrueuse iniquité.
Transporté en barque sur le Guadalquivir et conduit à Cadix, le général Marescot s'embarqua le 16 août sur une goélette algérienne à destination de Marseille, où il arriva le Ier septembre et dut faire quarantaine. Il était accompagné de ses deux aides de camp Bouvier et Boischevalier ; l'amiral Rosily, le consul et le vice-consul français de Cadix, six officiers attachés à l'amiral et dix domestiques, étaient à bord du même navire. Le 8 septembre, le ministre de la marine rendit compte à l'Empereur de l'arrivée de ces différentes personnes à Marseille, et clans la soirée de ce même jour, il lui soumit le rapport détaillé de l'amiral Rosily sur la capitulation de l'escadre française à Cadix. De cette reddition à discrétion, qui avait livré aux Espagnols vaisseaux, armes et équipages, Napoléon ne souffla mot, et il qualifia d'infâme la Convention d'Andujar qui, conclue sous le coup d'une nécessité impérieuse, ramenait en France toutes les troupes du général Dupont !
Le lendemain de son débarquement, le général Marescot écrivit au ministre de la guerre la longue lettre suivante :
Au Lazaret de Marseille, le 2 septembre 1808.
Monseigneur,
Après avoir été longtemps dans l'impossibilité d'écrire à Votre Excellence, je vais continuer de lui rendre compte, suivant ses ordres, des événements qui ont accompagné la mission dont Sa Majesté l'Empereur cl Roi m'avait chargé, événements malheureux qui m'ont empêché de la remplir complètement. Je vous dirai ce que j'ai vu, sans grands détails, et sans prétendre expliquer les opérations militaires non seulement parce que je n'y ai eu aucune part, mais encore parce que je ne les ai pas toujours comprises.
Vous pouvez vous souvenir que je suis parti de Madrid pour Cadix et Gibraltar le Ier juin, d'après l'assurance que S. A. I. le Grand-Duc de Berg voulut bien me donner sur la parfaite tranquillité de l'Espagne. A peine j'eus fait 4o ou 5o lieues, que je me trouvai au milieu de pays insurgés, et que ce ne fut pas sans peine que je parvins à rejoindre le corps de 7 à 8000 hommes commandé par M. le général Dupont, que j'atteignis le l\ à Andujar, petite ville à 80 lieues de Madrid, environ à peu près à la moitié de la distance de cette capitale à Cadix. Le général René, qui était à quelques postes derrière moi, fut massacré et martyrisé par les insurgés; un commissaire des guerres et son domestique furent plongés dans l'huile bouillante ; les malades laissés dans diverses villes furent presque tous égorgés; les soldats isolés sur les routes, massacrés et brûlés vifs ; le général Belair, qui arrivait avec 7 à 800 dragons, fut obligé de rebrousser chemin. Les deux régiments suisses-espagnols de Reding et de Preux, faisant la division du général Rouyer, désertèrent, surtout le dernier, presque en totalité.
Cependant, le 7, le général Dupont rencontra l'ennemi retranché au pont d'Alcolea, sur le Guadalquivir, à deux lieues environ de Cordoue. Bientôt cette tète de pont fut forcée; et bientôt les insurgés, retirés en nombre supérieur sur les hauteurs voisines, furent mis dans une déroule complète ; et après avoir abandonné quelques canons, ils traversèrent Cordoue et se retirèrent précipitamment sur la roule de Séville. Les portes de Cordoue restaient fermées, et les habitants tiraient par-dessus son enceinte. Après une inutile sommation, les portes furent brisées à coups de canon ; et après un léger combat dans les rues, la ville fut emportée a la bayonnette et pillée. Cest à tort que les Espagnols ont reproché ce pillage, qui est la suite ordinaire des attaques de vive
LE PROCES IOr
farce, après esquelles on ne peut plus maîtriser le soldat. Le lendemain 8, le général Dupont ordonna la cessation du pillage ; mais son ordre a été mal exécuté, et le pillage s'est prolongé pendant plusieurs jours.
77 est certain que cette insurrection de l'Andalousie, qui commençait à prendre une grande force, aurait été facilement prévenue ou dissipée, si Von eût fait marcher le général Dupont plus tôt et avec plus de troupes ; et l'on aurait sauvé l'importante place de Cadix, avec l'escadre française.
Le 16, le général Dupont avant appris que l'ennemi s'avançait avec des forces très supérieures, composées de troupes de ligne, de milices et d'une multitude de paysans armés, fit choisir en avant de Cordoue une position propre à le combattre ; mais, réfléchissant que l'obligation de garder en même temps Cordoue et le pont d'Alcolea, le forçait à partager en trois son corps déjà trop faible, il se décida à la retraite, qui s'exécuta le soir même, et le 18, on arriva à Andujar. On abandonna les malades ; on oublia des postes; en tout les ennemis firent environ /joo prisonniers.
La ville d'Andujar a 6 à 8ooo habitants ; la plupart avaient fui. Le commandant français y avait été égorgé. En punition, on fit fusiller un homme et l'on toléra pendant le premier jour un pillage qui, malgré les ordres du général Dupont et les soins des autres généraux, se prolongea cependant avec plus ou moins de force à peu près pendant tout le mois qu'on y est resté. Les habitants continuèrent à fuir.
Andujar est une ville presque toute ouverte, située sur la rive droite du fleuve de Guadalquivir, guéable en cette saison sur beaucoup de points, dans un entonnoir, dominée presque de toutes parts par des collines assez voisines ; au delà des collines du côté du Nord, sont les très hautes montagnes de la Sierra-Morcna. Les approches sont favorisées par de vastes plantations d'oliviers, qui s'étendent du côté de Cordoue. Cette position parut avantageuse à M. le général Dupont ; il résolut d'y attendre l'ennemi et il y fit construire une tête de pont sur la rive gauche du fleuve.
Placée dans un pays où tout était ennemi, la petite armée française ne tarda pas à avoir toutes ses communications coupées et à éprouver toutes les privations. Elle était obligée de moissonner elle-même, d'aller moudre à un moulin situé à deux lieues, et de faire son pain. La ration fut bientôt réduite à moitié, et plusieurs fois il n'y eut pas de distribution. La viande manqua moins souvent. Le vin, qui d'abord avait été d'un utile secours, disparut aussi totalement. Vainement, pour se procurer des vivres, fut-on s'emparer momentanément de Jaen, capitale d'un Royaume ou Province de même nom, distante de 5 à 6 lieues ; à peine en était-on parti, que les paysans armés y rentraient et retenaient les vivres. Une température brûlante, soutenue constamment à 36 degrés, insupportable aux Espagnols mêmes, augmentait journellement le nombre des malades dans une troupe presque toute composée de conscrits nullement accoutumés à la fatigue. Des sentinelles tombaient mortes de chaud ([). L'histoire d'Espagne offre filas d'un exemple d'armées françaises et autres détruites par l'influence d'un climnat dévorant. On nous tuait, on nous blessait tous les jours du monde dans des attaques partielles et dans les reconnaissances ; l'hôpital se remplissait.
L'ennemi devait connaître parfaitement la situation du général Dupont, tant par les habitants restés à Andujar, que parce qu'il interceptait tous les courriers expédiés soit par le général Dupont, soit de Madrid.
On ne pouvait trouver d'espions. On ne pouvait avoir quelque connaissance des opérations de l'ennemi que par le moyen de M. Giraldo, brigadier du génie espagnol, qui m'avait élé donné à Madrid pour m'accompagner. Ses renseignements (qui se sont trouvés exacts) portaient que l'armée ennemie, forte de35ooo hommes de troupes réglées, et d'un nombre au moins égal de paysans armés et enrégimentés, se disposait à venir attaquer. Dans les premiers jours de juillet, une espèce d'avant-garde vint s'emparer des villages d'Arjona cl d'Arjonilla, à unclicuc cl à trois
(i) Les Espagnols eux-mêmes voyaient tomber aussi leurs sentinelles mortes de chaleur.
quarts de lieue d'Andujar. Ce corps faisait tous les jours l'exercice à feu, au fusil et au canon, et n'a pas été attaqué.
Cependant, l'armée était inquiète de n'avoir reçu depuis longtemps qu'un ou deux courriers, d'ignorer, dans ce moment de crise, ce qui se passait dans le reste de l'Espagne, et de ne recevoir aucuns ordres du grand quartier général de Madrid. Les généraux paraissaient avoir peu de confiance dans la position d'Andujar ; et lorsqu'on conseillait au général Dupont d'aller prendre la position importante qui défend les gorges et le défilé de Puerto-del-Rey, d'où l'on pouvait plus facilement rétablir la communication avec Madrid, ou effectuer la retraite si elle devenait nécessaire, il répondait qu'il avait ordre de tenir à Andujar.
Vers le commencement de juillet, on apprit que le commandant en chef des insurgés était M. le général Castaiîos. J'avais connu autrefois ce général, en 1795, à Saint-Sébastien, où je commandais lors de la paix avec l'Espagne. Je me rappelais son caractère facile et conciliant. Je conçus le projet d'aller le voir sous quelque prétexte, et de tâcher de le ramener à son devoir. J'en fis la proposition à M. le général Dupont, qui me refusa très honnêtement. A ma place, il y envoya M. Leremboure, payeur divisionnaire, qui se disait parent de M. Castanos. Cette entrevue n'eut aucune suite.
Voyant enfin que les circonstances ne me permettaient plus d'espérer de remplir les intentions de S. M. l'Empereur et Roi sur Cadix et Gibraltar, je priai M. le général Dupont de m'avertir de la première occasion sûre qui se présenterait pour retourner à Madrid et à Bayonne. Il me répondit que cette occasion se présentait, que la route allait devenir libre, qu'il venait de recevoir une lettre de M. le général Bclliard, qui lui annonçait l'arrivée prochaine de trois divisions, qu'il allait avoir 3o 000 hommes, avec lesquels il espérait battre l'ennemi, reprendre l'offensive et assiéger Cadix. Cette bonne nouvelle, me rendant l'espérance de pouvoir remplir ma mission, me fit, comme de raison, changer de résolution. J'espérais d'ailleurs être utile pour le siège de Cadix, qui est difficile. Je me décidai à rester, et j'en rendis compte à Sa Majesté, ainsi qu'à Votre Excellence par mes lettres du 1 1 juillet, qui ne sont peut-être pas parvenues.
Au lieu des trois divisions attendues il n'en arriva que deux. La première, de 5 à 6 000 hommes, commandée par le général Vedel, prit poste à Baylcn, et fit quelques attaques dans les environs comme à Jaen, etc. La seconde, commandée par le général Gobert, occupa la Caroline avec
3 000 hommes seulement, non compris deux bataillons qui restèrent l'un à et l'autre à
Manzanarès, pour établir la communication à Madrid.
Ainsi le général Dupont se trouva commander une armée de i5ooo hommes environ. Ces troupes paraissaient bien suffisantes pour arrêter l'ennemi à la faveur d'une bonne position, ou pour effectuer une retraite lente sur Madrid ; mais, pour y réussir, il fallait les tenir réunies.
Enfin le i5 juillet, au matin, l'ennemi parut devant Andujar, et déploya, sur les hauteurs qui bordent la rive gauche du Guadalquivir, une masse considérable de troupes : il amena de l'artillerie sur les mamelons les plus voisins (environ 700 toises) de la tète de pont, qu'il canonna longtemps, vivement et inutilement. Du reste il se borna à quelques démonstrations d'attaque, qui n'eurent aucune suite. Le général Lcfranc combattit avec avantage une colonne de 5 à 6000 paysans, qui en même temps paraissait sur l'autre rive du fleuve dans les montagnes de la Sierra- Morena.
Le 16, le général Vedel arriva à Andujar avec sa Division. L'ennemi canonna encore la tête de pont. Le général Gobert s'avança par Baylen jusqu'à Mengibar, pour y soutenir le général Belair, qui y gardait une tête de pont, où est l'embranchement de la grande route de Grenade par Jaen. Le général Gobert fut obligé de se retirer devant un corps d'ennemi fort supérieur en nombre, d'abord sur Baylen, puis sur la Caroline, et dans cette retraite il reçut une blessure dont il mourut le lendemain. Sur le soir, on vit partir la droite des ennemis de devant Andujar, et prendre une direction qui semblait conduire à Mengibar ou à Baylen.
Le 17, le général Dupont, craignant apparemment que le mouvement de l'ennemi ne tendît à lui couper la retraite, fit repartir dans la nuit du 16 au 17 la division Vedel, à laquelle il joignit quelques troupes de la sienne. La partie de l'armée ennemie restée devant Andujar fit un
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mouvement sur la gauche, comme pour partir, puis sur le soir elle revint reprendre sa position, mais sans tirer.
Enfin le général Dupont, cerné presque de toutes parts, manquant de subsistances, donna l'ordre de départ pour le soir. Il devait rester à Andujar un bataillon pour garder et ramener les malades ; mais la crainte que ce bataillon tombât entre les mains de l'ennemi, fit différer au lendemain, afin de partir tous ensemble.
Le 18, le général Vedel quitta Baylen pour se porter à Devant Andujar il n'y eut
que quelques fusillades d'avant-postes. Le général Dupont, sur le point d'arriver à Baylen, rencontra l'ennemi qui occupait la route. Quoique sa troupe fût bien fatiguée par les chaleurs, par un mois de diète, et par une marche de 7 à 8 lieues, il attaqua sur-le-champ. Effectivement il n'y avait pas de temps à perdre, car il avait à craindre d'être suivi et attaqué en queue par le corps ennemi laissé à Andujar.
Le commencement du combat donna quelques espérances de succès : on prit deux drapeaux à des paysans ; la cavalerie ennemie fuyait devant la nôtre. Mais le succès principal, qui était de forcer le passage, ne put jamais s'obtenir. Inutilement trois attacjues furent faites successivement sur l'infanterie espagnole placée au centre, composée en partie de gardes wallones, et soutenue par une artillerie nombreuse, bien servie et d'un calibre supérieur ; après la troisième charge, et 6 ou 7 heures de combat, le corps du général Dupont se trouva tellement diminué par la grande quantité de morts et de blessés, tellement anéanti par la chaleur et la fatigue, tellement en désordre, qu'il lui parut impossible de le faire combattre davantage. Les généraux Schramm et Dupré furent blessés, celui-ci mortellement. Je me suis tenu à côté du général Dupont pendant les moments les plus critiques de l'action, tout prêt à lui offrir mes services ; il ne m'a pas paru qu'il s'en fût aperçu. Il envoya proposer au général ennemi (M. Reding) (1) un armistice qui fut consenti, et une capitulation portant que toutes les troupes commandées par le général Dupont (les divisions Vedel et Gobert comprises), évacueraient l'Andalousie; capitulation qui fut aussi acceptée par le général Reding, qui apparemment apercevait l'arrivée du général Vedel, sauf la ratification du général Castanos, qu'il annonça comme nécessaire. En conséquence, M. le général Dupont dépêcha au général Castanos, qui était vers Andujar, M. le capitaine Villoutreys, écuyer de S. M. l'Empereur et Roi, qui avait toute sa confiance. Quelque temps après son départ, un aide de camp du général Reding vint se plaindre que M. le général Vedel, qui arrivait, venait de s'emparer d'un de ses bataillons avec une pièce de canon, et qu'il paraissait ne pas vouloir accéder à l'armistice et à la capitulation convenus. Le général Dupont envoya l'ordre au général Vedel d'observer l'armistice, et de rendre ce qu'il avait pris.
Le 20, M. le capitaine Villoutreys revint annoncer à M. le général Dupont que l'ennemi ne voulait lui accorder aucune capitulation ; qu'il exigeait qu'il se rendit à discrétion ; que la division Vedel n'était pas comprise, et qu'il allait la combattre.
M. le général Dupont voyait apparemment la détresse de son armée encore plus absolue que la veille, s'il était possible, puisqu'elle manquait même d'eau ; voyant de plus les nouvelles positions avantageuses que l'ennemi avait prises pendant la nuit, il vint alors me prier d'aller trouver le général Castanos et de tàcbcr d'en obtenir des conditions moins dures. On doit sentir tous les motifs de répugnance que je devais avoir pour une semblable mission que j'aurais refusée malgré les prières de plusieurs autres généraux, si je n'avais pas craint d'être accusé d'indifférence pour les intérêts de l'armée. Cette crainte et l'espoir d'être utile me déterminèrent à partir. Je demandai au général Dupont ses véritables intentions : il me dit qu'il voulait que la division Vedel et les autres troupes fussent comprises dans la capitulation ; qu'il désirait que je prolongeasse la conférence jusqu'à la nuit, s'il était possible; et du reste il ne me donna aucuns pouvoirs pour terminer. Je ne tardai pas à rencontrer les troupes ennemies qui marebaient et qui étaient commandées par le général Lapena, que j'avais encore connu autrefois à Saint-Sébastien, en i7<)5,
(1) Parent de celui qui étail dans la Division Rouyer.
lors de la paix. Il me dit que, si j'avais des propositions à faire, il avait pouvoir du général Castanos pour traiter. Je lui signifiai qu'il n'y aurait point de capitulation qui ne fût honorable. Après quelques pourparlers, il me donna comme ultimatum invariable les conditions suivantes : Qu'il y aurait une capitulation; <pie les troupes françaises auraient les honneurs de la guerre; <jue la ilivision Dupont serait seule prisonnière ; que toutes les troupes françaises indistinctement évacueraient F indalousie, mais par mer; que l'embarquement se ferait très promptement ; que la sûreté du passage serait garantie vis-à-vis des Anglais, que le général Lapena qualifiait d'alliés. Je déclarai à ce général que n'ayant pas de pouvoirs pour traiter définitivement, j'allais reporter ces propositions au général Dupont. Pour la réponse il me donna une heure, pendant laquelle il suspendit la marche de ses troupes.
Je revins promptement rapporter tout ceci au général Dupont, en lui observant qu'il fallait prendre un parti ; que l'ennemi était proche ; qu'il fallait se décider ou à capituler, ou à combattre. Il assembla ses généraux de division, qui étaient les généraux Barbou, Fresia et Rouyer. Tous déclarèrent que leurs troupes étaient dans l'impossibilité absolue de combattre, ; le général Fresia dit que sa cavalerie ne pourrait fournir qu'avec beaucoup de peine une faible charge. Alors le général Dupont me proposa ses pleins pouvoirs pour aller signer une capitulation ; je le refusai en lui donnant pour motif honnête que je ne faisais pas partie de son armée, et qu'il me paraissait convenable qu'il en chargeât quelqu'un des généraux à ses ordres. Il donna sa procuration à M. le général de brigade Chabert ; mais il le fit accompagner par M. le capitaine Villoutrcys, qui, comme je l'ai dit, avait son entière confiance, et qui sans doute fut chargé de ses dernières intentions.
Je crus devoir accompagner ces messieurs, car, ne faisant pas partie de l'armée, il m'était essentiel, dans le cas d'une capitulation, de régler avec le général Castanos ce qui pourrait concerner mes intérêts particuliers.
On rencontra le général Castanos sur la roule, à une certaine distance d'Andujar. Il était accompagné de M. le comte de Tilly , l'un des membres les plus influents de la Junta de Séville, et du général Escalantc, capitaine-général de la province de Grenade. Après une longue discussion une capitulation fut arrêtée, dont les articles les plus essentiels furent conformes aux propositions du général Lapena. On y ajouta d'autres conventions relatives aux malades, aux bagages, etc. Le général Castanos donna pour motif de son refus de laisser aller l'armée française par terre, une lettre qu'il avait interceptée, et qu'il me communiqua. Elle était signée du duc de Rovigo, et portait un ordre à M. le général Dupont de se replier sur Madrid, attendu, disait-il, que M. le maréchal Moncey y revenait avec les débris de son armée, et que M. le maréchal Bessières se trouvait dans une position gênée. Tout était convenu lorsque l'on vit arriver M. Baste, lieutenant-colonel des marins de la Garde, de la division de M. le général Vedel, accompagné d'un aide de camp de M. le général Dupont. Il demanda a connaître les articles de la capitulation, et il annonça le désir d'obtenir de meilleures conditions. Sur cet incident, les commissaires espagnols voulurent rompre tout accommodement ; mais M. le général Chabert et M. le capitaine Villoutrcys qui connaissait sans doute les intentions de M. le général Dupont, crurent devoir s'en tenir à ce qui était arrêté. On partit pour Andujar, afin d'y rédiger et d'y signer la capitulation.
Le 21, on apprit que M. le général Vedel avait quitté sa position, et effectuait sa retraite. A cette nouvelle les Commissaires espagnols se récrièrent beaucoup sur ce qu'ils appelaient un manque de parole, déclarèrent nul le traité, et dirent qu'ils allaient faire passer le Corps du général Dupont au fil de l'épée. Les Commissaires français étaient assez embarrassés, lorsqu'on apprit que M. le général Dupont avait envoyé ordre à M. le général Vedel de revenir à sa position et de se soumettre à la Capitulation. Au moment de la signer, les Commissaires espagnols déclarèrent qu'ils n'y auraient aucune coniiance si je ne la signais pas; pour prévenir de nouvelles difficultés, je l'ai signée, mais avec la déclaration expresse que ce n'était qu'en qualité de témoin, comme c'est la vérité.
Quant à ce qui me concerne particulièrement : les Insurgés ne m'ont point regardé comme prisonnier, et ont résolu de me renvoyer en France, sans exiger de moi aucune parole de ne plus
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servir. Ils m'ont fait d'abord conduire, ainsi que les deux officiers qui m'accompagnaient, et avec une petite escorte, à Séville, où je suis arrivé le 27, et où je suis resté neuf jours. Cette route a été bien pénible ; dans tous les villages, des populaces effrénées se rassemblaient sur notre passage, hurlant, sifflant, vociférant, nous accablant d'injures, nous jetant des pierres. Nous avons été vingt fois sur le point d'être mis en pièces par ces demi-sauvages furieux. Les dangers de la guerre ne sont rien en comparaison de ces affreuses positions. À Séville, je n'ai point eu à me plaindre des Membres de la Junta, ni des généraux des insurgés ; ils ont eu pour moi des égards.
Le 5 août, ils m'ont fait embarquer sur le fleuve le Guadalquivir, et m'ont ainsi conduit par eau dans la rade de Cadix, à bord du vaisseau le Héros, où j'ai trouvé M. l'amiral Pvosily et M. Le Roi, Consul général de Cadix, avec lesquels ilsm'ont fait embarquer le 16 sur une goélette algérienne pour Marseille, où nous sommes arrivés le Ier septembre.
Le 11, on vit arriver dans la rade de Cadix M. le Général Dupont et plusieurs autres généraux de son armée. Ils furent mis sur les autres vaisseaux français, dont les insurgés s'étaient emparés. Ens'cmbarquant au Port-Su'-Marie ils furent insultés et maltraités par une populace ameutée, et tous leurs bagages pillés; les miens, qui s'y trouvaient, ont eu le même sort. Il paraît que les Insurgés vont renvoyer immédiatement en France M. le général Dupont et tous les généraux de son armée.
Ce que je viens de dire fait voir qu'il m'a été impossible de remplir les intentions de Sa Majesté pour Cadix, Gibraltar, les Présides et la côte d'Afrique.
Je n'ai vu de Cadix que la partie qui regarde le port, et les environs de la rade, avec de bonnes lunettes; cependant j'ai pris sur les lieux beaucoup de renseignements qui peuvent être utiles pour le siège de cette Place, s'il se fait. Si Cadix est bien défendu, ce sera un siège difficile ; j'en ai dit les raisons dans mes lettres du 11 juillet.
Quant à Gibraltar, je ne l'ai aperçu que de très loin par mer, et par le côté le moins intéressant ; cependant je crois devoir rappeler ce que j'ai eu l'honneur d'écrire dans ces mêmes lettres à Sa Majesté et à Votre Excellence, sur celte fameuse place : l'examen approfondi que j'ai fait à Madrid d'un Plan en relief, que l'on assure très exact, me fait présumer que cette Place peut être prise par le côté de terre avec les moyens ordinaires employés aux sièges et sans avoir besoin de moyens maritimes. Cependant, avant d'affirmer ceci positivement, je voudrais voir la Place même.
S. A. I. le Grand-Duc de Berg, dès avant mon arrivée à Madrid, avait déjà envoyé visiter les quatre places espagnoles, dites les Présides d'Afrique, par une commission composée d'un officier de marine, d'un de l'artillerie et d'un du génie. Ces trois officiers ont été pris à leur retour par les insurgés. On n'a aucune nouvelle d'un autre officier du génie envoyé par S. A. I. à Maroc.
Quand j'aurai terminé ma quarantaine, qui doit être de 10 à i5 jours, je me rendrai à Paris auprès de Votre Excellence.
Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.
Le i" Inspecteur Général du Génie.
Marescot.
Nous nous bornerons à faire remarquer, au sujet de ce rapport, qu'il est inexact, comme nous l'avons prouvé, qu'il y ait eu du désordre au départ de Cordoue, le 16 juin, et que le général Dupont ail alors abandonné les malades, oublié des postes ; à cette époque, l'ennemi n'approchait pas encore de Cordoue. Il n'y eut pas non plus de pillage à Andujar, où le bataillon des marins de la Garde était chargé de maintenir l'ordre. D'autres inexactitudes sont à remarquer dans les conditions faites par Lapena, au début des négociations ;
mais la lettre du général Marescot n'en constituait pas moins un document très important, dont le grand tort était de dire la vérité et d'aller à l'encontre de l'inique jugement porté par Napoléon ; aussi fut-il passé sous silence, et avant même d'interroger le général Marescot, l'Empereur le frappa et le destitua sans pitié ; son décret est ainsi conçu :