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DIRECTION GÉNÉRALE

DU PERSONNEL 6e BUREAU

Justice militaire.

Monsieur le Marquis,

J'ai reçu la lettre que V. E. m'a fait l'honneur de m'écrire pour m'interroger sur les souvenirs qui pouvaient m'ètre restés de l'espèce de réhabilitation prononcée par le Roi en faveur du général Cte Dupont et de plusieurs officiers de son Etat-Major, relativement à la Capitulation de Baylen. Je me rappelle très bien que les dossiers de cette affaire m'ont passé sous les veux en 181 4- Le G;U Dupont était alors ministre de la guerre, et j'étais moi-même chargé du ministère de la justice. Le comte Dupont ne pouvant pas faire au Roi le rapport d'une affaire qui le concernait personnellement, il fut décidé que j'en serais chargé, parce que la décision à rendre rentrait dans les attributions du ministère de la Justice.

Je fis donc un examen approfondi de toutes les informations recueillies sous le précédent gouvernement, et, sur mon rapport au Roi, intervint une Ordonnance qui justifiait complètement le général Dupont et son État-Major de toutes les inculpations que la malveillance avait répandues contre eux. Je ne me rappelle pas dans quels termes l'Ordonnance du Roi fut conçue, mais elle lût sûrement rédigée dans les termes les plus honorables pour le GiLl Dupont, car je me souviens à merveillle qu'Une restait pas le moindre doute sur son innocence la plus complète.

J'ignore absolument, monsieur le Marquis, ce qu'a pu devenir la minute de l'Ordonnance

(1) Rien ne montre mieux l'ignorance où nous sommes restés au sujet des événements de Baylen, que la note suivante, placée par l'émirient duc de Broglie, dans les Mémoires du prince de Tallcyrand, à la page 3lQ du tome Ier : « Le 22 juillet, assailli par des forces supérieures, commandées par le général csp.-ignnl (laslafios, il (Dupont) capitula en rase campagne près de Baylen Huit mille soldats français lurent désarmés el internés sur les rochers de Cabrera (Baléares), où ils périrent en grande partie de maladie et de misère. Le général Dupont, revenu en France, fut traduit en Conseil de guerre et condamné à une détention perpétuelle. 11 sortit de prison en 18 14- et fut ministre de la guerre sous la première Restauration. » La vérité est que le général Dupont ne capitula pas, dans le sens que le duc de Broglie attache à ce mot, qu'il n'était pas en rase campagne, que la Convention conclue par lui fut indignement violée par les Espagnols, qu'il ne fut jamais traduit en Conseil de guerre et condamnée une détention perpétuelle, et qu'il n'était pas en prison en r8i •

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Royale et celle de mon Rapport au Roi qui l'avait précédée (i). 11 serait possible qu'il en restât quelques traces dans les bureaux de la Justice, mais je présume que le dossier entier fut remové immédiatement au ministère de la guerre, d'où il m'était venu, parce que c'était toujours ainsi que j'en usais, pour les affaires dont quelques circonstances particulières m'obligeaient de prendre connaissance. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne me reste aucune espèce de note ni de pièces sur une affaire déjà ancienne, et dont je n'ai conservé que très peu de souvenir. Agréez, monsieur le Marquis...

Le Chancelier de France,

D AMBRAT.

P. -S. — Je crois me rappeler que c'est avec M. Chauveau-Lagarde, avocat au Conseil, que je discutai dans le temps les intérêts du Gal Dupont, dont il était le défenseur. Cet avocat pourrait vous donner peut-être quelques renseignements sur les circonstances qui ont accompagné ou suivi l'Ordonnance Royale.

Les excellentes mesures prises par le général Dupont pour la réorganisation de l'armée et qui eussent suffi dans une circonstance ordinaire, n'avaient pu avoir raison des difficultés d'une situation qu'il n'avait nullement créée et qui avait été occasionnée uniquement par les fautes de l'Empereur. On est forcé de reconnaître que si les étrangers vinrent à Paris, ce ne furent point les émigrés qui les y amenèrent, mais bien l'union formidable de tous les peuples, dressés dans un commun sentiment d'exaspération et de vengeance contre l'ambition insatiable de Napoléon. Au delà comme en deçà de ses frontières, il avait tout courbé, tout asservi. Lui seul était libre, dans son immense Empire. Lui seul « vivait alors en Europe, et tous les autres êtres tâchaient de s'emplir les poumons de l'air qu'il avait respiré (2) » ; et pendant dix ans, on l'avait vu traverser le monde, broyant les générations sous les roues de ses canons toujours tonnants, conquérant des royaumes et donnant à la France plus de gloire que n'en eut jamais aucun peuple, mais foulant sans scrupule le droit et la liberté et inspirant à tout un continent vaincu l'horreur de son nom et la haine de la France. Créé par le glaive, l'Empire reposait uniquement sur la victoire ; un jour, elle fut infidèle, et tout s'écroula : les flammes de Moscou furent l'aurore du réveil des nations. « Les peuples étaient fatigués d'être fauchés sur les champs sanglants de la guerre, comme des épis mûrs. Il y avait des années que les mères ne souriaient plus en voyant grandir leurs fils ! Les hommes commençaient à manquer à la charrue ; il fallait des armées de gendarmes pour conduire à la frontière des armées de conscrits et les livrer aux caresses homicides de la gloire. On avait assez de la gloire, comme, à la fin de la Terreur, on avait assez des supplices. Napoléon avait trop tendu la corde de l'arc... La gloire, sans cesse arrosée de sang, devenait impopulaire en France, comme quinze ans plus tôt la liberté ; l'armée elle-même était fatiguée de combats ; le monde aspirait au repos. On voulait d'autres émotions, d'autres événements, d'autres hommes, d'autres spectacles que ceux qui se succédaient depuis tant d'années. On était lassé de haïr, de combattre, d'agir, de courber

(1) Ces deux pièces existent aux Archives du Ministère delà Justice.

(2) Alfred de Musset La Confession d'un enfant du siècle.

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la tête, de tuer et de mourir; on voulait aimer, penser, être libre et vivre. Si l'Europe avait renversé Napoléon, la France l'avait laissé tomber..., le despotisme impérial avait été si lourd et cette nécessité perpétuelle de guerre avait tellement épuisé et fatigué la population, que, cette fois, l'invasion ressemblait à une délivrance (i). »

Ce fut donc sous une impression générale de joie et d'enthousiasme que la France, envahie par l'étranger et fatiguée de l'Empire, comme elle l'avait été de la Révolution, accueillit les Bourbons, jugés seuls capables de relever la patrie de ses ruines et d'assurer l'avenir. Et les chefs les plus illustres de l'armée montrèrent assez qu'ils s'associaient à ce sentiment presque unanime de la nation, en refusant à Napoléon le concours de leurs troupes et en réclamant presque impérieusement son abdication. — Dès le 6 avril, Cambacérès adressait, de Blois, une formelle et complète adhésion au nouvel ordre de choses. Et ce fut à qui s'empresserait d'acclamer la royauté légitime. « C'est dans ces adresses et ces adhésions des corps et des officiers généraux de l'armée, — dit le baron de Vitrolles, — qu'il faut lire les plus fortes expressions de soumission et de dévouement. Le maréchal Berthier, prince de Neufchâtel, venait de recevoir de Napoléon le commandement de l'armée qui couvrait Fontainebleau ; il adressa sa soumission et celle de l'armée en ces termes : « Fidèle à ses serments, l'armée sera fidèle au prince que la nation française appelle au trône de ses ancêtres. » Rien ne manquait à l'unanimité. L'enthousiasme avait gagné les plus froids... Le maréchal Oudinot promettait l'obéissance de son corps d'armée, principalement composé de la Garde, et demandait à participer à l'organisation et au commandement des troupes à former au nom de Louis-Stanislas-Xavier. Le maréchal Jourdan et tous les officiers de son corps d'armée annonçaient dans leur adresse, datée du quartier général de Rouen, le 7 avril, « qu'ils serviraient avec fidélité le monarque que le vœu de la nation appellerait au trône, » et, dans l'ordre du jour, le maréchal ajoute : « Jurons obéissance à Louis- Stanislas-Xavier et arborons la cocarde blanche en signe d'adhésion à un événement qui arrête l'effusion du sang, nous donne la paix et sauve notre patrie. » Les témoins des violentes expressions du sentiment public pensaient que l'auteur de tant de maux serait à jamais voué à l'exécration des siècles.

Tout a été dit sur les causes nombreuses qui firent tomber la Restauration et les explications n'ont pas manqué, basées le plus souvent sur des faits très réels, sur des fautes incontestables, mais ne tenant pas suffisamment compte des circonstances et s'égarant sur les responsabilités. « Il faut aux passions irritées plus que la justice, il leur faut la vengeance et elles la cherchent par tous les moyens (2). » Si l'oubli, sans lequel aucun gouvernement n'était possible, ne se fit pas, c'est qu'il n'était, en réalité, du goût d'aucun des partis et que Napoléon, dont le nom magique exerçait encore sur l'esprit des soldats une toutepuissante influence, n'avait pas été assez, éloigné de la France. Ce qui échappe à toute discussion, c'est que les fautes si graves que M. Thiers reproche au général Dupont, et qui, d'après lui, auraient tant contribué à augmenter l'irritation des esprits et à frapper de

(1) Alfred Nettement. Souvenirs de la Restauration.

(2) Thiers. Histoire du Consulat et de l'Empire.

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discrédit le gouvernement des Bourbons, ou n'existèrent pas ou furent complètement étrangères au ministre de la guerre ; nous en avons démontré l'inanité.

On a dit, non sans raison, que les officiers à la demi-solde, nombreux à Paris et répandus dans les salons ou dans les lieux publics où ils tenaient des discours d'une violence extrême, n'avaient pas peu contribué à entretenir l'agitation et à provoquer entre le parti de l'émigration et le parti de l'Empire, représenté surtout par l'armée, une sorte de guerre ouverte, de nature à compromettre et à perdre la royauté. C'était là une des fatalités de cette situation sans précédent et nous avons prouvé qu'il était impossible de l'éviter ; si, pour les grades inférieurs, la demi-solde donnait à peine le pain, elle était toujours préférable à la privation de tout traitement, pratiquée sous les régimes antérieurs pour les officiers supprimés, et, d'autre part, rien n'empêchait les officiers éloignés momentanément des rangs de l'armée, de chercher des emplois civils jusqu'à leur réintégration dans les cadres.

Les rapports du comte Beugnot(i), directeur général de la police, donnent des détails pleins d'intérêt sur l'état des choses, à la fin de i8i4-

L'armée, améliorée par les efforts continuels des Princes, est rendue à la discipline, mais point encore au dévouement, — dit-il, dans son Rapport lu au Conseil des ministres. — Elle se détache de la personne, mais non pas du système de Buonaparte, de ces ambitions individuelles qui n'ont pas de termes, de cette ardeur de conquête au dehors et de domination au dedans, qui l'a si longtemps signalée...

Le Gouvernement, placé au milieu des éléments, a déjà pu reconnaître que chacun de ses actes a excité un degré d'effervescence dans l'opinion, proportionné à l'intensité des intérêts auxquels il s'attaquait.

Ainsi les ordonnances du directeur de la police sur l'objet des fêtes et dimanches, ont fortement irrité l'opinion, parce qu'on y a vu un retour subit et comme violent à d'anciens principes qui menacent beaucoup d'intérêts nouveaux.

Ce premier tumulte commençait à s'apaiser, lorsque les ordonnances portant suppression des maisons d'éducation de la Légion d'honneur, en s'attaquant à des amours propres et à des vanités révolutionnaires, ont fourni un nouvel aliment à l'irritation.

En dernier lieu, elle a pris un caractère plus vif par le discours de présentation de la loi sur la restitution des biens des émigrés...

Et parce que le Gouvernement ne peut rien vouloir d'extrême, on va répétant à droite et à gauche, qu'il est faible, qu'il ne marche pas, que les choses ne peuvent pas durer dans l'état où elles sont, ce qui ne veut pas dire autre chose sinon qu'il est modéré et qu'il se soutient à travers les passions sans les partager.

Le souvenir de Buonaparte n'est pas éteint dans l'armée, surtout parmi les sous-officiers et les soldats, qui, ne pouvant tenir état des causes et des effets, attachent encore à ce nom l'idée vague et superstitieuse que la victoire en est inséparable.

Dans le Bulletin du 28 novembre (Rapport au Roi), nous lisons :

... Paris est tranquille : la surveillance nocturne y est partout exercée avec le plus grand soin et de concert entre les diverses autorités. On y cherche en vain les traces des complots dont on a parlé. Ils n'existent qu'en propos et dans l'imagination de ceux qui croyent avoir besoin de les rêver pour servir des vues et des haines particulières.

(1) Les papiers du comte Beugnot nous ont été communiqués par le comte Beugnot, son petit-fils, notre ami et camarade de Saint-Cyr, mort au mois de février 1902.

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Et, dans le Bulletin du 29 novembre :

... Des lettres anonymes, des avis mystérieusement donnés, avaient annoncé à des chefs de l'armée qu'ils devaient être assassinés, victimes d'un coup d'Etat qu'on prétendait préparé, autour du château, par d'anciens chefs vendéens.

Le fond de cette fable absurde est déjà connu et jugé par le Roi...

En même temps, on effrayait, par de faux rapports, de fidèles serviteurs du Roi : on leur annonçait un mouvement sur le château de la part des généraux ; et on conseillait à tout ce qui entoure Sa Majesté de se tenir sur ses gardes; de là aussi des précautions extraordinaires prises dans un autre sens, non avec trop de soin, mais avec trop d'éclat aux Tuileries : de nouveaux postes établis, des portes grillées, des armes chargées, etc., etc.

La crainte, la défiance, l'alarme même ont donc circulé d'un parti à l'autre.

Il n'y avait rien de réel des deux parts que la malveillance qui avait accrédité ces bruits...

Ce qu'il y a de vrai, c'est que la séparation se prononce chaque jour davantage entre l'ancienne noblesse et la nouvelle, et qu'il y a entre elles une forte exaspération : que le mécontentement des généraux s'est aigri, et qu'ils l'affichent dans les lieux publics, comme dans les sociétés. Le nom du Roi ne se prononce pas dans leurs plaintes, mais c'est le seul qu'ils respectent. Hors des généraux et des chefs vendéens, tout est calme.

La haute société revient insensiblement à ses habitudes et même à ses ridicules ; ni les uns ni les autres n'offrent de dangers.

Le faubourg Saint-Germain et le premier étage dans le reste de Paris sont bien disposés, mieux pour Louis XVIII qu'ils ne l'étaient pour Louis XV et Louis XVI.

La bourgeoisie est franchement dévouée au Gouvernement.

Les ouvriers sont calmes et ne s'occupent guère que de leurs travaux et de leurs besoins...

Nulle part on ne saisit de traces réelles de conspiration. On peut dire, sans flatterie, que le Roi est personnellement gardé par l'amour qu'on lui porte, et le Roi préserve tout ce qui aurait besoin d'être autrement gardé.

Mais la vieille haine est toujours là entre l'ancien régime et la Révolution.

Le Roi même ne réunit si unanimement tous les suffrages, que parce qu'il ne passe pas pour étranger aux principes de la Révolution. On entend souvent citer comme éloge et garantie son vote aux notables, ses discours publics ; que son départ n'a eu lieu que le jour de celui du feu Roi ; et qu'à l'étranger même, il a constamment blâmé les idées exagérées. On croit même généralement qu'on n'ose les faire arriver jusqu'à lui : on vante ses réponses sévères en ce point.

Quant aux deux anciens partis, les masses sont en repos ; mais à la tête, ou plutôt à la superficie de chacun, sont des hommes inquiets, ardens, indiscrets, qui laissent échapper des plaintes. Ces plaintes sont prises dans l'autre parti pour des reproches, pour des injures ; de là l'isolement, et dans l'isolement les défiances, les animosités, les injustices réciproques.

Il se peut, sans doute, qu'il se place, entre les deux, un parti violent ou jacobin qui s'attache à attiser le feu ; mais il est trop accablé sous le mépris et l'horreur, pour oser se montrer à découvert.

Je crois qu'on conjurera l'orage par de la prudence, si le gouvernement continue à marcher entre les passions extrêmes, sans en adopter une seule.

Les autres remèdes qu'on voudrait brusquer sans nécessité auraient de graves inconvénients...

Je n'en continue pas moins à surveiller de plus près que jamais, disposé à tout essayer pour calmer, mais à en référer à la haute sagesse du Roi, et à me concerter avec ses ministres dès que j'entreverrais quelques dangers véritables ou imminens...

Beaucoup de prisonniers venant de Dantzig arrivent dans les casernes des rues Mouffetard et de l'Oursine. Ils se montrent tous dévoués à Bonaparte et animés d'un esprit dangereux.

Les soldats casernes rue Verte et de la Pépinière sont assez tranquilles ; mais il parait que plusieurs des officiers de ce corps sont mal pour le Gouvernement. J'ai pris des mesures pour les faire observer de plus près, et connaître ceux d'entre eux qui se signaleraient par de marnais propos...

M. Thiers, qui reproche au général Dupont, contrairement aux faits, d'avoir montré dans l'exercice de ses fonctions de ministre, une faiblesse coupable et une complaisance inexcusable envers les émigrés, veut bien reconnaître qu'il agit « de la manière la plus sage et la plus honorable », en s'opposant aux poursuites que les Princes voulaient diriger contre le général Exelmans, pour le punir d'une lettre dans laquelle il offrait son épée au roi Murât, au cas où son trône serait menacé. Louis XVIII, fort irrité d'abord, finit par se rendre aux raisons de son ministre de la guerre, et Exelmans en fut quitte pour une simple réprimande. Mais le comte d'Artois et ses fils en gardèrent rancune au général Dupont ; très remuants et incapables de se tenir en repos, circonvenus par des intrigants et des ambitieux, et ayant organisé une police particulière toujours en quête de complots, rencontrant aussi chez le ministre de la guerre une volonté qui était loin de se prêter à toutes les complaisances et ne s'inclinait que devant l'ordre formel du Roi, les Princes se plaisaient à entretenir de continuelles et folles alarmes, affirmant à Louis XVIII que tout allait mal ; que la police officielle était inerte, aveugle, si toutefois elle ne trahissait point ; que l'armée n'étant pas commandée et perdant toute discipline, était prête à acclamer Napoléon ; et qu'enfin, un changement ministériel était seul capable de remédier à la situation et de conjurer le péril.

Le Roi, qui aimait le général Dupont et l'appréciait pour son talent et son dévouement, avait d'abord repoussé son frère et ses neveux, puis s'était peu à peu laissé influencer par leurs persistantes obsessions. Il restait, en somme, fort perplexe, lorsqu'un incident vint lui donner l'occasion de faire les changements désirés dans son entourage.

Le mercredi 3o novembre, le Roi devant assister à la représentation de l'Odéon, avec les princes et princesses de sa famille, tout se préparait aux Tuileries pour le départ, lorsque le maréchal Marmont, de service ce jour-là en sa qualité de capitaine des Gardes du Corps, vint avertir Sa Majesté qu'un complot était ourdi contre sa personne et devait recevoir son exécution le soir même, à sa sortie du théâtre de l'Odéon (i). Le Roi ne montra pas la moindre émotion ; il dit qu'il ne changerait rien à ses projets et s'en rapportait à son capitaine des Gardes du soin de prendre les mesures nécessaires à sa sûreté. Marmont « était crédule autant qu'il était léger, — dit M. Thiers ; — de plus, il détestait le général Dupont, parce que ce ministre occupait une place qu'il croyait lui être due, et qu'il avait la vague espérance de le remplacer. Aussi était-il l'un de ceux qui répétaient le plus souvent que l'armée n'était pas dirigée, et qu'on la laissait à la merci des conspirateurs. » Tout fier de l'importance de son rôle, et sans se préoccuper aucunement du ministre de la guerre, Marmont prévint immédiatement le comte Beugnot, le général Maison, gouverneur de la ire Division militaire, et le général Dessolles, commandant la Garde Nationale; de nom-

(i) Le maréchal Marmont dit, dans ses Mémoires, que le complot lui fut dévoilé, le 3o novembre vers 5 heures du soir, par « tin homme affidè et dévoué », dont il a oublié le nom I Et voilà toutes les explications qu'il fournit pour démontrer l'existence de ce prétendu complot ! « On ne s'est pas fait faute de plaisanter le duc de Raguse sur le déploiement de troupes qu'il avait convoquées, et sur le luxe de précautions qu'il avait cru devoir prendre, — écrit le général de Reiset, qui accompagnait le Roi. — D'aucuns vont jusqu'à prétendre que c'est une mystification dirigée contre lui, et qu'on a voulu railler seulement sa nouvelle situation de capitaine des Gardes du Corps que beaucoup ne lui pardonnent pas » (Publié par M. le Vicomte de Reiset).

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breux détachements de la Garde de Paris et de la garnison furent échelonnés sur la route que devait suivre le cortège royal. L'ordre ne fut nullement troublé.

Au cours de la représentation, arriva le ministre de la guerre, en habit bourgeois, « avec un air d'ignorance, d'indifférence et d'innocence qui révolta tous les empressés, tous les épouvantés, tous les gens à précaution ». Le retour aux Tuileries se fit sans encombre. Obsédé par ses neveux, et finissant peut-être par croire qu'il avait couru un danger réel, Louis XVIII consentit enfin au renvoi du général Dupont.

La comtesse Dupont fait, de l'incident de l'Odéon, le récit suivant :

Le mercredi 3o novembre, le GaI Pajol, commandant la ire Division (celle de Paris), après avoir dîné bien tranquillement en compagnie d'une soixantaine de convives, chez le Ministre de la guerre, non moins tranquille que lui et eux, fut averti qu'un de ses officiers d'Êtat-Major demandait à lui parler. Il sortit et revint aussitôt auprès du Ministre, lui disant que, d'après les ordres du Gal Maison, gouverneur de Paris, toute la Garde de Paris avait pris les armes, sans que lui, commandant de la irc Division, en eût été averti par un seul mot, et que l'on parlait d'un complot contre la personne du Roi, tendant à enlever Sa Majesté à la sortie de la représentation de l'Odéon à laquelle elle devait assister ce soir-là.

Le Ministre, non moins étonné, ne put dominer un mouvement d'humeur, ni retenir une exclamation de blâme envers ceux qui donnaient au Roi de pareilles frayeurs au milieu de la tranquillité incontestable dont jouissait alors Paris, et qui ne craignaient pas de rendre les étrangers encore au milieu de nous, témoins du spectacle étrange de cette terreur panique, qu'il était assuré n'avoir aucun fondement.

Cependant le Ministre, qui, ayant à travailler ce soir-là, comme presque toujours, du reste, ne devait point assister à la représentation de l'Odéon, contrairement à l'usage des courtisans qui ne manquaient aucune de celles auxquelles assistait le Roi, m'avertit qu'il venait prendre sa place dans ma loge, et alla quitter son uniforme ; mais il dut penser, en entrant dans la salle, que mieux eût valu le garder et même y joindre une armure, s'il l'avait eue sous la main, en voyant tous ceux qui entouraient Sa Majesté, monsieur le maréchal Marmonl, capitaine des Gardes de service en tète, le premier gentilhomme de la Chambre de service (le duc d'Aumont), le commandant de la Garde nationale Dessolles, et le Gal Maison, armés jusqu'aux dents.

Le G*1 Dupont n'y pouvait rien comprendre et murmurait tout bas : « Quelle sottise ! montrer cette méfiance aux yeux de l'Europe, quand rien n'autorise la moindre inquiétude!... Qui a pu faire au Roi une pareille histoire ?... a

Le Roi fut ramené à son palais au milieu des vivats et des acclamations les plus vives des troupes de la Garde de Paris, qui avait été formée et choisie pour ainsi dire homme à homme par le Lient' général Dupont de Chaumont, Inspecteur Général d'infanterie, pour entourer le Roi de plus de sécurité encore, s'il était possihle.

Je joins ici la lettre beaucoup trop tardive (le Gal Dupont la reçut à minuit), du G" Maison, dont le devoir était d'avertir avant tout le ministre, comme il était convenable de faire passer ses ordres aux troupes par le Gal Pajol, commandant la i"! Division, alors tout dévoué. Mais au lieu de cela, il prit avant tout ceux du maréchal Marmont, probablement tout gonflé d'importance au sujet du prétendu complot qu'il avait découvert ou inventé, et feignant, d'oublier lui-même que ces ordres ne devaient pas le regarder seul, si tant est qu'ils le regardassent en rien (1).

(1) Mémoires inédits de la comtesse Dupont (Arch. Dupont).

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De son côté, le comte Beugnot adressa au Roi les rapports suivants, qui ne dissimulaient en rien la vérité :

Bulletin du 3o novembre i8i4-

L'enthousiasme et les applaudissements qui viennent d'accueillir le Roi au théâtre de l'Odéon eussent été une première réponse aux bruits d'insurrection et d'attroupement dont on avait rempli le château, au moment même où Sa Majesté se disposait à en sortir.

De quelque source que soit partie cette fable extravagante, j'en suis à comprendre ce qui peut y avoir donné le moindre prétexte ; il n'y avait sur la place de l'Odéon, qui a été aussitôt visitée, que les personnes qui s'empressaient autour de la salle, pour y aller goûter le bonheur de voir le Roi, et un petit nombre de curieux extérieurs qui, ne pouvant entrer, voulaient au moins s'en dédommager en jouissant du passage de Sa Majesté. La pluie, qui tombait à verse, eût suffi pour prévenir tout vaste rassemblement.

J'ai, à l'instant, envoyé chez le G1' Fressinet, dont on avait choisi le nom pour le mettre à la tête du mouvement : on l'a trouvé au lit, malade d'une jaunisse depuis trois semaines : il y a plusieurs jours qu'il n'a quitté sa chambre. Il y est dans un état voisin de la misère, et incapable de remuer. C'est d'ailleurs un militaire sans considération, sans influence, disgracié, il y a longues années, par Bonaparte lui-même.

C'est cependant ainsi que des hommes, dont on ne peut plus assez expliquer la marche par le zèle le plus aveugle, se plaisent à tourmenter, chaque jour, le Roi et ses plus fidèles serviteurs.

Le mal qu'ils produisent est immense, parce qu'à force de feindre des dangers, ils le feront naître en inquiétant le peuple, et en lui montrant l'Etat comme en péril continuel.

Il est possible que la première rumeur du prétendu complot de ce soir ait empêché le théâtre d'être aussi garni qu'il l'était aux représentations précédentes.

Demain, le bruit de ce complot circulera dans Paris avec mille commentaires; il parcourera les départements dans huit jours, et retentira dans toute l'Europe avant un mois. On contribue ainsi à accroître l'agitation des esprits, et à faire supposer le Gouvernement sur un volcan prêt à éclater d'un jour à l'autre.

Rien ne nuit davantage à la sécurité au dedans, et à la considération dont la France a tant besoin au dehors, pour concourir efficacement à sauver le continent d'un partage qui l'exposerait à de nouvelles chances de révolution.

Il n'échappe à personne que c'est depuis quelques jours surtout, qu'on a imaginé de semer tant d'alarmes aux Tuileries. On ne sait à quoi rattacher un pareil plan.

Ne songe-t-on qu'à se faire valoir en combattant des chimères?

Croit-on nécessaire d'environner la Royauté légitime des mêmes terreurs que semait autour d'elle la tyrannie, qui ne pouvait s'étayer momentanément qu'avec cet attirail ?...

Bulletin du Ier décembre.

Si ceux qui avaient rêvé hier au soir un mouvement destiné à l'enlèvement du Roi sur la place de l'Odéon, étaient en position déjuger quels fâcheux effets de telles fables produisent, ils en auraient eux-mêmes de vifs regrets et se mettraient au moins désormais en garde contre une aussi dangereuse crédulité.

Aujourd'hui, comme je l'avais prévu, il n'a pas été question d'autre chose dans Paris. On n'a pas douté de l'existence d'un complot découvert, lorsqu'on a su les alarmes qui avaient circulé aux Tuileries et les préparatifs militaires qu'on avait multipliés à Paris, ainsi qu'à Sèvres, comme s'il y avait eu des dangers imminens.

Il paraît que M. le duc de Wellington a lui-même été dupe de ces bruits et qu'il y a ajouté quelque foi. Ainsi il n'aura pas manqué d'en informer sa Cour.

J'ai en vain pris des mesures pour démentir tous ces romans : on était si accoutumé aux mensonges de l'autorité sous le dernier Gouvernement, qu'on a supposé que je voulais user mysté-

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rieusement de la même ressource pour cacher ce qui s'était passé. Il faudra plusieurs jours pour rassurer l'opinion et détruire l'ouvrage de quelques imprudens.

Les amis et les ennemis du Gouvernement s'emparent avec une avidité presque égale de ces inquiétudes : les uns s'en affligent comme d'un indice d'incertitude, au moment où ils se croyaient arrivés au port après tant d'orages : les autres s'en réjouissent comme d'une raison d'espérer que rien n'est encore affermi, et qu'un complot qu'ils auraient jugé impossible à côté de l'immense popularité du Roi, peut tout remettre en problème...

La surveillance exercée autour des casernes annonce que dans celles des rues Mouflctard et de l'Oursine, on tient de mauvais propos contre le Gouvernement, et que l'on y revient à des regrets pour Bonaparte...

Bulletin du 1 décembre.

... La sécurité générale renaîtrait promptement si l'on entendait ensuite les princes reproduire aussi les mêmes sentimens (respect de la Charte et de la Constitution, affirmé par le Roi), et que ce langage devint comme de bon ton parmi ceux qui ont l'honneur d'approcher le plus de la Cour...

On assure que le Gal Exelmans s'est aperçu qu'on était en grande défiance contre lui et qu'on le soupçonnait d'être un des meneurs du parti militaire. Il se montre très irrité à ce sujet. Une personne qui mérite quelque confiance lui attribue le discours suivant, où l'on reconnaît assez son caractère :

« Non, dit-il, nous ne conspirons pas, mais nous avons bien le droit de nous tenir en garde contre nos ennemis qui sont les émigrés, les chouans, les cosaques de la Cour et le traître (nom sous lequel les militaires désignent presque tous M. le maréchal Marmont,) auquel ils imputent l'invention du complot, et qu'ils en détestent encore davantage... »

Bulletin du 4 décembre.

...Je suis persuadé qu'un long repos est impossible à Bonaparte, et qu'après qu'il aura cessé de craindre le Congrès, il machinera quelque plan pour sortir de son île et pour troubler encore le monde... (1).

Le général Dupont, dédaignant de paraître même se justifier auprès du Roi, ne le vit point le lendemain jeudi, jour où il recevait ses collègues. Le vendredi, il se rendit aux

(1) Il existe aux Archives Nationales des Bulletins de police, adressés au directeur général de la police du Royaume, où l'on trouve, sur le général Dupont, des appréciations offensantes, d'une telle ineptie qu'elles ne méritent pas d'attirer un seul instant l'attention ; des insultes anonymes, faites dans l'ombre, sont d'ailleurs essentiellement méprisables, et nul ne saurait songer à s'en servir au détriment de qui que ce soit. Le caractère louche et suspect de ces bulletins ressort de leur rédaction même ; ils débutent généralement par : On prétend que... On dit que... Suivant une note... On raconte que... Suivant un on-dit... On a des raisons de penser que..., etc. — Le Bulletin du 21 juillet 181 4 dit : « Tout le monde semble d'accord pour dire que le ministre de la guerre n'entend rien à son travail. On va jusqu'à avancer que le Roi va lui donner le bâton de maréchal et lui choisir un successeur ». La police se mêlant de juger les aptitudes d'un ministre de la guerre, d'un général aussi réputé que Dupont, n'est-ce point d'un ridicule outré? Et le Bulletin du 28 septembre réédite cette niaiserie : a On dit qu'il (Dupont) ne donne aucune espèce de soin à son travail, qu'il le signe sans le lire... » Et le policier anonyme reproche au général Dupont d'avoir 60 aides de camp (1), de vendre des décorations, 3oo francs la croix de la Lésion d'honneur, 600 francs la croix de Saint-Louis !! Il est inutile d'insister davantage sur de semblables stupidités, dont les auteurs, tort étrangers aux questions d'honneur, bavent sans la moindre vergogne sur les personnalités les plus respectables. Parlant de ce vaillant général Dulong de Rosnay, si estimé du Roi et des Princes, et critiquant son attitude énergique à Troyes au moment de l'invasion, le Bulletin des 17 et 20 septembre ne va-t-il pas jusqu'à dire: « On est étonné que la (iarde de Sa Majesté soit confiée à un homme qui a tenu une pareille conduite 1 » Comme si la conduite du général Dulong de Rosnay n'avait pas toujours été celle d'un loyal et héroïque soldat !

Tuileries, pour son travail habituel du soir; on lui dit que Sa Majesté était couchée. Le lendemain samedi, il reçut la visite de M. de Blacas, qui, de la part du Roi, lui remit la lettre suivante :

Au château des Tuileries, le 3 décembre i8i4.

Monsieur le comte Dupont, je vous fais cette lettre pour vous dire que déterminé par d'impérieuses circonstances à vous remplacer dans le Ministère que je vous avais confié et dans lequel je n'ai eu toutefois qu'à me louer de votre zèle auquel n'a malheureusement pas répondu l'effet de vos soins pour l'avantage de mon armée, J'ai chargé le Ministre de ma Maison de recevoir votre démission et de vous témoigner de ma part le désir que j'ai de vous placer de manière à ne point être privé de vos services. Je chercherai toujours à vous prouver ainsi la confiance que m'inspire votre fidélité. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, monsieur le comte Dupont, en sa sainte garde.

Louis.

C'est ainsi que le général Dupont quitta le ministère de la guerre, où il s'était prodigué pendant huit mois, travaillant jour et nuit pour mener à bien cette œuvre colossale de la réorganisation de l'armée. Il cessa ses fonctions sans un mot de plainte, étonné plus qu'irrité d'une trame savamment ourdie et qu'il soupçonnait à peine. « Quelques indices m'avaient ouvert les yeux sur des relations secrètes dont le but était d'ébranler la confiance du Roi et de lui proposer un nouveau ministre de la guerre, — écrit le général Dupont. Mais cette confiance était si entière, les moyens de la tromper si faibles d'abord, et le soin de mon intérêt personnel si léger, au milieu de mes travaux assidus, que je ne daignai pas suivre le fil de ces démarches obscures. Il m'eût été facile de les prévenir, d'écarter les

personnages ligués dans l'ombre contre mon administration, inattaquable ouvertement

Quelque temps s'est écoulé dans ces luttes ténébreuses. Je n'y prenais aucune part, grâce à mon aversion pour les trames de toute espèce, et je me plongeais dans mon travail avec un redoublement de zèle, ou plutôt avec l'ardeur enthousiaste que m'inspirait ma belle et grande tâche (i). »

Arrivé au pouvoir, jouissant de la confiance absolue du Roi, le général Dupont eût pu exercer de justes représailles à l'égard de ceux qui, par pur servilisme, l'avaient si injustement et si cruellement accablé. Il n'en eut même pas la pensée, tant son âme était haute et incapable de vengeance. « Cette haute situation, — écrit-il, — me permettait de juger les actes de Napoléon, de rectifier les effets du despotisme en ce qui concernait l'armée, et je me suis borné à remplir ce soin ou plutôt ce devoir. Quant à ce qui me touchait, le souvenir de la persécution était déjà effacé dans mon esprit. Je n'ai point cherché à connaître les ressorts secrets qui ont été employés pour la soutenir. J'ai laissé dans l'oubli des actes qu'un sentiment personnel moins généreux aurait pu relever, et je n'ai vu, dans les membres de la Commission de 1812, que des personnages malheureux d'un tel choix, sans lever le voile dont ils étaient couverts. J'ai mieux fait même que de le respecter, et l'obligeance ne m'a rien coûté à leur égard, dans l'exercice de mes fonctions ministérielles ; j'étais heureux d'ignorer tout ce qui aurait pu troubler ma confiance et mon estime.

(1) Mémoires inédits du général Dupont.

MINISTÈRE DEl8l4 Ô2I

Je me livrais tout entier au noble entraînement des circonstances, dépouillé de toute arrièrepensée et de tout fâcheux souvenir.

« Tels furent ces jours de transition entre le gouvernement impérial qui tombe, et le gouvernement royal qui se relève. L'on voit dans le premier une politique déplorable et toute-puissante qui condamne ses affidés à sacrifier tous les sentiments, l'amitié même et la conscience ; dans le second, se montrent ses plus hauts agents guidés par la plus franche loyauté, oubliant tous les torts et répondant aux hostilités passées, par des faveurs accordées sans peine et souvent même offertes. C'est ainsi que j'ai usé du pouvoir pendant mon ministère. J'avais l'œil vivement ouvert sur les intérêts de tous, et presque voilés sur les miens. Ma sortie des rangs de la puissance, sans emporter aucun avantage, l'a hautement démontré. Quant à la Commission d'enquête, loin de causer la moindre inquiétude à ses membres, je les aurais défendus plutôt que de les accuser de faiblesse devant un pouvoir injuste. Napoléon avait d'ailleurs pris des mesures propres à dérober à tous les regards ces procédures d'inquisition appliquées à l'armée, et il s'en était réservé le secret (i). »

Et revenant, dans un résumé de ses Mémoires, écrit peu de temps avant sa mort, sur l'incident Bcrlhier, que nous avons déjà relaté, le général Dupont dit encore :

Le pouvoir est passé entre mes mains sous un nouveau régime. J'aurais pu l'employer pour dévoiler le despotisme de celui qui l'avait précédé, dans ses actes les plus ténébreux. Mais livré seulement à de hautes vues, j'ai dédaigné de rechercher les moyens odieux dirigés contre moi : je n'ai pas songé qu'une vengeance, peut-être légitime, était en mon pouvoir, et j'ai laissé tendu le voile dont la persécution s'était enveloppée. Pour constater à ce sujet la noblesse des sentimets qui régnaient alors dans l'administration suprême dont je faisais partie, je dois rappeler un fait remarquable : il aurait dû m'ouvrir les veux ou du moins exciter ma curiosité sur les manœuvres dont j'avais été l'objet, et il n'a fait sur moi aucune impression.

J'étais ministre de la guerre depuis quelque temps, lorsque l'un des hommes les plus élevés de l'Empire et membre de la Commission de 181 2, entre dans mon cabinet, m'aborde les bras ouverts, l'air troublé, et me conjure d'oublier le passé. 11 faisait allusion à cri indigne procès qu'il condamnait, il s'excusait sur le caractère de l'homme suprême d'alors, sur sa position auprès de lui, et il ajoute enfin ces mots si curieux : « Vous savez comme il était. » — Us sont, en effet, excellents à connaître. Vérité, Justice, Conscience, tout devait disparaître devant sa volonté. « Vous savez comme il était » ; rien ne pourrait mieux peindre la haute région de l'Empire, et pour rendre ce trait plus décisif encore, il est bon de savoir que le haut personnage dont je parle, avait avec moi des liens étroits ; c'était le prince Berthier.

Une scène si vive et si neuve devait avoir un résultat; je devais dire à mon ancien ami : « Vous êtes donc bien coupable ; avouez-moi votre méfait. » Mais j'ai ri de son émotion ; je l'ai calmé sur la crainte de mon ressentiment et je n'ai rien voulu savoir de plus. Nos relations d'autrefois ont repris leur amicale familiarité. L'esprit fiançais renaissait parmi nous et des sentiments nouveaux remplaçaient ceux (pic le régime du despotisme imposait en quelque sorte au prix de ses faveurs, 'fêla été l'usage personnel du pouvoir dont j'ai été investi après les rudes clfels d'un autre pouvoir dont je refusais de connaître et de divulguer les actes affreux envers moi (a).

Nous nous sommes déjà élevé contre cet odieux racontar, qui représente le général

(i) Mémoires inédits du général Dupont

(2) Mémoires inédits du i/énéra! l)ti[>ont

Dupont comme ayant proscrit les officiers de la Grande Armée et comblé de ses faveurs les chouans et les émigrés; et ce qu'ont dit à ce sujet, M. Thiers, le chancelier Pasquier, le général Thoumas, et différents historiens, est d'une inexactitude complète. Rien n'est davantage contraire à la vérité historique, que le passage suivant des Mémoires du duc Pasquier : « Préoccupé avant tout de se rendre agréable à la Cour et de consolider son existence ministérielle, indifférent d'ailleurs sur le sort d'une armée dont il était séparé depuis longtemps, il (Dupont) obéit à ceux qui avaient intérêt à détruire beaucoup d'existences faites, pour avoir des places à distribuer. Il n'a pas dit la vérité au Roi, il a représenté comme facile ce qui était impolitique et dangereux. » Le duc Pasquier ne va-t-il pas, dans son ignorance des faits et sa partialité excessive, jusqu'à prétendre que le rétablissement de la Maison militaire fut concerté entre le général Dupont et les princes ! et ne dit-il pas aussi que le général Marescot se conduisit dans la Capitulation de Baylen, « avec une faiblesse qu'on ne devait pas attendre de lui ! » Une si singulière interprétation de faits maintenant éclaircis, doit ne faire accueillir qu'avec une grande réserve les jugements portés par le chancelier Pasquier.

Nous avons prouvé que, d'après les ordres du général Dupont, les inspecteurs généraux ne firent entrer dans les cadres des nouveaux régiments que des officiers de l'armée impériale, choisis uniquement d'après leur ancienneté et leurs services ; les officiers de l'émigration furent nommés par l'intervention personnelle du Roi et placés dans la Maison militaire, ou reçurent généralement des grades honorifiques qui ne leur donnaient ni traitement ni commandement. Nous avons montré aussi comment le général Dupont, loin de sacrifier la Grande Armée, fit confirmer les nombreuses récompenses, grades et décorations, accordées par Napoléon postérieurement à sa déchéance, ainsi que les nominations faites à titre provisoire par les généraux en chef dans les armées isolées et les places assiégées. En dehors de son travail de chaque soir avec le Roi, il était souvent appelé chez le comte d'Artois, pour l'examen des demandes qui lui arrivaient en foule. « Il les lisait avec attention, — dit le général Dupont, — et je lui disais si elles étaient susceptibles ou non d'être accueillies. J'ai toujours observé qu'il n'était point importuné de cette affluence de pétitions ; il les défendait même quelquefois contre ce qu'il appelait ma sévérité. J'étais également appelé assez fréquemment chez une auguste protectrice des militaires qui invoquaient son appui. La duchesse d'Angoulême arrivait dans le salon de notre travail avec des gerbes de pétitions ; elle les énonçait avec une précision remarquable, comme si elle les avait étudiées, et je l'affligeais visiblement quand j'étais obligé de lui dire que telle demande était inadmissible. Son active bonté excitait mon zèle et je lui adressais dans le même jour un aperçu du sort heureux ou malheureux, mais toujours juste, qui attendait ces pétitions (i). »

* En même temps que M. de Blacas remettait au général Dupont la lettre par laquelle

(i) Mémoires inédits du général Dupont.

MINISTÈRE DEl8l4 623

Louis XVIII lui notifiait son remplacement au ministère de la guerre, il lui exprimait l'intention du Roi de le récompenser et de lui témoigner combien il était satisfait de ses services. Le ministre répondit qu'il ne demandait et ne désirait rien, que la conscience d'avoir rempli ses devoirs pour le bien du trône et de l'armée lui suffisait, et qu'il voulait conserver le mérite de son désintéressement. « Mais le Roi ajoute à sa bonté, — écrit le général Dupont. — Je reçois un second message ; et M. de Blacas me dit que le Roi, nonobstant ma réponse, me fait prévenir qu'il m'accorde la pension donnée autrefois aux ministres(i), et que son intention est de me conférer le bâton de maréchal de France. Cette double récompense surpassait tous les désirs que j'aurais pu former. Je dis que mon ancienneté de grade était l'une des plus avancées, et que les journées du Mincio, d'Ulm, de Halle, de Braunsberg et de Friedland, plaçaient mes services au rang des plus élevés. »

Rien n'était plus vrai, et quoique Napoléon eût semblé prendre à tâche de diminuer le général Dupont et qu'il l'eût privé, après Friedland, du bâton de maréchal, pour le donner à Victor, qui n'avait pas bougé dans cette bataille et ne s'était guère distingué depuis Marengo, il est certain que, même en 181/i, les services de Dupont dépassaient encore de beaucoup ceux de la plupart des maréchaux, et notamment ceux de Marmont, l'homme d'Essonne. Et ce qui est non moins indiscutable, c'est que, parmi les maréchaux nommés par la Restauration et la monarchie de Juillet, il n'en est pas un seul qui puisse être comparé au vainqueur de Pozzolo comme renommée militaire. Nous ne répéterons pas que la capitulation de Baylen n'a pesé sur lui que parce que Napoléon, par un monstrueux attentat, s'est acharné à dénaturer les faits et à empêcher que la vérité ne fût connue, en mettant sa victime dans l'impossibilité de se défendre ; en Andalousie, le général Dupont n'eut pas la liberté d'action qui crée seule la responsabilité ; il obéit aux ordres de Savary, qui, au lieu de couvrir son subordonné, disparut lorsque ses explications s'imposaient. A Baylen et dans les événements qui suivirent, le général Dupont fit tout son devoir ; malheureux par des fautes qui lui étaient étrangères, il se battit avec la plus grande bravoure et fut blessé. Il convient de dire qu'il n'eut ni la pension de quarante mille francs ni le bâton de maréchal, et jamais il ne fit, à ce sujet, la moindre observation. « Le vœu le plus léger manifesté m'aurait suffi, — écrit-il ; — mais je me suis abstenu de provoquer le plus mince avantage personnel. Des exemples contraires ont eu lieu, et je ne regrette point d'en avoir agi autrement. »

Nous avons dit, en commençant ce long travail, que le désintéressement était un des traits saillants du caractère du général Dupont. Il donna une preuve frappante de son dédain de l'argent, en évitant de faire, en i8i4, la moindre démarche auprès des souverains étrangers pour conserver les dotations de 52 ooo fr. de rente qui lui avaient été attribuées après Friedland, en Pologne et en Hanovre ; il lui eût suffi d'un mot pour qu'elles lui fussent maintenues : ce mot, il ne le prononça pas.

Le Roi nomma le général Dupont Gouverneur de la 2 2° Division militaire, à Tours, et le fit commandeur de l'Ordre de Saint-Louis, dont le général devint Grand Croix en

(i) Cette pension était de ko ooo francs.

182 1. Le comte d'Artois avait beaucoup insisté pour lui faire accepter la Chancellerie de la Légion d'honneur, et il lui envoya plusieurs fois le marquis de Rivière à cette intention, mais le général, qui adorait la troupe, préféra un commandement actif.

Le comte Beugnot quitta la direction générale de la police, où il réunissait la police du royaume et celle de Paris, et devint ministre de la marine.

Ce fut le maréchal Soult qui remplaça le général Dupont au ministère de la guerre. Disgracié après la bataille de Toulouse, il avait dû céder le commandement de son armée au maréchal Suchet et était accouru à Paris, où il tenait les propos les plus violents et faisait entendre des plaintes sans mesure. Le général Dupont le reçut, le calma et finit par lui donner le gouvernement de la i3e Division militaire, à Rennes. Là, le maréchal afficha des sentiments royalistes tellement caractérisés, qu'il ne tarda pas à devenir l'idole du parti. « Aujourd'hui nous célébrons la fêle du Roi, — écrivait-il au général Dupont le 25 août. — Pareille solennité a lieu dans toutes les places de la i3e Division militaire. EUe sera fort belle à Rennes, où j'ai fait en sorte de réunir le plus de monde de toutes les classes, afin que les épanchements d'amour et de fidélité pour le Roi soient unanimes. J'aurai l'honneur d'adresser les détails à Votre Excellence. » — Le maréchal Soult ne s'en était pas tenu aux paroles et aux protestations, et pour mieux affirmer ses sentiments politiques, il avait ouvert dans la Bretagne une souscription pour l'érection d'un monument aux victimes de Quiberon. Par l'aide de M. de Bruges, il arriva à capter la confiance de Monsieur, qui parvint à persuader au Roi que Soult était nécessaire « pour en imposer à l'armée, pour la contenir dans le devoir». — Un des premiers actes du nouveau ministre fut d'ordonner des poursuites contre le général Exelmans, mesure d'autant plus impolilique, qu'elle aboutit, comme l'avait prévu le général Dupont, à l'acquittement du général et ne fit qu'augmenter l'exaspération des esprits.

Le départ du général Dupont ne fut pas sans provoquer de vives critiques jusque dans le sein même du Conseil des ministres. Le baron Louis, notamment, s'en exprima avec une brusque franchise, et lorsque le Roi prononça le nom du nouveau ministre de la guerre, un des assistants, faisant allusion à la bizarre candidature de Soult au trône de Portugal, dit : « nous devons remercier Votre Majesté, elle nous donne presque un roi pour collègue. » Le trait fut senti. — Le vénérable Chancelier Dambray se rendit l'interprète du sentiment unanime du cabinet, en adressant au général Dupont la lettre suivante :

Paris, 4 décembre 181 4

Mon profond respect, monsieur le Comte, pour les volontés du Roi, me défend tous murmures, mais ne m'interdit pas les regrets, et celui que j'éprouve est bien vif, en voyant inopinément rompre des relations d'état et de fonctions qui m'étaient devenues si chères.

Accoutumé depuis six mois à trouver le charme et l'agrément de ma vie dans des rapports habituels avec vous, j'éprouve une vraye douleur en les voyant diminuer ; il n'y a pas de procédé aimable que vous n'ayez eu pour vos collègues, il n'y a pas de service que vous ne leur ayez rendu pendant toute la durée de votre ministère, et Sa Majesté n'aura jamais de ministre avec lequel ils soyent plus sûrs de s'entendre constamment pour tout ce qui intéressera le bien de son service ; vous avez acquis, Monsieur, des titres éternels à notre reconnaissance comme à celle de tous les bons Français ; permettes moi d'espérer que je conserve à mon tour quelques droits à votre amitié à laquelle j'attache tant de prix. Disposés de moi sans réserve pour tout ce qui

MINISTÈRE DE 1 8 1 r| 62")

pourrait vous être utile ou agréable, et voyés dans mon tendre dévouement la preuve et les garanties de la reconnaissance comme de l'invariable attachement dont j'aime à vous renouveler l'hommage.

Le chancelier de France

Dambray (i).

M. le général Comte Dupont.

De son côté, le prince de Bénévent, alors au Congrès de Vienne, lui exprima ses regrets en ces termes significa tifs :

J'ai appris avec beaucoup de regret, mon cher général, que vous avies remis le portefeuille du ministère de la guerre. Vous vous êtes trouvé dans des moments difficiles, où il a fallu plus que du courage pour faire tout le bien que vous avez su faire. Je sais que vous vous retirés avec toute l'estime du roi ; il peut donc être permis de lui faire parvenir le vœu de vos anciens collègues pour que vous vous trouviez avec eux au Conseil : je le ferai de cœur et d'opinion. Quand on a dû faire autant de suppressions, il faut être dans une position deffensive. — ■ Soyez assez bon pour présenter tous mes hommages à Madame la Comtesse Dupont : et veuilles bien, mon cher général, m'écrire quelquefois pour me dire ce qu'il y a de fait pour vos intérêts ; mon amitié a besoin d'en être instruite.

Adieu. — Je vous renouvelle l'assurance de l'attachement le plus sincère et le plus inviolable.

Talleyrand (2).

Vienne, 18 décembre i8i4-

Nous ajouterons que de touchants témoignages parvinrent au général de la part des généraux les plus en vue de l'armée. « Voire esprit de justice, votre zèle obligeant et le maintien de notre grand état militaire dans tous ses droits, sont des titres qui ne peuvent être méconnus, — lui dit le général Foy. — Vous avez été un véritable ministre, l'honneur de l'armée, votre rang est fixé et il est inattaquable, quels que soient les événements. »

Le général Dupont apprit, à Tours, le débarquement de l'Empereur au golfe Juan(3).

(1) Arch. Dupont.

(2) Arch. Dupont.

(3) On a dit qu'en apprenant le débarquement de Napoléon au golfe Juan, le général Dupont aurait écrit à Louis XVIII une lettre contenant les lignes suivantes :

« Cet ambitieux, que la France a proscrit à jamais, et dont il a fait trop longtemps le mallieur, vient pour l'agiter et la désoler de nouveau ; mais il va y trouver le prix de sa fureur et le terme de ses projets insensés. Suivi d'une poignée d'hommes égarés par la séduction, il ose insulter à l'année française; il prétend la combattre, et, en même temps, il eberebe à y semer la trahison ; mais ses menaces et ses séductions seront vaines et impuissantes. Elle ne le connaît plus que comme un rebelle et un traître... »

Nous ferons remarquera ce sujet: i° qu'en restant fidèle au Roi, le général Dupont agissait en homme d'honneur, comme le firent d'ailleurs d'illustres maréchaux et de nombreux officiers qui se crurent liés par leurs serments ; 20 que traité d'une manière indigne et cruelle par Napoléon, le général Dupont ne lui devait pas autre chose qu'une exécration et un mépris bien justifiés ; 3° que le retour de l'Empereur ne pouvait que remettre la France en guerre avec toute l'Europe et lui préparer les pires catastrophes.

Nous avons dit que Napoléon avait fait Victor maréchal d'Empire, le i3 juillet 1807, pour le récompenser des services qu'il lui avait rendus et notamment à In bntnille île l'riedlnnd , dit le décret ; et il est notoire que le général Victor ne joua aucun rôle à Friedland, tandis que Dupont s'y comporta eu héros et décida la \icloire. Le 10 mars i8i5, le maréchal Victor, duc de Bellune, fit paraître l'Ordre suivant, que nous citons sans commentaires :

Ll Général Dupont. Jll. — lo

Nommé par lettre ministérielle du g mars au commandement de toutes les troupes qui se réunissaient sur la Loire ainsi qu'à Montargis et Nemours, il se rendit immédiatement à Orléans. — Le 12 mars, le duc de Feltre remplaça le maréchal Soult au ministère de la guerre, et il écrivit le 1 g au général Dupont pour l'informer qu'il passait sous les ordres du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, que le Roi mettait à la tête des différents corps groupés sur la Loire ou à portée de ce fleuve.

A Orléans, un régiment s'était mutiné pour reprendre la cocarde tricolore ; le général Dupont fit de vains efforts pour le ramener à l'ordre, les soldats voulaient qu'il les conduisît à l'Empereur. Après avoir inutilement cherché le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, et ayant appris qu'à peine entré à Orléans il en était sorti déguisé en meunier, il se rendit à Angers où il trouva le général d'Autichamp, qui venait de prendre la cocarde tricolore, n'ayant pu faire autrement. Là, il fut rejoint par son aide de camp, M. de Turenne, revenant de Lille où il avait vu le Roi, dont la volonté était que ses bons serviteurs restassent en France pour y maintenir l'esprit. Le général partit alors pour Paris, où l'Empereur avait déjà repris possession du palais des Tuileries.

Dans sa marche sur Paris, Napoléon, arrivé à Grenoble, s'était souvenu du général Th. Ghabert, retiré à Saint-Robert, à petite distance de cette ville. C'était une des victimes de Raylen, et nous avons prouvé que sa conduite avait été aussi correcte et irréprochable que celle de Desaix à El-Arisch, et de Kellermann à Cintra. Pour le punir d'avoir dit loyalement la vérité et pris la défense du général Dupont, l'Empereur lui avait cruellement refusé, le 3i octobre 181 1, la solde attribuée à son grade et qu'il réclamait pour pouvoir subvenir aux besoins de sa femme et de sa fille, absolument sans ressources ; et aux deux demandes que lui avait adressées Chabert, le i5 mars 18 1 3 et le 8 janvier 181/;, pour rentrer dans les rangs « ne fût-ce que comme grenadier », il avait répondu par un refus. — De Grenoble, le ig avril 181 4, le général comte Marchand avait écrit au général Dupont la lettre suivante :

Mon cher Général,

Permettez-moi de recommander à votre bonté monsieur le Gal Chabert qui se rend à Paris pour faire décider son sort. Je ne puis trop faire d'éloges sur la conduite qu'il a tenue dans les

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