DE LA GUERRE
Le Ministre à M. le lieutenant général Marescot, à Tours.
Le 2 4 mars 1 8 1 5.
Général, l'Empereur ne considérant que les services que vous avez rendus et ceux que vous pouvez rendre encore, me charge de vous dire que tout est oublié et que vous pouvez revenir à Paris. Vous recevrez de l'emploi dans le grade de lieutenant général.
Je me félicite d'avoir à vous annoncer cette décision de Sa Majesté (2).
Tout est oublié!... C'est donc qu'à Baylen, le général Marescot, pas plus que le général Dupont, n'avait commis d'acte honteux, déshonorant, car jamais la pitié ne sau-
(1) Remis général de brigade par Ordonnance du Ier août 1 8 1 5 , Théodore Chabert redevint lieutenant général le 19 novembre i83i.
(2) Arch. Guerre. L'Empereur ne voulut pus tenter de démarche aussi directe auprès du général Dupont, prévoyant bien, et avec raison, qu'elle n'aurait pas de chances d'aboutir.
rait aller jusqu'à rendre grades et honneurs à quiconque s'est vraiment déshonoré. Qui ne reconnaîtrait qu'en agissant de la sorte, Napoléon a donné lui-même à ses outrages, à ses odieuses accusations et à son inique sentence de 1812, le plus clair démenti (1) ?
Dès son arrivée à Paris, le général Dupont avait reçu la visite du général Bonnet, qui commandait précédemment à Tours, sous ses ordres, et lui était très dévoué. Ce général lui conta qu'il était allé chez l'Empereur, comme bien d'autres camarades, et il chercha à prouver à son ancien Gouverneur, qu'il devrait en faire autant. « Oui, mon général, oui, vous surtout, après l'affaire d'Espagne, cela arrangerait tout. » — « Il n'y a rien à arranger, — dit le général, — et vous n'y pensez pas. » — « Allons, venez à l'Elysée, mon général (l'Empereur y était alors), venez-y ! Vous devez penser que si jevous y engage, c'est que je suis sur que vous y serez bien reçu. » — « Bien reçu ou non, il ne me convient pas d'aller chez l'Empereur. Je suis et resterai du parti du Boi. »
Napoléon ayant rendu un décret qui exilait à quarante lieues de Paris tous les membres du ministère de 181 4, le général Dupont songea à se retirer à Doullens, où il avait précédemment séjourné, et il lut demander un passeport à Fouché en personne. Le chef de la police l'accueillit amicalement, et fit, comme le général Bonnet, les plus vives instances pour qu'il allât à l'Elysée ; il lui déclara même qu'il ne lui délivrerait son passeport que dans trois jours, lui laissant tout ce temps pour réfléchir. Au bout de trois jours, le général Dupont revint trouver Fouché et en obtint ce qu'il désirait. La veille de son départ, on lui remit une Note ainsi conçue :
Le Ministre de la guerre prévient M. le lieutenant général Dupont, que, l'Empereur ayant prononcé sa destitution par décret du 3 de ce mois, il cesse dès ce moment de faire partie de l'État-Major de l'armée.
A Paris, le 7 avril i8i5.
Mal Prince d'EcKMûHL.
Le général Dupont, fort peu impressionné, se contenta de dire : « Messieurs, c'est la seconde fois » ; et il continua à diner tranquillement. Il resta à Doullens pendant les Cent- Jours, fidèle à ses serments, comme son ami Macdonald, comme Oudinot, Victor, Beiset et tant d'autres, qui, eux aussi, aimaient passionnément leur patrie. « On ne le vit, malgré les invites, ni aux Tuileries, ni à l'Elysée, ni au Champ-de-Mai, — écrit la comtesse Dupont, — et les bonapartistes lui en firent rudement porter la peine par leurs écrits remplis d'injures et de calomnies plus ou moins infâmes. Ceux qui reprirent encore le masque royaliste n'épargnèrent pas plus que les autres celui qui n'en avait porté aucun et avait toujours servi avec sa figure véritable son pays et le Boi lorsqu'il s'était donné à lui (2). » — « Désigné comme ennemi de Napoléon par les impérialistes, — dit Saint- Maurice Cabany, — on oublia trop facilement les réels et difficiles services que Dupont
(1) Pendant les Cent-Jours, le général Marescot fut employé comme inspecteur du génie dans l'Àrgonne et les Vosges.
(2) Mémoires inédits de in comtesse Dupont.
avait rendus pendant son ministère. Pour toute récompense, il ne reçut de la part de beaucoup de gens, de l'un et de l'autre parti, que récriminations et reproches injustes. C'est ainsi que le fanatisme, de quelque part qu'il vienne, gâte, aigrit et dénature jusqu'aux faveurs répandues par l'homme de bien. »
Il fut fait ministre d'État et membre du Conseil privé, le 19 septembre 181 5. L'Ordonnance portait que les ministres d'Etat faisant partie du Conseil privé recevraient annuellement un traitement de vingt mille francs ; toutefois, le ministre des finances prévient le général Dupont, le 8 février 1816, que le Roi ayant fixé par Ordonnance du 17 janvier le traitement des membres de son Conseil privé, il est porté sur l'Etat de ces traitements pour une somme annuelle de douze mille francs, « qui ne peut se cumuler avec d'autres traitements ou pensions à la charge du trésor royal » ; et il ajoute : « mais si la réunion de ces traitements ou pensions formait une somme inférieure à douze mille francs, vous auriez droit à la différence et j'y pourvoirais. » En réalité, le général ne toucha pas plus ce traitement que la grande pension de quarante mille francs.
Le général Dupont fut nommé Gouverneur de la h'' Division militaire, à Nancy, le 10 janvier 18 16. Élu député de la Charente au mois de septembre i8i5, il continua à être honoré des suffrages de ses concitoyens jusqu'en i83o, époque à laquelle il fit connaître au collège électoral de la Charente, dont il refusa la présidence, qu'il renonçait à sa candidature. La Chambre, qui lui continuait toute l'estime qu'elle lui avait montrée pendant son ministère, le porta, en 18 18, à une forte majorité, le premier sur la liste des présidents à nommer ; le Roi lui préféra AI. Ravez, qui avait passé à un seul tour de scrutin, quoiqu'il ne fût que le second sur la liste des quatre ou cinq présentés. Il prit plusieurs fois la parole, de la façon la plus remarquable, dans la discussion des lois militaires, et notamment de la loi de recrutement, proposée par le maréchal Gouvion-Saint-Cyr.
A la mort du duc de Berry, Louis XVIII le choisit, avec les maréchaux de Vioménil et Macdonald, et le lieutenant général de Béthisy, pour tenir un des cordons du cercueil du Prince, lors de sa translation à Saint-Denis. — Il assista au sacre de Charles \, en sa qualité de ministre d'Etat et aussi comme Gouverneur de la 4e Division militaire.
De i83o à 18/io, le général Dupont vécut dans la retraite et se consacra entièrement à des travaux littéraires et à la rédaction de ses Mémoires, trouvant dans le témoignage de sa conscience et dans l'estime de ses compagnons d'armes et de tous ceux qui le connaissaient, la satisfaction la plus complète que pût désirer son cœur délicat. Peut-être se montra-t-il trop dédaigneux des attaques misérables que la haine, l'ignorance et les plus vilaines passions dirigeaient contre lui. Quoiqu'il les méprisât fort, elles ne laissaient pas de l'irriter parfois, et il s'en ouvrait au prince de Bénévent. « M. de Talleyrand, — écritil, — avait le tact le plus sûr à l'égard des choses de la vie. II jugeait à merveille ce qui convient dans le monde comme dans la sphère diplomatique, et il me donnait son exemple silencieux à suivre. Trop sensible peut-être aux divagations de la presse subalterne, je voulais qu'on lui rendît guerre pour guerre, mais ce grand modérateur de tous les ressentiments même les plus justes, condamnait celle chaleur. « Vous répondrez après vous, dans vos Mémoires, me disait-il, c'est alors qu'on parle haut et qu'on se fait écouter. Vous écrivez bien, ajoutait-il poliment, mais le silence dit mieux encore dans beaucoup de circonstances. 0 Cependant je ne me rendais pas facilement à ses maximes de politique usuelle à
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Tégard du monde, et je disais : « On a avancé tel absurde fait. » — « Qui le croira? » répondait-il. — C'était son argument inflexible. Il prétendait que le bon sens public l'emporte en toutes choses ; qu'il démêlait admirablement tous les petits ressorts qui font agir et parler contre les réputations, contre les avantages d'esprit ou de fortune, et qu'il tient le scalpel le plus subtil pour analyser toutes les médisances. « Méprisez, méprisez beaucoup, disait-il. Le vulgaire a ses privilèges ; il déraisonue de toute éternité. Il faut le plaindre plutôt que le haïr toutefois ; on ne hait bien et sans scrupule que le méchant. » — « Mais enfin, il y a des indignités, lui dis-je un jour, qui révolteraient un Dieu sur la terre et qu'il est impossible de ne pas confondre. Croiriez-vous que l'on a osé dire que j'ai sacrifié la victoire dans tel combat, par des motifs d'intérêt? » — « C'est parce que vous en avez gagné plusieurs autres, répondit-il, qu'on a dit cela. D'ailleurs, qui le croira? » — Il se prend à rire de mon exaltation, en ce moment, et il ajoute: « Comment pourrait-on perdre volontairement une bataille, malgré d'illustres généraux, de nobles officiers et de braves soldats ? Je ne le comprends pas. Combien faudrait-il d'ailleurs de millions comptés tout à l'heure pour balancer une victoire, surtout quand on est Français ?» — Tel était son juste coup d'œil sur la société française, ce vaste champ de bataille toujours ouvert depuis cinquante ans et si animé (i). »
Le prince de Bénévent omettait, dans toutes ses raisons, l'intervention d'un facteur prépondérant : Napoléon. Pour une foule de gens et non des moindres, capables de toutes les besognes, il suffisait que l'Empereur eût parlé, insulté, persécuté, pour qu'ils se ruassent sur la victime désignée à leurs coups. Et c'est ainsi que, au cours de tout un siècle, après la disparition des acteurs du grand drame de Baylen, on a vu, contrairement à ce que pensait Talleyrand, la légende mensongère créée par Napoléon, s'aggraver continuellement, se renforcer et en arriver de nos jours à de véritables sottises, faisant, de par l'Empereur, sombrer la mémoire d'un des plus glorieux et irréprochables serviteurs de la France !
Poète distingué, le général Dupont a écrit des odes nombreuses ; des fragments de tragédies restés inédits; une traduction en vers français des Odes d'Horace (i836) ; un Poème de l'Art de la guerre (i83g), que le maréchal Macdonald a qualifié de « travail gigantesque qui met loin derrière celui du grand Frédéric » ; une traduction des Eglogues de Virgile; un Poème sur la Chasse; La Liberté (1799); Catilina ou les amis rivaux (1801). Il fit imprimer en outre: Une question sur le nouveau mode de recrutement (1818) ; Lettre sur l'Espagne en 1808, à M. le comte Daugier (1823) ; Observations sur l'Histoire de France par l'abbé de Montgaillard (1827), au sujet des événements de Baylen. Il a écrit des Mémoires pleins d'intérêt, restés inédits et qu'aucun écrivain, avant nous, n'a possédés; M. Thiers en a eu seulement quelques fragments.
C'est au moment où le général Dupont mettait la dernière main à ses Mémoires, que la mort vint le frapper, le 9 mars 18/40; il l'avait trop souvent affrontée sur les champs de bataille et il se savait trop sans reproche, pour la craindre. Il mourut en brave soldat, en homme de bien qu'il avait été toute sa vie. L'histoire n'en dira pas autant de ceux qui
(1) Mémoires inédits du générai Dupont.
le persécutèrent, et qui, par la plus insigne des félonies, sont arrivés à fausser la vérité et à égarer l'opinion.
Ses obsèques eurent lieu, le 12 mars, à Saint-Philippe-du-Roule. Les lieutenants généraux Marchand, Meunier, Barrois et Ricci, qui, ayant eu l'honneur de servir sous les ordres de Dupont en i8o5, 1806 et 1807, n'avaient cessé de professer pour le glorieux soldat de Haslach, de Diernstein, de Halle, de Braunsberg et de Friedland un respect et un dévouement sans bornes, tenaient les quatre coins du poêle. Assistèrent à son convoi, le maréchal Oudinot, qui se souvenait de Pozzolo, les généraux Beille, Ricard, de Caux, Exelmans, Meynadier, d'Astorg, un grand nombre de pairs de France, de députés et de notabilités dans les sciences, la littérature et les arts (1). Sur sa tombe, le vaillant général Marchand prononça un discours dans lequel, retraçant la carrière militaire de Dupont, il rendit un éclatant hommage à ses talents et à ses vertus publiques et privées. « Quant à moi, s'écria-t-il, il n'entrera jamais dans ma pensée que le général Dupont, le plus beau caractère d'homme que j'aie rencontré dans ma vie militaire, ait pu en rien for/aire à l'honneur. Non, il a été malheureux, rien que malheureux. » C'est vrai, et toute la gloire de Napoléon le Grand n'arrivera pas à fausser l'histoire : non seulement Dupont se conduisit à Baylen en homme d'honneur, mais il n'y fut malheureux que par les fautes de Napoléon et de Vedel. Ce cri de vérité, la postérité l'entendra.
Dès qu'il connut la mort de son ami, le maréchal Macdonald écrivit, le 11 mars 18^0, au vicomte de Richemont, gendre du général Dupont :
Le Moniteur s'est chargé, mon cher vicomte, de répondre à une lettre qui n'avait pu encore vous parvenir, et a détruit mes espérances. C'est de ma douleur dont je dois vous parler maintenant. Elle égale et je l'associe à la vôlre, à celle de la malheureuse veuve, à celle des enfants et des nombreux amis. J'éprouve un autre vif chagrin, celui que mon éloignement forcé ne m'ait pas permis de rendre les derniers devoirs d'une amitié sans altération de plus d'un demi-siècle.
Notre carrière, nos grades avaient constamment marché sur la même ligne, lorsque l'événement jugé si arbitrairement est venu arrêter la sienne...
Je déplore cette perte cruelle avec la famille et je pleure avec elle (2).
Et le maréchal écrivait encore, le 17 du même mois, au vicomte de Richemont:
Mon pauvre ami laisse une brillante réputation militaire, de littérature, de beaux faits d'armes, son poème de l'art de la guerre, travail gigantesque qui met loin derrière celui du grand Frédéric. L'histoire s'emparera de toutes ses gloires et sera plus juste que les contemporains...
Le héros de Friedland repose au cimetière du Père-Lachaise, à quelques pas de ce bon et vaillant Gobert, son fidèle compagnon d'armes, qui l'aima jusqu'à son dernier souffle.
Tel fut le général Pierre Dupont de l'Etang.
(1) Extrait du Moniteur universel.
(2) Lettre communiquée par M. le comte Des Bassavns de Richemont.
Arrivé au terme de ce long récit, nous adresserons aux hommes de bonne foi un pressant appel. Nous dirons aux honnêtes gens, à nos camarades de Tannée, à quiconque porte un uniforme et se sent un cœur sous la mamelle gauche : nous venons de montrer tous les titres de gloire du général Dupont, nous avons exposé fidèlement, avec les preuves les plus indiscutables, son talent, son intrépidité, sa bonté, la rectitude parfaite de toute sa vie ; voilà la façon dont il a servi sa patrie. A ces services éclatants, qu'a-t-on opposé, et quelle preuve a-t-on faite contre ce grand soldat, contre cet illustre citoyen? Rien que l'outrage et le mensonge, prodigués sous la forme la plus grossière, jamais étayés de l'ombre d'une preuve, et qui ne sont arrivés à triompher que parce qu'ils ont été lancés par une bouche impériale, dans une monstrueuse préoccupation d'égoïsme, dans l'oubli et le dédain de toute vérité et de toute justice ! Ceux qui se sont faits les complices conscients de cette iniquité, ne se sont pas dit que la justice, pour être lente, n'en a pas moins son heure, et qu'alors l'histoire tare d'une marque indélébile les coupables, quel que soit leur rang, et ce rang fût-il même le premier, fût-il perdu dans les splendeurs éblouissantes d'un trône sans pareil. A chacun le sien : c'est la loi éternelle de justice et nul n'y échappe, pas plus les empereurs qui se font un marchepied de la tête des rois, que les déshérités qui se traînent au hasard des chemins.
Nous avons parlé des hontes de Baylen, et nous avons dit qu'elles sont, non pas dans la conduite du général Dupont, qui fut irréprochable, mais dans la conception même et les débuts de la guerre d'Espagne, qualifiés par Napoléon lui-même, d'injustes, d'immoraux et de cyniques, et clans la monstrueuse procédure perpétrée pour écraser le général Dupont. Nous attirerons l'attention sur un dernier fait qui ne peut qu'exciter l'indignation et montrer ce dont est capable la passion politique : le nom du général Dupont ne figure pas sur l'arc de triomphe de l'Etoile, sur le sublime édifice consacré à la mémoire des glorieux généraux de la République et de l'Empire (i), et où sont inscrits les noms de Dumouriez, de Pichegru, de Moreau et de Marmont.
Instruit, en i836, que son nom n'était point gravé sur les tables de l'Arc de l'Etoile, le général Dupont adressa au ministre de la guerre la lettre suivante :
Paris, le 18 juillet i836.
Monsieur le Ministre,
Permettez-moi de vous rappeler ma réclamation relative au monument de l'Etoile. Votre esprit de justice et la bonté du Roi me font espérer que mon honneur sera satisfait, mais je désire vivement en avoir la certitude.
L'arc de triomphe est particulièrement consacré aux victoires de la République et de l'Empire, dans les campagnes d'Autriche, de Prusse et de Pologne. La bataille du Mincio, les combats d'Haslach, d'Albeck, de Dirnstein, de Halle, de Rraunsbcrg ont été glorieusement gagnés sous
(i) L'Arc de Triomphe de l'Etoile était, à l'origine, spécialement destine à rappeler la gloire des campagnes de i8o5 et de 1806. Louis-Philippe le dédia à la gloire des armées de la République et de l'Empire.
mes ordres ; le nom de plusieurs de ces journées est gravé sur le monument (i), et le mien, qui en est inséparable, doit également s'y trouver. A ces faits d'armes je pourrais ajouter les succès de ma division à Friedland et dans d'autres actions.
Quelle que soit la place où mon nom soit inscrit, je serai satisfait ; elles sont là toutes honorables. Un moment suffit pour cette inscription si elle n'a pas encore eu lieu, et je la réclame de nouveau avec toute la force de l'honneur militaire qui ne m'a jamais abandonné, soldat, général ou Ministre de de la guerre.
J'ai l'honneur d'être avec une haute considération.
Votre serviteur,
Le Ll Gfll Dupont.
En même temps, le général se rendit au château de Neuilly et soumit au Roi l'expression de sa surprise. Le Roi répondit qu'il ignorait complètement la liste des noms destinés à figurer à l'arc de triomphe, qu'il serait heureux d'y voir le nom de Dupont, et qu'il en parlerait à M. de Montalivet, alors ministre de l'intérieur. Le ministre fit connaître au général que l'enlèvement des échafaudages ne permettait plus de rectifications immédiates, mais qu'il restait de la place pour douze noms nouveaux et qu'il ne perdrait point de vue sa réclamation.
Des réclamations s'étant produites en faveur d'officiers généraux non inscrits sur les tables du monument, une Commission fut nommée en i84o, pour se prononcer sur les omissions et arrêter définitivement les inscriptions supplémentaires de l'Arc de Triomphe; elle fut présidée par le maréchal Oudinot ; le maréchal Dode de la Brunerie, les généraux de division Pelet, Reille, Petit, Schneider, Exelmans, Neigre et le vice-amiral Rosamel en faisaient partie; le général de Saint-Mars fut nommé secrétaire delà Commission.
Le 2 janvier 1842, la comtesse Dupont écrivit au Roi pour lui rappeler la démarche faite auprès de lui par son mari, en i836, et les paroles bienveillantes que Sa Majesté lui avait adressées. En énumérant les faits d'armes qui avaient illustré le général Dupont, la comtesse ajoutait : « Une si belle et si noble carrière, Sire, toute une vie militaire qui n'a compté qu'un jour de malheur, ne peut demeurer ainsi oubliée sur le monument élevé à nos victoires, et si la Justice des hommes pouvait, au milieu des passions qui encombrent sa marche, être un instant incertaine, ce serait à celle du Roi qui ne peut jamais faillir, qu'il faudrait demander de s'appuyer. » La lettre suivante du général Pelet, insérée dans Le Constitutionnel du n janvier i85o, fait comprendre comment le nom du général Dupont fut exclu de l'Arc de l'Étoile. Pour la rendre intelligible, nous dirons que Le Constitutionnel avait publié le 7 janvier i85o, une lettre du maréchal Dode, suivie d'une lettre de la comtesse Dupont. Dans sa lettre, le maréchal, répondant à l'accusation portée par M. ïhiers et reproduite par Sainte-Beuve, que le général Dupont avait fait détruire en i8i4 deux exemplaires de la procédure do Baylen (celui du Sénat et celui du Dépôt de la
(1) La bataille de Pozzolo et le combat de Halle sont inscrits à l'Arc de Triomphe, mais les noms si glorieux de Haslacb et de Braunsbcrg n'y figurent point Nous avons dit ce qu'il faut penser de l'extraordinaire bataille de Haslach, qui est assurément une dos actions de guerre les plus étonnantes de cette grande époque ; comme elle découvrait une erreur de Napoléon, il n'en fut point parlé. Quant à l'inscription du Mincio, du moment où la bataille de Po/zolo est citée, elle ne peut guère rappeler le passage insignifiant de Monzambano, et doit vraisemblablement se rapporter à la victoire remportée par le prince Eugène sur les Autrichiens en 181 4-
guerre), défendait la mémoire de l'ancien ministre de la guerre, en disant que l'exemplaire du Dépôt de la guerre n'avait pas été détruit et qu'il l'avait lui-même consulté en 1842. — De son côté, la comtesse Dupont écrivait : « // est faux qu'aucune expédition de la procédure de la Commission d'Enquête créée en 181 2 pour s'enquérir des faits relatifs à l'affaire de Baylen, ait été détruite parle général Dupont. Les 4 2 dossiers contenant les 1 3oo pièces relatives à cette affaire, existent au ministère de la justice, avec les avis de cette Commission. » Et la comtesse mentionne qu'il se trouve un exemplaire de cette même procédure au ministère de la guerre, et un autre exemplaire resté, on ne sait comment, dans les mains de M. Regnaudde S'-Jean-d'Angely. La lettre du général Pelet est ainsi conçue :
Monsieur le rédacteur,
Le Constitutionnel, a inséré, le 7 de ce mois, deux lettres au sujet de l'affaire de Baylen. Ces lettres contiennent des assertions que je dois rectifier. Vous avez eu parfaitement raison de dire, dans la note qui précède cette insertion : « L'exemplaire qu'a vu M. le maréchal Dode ne doit pas être l'exemplaire original et primitif, mais seulement une copie réintégrée depuis. » Telle est la vérité.
J'étais membre de la Commission de l'Arc de Triomphe, en i84o et 1841, comme M. le maréchal Dode. Dans une séance de celle commission, des réclamaiions assez vives s'élevèrent en faveur du général Dupont. Je défendis les actes de l'empereur Napoléon, et je déclarai que je protesterais contre toute résolution prise par la commission avant qu'elle eût examiné les pièces de la procédure, pièces qui, à mes yeux, justifiaient complètement la conduite de l'Empereur à l'égard du général Dupont. J'offris de faire apporter ces documents au secrétariat de la Légion d'honneur. Mes collègues accédèrent à ma proposition. Aussitôt qu'ils eurent pris connaissance de la procédure, les réclamations cessèrent. Je dois ajouter que, sur la demande du fils du général Dupont, je laissai le volume à sa disposition pendant une ou deux semaines, au secrétariat de la Légion. Plus tard, le comte Dupont fit des recherches, au dépôt de la guerre, où il fut reçu avec tous les égards que réclamait sa position.
Le volume contenant les pièces des procédures et du conseil d'enquête de 1812, a été transcrit sous mes yeux avec le plus grand soin, il y a une douzaine d'années, sur une copie authentique, qui est maintenant encore dans les mains de Mn,e la comtesse Regnault de Saint-Jean-d'Angely ; ce volume est déposé dans nos archives. 11 présente un tel caractère d'authenticité, qu'aucun membre de la Commission de l'Arc de Triomphe, que le fils même du général Dupont, n'ont pu élever de réclamations contre ce précieux document.
Veuillez agréer, Monsieur le rédacteur, l'expression de mes sentiments de haute considération,
Le général de division, directeur du dépôt de la guerre, Signé : Pelet.
Paris, le 9 janvier i85o.
Il appert de cette lettre :
i° Que le volume de la procédure de Baylen, existant aux Archives de la guerre, est une Copie faite, en i838, par les soins du général Pelet, de l'exemplaire conservé, on ne sait comment ni dans quel but, par le Cte-Regnaud de S'-Jean-d'Angely ;
20 Que le général Pelet était parfaitement convaincu, à la date du 9 janvier i85o, de même que M. Thiers, Sainte-Beuve et tant d'autres, que le général Dupont était parvenu à détruire deux exemplaires de la procédure de Baylen, et que fort heureusement
pour l'histoire, le comte Regnaud en avait préservé un en le gardant indûment, ce qui avait permis au général Pelet d'en faire une copie qu'il appelle « ce précieux document » ;
3° Que c'est sur le vu de ce « précieux document», que la commission de 18/12, ratifiant l'inique verdict et les mensonges de Napoléon, bannit le nom du général Dupont des tables de l'Arc de Triomphe.
En dépit du général Pelet et de la Commission de 18^2, la vérité aura son heure.
A l'époque même où se passaient les incidents que nous venons de conter, M. Rouher, ministre de la Justice, écrivait à la comtesse Dupont:
Paris, le 6 mars i85o.