‹ Le général DupontChapitre 80 sur 90 · OI · texte numérisé non relu

OI

20 dudil. — Réponse de M. Desbrull à ma lettre du 18, dans laquelle il me démontre l'impossibilité de l'exécution de mes projets d'habillement.

25 dudit. — Une lettre d'un prisonnier français détenu à Cabrera me donne les détails suivants :

« Du 10 au 20 mai, nous avons eu la visite du brick anglais YAlacrity (capitaine Palmer), qui a séjourné dans notre baie pendant ce temps-là. Ce capitaine, touché de la malheureuse situation des prisonniers, a fait délivrer aux plus nécessiteux du linge et des vêlements. On a vu de simples matelots se dépouiller de leurs habits et en revêtir des soldats nus. Chaque jour, le commandant et les officiers de ce brick ont eu à leur table, une quantité d'officiers qu'ils comblèrent de prévenances et de marques d'intérêt, promettant d'interposer leurs bons oflices auprès de leur amiral pour mettre un terme à leurs misères, en témoignant hautement le mépris et l'horreur que leur inspiraient les traitements inhumains du gouvernement espagnol à notre égard. Le 21, le capitaine Palmer a été relevé par le capitaine Milfort, commandant le brick l'Espoir. Ce dernier a apporté plusieurs milliers de chemises, des pantalons, des vestes, pour être délivrés aux soldats, et nous a annoncé cpie bientôt nous allions être retirés de l'île de Cabrera et suivre une nouvelle destination. »

26 mai. — Un vaisseau anglais, un vaisseau et vine frégate espagnols, venant de Carthagènc, sont entrés dans la rade de Palma et ont débarqué quelques troupes espagnoles. Dans la soirée, le capitaine Sir Adam, commandant le vaisseau, et M. la Roche, brigadier-colonel du 17e Régiment de cavalerie anglais, viennent nous rendre visite et nous annoncent que les Espagnols vont nous livrer au Gouvernement anglais, et que nous partirons pour l'Angleterre sous peu de temps.

28 dudit. — Départ des trois bâtiments pour Mahon, où le vaisseau et la frégate espagnols doivent être désarmés.

29 juin. — MM. Gérodias et Boniface, officiers de marine, sont amenés de Cabrera au château de Belver par ordre de la Junta supérieure de Palma ; la cause de ce changement est due à un projet d'évasion fait par ces messieurs, sur un bateau qu'ils construisaient dans l'île.

26 juillet. — Depuis plusieurs jours le bruit de notre départ courait. Hier nous avons élé prévenus que nous devions être conduits à Cadix. Nous sommes partis ce matin du château de Belver, et je viens d'être mis à bord de la frégate espagnole La Sle-Lucie (Capitaine Moledino), avec MM. les généraux Du four et Exelmans ; les autres officiers supérieurs ont été conduits à bord de différents transports. Nous mettons à la voile pour Cabrera.

27 dudit. — La frégate La Sl0-Lucie stationne devant l'île de Cabrera avec le brick l'Espoir (Capitaine Milfort).

29 dudit. — Quatorze bâtiments de transport chargés des officiers et sous-officiers français détenus à Cabrera sortent de la baie de ce nom pour se ^rendre à Cadix sous l'escorte de la frégate La Su-Lucie, de la corvette espagnole et du brick anglais l'Espoir.

9 août. — ■ Le Capitaine Milfort, commandant le brick anglais, était déjà venu à bord de la frégate La S^-Lucie, annoncer au Capitaine Moledino cju'il avait l'ordre de son amiral de conduire le convoi à Gibraltar. Le Capitaine Moledino avait répondu au Capitaine Milfort qu'il avait ordre de conduire son convoi à Cadix, et qu'il suivrait les instructions de son Gouvernement. Ces deux capitaines s'étaient séparés sans être tombés d'accord entre eux sur notre destination. Aujourd'hui le brick l'Espoir passe près de nous, et le Capitaine Milfort l'ail prévenir le Capitaine Moledino que son intention est d'aller de l'avant pour faire part à l'amiral anglais, commandant dans la rade de Gibraltar, de la différence de leurs instructions respectives, et prendre de nouveaux ordres sur notre destination, et il l'invite à diminuer de voile, afin que le Convoi ne puisse pas passer le détroit de Gibraltar pendant la nuit. Le Capitaine Moledino répond qu'il ne peut pas diminuer sa marche et qu'il se rendra, avec son Convoi, à Cadix, ainsi qu'il eu a reçu l'ordre de son Gouvernement. Sur celle réponse le brick marche de l'avant.

10 août. — Le brick anglais l'Espoir [tarait en travers et à l'entrée du détroit de Gibraltar, et l'ait signal au Convoi de mettre en panne, ce qui est exécuté. Le Capitaine Milfort vient à bord

y02 LE GENERAL DUPONT

de la frégate La Slc-Lucie, remet au Capitaine Molcdino l'ordre de l'amiral anglais de relâcher à Gibraltar. Après quelques observations du Capitaine Molcdino, sur cet ordre, il se détermine à entrer et nous mouillons devant Gibraltar.

il août. — Ce matin, les Anglais ont enlevé d'autorité les Français qui étaient sur les bâtiments espagnols et les ont transférés sur leurs vaisseaux, sans même en avoir prévenu le commandant espagnol, à la garde duquel nous avions été confiés. L'on nous annonce que sous peu de jours nous devons partir pour l'Angleterre.

i3 dudit. — - MM. les officiers du brick anglais l'Espoir, viennent nous visiter sur la frégate espagnole La Ste-Lucie. M. le Capitaine Milfort nous propose de nous mener à terre. Il nous conduit chez M. le général Campell, gouverneur de Gibraltar, qui nous accueille avec la plus grande honnêteté.

il\ dudit. — Nous allons diner à bord du brick anglais V Espoir. M. le Capitaine Milfort nous fait rendre les honneurs militaires, il nous fait dîner sous une tente décorée des pavillons français et anglais et nous conduit à terre. Le soir nous visitons la ville et les promenades de Gibraltar.

16 dudit. — Nous allons diner, MM. les généraux Dufour, Exelmans et moi, et M. le colonel de Lagrange, chez M. le général Campell, gouverneur de Gibraltar, qui nous comble de politesses, jusqu'à nous offrir sa maison pendant notre séjour à Gibraltar.

17 dudit. — Nous quittons la frégate La Slc-Lucie et nous sommes conduits à bord du bâtiment Le William Ascel, transport anglais.

18 dudit. — M. le Colonel Macdonald, qui nous avait invités à dîner, est venu ce matin nous chercher pour nous conduire à terre. Nous avons dîné avec le Corps d'officiers du 9e Régiment d'infanterie anglais, commandé par M. le Colonel Moore. Le repas était splendide, et tout le temps qu'il a duré, un orchestre excellent a exécuté des morceaux de musique charmants, auxquels succédaient des airs français et patriotiques. Au sortir de table nous avons été conduits sur une promenade agréable où les plus jolies femmes du pays étalaient leurs grâces et leurs parures. A onze heures nous nous sommes séparés et nous sommes retournés à bord de nos vaisseaux.

MM. les officiers anglais de tous les grades s'empressent à l'envi de nous combler d'honnêtetés ; ils cherchent à nous faire oublier, si toutefois il était possible, le séjour horrible que nous avons fait chez les Espagnols. Ces derniers, témoins des honneurs et des honnêtetés que nous recevons de la part de leurs alliés, ne reviennent pas de leur étonnement ; mais ces gens-là ignorent encore que, chez les nations civilisées, les militaires ne connaissent d'ennemis que sur le champ de bataille. Cependant, je dois rendre ce témoignage à la vérité, de dire que j'ai rencontré quelques Espagnols auxquels l'honneur, la justice et l'humanité n'étaient point inconnus ; si je ne les ai pas nommés dans ce journal, c'est par prudence pour eux ; les Espagnols ne leur pardonneraient pas d'avoir pratiqué ces vertus à notre égard.

19 août. — Quatre cent cinquante officiers et sous-officiers sont amenés à bord de notre transport le William Ascel.

2 1 août. — Les quatre Transports le William Ascel, l'Hercule, la Britania, et l'IIybernia, mettent à la voile et font route pour l'Angleterre, sous l'escorte de la frégate anglaise l'Hydre (Capitaine Monday).

20 septembre. — Le Convoi relâche dans la baie de Cansand près Plymouth, à cause des vents qui nous ont toujours été contraires.

22 dudit. — Départ du convoi de la baie de Cansand ; nous faisons voile pour Portsmouth.

23 dudit. — Les vents contraires nous obligent à mouiller à Mother Bank.

24 dudit. — Le convoi mouille au Lazaret de Portsmouth, dans la rade de Spithead, et est mis en quarantaine.

27 dudit. — Levée de la quarantaine, nous entrons dans le port de Portsmouth.

28 dudit. — Nous débarquons (MM. les généraux Dufour et Exelmans, M. le colonel de la Grange, M. le major Duras et quelques autres officiers particuliers), et nous sommes conduits à

ANNEXES 7o3

Gosport chez un commissaire qui nous présente à signer un écrit dans lequel le Gouvernement anglais, nous considérant comme ses prisonniers de guerre, nous demande notre parole d'honneur que nous ne sortirons pas des limites qui nous sont prescrites dans la ville qui va nous être assignée pour cantonnement. Nous signons, avec quelques restrictions cependant. Nous déclarons en marge de cet écrit que nous ne pouvons pas nous considérer comme prisonniers de guerre, qualité que l'on nous donnait, ayant été compris dans une Capitulation d'après laquelle nous devions être reconduits en France par les Espagnols, des mains desquels on venait de nous enlever. Le commissaire nous répond qu'il ne peut pas faire droit à ces réclamations et que nous devons nous adresser à son Gouvernement ; il nous .remet des passeports, pour nous rendre en poste et à nos frais à Chesteriield, petite ville dans l'intérieur de l'Angleterre, à 200 milles de Portsmouth. Les officiers qui n'ont pas l'argent nécessaire pour se rendre dans les cantonnements qui leur sont assignés, doivent être renfermés dans des pontons, lieux de désolation et de mort.

29 septembre. — Nous partons de Gosport pour Chesteriield.

3 octobre. — Arrivée à Chesteriield.

La ville de Chesteriield est petite ; les mines de charbon, les fonderies et les usines qui l'avoisinent rendent ses environs un peu sombres ; des officiers français de tous grades et de toutes armes, prisonniers de guerre, y demeurent depuis sept à huit ans. D'après les renseignements qui me sont donnés par ces messieurs, j'entrevois un avenir peu agréable et même inquiétant. Le Gouvernement anglais ne distingue aucun grade parmi les officiers prisonniers de guerre ; depuis le général en chef jusqu'au sous-lieutenant, il donne pour tout traitement à ceux qui sont sur parole dans des cantonnements, un schelling et demi par jour, ce qui est à peine suffisant pour payer le logement. La presque totalité des officiers se trouve sans ressource, ne recevant du Gouvernement français aucun secours. Beaucoup de ces officiers ont été obligés d'apprendre des métiers ; devenus artisans, ils vivent du travail de leurs mains. J'aperçois bien de la misère parmi tous ces braves gens.

Il est encore un autre désagrément qui n'est pas moins humiliant pour des officiers français. Le gouvernement nous a mis sous la police du peuple, et comme nous sommes astreints à ne pas nous éloigner de la ville de plus d'un mille, et à rentrer dans nos logements à des heures qui nous sont fixées, si un prisonnier s'écarte ou oublie l'heure, ou bien n'entend pas la très petite cloche qui sonne la retraite, il court risque d'être arrêté par le premier individu et conduit chez un commissaire pour y payer une amende d'une guinée (environ a5 fr. 10 c.) au profit de celui qui l'a arrêté ; souvent il est mis en prison, et s'il n'a pas le moyen de payer cette amende, on le transfère sur les pontons où il reste confondu avec les soldats.

Tous les Français prisonniers sur parole, depuis les généraux jusqu'aux domestiques, sont soumis à cette aimable police. H y a plus d'un exemple de ces arrestations, et il est très commun de voir les prisonniers insultés par le peuple de qui souvent ils reçoivent des injures, de la boue et des pierres. Comme une guinée est un appât très flatteur pour des hommes avides d'or, il faut donc ne pas s'exposer et rentrer chez soi avant la retraite, car quelquefois l'on n'entend pas la toute petite cloche qui la sonne. Cette cloche, que l'on a sans doute choisie ainsi très petite, afin que n'étant pas entendue par les prisonniers, les amendes soient plus multipliées, sonne pendant l'hiver à cinq heures du soir ; ainsi, depuis cinq heures jusqu'à dix, seul vis-à-vis d'un feu de charbon, j'ai le temps de réfléchir sur les vicissitudes humaines.

21 octobre. — Réuni à plusieurs chefs de corps qui sont ici avec moi, j'écris à M. le marquis de Wellesley, ministre de S. M. britannique, pour lui demander l'exécution de la Capitulation signée à Andujar le 22 juillet 1808, pour les officiers, sous-officiers et soldats du corps d'armée de M. le général Dupont, enlevés d'autorité, le 11 août dernier, des bâtiments espagnols, par les Anglais, ensuite transférés et amenés ici sur les vaisseaux du Gouvernement britannique.

9 novembre. — J'écris à S. Exe. le ministre de la guerre à Paris, pour lui rendre compte de notre arrivée en Angleterre et le prier de réclamer auprès du Gouvernement anglais, mon rappel en France.

~o\ LE G EN En AL DUPONT

5 décembre. — Je reçois une lettre du Transport-Office, datée du 24 novembre dernier, en réponse à ma lettre du 21 octobre, à M. le marquis de Wellesley, dans laquelle ce ministre me fait dire que si je préfère retourner en Espagne au lieu de rester en Angleterre sur parole, le Gouvernement anglais ne se refusera pas de me renvoyer à Cadix par la première occasion.

7 dudit. — Je réponds à M. le marquis de Wellesley, que par ma lettre du 21 octobre j'ai demandé l'exécution entière du traité fait à Andujar, non seulement pour moi mais pour tous les militaires, sans distinction, du corps d'armée de M. le GaI Dupont, retenus au mépris de celte Convention, et que l'option qu'il me donne de rester en Angleterre ou d'être livré de nouveau entre les mains des Espagnols, pouvait être convenable au moment où l'on décida notre embarquement pour l'Angleterre, mais n'était plus qu'illusoire aujourd'hui que nous sommes à la discrétion du Gouvernement anglais, et je lui réitère ma réclamation pour l'exécution de cette Capitulation, dont le Gouvernement anglais est seul arbitre.

Page 1