PRÉCIS
De mes Opérations militaires en Andalousie, depuis le 10 jusqu'au 22 juillet 1808,
par le général Dupont.
Journée du i5.
J'étais depuis un mois sur le Guadalquivir, occupant Baylcn et Andujar. J'avais l'ordre de garder cette position et d'y attendre les renforts qui m'étaient annoncés pour agir offensivement. Cette position était importante ; elle contenait l'armée ennemie et elle empêchait les rebelles de l'Andalousie de porter le théâtre de la guerre sur la Guadiana et sur le Tage.
Le général Liger-Belair était placé en face de Mengibar et observait le cours du fleuve. Le général de Div°" Vedel était également sur la rive droite et couvrait Baylen. La sûreté de ce poste si essentiel lui était confiée. Il était facile de prévoir que l'ennemi ferait une diversion de ce côté, ou même qu'il y porterait ses principales forces s'il était forcé de renoncer à ses tentatives sur Andujar. Mes dispositions avaient pour objet de rester toujours maître de la grande route qui passe par Baylen et la Caroline, et d'opposer nos forces principales aux entreprises de l'ennemi, soit vers Mengibar, soit vers Andujar, selon que les circonstances l'exigeraient. J'avais l'espoir fondé, à la faveur de ces dispositions, de le contenir, malgré sa grande supériorité, sur la rive gauche du Guadalquivir.
Journée du 16.
Les ennemis recommencent leur attaque sur Andujar... Ils sont repoussés... Le même jour, à deux heures après midi, le Gal Vedel arrive à Andujar.
...le GaI Gobert est blessé et ne peut plus donner d'ordres. Le Gal Dufour qui prend le commandement se replie sur Baylen.
Je reçois à quatre heures du soir la nouvelle de ces événements. La faute du Gal Vedel se montre alors dans toute sa gravité, et l'on reconnaît en même temps la justesse de mes dispositions. Si ce général n'avait pas, en effet, quitté sa position et violé les ordres que je lui avais donnés, il est évident que sa division réunie aux troupes du Gal Gobert aurait obtenu un succès dont le résultat eût été de rejeter l'ennemi de l'autre côté du fleuve. Notre ligne de défense serait ainsi restée intacte.
Le Gal Vedel partie 16 au soir et arrive le 17 au matin à Baylen. Le Gal Dufour avait évacué ce poste sans ordres, et s'était porté sur la Caroline. Le G"1 Vedel suit ce faux mouvement. Il
méconnaît une seconde fois ses ordres. Il oublie la sûreté de Baylen,... il néglige de faire reconnaître la route de Mengibar et la rive du fleuve qui n'est éloignée de Baylen que de deux lieues ; il abandonne ce poste à la discrétion de l'ennemi, malgré les observations de plusieurs officiers supérieurs qui lui représentent les conséquences funestes et infaillibles de l'oubli de ses instructions.
Journée du 17.
J'apprends dans la soirée du 17 que le Gal Vedel a quitté Baylen. Ce général marque qu'il marche sur la Caroline, attendu que l'ennemi s'est porté de ce côté pour s'emparer des gorges des montagnes, et qu'ainsi Baylen n'étant point menacé, il va se réunir au Gal Dufour qui est déjà à la Caroline. D'après ces renseignements j'écris au G'1 Vedel de se hâter d'attaquer l'ennemi sur le point où il se trouve, afin d'opérer ensuite la réunion de nos forces et de combattre le corps ennemi que j'avais contre moi devant Andujar
Je devais penser, d'après le rapport du G'1 Vedel, que le corps de Beding qui avait livré le combat du i(3 au Gal Gobert, s'était dirigé vers les montagnes de la Caroline, et que, par conséquent, il n'y avait rien à craindre pour Baylen, mais l'importance de ce poste me détermine à y envoyer un fort détachement pour l'occuper et lier la communication d'Andujar avec la Caroline. Je multiplie les précautions dans une circonstance aussi délicate
Journée du 18.
Je suis informé dans la matinée du 18 que le détachement envoyé à Baylen n'a pu y pénétrer. Je ne reçois point de nouvelles du G*1 Vedel. L'occupation de Baylen par l'ennemi me fait sentir toutes les fautes du Gal Vedel : non seulement il n'obéit point à ses instructions qui lui prescrivent de chercher et de combattre le corps de Beding du côté de Mengibar où il se trouvait réellement, mais il me donne encore de faux renseignements pour motiver sa marche sur la Caroline. Etant à Baylen le 17 au matin, il devait se porter sur le Guadalquivir ou du moins y envoyer des reconnaissances afin de me donner des renseignements exacts. Il viole à la fois des ordres précis que je lui avais expliqués le 16 au soir, la carte à la main, et il néglige l'observation de tous les principes de la guerre, et les plus simples précautions.
Dans la situation critique où je me trouve, je n'ai d'autre parti à prendre que de lever le camp d'Andujar, de marcher sur Baylen et de forcer le passage, afin de réunir les divisions Barbou et Vedel.
Nous n'étions séparés de l'ennemi à Andujar que par le Guadalquivir et il pouvait voir tous nos mouvements, il était impossible d'évacuer la tète de pont et la ville pendant le jour. Il fallait dérober cette opération à l'attention de l'ennemi. Toutes les mesures sont prises avec tant de précision et de secret, que notre marche s'opère sans être inquiétée, et que nous gagnons huit heures sur le corps de Castanos. Il ne s'aperçoit de notre départ que le 19 à la naissance du jour. Les troupes étaient disposées de manière à pouvoir combattre en marebant, car on ne pouvait pas espérer de tromper aussi longtemps la vigilance de l'ennemi.
Pendant que ces dispositions se faisaient à Andujar, le G11 Vedel était à la Caroline où il perdait le temps le plus précieux. Je n'en avais point de nouvelles. Il n'avait point trouvé d'ennemis, non plus que le G'1 Dufour, qui s'était porté à S'-Hélène. Connaissant alors la faute qu'il avait commise en n'exécutant pas littéralement les ordres cpi'il avait reçus le iG, le Gal ^ edel devait revenir promplcinent sur ses pas et combattre l.'cnncmi qu'il avait laissé s'emparer de Baylen. Ses instructions lui en faisaient un devoir ; elles avaient pour but la sûreté de cette ville, le renvoi du corps de Beding sur la rive gauebe du Guadalquivir, et ensuite la plus prompte réunion possible de toutes nos troupes à Andujar pour dégager cette ville en passant le fleuve, et livrant un combat qui devait être décisif. Ce plan d'opérations ne pouvait rire mieux adapté aux circonstances. Le succès en paraissait infaillible, mais le G'1 Vedel, après nous avoir l'ail perdre le huit du combat du i(i, après avoir livré Baylen aux ennemis, s'oublie entièrement à la Caroline. Il y reste la journée du 18 et la nuit suivante. Il laisse ainsi la division Barbou enveloppée par l'armée ennemie entière.
Le Général Dupont. III. — 45
Journée du 19.
Notre marche d'Andujar à Baylen s'opère avec rapidité. A deux heures du matin, l'avantgarde passe le pont de l'Herrumblar et le combat s'engage immédiatement en avant de Baylen.
Ces deux corps réunis (ennemis) formaient environ de 2.5 à 3o 000 hommes. C'étaient les meilleures troupes espagnoles. Les régiments de ligne sont très supérieurs aux corps des nouvelles levées, et cette considération est importante.
J'avais environ 6000 combattants (1). Les forces étaient trop inégales...
L'ennemi avait placé quelques troupes en arrière de Baylen, du côté de la Caroline. L'avantgarde de la division Vcdel a commencé en arrivant une légère attaque qui a cessé aussitôt que la suspension d'armes a été connue. Un bataillon espagnol a été enveloppé, mais comme il ne s'était pas défendu, se reposant sur l'armistice, il a été rendu conformément aux règles de la guerre et de la loyauté.
(Précédemment, le Gal Dupont dit que, à une heure après midi, Lapena étant arrivé sur le Rumblar, et la Di\0Q Barbou se trouvant complètement enveloppée, « Le seul moyen de sortir d'une position aussi extraordinaire a été employé. Je fais proposer au G;U Reding une suspension d'armes. Elle est consentie, les troupes des deux partis gardent la position qu'elles avaient pendant le combat... » Le Gal ne dit pas positivement que la suspension d'armes s'appliquait non seulement à la Divon Barbou, mais aussi à la Div011 Yedel ; on est porté à le croire, pourtant, puisqu'il déclare, plus loin, que le bataillon ennemi, enveloppé par Pavant-garde de Vedel, ne s'est pas défendu, se reposant sur l'armistice, et qu'il l'a fait rendre conformément aux règles de la guerre et de la loyauté).
«... Si l'armistice avait été rompu, le corps de Castanos passait immédiatement l'Herrumblar, se portait sur la Div"" Barbou qui ne pouvait plus opposer de résistance, et il opérait ensuite sa réunion avec le corps de Reding. Il suffît de considérer un instant le terrain, la position des troupes ennemies et leur immense supériorité, pour être convaincu que ce résultat de la rupture de l'armistice était inévitable. Après la perte de la Divon Barbou, celle du G;i1 Vcdel ayant à son tour toute l'armée ennemie à combattre, ne pouvait éviter le même sort. »
Journée du 20.
Pour profiter de l'armistice je me hâte de négocier ma retraite sur Madrid. Le Gal Marescot et le G;>1 Cbabert sont chargés de se rendre au camp ennemi. Il se tient auparavant un Conseil de
guerre une lettre du duc de Bovigo est interceptée et les renseignements qu'elle contient
font tout à coupebanger la face de la négociation. Cette lettre renfermait des détails sur l'insuccès de nos troupes dans le Nord de l'Espagne, et m'ordonnait de me rendre à Madrid pour couvrir celte capitale. L'ennemi refuse alors de maintenir les articles déjà convenus et les négociateurs sont obligés de consentir au transport des troupes par mer pour rentrer en France.
Pendant que le traité se discutait à Andujar, je fais prévenir secrètement le Gal Vedel de se tenir en mesure d'opérer sa retraite, en dérobant son mouvement, si le résultat de la négociation rendait ce parti nécessaire.
Journée du 2 1 .
Le Gal Cbabert m'apporte le 21 au soir le traité et m'instruit de toutes les circonstances de la négociation ; la déclaration du Conseil de guerre qui constatait l'impossibilité de combattre, et la force de la nécessité, ont fait adopter cette Convention qui était avantageuse si elle avait été exécutée, mais elle a été violée par la plus horrible perfidie.
(1) Nous avons fixé à 9000 les effectifs du général Dupont à Baylen, mais si l'on tient compte du grand nombre de soldats anniliilés par la dysenterie, il se peut fort bien qu'il n'ait pas eu plus de G 000 combattants, le 19 juillet. E. T.
A.NNEXES 7°7
Si l'on considère la position désespérée de la Div0Q Barbon, on sentira que n'étant considérée comme prisonnière de guerre que pendant quinze jours, c'est-à-dire jusqu'à son embarquement, c'était un avantage précieux de la ramener libre et prête à rentrer en campagne.
N'ayant pu obtenir que la Div°" Vedel aurait la faculté de se retirer sans être inquiétée, il était de son intérêt qu'elle fût comprise dans le traité. Elle n'est pas considérée un seul instant comme prisonnière de guerre. Il est simplement stipulé qu'elle évacuera l'Andalousie.
L'ennemi est instruit que le Gal Vedel a quitte sa position près Baylen et qu'il s'est porté à la Caroline ; il menace aussitôt de rompre le traité et d'exercer sa vengeance sur la Div0I1Barbou.
Je repousse avec fermeté ses menaces, et je refuse de signer une lettre qui prescrivait trop impérativement au Gal Vedel de revenir à Baylen. Je me borne à le prévenir qu'il est compris dans le traité ; en satisfaisant ainsi à la loyauté, je ne voulais pas lui interdire de prendre luimême son parti dans le cas où il jugerait sa retraite praticable. Je n'ai pas craint, pour remplir ce but, de m'exposer à la férocité de l'ennemi, et j'ai suivi dans cette circonstance difficile les seules considérations qui doivent guider un général dévoué aux intérêts de son souverain.
Le Gu Vedel n'a pas cru sans doute sa retraite possible et il a accédé au traité.
Tel est le précis des événements. Ils prouvent que j'ai obéi fidèlement aux ordres que j'avais de me maintenir sur le Guadalquivir, que toutes mes dispositions étaient calculées avec justesse et que malgré mon entière infériorité j'aurais contenu l'armée ennemie dans l'Andalousie si mes ordres avaient été exécutés. L'insubordination du Gal Vedel a seule amené la crise dont nous avons été atteints. Le principe constitutif des armées est anéanti, si l'obéissance ne règne pas de grade en grade. Les troupes les plus braves et les mieux conduites ne mareberaient plus ainsi que de revers en revers...
Quant à ce qui m'est personnel, j'ai agi et je me suis battu avec audace, et d'après les règles de la guerre. J'ai été blessé deux fois. Je n'ai jamais montré plus de dévouement à Sa Majesté. L'ordre et la délicatesse ont présidé à toutes mes dispositions administratives et politiques, l'honneur et l'expérience m'ont toujours guidé dans mes opérations militaires et sur le champ de bataille.
SECOND COMPTE RENDU De mes Opérations militaires en Andalousie faisant suite à mon Précis de ces Opérations.
Je crois devoir donner un nouveau développement au compte que j'ai rendu de ma conduite dans le commandement du Corps d'armée qui m'était confié.
Le détail des faits que j'ai à décrire m'offre des moyens victorieux de justification. Dévoué à la noble carrière que j'ai embrassée par choix dès ma première jeunesse et enthousiaste de la considération militaire, j'ai suivi dans cette campagne les principes qui m'ont toujours guidé. L'bonneur a été dans tous les moments mon premier mobile et il a nourri dans mon cœur une émulation digne des braves. J'ai cherché avec une activité constante à obtenir les connaissances dont le sentiment du devoir et l'amour de la gloire me dévoilaient la nécessité pour remplir mes fonctions avec succès. Le zèle et tous les motifs puissants dont j'étais animé, ont reçu un nouveau degré de vivacité lorsque revêtu d'un commandement en chef et honoré de la confiance particulière de Sa Majesté, j'ai vu ma carrière s'ouvrir plus grande et plus honorable encore, et m'offrir l'occasion de rendre des services plus importants.
Si dans l'événement qui a pour moi des suites si pénibles, il y avait quelque faute qui me fût personnelle, j'en ferais l'aveu avec franchise, et pour l'atténuer je ferais observer la difficulté des circonstances où je me suis trouvé. Il nie serait alors permis de rappeler mes succès antérieurs dans les armées du Nord et d'Italie, et plus récemment à la Grande Armée. J'exposerais ma réputation militaire sans nuages, mes blessures reçues dans différentes actions, et je chercherais ainsi à effacer l'impression que cette faute aurait pu produire; mais je n'ai point d'aveu semblable
à faire ; toutes mes dispositions sont irréprochables et elles offrent un témoignage constant de fidélité à mes instructions et aux principes de la guerre.
Je me suis rendu le 18 octobre 1807 à Bayonne, pour y prendre le commandement du Corps d'observation de la Gironde, qui devait y être organisé. Aussitôt que la ire Division, sous les ordres du G''1 Barbou, a été formée, elle s'est mise en marche pour se porter sur Vitoria ; elle est entrée en Espagne le 22 octobre. Les autres Divisions ont été organisées à mesure que les corps qui leur étaient destinés sont arrivés. Cinq Légions, formant i4 Bataillons, et trois Bataillons Suisses, composaient l'infanterie du Corps d'armée. Six Régiments provisoires, dont deux de Chasseurs, deux de Dragons et deux de Cuirassiers, composaient la cavalerie. Tous ces Bataillons et Escadrons étaient de nouvelle levée. Le premier soin devait être de former des soldats de ces jeunes conscrits, de rendre ces nouveaux Corps propres à entrer en campagne et de pourvoir à leurs besoins ; mon attention s'y est appliquée tout entière. L'émulation a été excitée dans toutes les brigades pour accélérer l'instruction, obtenir une tenue régulière et affermir la discipline. Ces soins, dont un zèle particulier nourrissait l'activité, ont été heureux, et des progrès rapides se sont fait remarquer.
Le 23 novembre, je quitte Bayonne, d'après les ordres de S. M., et je me rends à Vitoria. Le Corps d'année établit ses cantonnements sur les deux rives de l'Ebre. Après un mois de séjour dans cette position il se porte sur le Douro ; le quartier général est placé à Valladolid et nous occupons Palencia, Rioseco et Zamora.
Dès le premier moment de mon entrée en Espagne j'ai fait observer les ménagements et toutes les mesures propres à concourir au succès des vues politiques de Sa Majesté l'Empereur. L'inquiétude régnait déjà dans l'esprit des habitants, mais l'exactitude, la discipline parmi les troupes et l'emploi de tous les moyens de conciliation ont prévenu les effets de cette agitation secrète. L'ordre et la bonne intelligence ont été constamment maintenus. Ce succès doit d'autant plus être remarqué, pendant mon séjour dans la Vieille-Castille, que l'entretien des troupes exigeait des sacrifices considérables des villes qu'elles occupaient: vivres, casernement, hôpitaux, tous ces services leur étaient onéreux, attendu que le Gouvernement de Madrid, qui devait y pourvoir, n'avait point affecté de fonds pour ces différents objets. L'activité de mes relations avec les autorités espagnoles, militaires et civiles, et l'harmonie entretenue par des procédés conformes aux circonstances, ont fait disparaître les dillicultés qui se présentaient chaque jour pour satisfaire à des besoins toujours plus pressants.
Le climat de l'Espagne exige une sollicitude toute particulière pour la conservation et la santé du soldat. Les maladies y sont nombreuses, les hôpitaux y sont rares et ils offrent peu de ressources. Frappé de ces graves inconvénients, j'ai employé des soins infatigables pour y remédier. Des hôpitaux ont été créés à Vitoria, Burgos, Palencia, Zamora, et dans toutes les villes du cantonnement. 11 en a été formé quatre à Valladolid, et tous ces établissements, entretenus par l'administration du pays dont le zèle était sans cesse excité, ont rendu les services les plus précieux. On y a construit des poêles et des cheminées, dont l'usage est négligé en Espagne et qui étaient indispensables pour éviter les funestes effets du charbon que l'on y brûle ordinairement. Une surveillance de tous les moments y a été exercée. La même attention a eu lieu pour la salubrité du casernement. Le résultat de toutes ces mesures a été tel, que le nombre des malades clans le Corps d'armée a été toujours de deux tiers moins considérable que celui qui existe ordinairement dans les troupes qui occupent ce pays. J'éprouve une satisfaction bien vive en retraçant ces détails.
L'instruction fesait de nouveaux progrès ; de fréquentes manœuvres formaient de la manière la plus satisfesante ces corps composés de soldats tout, nouveaux et récemment organisés. Ce travail, à mes yeux si important, était suivi avec une grande activité, et déjà les troupes déployaient dans leurs évolutions une précision digne d'éloges.
Parmi les soins qui m'occupaient à Valladolid, l'un des plus utiles était la formation d'un approvisionnement extraordinaire de vivres.
Les événements qui se préparaient étaient encore couverts d'un voile impénétrable, mais il
fallait prévoir la possibilité d'une campagne et se mettre d'avance en état d'agir avec célérité. J'ai fait fabriquer 5oo 000 rations de biscuit qui ont été mises en réserve ainsi que les autres objets nécessaires pour assurer la subsistance des troupes pendant un mois. Ce surcroit de dépense pour l'administration du pays et cette mesure nouvelle pouvaient exciter l'inquiétude déjà réveillée par la prolongation de notre séjour sur le Douro, mais les précautions que j'ai prises ont écarté cet inconvénient. Le Ministre de la guerre, d'après les comptes que je lui en ai rendus, m'a témoigné sur cette prévoyance la satisfaction de S. M. l'Empereur.
Je reçois l'ordre de lever mes cantonnements et de me porter sur Madrid. Le mouvement commence le i4 mars et je laisse à Valladolid, le Gal Roize pour maintenir la tranquillité et veiller à l'entretien denosbôpilaux. Cet officier général a très bien rempli toutes ses instructions. La marche des troupes sur Madrid s'est faite avec ordre. La ire Division a occupé- l'Escurial ; la seconde, commandée par le Gal Vedel, s'est portée sur Ségovic ; et la 3e, sous les ordres du général Levai, est restée à Valladolid, d'où elle est partie peu de temps après, pour suivre le mouvement de la 2 e Division, qui a remplacé la ire à l'Escurial. Celle-ci s'est dirigée sur Aranjuez.
A leur passage à Madrid, les différents corps ont fait remarquer leur bonne tenue et leur instruction. S. A. I. le Grand-duc de Berg, aujourd'hui roi de Naples, les a vus avec une satisfaction qu'il a spécialement témoignée, et il a trouvé, ainsi qu'il a bien voulu me le dire, une armée véritable dans un Corps de conscrits. La Div0Q de cavalerie du G" Fresia a mérité les mêmes éloges que les légions et les bataillons suisses. S. M. a été convaincue par les rapports qui lui ont été faits par S. A. I. du zèle qui régnait dans le Corps d'armée, et de l'activité avec laquelle je l'entretenais dans tous les grades et dans tous les rangs. Je nie suis rendu à iVranjuez le ri avril, avec la irc division et la cavalerie ; la 2" division est restée à l'Escurial, et la 3° à Ségovie.
Les événements d'Aranjucz avaient déjà donné une face nouvelle à l'Espagne. Le Prince des Asturics, proclamé Roi par les factieux, avait fait son entrée à Madrid le 22 mars, et une vive effervescence s'étendait de la capitale dans les provinces. Un mouvement séditieux ayant éclaté à Tolède, je m'y suis rendu dans les derniers jours du mois d'avril ; et, sans employer de moyens violents, je suis parvenu à y ramener le calme et à l'y maintenir, ainsi que dans cette province, pendant toul le temps que je l'ai occupée. Je dois m'applaudir de pouvoir faire remarquera cette occasion, que dans les villes et les provinces où j'ai exercé un commandement, il ne s'est passé aucune scène fâcheuse, et que le calme et l'union y ont constamment régné. Je n'ai dû ces avantages dont je sentais tout le prix dans ces circonstances si délicates, qu'à l'attention vigilante et sévère que j'ai donnée à la discipline et aux procédés de conciliation dont j'ai fait usage envers les habitants de toutes les classes.
J'étais à Tolède depuis trois semaines, lorsque je reçus l'ordre de S. A. I. de me rendre à Cadix avec les divisions Barbon et Vedel et la cavalerie légère du général Fresia, mais cette disposition est révoquée. Huit jours s'écoulent et je reçois de nouveau l'ordre de partir pour la même destination, mais avec une seule division d'infanterie. Ce retard et ce changement de dispositions ont contrarié le succès de l'expédition ; si j'avais marché plus tôt et avec plus de forces, j'aurais traversé l'Andalousie avant l'explosion générale de la révolte et j'aurais pénétré jusqu'à Cadix où l'escadre française eût été mise en sûreté. Le Corps d'armée que j'avais formé avec tant de soins et avec lequel j'étais assuré de justifier toute la confiance de Sa Majesté, s'est trouvé alors entièrement divisé. Mes regrets en ont été bien vifs. J'ai toujours pensé qu'il fallait agir par corps d'armée et non par divisions, surtout dans des provinces aussi éloignées du centre de nos forces; mais n'écoutant que mon zèle, et après avoir l'ail les observations convenables, je me suis mis en marche vers l'Andalousie avec la Div"" Barbou et une partie de la cavalerie du G'1' Fresia. La brigade des cuirassiers et la moitié de celle des chasseurs à cheval, est restée à Madrid. La amn division est venue occuper Tolède, et la 3""' est restée à Valladolid. Je n'avais avec moi que le tiers du Corps d'armée.
J'étais prévenu que cinq régiments suisses au service d'Espagne devaient se réunir à moi, et
qu'une brigade de l'armée de Portugal viendrait me joindre. Ces dispositions n'ont pu être exécutées. Deux régiments suisses, qui se trouvaient à Talavcra, ont seuls obéi et suivi mon mouvement sous les ordres des généraux Rouyer et Schramm ; ce sont les régiments de Preux et de Reding ; les trois autres ont pris le parti des rebelles : la brigade de Portugal n'a pu pénétrer dans l'Andalousie, et elle s'est repliée vers Lisbonne. Toutes les forces dont je pouvais disposer n'étaient que d'environ sept mille bommes, et il est à remarquer que les deux régiments suisses, mal disposés, malgré le bon esprit et la fidélité des chefs, ne m'offraient qu'un secours très incertain. La désertion a enlevé la moitié de leurs soldats, dans les premiers jours de marche ; ils ont ensuite refusé de marcher, et ce n'est qu'avec peine qu'on les a maintenus dans le devoir.
Nous avons traversé la province de la Manche sans obstacles, et je suis arrivé le 2 juin à Andujar. C'est là que j'ai appris avec certitude l'insurrection générale de l'Andalousie. Une Junte, qui prenait le titre de Junte Suprême, s'était formée à Séville et donnait des ordres dans tout le Midi de l'Espagne ; les troupes de ligne du camp de Sl-Roch, de Cadix et des autres garnisons, se rassemblaient à Séville, et déjà une armée de rebelles d'environ quarante mille hommes occupait Cordoue et se préparait à défendre le passage du Guadalquivir au pont d'Alcolea.
Instruit de toutes ces circonstances si graves, je me hâte d'en rendre compte à S. A. I. à Madrid. Je lui observe en même temps l'insuffisance de mes forces et je lui demande la réunion du Corps de la Gironde, avec lequel j'avais l'espérance fondée de pacifier tout le Midi ou du moins de contenir les rebelles dans d'étroites limites. Vivement affecté de la faiblesse de mes moyens dans une position si délicate, mais sentant combien il importait de prévenir les desseins des rebelles et d'agir avec activité dès le principe de l'insurrection, je me décide à marcher sur Cordoue. J'oppose l'audace et le dévouement, à la grande supériorité des forces que j'avais à combattre.
Après avoir fait à Andujar les dispositions nécessaires pour les vivres et avoir assuré, autant qu'il m'était possible, la tranquillité de la province de Jaen et nos communications à travers la Sierra -Morena, je passe le Guadalquivir, et, le 7 juin, nous nous présentons à la pointe du jouidevant le pont d'Alcolea, où il fallait de nouveau passer par le fleuve pour marcher sur Cordoue. L'ennemi s'était partagé en deux corps ; l'un, de quinze mille hommes, était placé sur la rive droite du Guadalquivir et défendait en même temps le pont et les retranchements qui le couvraient ; l'autre corps, plus nombreux, était sur la rive gauche ; il est descendu des montagnes de Torre Cabrera et il est venu nous attaquer lorsque nous étions engagés dans l'attaque de la tête de pont. Il a fallu faire front de tous côtés. Cette position était difficile. L'entreprise la plus audacieuse m'a paru la plus sûre en ce moment, et je me suis décidé à enlever le pont de vive force et à emporter d'assaut l'ouvrage dont il était couvert.
Un feu très vif de canon et de mousqueterie durait depuis deux heures ; la iie brigade de la division Barbon, commandée par le général Pannetier et composée de la Garde de Paris et de la 3e Légion, marche contre la tête de pont. L'ennemi redouble son feu dans cet instant décisif: les premiers pelotons se précipitent dans le fossé, mais les parapets étant très élevés, nos soldats y gravissent avec peine et ils essuyent un feu violent. Je suis au milieu d'eux, je les anime, je leur recommande de s'aider mutuellement pour atteindre le parapet, soit en s'élevant sur les épaules l'un de l'autre, soit en plantant la bayonnette dans l'épaisseur du talus pour former des degrés à ceux qui s'élançaient les premiers. En peu de temps, le courage et l'ardeur triomphent de toutes les difficultés et l'ouvrage est emporté. On poursuit dans le village d'Alcolea l'ennemi, qui en est chassé et qui se retire vers Cordoue ; il prend position sur un plateau élevé, où il avait placé son canon les jours précédents.
Nous profitons de ce premier et brillant succès pour agir plus vivement contre le corps qui était sur la rive gauche. La brigade de dragons du Gal Privé, celle de chasseurs du Gal Dupré, le bataillon des marins de la Garde et la brigade du G ll Chabert composée de la 4e Légion et du bataillon suisse de Freulcr, étaient employés dans cette opération ; la brigade suisse était en
réserve. Ce Corps ennemi voyant le pont enlevé et le village d'Alcolea forcé, n'a pas tenu longtemps. Notre cavalerie a fait des charges qui ont été très meurtrières pour lui, et il a été obligé de se retirer. Les nouvelles levées ennemies étaient soutenues par des bataillons et escadrons de troupes régulières qui se sont également repliés en grand désordre. Après ce nouvel avantage, les troupes qui venaient de le remporter passent rapidement le Guadalquivir pour se réunir à celles qui étaient déjà sur la rive droite. Le corps repoussé du village d'Alcolea avait pris position en avant de Cordoue, et il ne fallait pas lui donner le temps de s'y affermir. La défense du pont est confiée au brave bataillon des marins de la Garde commandé par le Capitaine de vaisseau Daugier ; il était essentiel de garder fortement ce point de communication.
Tous les corps étant disposés dans leur ordre de combat, on s'avance sur Cordoue, mais l'ennemi qui semblait vouloir couvrir celte ville refuse un nouvel engagement; il abandonne la position qu'il occupait et se retire dans les murs de Cordoue. Quelques moments de repos ont été donnés aux troupes, qui étaient accablées par la fatigue et la chaleur du climat ; alors elles firent éclater la joie que leur inspirait la brillante action qui venait de se passer et qui était d'autant plus glorieuse, que nos jeunes soldats combattaient pour la première fois. Notre perte a été très légère ; nous n'avons eu à regretter aucun officier supérieur. S'il m'est permis de rappeler ce qui m'est personnel, j'ai été atteint légèrement d'une balle en reconnaissant la tête de pont. Un bataillon de la 4° Légion, commandé par le chef de bataillon Baraige, avait passé le Guadalquivir à Montoro et avait suivi la rive droite pour donner de l'inquiétude à l'ennemi et favoriser l'attaque du pont ; retardé dans sa marche par l'extrême difficulté des montagnes qu'il a traversées, il est alors arrivé à Alcolea après avoir dispersé plusieurs bandes de rebelles.
Tout était en armes dans Cordoue ; nous en trouvons les portes fermées et barricadées. De toutes les fenêtres et du haut des murailles, il partait un feu violent dont nous étions assaillis de toutes parts. Voulant éviter les maux inséparables de la défense opiniâtre qui s'annonçait, j'ai tenté les moyens de persuasion et j'ai demandé à parler au corrégidor et au commandant militaire.
Le prieur d'un couvent a été envoyé pour engager les habitants à se rendre et à éviter à leur ville les suites fâcheuses d'un enlèvement de vive force. Toutes ces tentatives ont échoué contre la fureur et l'aveuglement. Un temps précieux s'était déjà écoulé dans une vaine attente et l'attaque a été enfin ordonnée ; le canon brise les portes et le combat s'engage de rue en rue pour réduire les maisons qui étaient barricadées et d'où l'ennemi fesait feu sur nous avec avantage. Le soldat criait hautement qu'il fallait les brûler, mais j'ai défendu cette mesure qui, quoique autorisée par les droits de la guerre, m'a paru trop violente dans cette circonstance. Je voulais soumettre la ville et la ménager en même temps. Une seule maison en flamme eût causé un incendie général ; je me suis vivement applaudi de l'avoir sauvée de ce malheur. L'impétuosité de l'attaque a accéléré la défaite des rebelles ; culbutés sur tous les points et poursuivis dans toute l'enceinte de la ville, ils ont pris la fuite hors des murs et se sont retirés du côté de Séville, laissant dans Cordoue beaucoup de morts et de prisonniers.
Cette journée ne pouvait être plus glorieuse ; un corps peu nombreux a Iriomplié d'une multitude d'ennemis et a surmonté des obstacles qui rendent le succès plus brillant. Le passage du pont d'Alcolea rappelle les plus belles actions de guerre de cette espèce, et les différentes attaques qui ont eu lieu offrent des traits dignes d'éloges.
A peine le combat était fini et la victoire assurée, que les ordres les plus précis ont été donnés pour rétablir le calme dans la ville. Le G ll Laplane en a pris le commandement. Des compagnies d'élite ont été chargées de la police et de la garde intérieure : toutes les troupes ont campé hors des murs et il a été interdit à tout soldat d'y entrer hors du service. Quelques désordres accompagnent nécessairement un combat qui a lieu de rue en rue et de maison en maison, mais ils ont été réprimés aussitôt qu'il a été possible. Un assez grand nombre de rebelles et de gens du peuple ont été arrêtés, pillant les maisons où ils s'étaient réfugiés. Dès le lendemain de l'action, le pillage a été défendu sous peine de mort, et avant que l'Ordre pût être lu à toute la troupe. la surveillance la plus active ;i été exercée, .le mus moi même resté à cheval pour m'assurer de la
vigilance et de la fermeté que j'avais prescrites à cet égard et pour rassurer les habitants. J'ai engagé le corrégidor et les alcades à faire publier de suite, que les Français ne voyaient plus d'ennemis dans la ville soumise à l'autorité du Roi Joseph I", et que la confiance devait renaître. Ces différentes mesures ont réussi et le calme a succédé à l'agitation que cause inévitablement une action de guerre aussi violente. Dans plusieurs campagnes on a vu des villes prises sans combat, qui ont souffert plus que Cordoue cju'il a fallu emporter de vive attaque. Le zèle de la discipline et la modération ajoutent encore à la gloire du succès, et la générosité honore la victoire elle-même ; aussi dois-jc faire remarquer dans cette circonstance, l'attention, la vigueur et l'activité que j'y ai employées.
Le G'1 Dupré, à la tète de sa brigade de chasseurs, a poursuivi les rebelles sur la route de Séville, et il a fait poser les armes à un grand nombre. Les officiers et les soldats des troupes réglées ont été traités comme prisonniers de guerre, on a eu pour eux les égards convenables et j'ai même renvoyé plusieurs officiers sur leur parole afin qu'ils fissent connaître les bons procédés des Français envers les Espagnols. Une grande partie des rebelles de Cordoue et de la province est rentrée dans ses foyers, et les préjugés du peuple ont été moins envenimés. Chaque jour était marqué par de nouvelles mesures d'ordre et de police ; des visites rigoureuses ont été faites pour enlever aux soldats les objets dont ils pouvaient s'être emparés dans le moment de trouble qui a accompagné nécessairement la prise de la ville. L'argent a été mis en masse par compagnie pour être employé utilement à l'entretien; la restitution des autres objets a été ordonnée, et la surveillance militaire a eu particulièrement pour objet la conservation intacte des églises. Tout ce qui a pu être dit de défavorable à cet égard ne prouve que le fanatisme insensé qui l'a dicté. On sait assez que les moines ont tout mis en œuvre et répandu toutes les impostures pour exciter la fureur du peuple à la faveur de son inconcevable crédulité ; mais pour combattre leurs moyens perfides et odieux, rien n'a été négligé à l'égard du respect dû au culte. Déjà nous avions employé ces soins utiles à Vitoria, à Valladolid et dans toutes les villes que nous avions occupées, et nous les avons également observés à Cordoue. Les habitants y ont vu plusieurs fois avec autant de surprise que de satisfaction l'appareil militaire se mêler aux processions et aux autres exercices du culte, lorsque l'occasion s'en offrait. Les autorités civiles remplissaient avec exactitude les objets relatifs au service des troupes, et l'opinion devenant toujours plus favorable, je recevais souvent de ces magistrats eux-mêmes, naguère nos ennemis, des renseignements précieux sur les desseins et la position de l'armée de Séville.
Une simple garnison dans les principales villes aurait suffi pour maintenir tout le royaume. Ces réflexions si justes me faisaient regretter plus vivement d'avoir laissé dans la Vieille Castille les deux tiers de mon Corps d'armée, conformément aux ordres de S. A. L, et de me trouver dans l'impuissance de poursuivre des avantages aussi heureux. J'ai attendu dix jours à Cordoue le résultat des demandes que j'avais faites d'Andujar, et ne recevant point de nouvelles delà marche des divisions de Tolède et de l'Escurial, je me suis replié sur Andujar où je suis arrivé le 18 juin. Il eût été imprudent et contre les principes de vouloir disputer, avec une division, la mauvaise position de Cordoue contre une armée nombreuse et dans laquelle se trouvaient toutes les troupes de ligne du Midi de l'Espagne. — Avant de quitter Cordoue, le payeur de l'armée a reçu dans sa caisse, d'après des procès-verbaux réguliers, les fonds des caisses publiques. Ce qui a déterminé cette mesure, c'est l'emploi journalier que l'on faisait de ces fonds pour l'entretien des insurgés avant notre arrivée. Le rapport des magistrats à cet égard ne permettait pas de douter que ce qui restait dans les caisses serait employé au même usage lorsque la ville serait évacuée. Ainsi il était indispensable d'enlever aux rebelles la ressource de ces fonds qui étaient perdus pour l'État et qui ont servi au paiement de la solde arriérée de nos troupes. Un autre objet d'administration dont j'ai également rendu compte à S. A. L, est la réorganisation du haras de Cordoue. Tous les chevaux que l'on a retrouvés lui ont été rendus, et des ordres précis ont été donnés pour la conservation de cette propriété royale.
Quelques jours après mon arrivée à Andujar, le commandant Baste a été envoyé à Jaen pour en chasser un parti de rebelles et pour y faire des vivres. Cet officier s'est porté ensuite clans la
Sierra-Morena pour faciliter le passage de la division Vedel qui était en marche pour se réunir à la ire division. Les gorges des montagnes étaient occupées par 3ooo rebelles, près Ste-Hélène. Le G'1 Vedel les a fait attaquer par le Gal Poinsot, qui, à la tète de sa brigade, les a culbutés et dispersés très rapidement; et il est venu ensuite occuper la position de Baylen.
Une nouvelle expédition a été faite avec succès sur Jaen par le GM Cassagnedans les premiers jours du mois de juillet. Les rebelles qui ont été battus étaient ces mêmes brigands qui s'étaient jetés sur Andujar après notre passage et y avaient massacré le commandant d'armes et les autres Français qui étaient avec lui. Ils avaient rempli la Sierra-Morena de leur affreuse barbarie et avaient commis près de Montoro des cruautés inouïes sur les hommes qu'ils avaient surpris isolément. Les troupes qui en ont vu dans leur marche des traces encore récentes en ont frémi d'indignation. Malgré ma profonde douleur, j'ai senti que je ne devais point user de représailles, et que la vengeance ne devait pas s'exercer hors du champ de bataille. Les conseils de l'humanité et d'une sage politique étaient sans doute les meilleurs dans une guerre de cette nature et à l'égard d'un peuple qui a pour roi le frère de l'Empereur. J'ai toujours pensé également qu'il fallait employer une contenance ferme et imposante. La modération et la dignité doivent s'allier dans le commandement.
Pendant que j'établissais ma défensive sur le Guadalquivir, à Andujar, l'armée de Séville se renforçait et de nouvelles levées se formaient dans tout le Midi. L'ennemi profitait de notre inaction. J'ai renouvelé dans toutes mes dépèches mes observations sur l'importance d'agir offensivement de ce côté et de réunir les forces nécessaires pour empêcher l'ennemi de tenir la campagne. Cet ennemi battu et dispersé, les villes les plus enflammées par la révolte se seraient soumises d'elles-mêmes. La dispersion de nos troupes par divisions nous exposait à des événements fâcheux. Mes représentations ne s'adressaient plus à S. A. I., mais au duc de Rovigo qui l'avait remplacée dans le commandement général. A ces considérations générales, j'ajoutais que la position d'Andujar était faible, que les vivres étaient très rares, que la sécheresse de la maison avait rendu le Guadalquivir guéable presque partout, et que le soldat était chaque jour affaibli davantage par des privations que la chaleur extrême du climat rendait plus pénibles. J'insistais sur la nécessité de marcher à l'ennemi.
Dans cette situation si difficile, j'ai reçu du duc de Rovigo, dans plusieurs lettres, l'ordre de me maintenir à Andujar. Il m'écrivait qu'il me ferait passer des renforts, que Saragosse et Valence étaient sur le point de se rendre, qu'il me fallait à tout prix contenir l'armée d'Andalousie audelà de la Sierra-Morena et qu'un mouvement rétrograde causerait les plus graves inconvénients. Il ajoutait que l'ordre de garder Andujar était l'intention même de S. M. l'Empereur. Des dispositions aussi précises m'interdisaient toute idée de retraite. Violer des instructions si formelles c'était se rendre responsable des événements, c'était commettre la faute la plus grave de toutes, celle qui est sans excuse à la guerre, en un mot c'était désobéir. Une fidélité absolue aux ordres est la première loi militaire; la fortune peut changer, mais aucun reproche ne peut atteindre celui qui se dévoue à l'exécution entière des ordres émanés du commandement supérieur. Plussa position est difficile et plus ses observations ont été pressantes, plus il acquiert de droits auprès du gouvernement ; la force et la puissance du souverain reposent sur l'obéissance, dont les principes doivent être invariables dans tous les grades et dans toutes les circonstances de la guerre.
Ainsi toute mon attention s'est appliquée aux moyens de défendre la position d'Andujar. Pour remédier à la disette de vivres, on a fait la moisson qui était abandonnée par les cultivateurs que le voisinage de l'armée ennemie avait forcés à prendre les armes. Le soldat a coupé les blés dont il confectionnait lui-même son pain. Mais l'activité du service rendait cette mesure insuffisante. On n'a souvent distribué que la demi-ration et quelquefois moins. Il n'y avait de vin que pour les hôpitaux; encore fallait-il le tirer d'une province éloignée où on le fesait acheter, attendu que les réquisitions restaient sans effet. Cependant les troupes ont supporté ces privations avec beaucoup de constance. Je l'entretenais par l'espérance de reprendre bientôt l'offensive et j'ai eu toujours lieu d'applaudir au zèle des officiers et au bon esprit du soldat. La ville d'Andujar est sur la rive droite du Guadalquivir. Pour couvrir le pont qui est devant
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elle, le Gal Dabadie, commandant le Génie, a fait construire un ouvrage armé de six pièces de canon. D'autres dispositions ont été faites d'après l'indication du terrain. Mais il ne suffisait pas de se mettre en état de résister à une attaque directe ; il fallait prévenir les entreprises que l'ennemi pourrait faire sur notre gauche. Notre droite se trouvait défendue par de hautes montagnes impraticables. Le chemin qui conduit de Jaen à Baylen devenait ainsi très intéressant à observer. Le Gal Liger-Belair y a été établi avec la valeur de deux bataillons, en face de Mengibar, sur la rive droite du fleuve ; il était sous les ordres immédiats du Gal Vedel dont il formait l'avant-garde, et qui avait pour instruction principale d'empêcher l'ennemi de passer le Guadalquivir pour se porter sur Baylen. Il était évident que la position d'Andujar ne pouvait être maintenue sans celle de Baylen, ce qui rendait de la plus grande importance les instructions données au Gal Liger-Belair et au Gal Vedel.
Ces dispositions étaient faites depuis plusieurs jours lorsque le Gal Gobert est arrivé à la Caroline avec une partie de sa division. Il avait laissé trois bataillons dans la Manche pour assurer les communications avec Madrid ; mais pour rendre ces communications véritablement sûres, il aurait fallu une division entière. Aussi la plupart des courriers et plusieurs convois de vivres ont-ils été interceptés. Cet inconvénient si grave a été l'objet de mes observations réitérées au Général en chef, à Madrid. Je ne pouvais y pourvoir avec succès, à moins d'y employer la moitié des forces qui étaient avec moi. En les disséminant ainsi sur une étendue de quatre-vingts lieues, il eût été impossible de garder aucune position.
Les mouvements de l'armée ennemie commandée par le Général Castaiïos m'annoncent qu'il se prépare à attaquer la position d'Andujar. J'en préviens aussitôt le Gal Vedel et le Gal Gobert ; c'était le i4 juillet. Je marque au premier de se tenir prêt à appuyer le Gal Liger- Belair dans le cas où l'ennemi entreprendrait sur notre gauche, et au second, qui avait fait sa jonction la veille, de se rendre à Baylen, afin d'être en mesure de se porter, soit à l'appui du GaI Vedel vers Mengibar, soit au secours de la division Barbou, à Andujar, selon que le besoin l'exigerait. Nos troupes se trouvaient, par ces dispositions, aussi rapprochées qu'il était possible et à portée d'agir avec avantage, quelles que fussent les intentions de l'ennemi.
Le i5, il se présente devant Andujar, couronnant toutes les hauteurs qui lui font face, et il dresse deux batteries de pièces de 12 contre la tête de pont. Nous nous disposons à le recevoir s'il tente le passage du Guadalquivir. Le général Barbou place sa ire brigade dans les ouvrages et en arrière du pont. La seconde brigade s'étend à droite. Le bataillon des marins de la Garde est chargé de la défense de la ville. La brigade suisse est placée dans la plaine derrière Andujar et observe tout le cours du fleuve. Le 6e régiment provisoire de la division Gobert, commandé par le Général Lefranc, et qui venait d'arriver, escortant un convoi, a été mis en position près des montagnes qui s'élèvent sur la droite de la plaine. Il a eu à combattre un Corps de 3 à k 000 hommes qui avait passé le Guadalquivir à deux lieues au-dessous d'Andujar, et qui était venu à travers ces montagnes très élevées pour attaquer les derrières de notre camp. La diversion que ce Corps voulait opérer a été infructueuse ; il a été vivement repoussé et n'a plus reparu.
La canonnade de l'ennemi, quoique très longue, n'a produit presque aucun effet ; il n'a point engagé d'attaque de front, et on est resté des deux côtés dans la même position. Une action plus sérieuse semblait s'annoncer pour le lendemain. Je charge, en conséquence, le capitaine Desfontaines, aide de camp du général Legendre, de porter l'ordre au général Vedel de m'envoyer un bataillon, et dans le cas où l'ennemi ne serait point en force du côté de Mengibar, de m'envoyer une brigade.
D'après l'avertissement que je lui avais donné, le Gal Vedel se trouvait réuni au Gal Liger- Belair et observait le Corps du général espagnol Reding, qui avait fait le \[\ quelques démonstrations de ce côté. Au lieu de se conformer à l'ordre que je lui avais donné, qui était de ne m'envoyer qu'un bataillon si l'ennemi avait des forces devant lui, il quitte sa position et se rend à Andujar avec toute sa division. Après son départ, le 16 au matin, le Gal Liger-Belair est attaqué ; il avait à peine la force de deux bataillons avec lui et il était hors d'état de résister. Le général de division Gobert, qui était alors à Baylen, marche rapidement à son secours,
mais il n'avait que très peu de troupes, ayant laissé, ainsi qu'il a déjà été dit, une partie de sa division à Madrid et une autre dans la Manche. Il soutient cependant le combat contre des forces bien supérieures et il y déployé autant d'audace que de talent. Le Ier régiment provisoire de cuirassiers y fait les charges les plus brillantes, conduit par son brave chef le major Christophe. Après la blessure du général Gobert, cette Division se retire sur Baylen ; ce général si distingué nous a été enlevé et a emporté nos plus vifs regrets. Le Gal Dufour a pris ensuite le commandement de sa division, qui s'est très bien conduite dans ce combat inégal.
Le général Castanos a renouvelé son attaque sur Andujar ; la canonnade a duré toute la journée du 16 ; plusieurs colonnes se sont approchées pour tenter le passage du Guadalquivir, mais repoussées par notre feu elles ont abandonné leur entreprise.
Deux heures après l'arrivée du général Vedel à Andujar, je reçois la nouvelle de l'affaire de Mengibar. Il est évident que si ce général n'avait pas quitté sa position, l'entreprise de l'ennemi aurait tourné entièrement à notre avantage. L'absence de sa division, qui était spécialement chargée de couvrir Baylen, nous a fait perdre le fruit d'une occasion heureuse. Son mouvement est contraire à mes ordres et leur inexécution est une faute d'autant plus grave que tout prouve la justesse de mes dispositions. Il est indubitable, en effet, que le corps ennemi qui a attaqué le Gal Liger-Bolair aurait été rejeté de l'autre côté du fleuve, si les divisions Gobert et Vedel s'étaient trouvées réunies contre lui, comme elles devaient l'être, pendant que la majeure partie des forces ennemies étaient devant Andujar où je leur fesais face avec la division Barbou. Après ce succès infaillible nous aurions attaqué devant Andujar le Gal Castanos, qui ayant fait la faute de partager ses troupes en deux Corps, s'était exposé à être battu par une double opération. Ce résultat devenait décisif et aurait entièrement dégagé la position d' Andujar.
Pour réparer ce contretemps si fâcheux, j'ordonne le 16 au soir au Gal Vedel de se reporter de suite sur Baylen, de s'y réunir au Gal Dufour que je place sous ses ordres, de combattre l'ennemi qui cherchera indubitablement à y pénétrer, de lui faire repasser le Guadalquivir, et après avoir ainsi mis Baylen en sûreté, de venir de suite me joindre à Andujar pour attaquer l'ennemi qui était devant celte position. Les motifs de cet ordre sont si lumineux qu'il est superflu de les faire remarquer ; le résultat était infaillible. J'augmente la force du Gal Vedel pour le mettre audessus de toutes les chances, et je reste de ma personne à Andujar avec le corps le plus faible. C'était le point le plus délicat et le plus important et je devais en conséquence m'y trouver. Le devoir du chef est d'être partout où est le plus grand intérêt et le plus grand danger. Le Gal Vedel part le 16 au soir, d'Andujar, pour se rendre à Baylen. Lorsqu'il y arrive, le Gal Dufour l'avait quitté pour se porter sur la Caroline, quoiqu'il m'eût écrit dans la nuit du 16 au 17 qu'il le garderait jusqu'à la dernière extrémité. Ce mouvement fait sans ordre, et absolument contraire aux circonstances qui rendaient la position de Baylen si nécessaire, est malheureusement suivi par le Gal Vedel, cpii prend aussi la route de la Caroline. Mes ordres sont encore cette fois inexécutés, et ce poste de Baylen, toujours plus essentiel à garder, se trouve abandonné. L'ennemi n'avait pas encore gagné de terrain depuis le combat du 16, mais s'étant approché de la ville et la voyant évacuée, il s'y établit.
Aussitôt que j'apprends que Baylen est occupé en force par l'ennemi, je sens vivement quelles peuvent être les conséquences de la nouvelle faute qui vient d'être commise. Il m'est bien pénible de faire remarquer encore que le Gal Vedel n'a pas suivi ses instructions et qu'il a violé l'ordre tant de fois réitéré de mettre Baylen en sûreté ; mais obligé de justifier mes opérations, je ne puis le faire qu'en exposant les faits. J'ai cherché jusqu'ici à pallier toutes ces circonstances lâcheuses autant que je l'ai pu, et je regrette vivement que celte réserve ne me soit plus permise. L'intérêt de la vérité, l'honneur des troupes et le mien exigent aujourd'hui que tous les événements soient développés avec une entière exactitude.
Le seul parti que j'avais à prendre en ce moment était de lever le camp d'Andujar et de marcher sur Baylen pour tâcher de m'en emparer. Je parviens à dérober mon mouvement à l'ennemi qui était devant moi. Je pars le 18 au soir clje me trouve le lendemain malin à 3 heures au pont de l'IIcrruinblar, près Baylen. Les troupes étaient disposées de manière à pouvoir coin-
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battre en marchant, mais nous avons gagné huit heures sur le corps ennemi d'Andujar et il n'a point inquiété notre arrière-garde. Celui de Baylen se préparait à marcher contre nous, lorsque nous l'avons lui-même attaqué. Placé en avant de la ville, il couvrait le chemin de la Sierra- Morena et présentait un Iront qui occupait tout le terrain compris entre les montagnes qui régnent des deux côtés de la route ; il avait une forte artillerie et beaucoup de pièces de 12.
La brigade du Gal Chabert engage le combat aussitôt que le jour naissant permet d'agir. Il fallait beaucoup de vivacité et ne pas perdre un moment, afin de prévenir l'arrivée du corps auquel nous avions dérobé la veille notre départ. Comme il pouvait se présenter subitement sur nos derrières, le Gu Barbou, avec une partie de la iie brigade, avait pris une position favorable en deçà de l'Herrumblar pour résister à son attaque, pendant que tous nos efforts se dirigeraient du côté de Baylen.
L'ennemi voyant sa supériorité, à la faveur de laquelleil débordait nos ailes, a tenté de tourner notre flanc droit. Une forte colonne se détache de sa ligne pour exécuter ce dessein, mais elle est repoussée et nous lui enlevons deux drapeaux. Un escadron de cuirassiers, un bataillon de la [\e Légion et le bataillon suisse de Freuler ont agi dans cette occasion avec succès, ainsi que la brigade de dragons du Gal Privé. La même entreprise est formée contre notre gauche et n'obtient pas plus d'effet; la 3e Légion et la Garde de Paris soutiennent cette attaque avec fermeté. La brigade suisse s'est aussi bien montrée en ce moment. Le GaI Fresia a fait charger la brigade de