CHAPITRE Vil
Fabvier et le parti libéral eo 1819. — Le Comité directeur et la conspiration de 1820. — Mission de Fabvier en Lorraine et en Alsace. — Son retour à Paris. — Ses rapports avec Bérard. — Sa détention. — Procès du 19 août. — Fabvier devant la Cour des pairs.
C'est en 1819 que Fabvier, réduit à l'inaction par sa disgrâce, publia ce Journal des opérations du 6* corps pendant la campagne de 1814 dont on a pu lire plusieurs extraits dans le troisième chapitre de cet ouvrage (1). Cette narration militaire, si simple, si dénuée d'apprêt et d'appareil oratoire, produisit sur les contemporains une grande impression. Nous ne devons pas en être surpris. A l'heure actuelle elle nous émeut encore. Comment les bons Français qui se rappelaient la fin de l'Empire, ceux qui sur nos boulevards avaient vu défiler nos vainqueurs, fussent-ils restés froids à cette lecture? La popularité de Fabvier fut singulièrement accrue par cette publication. Il n'eût tenu qu'à lui de l'augmenter encore en écrivant le récit de sa noble conduite pendant les Cent-Jours; en montrant par son propre exemple le parti qu'on eût pu tirer en 1815, comme en 1814, du patriotisme populaire pour repousser l'étranger. Mais ce soldat, né pour l'action, n'était pas homme de plume. La gloire de faire de beaux livres le tentait peu, et l'idée ne lui vint jamais de se jeter dans la carrière des lettres.
Réduit comme tant d'autres, dans la force de l'âge, à quitter ce métier militaire qu'il aimait si passionnément, qu'allait-il donc faire de son instruction, de son énergie, de son aventu-
(i) Paris, 1819, in-8°.
reuse ambition? Ceux de ses amis qui n'étaient pas dans son secret s'étonnèrent de le voir renoncer ostensiblement à la vie publique et tourner son activité vers l'industrie ou vers le commerce. Cet esprit fumeux, toujours en travail, un peu chimérique dans ses multiples conceptions, parut, durant quelques mois, absorbé par des préoccupations d'intérêt privé. Il se rendit à Lyon, parla d'y établir une fabrique de bourre de soie. Mais il n'y resta guère et revint à Paris. Un peu plus tard, en octobre 1819, nous le revoyons à Pont-à- Mousson, sa ville natale (1), où il s'est mis en tête d'exploiter une mine de houille. L'affaire, du reste, n'a pas de suites. Puis il perd son père, dont la succession, qu'il refuse de liquider tant que sa mère vivra, semble fixer quelques mois son attention. Entre temps, réinstallé dans la capitale, il dit avoir trouvé sa voie : c'est le commerce des vins. Il s'associe avec un de ses parents, nommé Durozet; prend une patente (le 1" janvier 1820), écrit, voyage, achète, escompte complaisamment par la pensée ses futurs bénéfices. Sa clientèle s'étend, dit-il, jusqu'en Pologne, jusqu'en Russie.
Au fond, les affaires étaient le moindre de ses soucis. Ses commanditaires, les Laffitte, les Beauvau et autres chefs du parti libéral, s'inquiétaient fort peu qu'il vendit plus ou moins de vin de Bordeaux. La duchesse de Raguse, la comtesse Regnaud de Saint-Jean-d'Angély dont il fréquentait assidûment les salons; lady Oxford, lady Hutchinson (2), auprès desquelles il n'était pas moins empressé; La Fayette, qui le trai-
(1) Nous trouvons ces détails dans le Recueil des pièces relatives à la conspiration du 19 août 1820 qui furent imprimées par ordre de la Cour des pairs ( Paris, 1821, 3 vol. in-4°). Une bonne partie des faits rapportés dans ce chapitre nous est fournie par cette publication. Ajoutons que nous avons pu, à propos de cette curieuse affaire, mettre en lumière beaucoup de détails oubliés ou jusqu'à présent inconnus, en dépouillant pièce par pièce les vingt volumineux cartons des Archives qui renferment la procédure de la Cour des pairs à l'égard des accusés du 19 août. (Arch. nat., série CC, 515-534.)
(2) Des rapports de police secrète conservés aux Archives nationales (série F7) signalent à plusieurs reprises ces deux dames comme favorisant à Paris les conspirateurs libéraux. Quelques années plus tard, le gouvernement français finit par prendre à leur égard un arrêté d'expul-
tait comme son fils; Manuel, dont il était devenu l'ami intime; Béranger, qui le comptait au nombre de ses familiers, et les généraux de l'ancienne armée, comme lui disgraciés, lui parlaient de toute autre chose que de fournitures commerciales. Son prétendu négoce n'était, en somme, pour lui comme pour beaucoup d'autres, qu'une attitude, un procédé ingénieux pour dépister la police royale. Les mécontents du parti militaire trouvaient, dans l'apparent exercice des professions les plus bourgeoises et les plus paisibles, le moyen de préparer à leur aise une révolution nouvelle. On comptait alors par centaines les officiers supérieurs et par milliers les officiers subalternes condamnés en pleine jeunesse à l'inactivité. Un très grand nombre, restés dans les rangs, se voyaient chaque jour préférer pour l'avancement des émigrés ou des fils d'émigrés. Une foule de sous-officiers, qui avaient reçu leurs galons pendant les Cent-Jours, étaient redevenus simples soldats après Waterloo et n'avaient recouvré leurs grades qu'après plusieurs années de pénitence. Beaucoup en attendaient encore la restitution. Tous, ou à peu près, désespéraient de conquérir Tépaulette sous un régime qui abhorrait la démocratie et que son origine semblait vouer pour longtemps à l'effacement et à la paix. Après l'assassinat du duc de Berry, qui venait d'amener la chute du cabinet Decazes (13-20 février 1820), la réaction, à demi triomphante, menaçait ouvertement la loi Gouvion-Saint-Cyr, seule garantie qui restât à la plèbe militaire contre le favoritisme de cour. Le nouveau ministre de la guerre, Latour-Maubourg, préparait une réorganisation de l'infanterie qui allait lui donner le moyen de mettre encore plus de deux mille officiers à demisolde. Quiconque, dans l'armée, avait servi l'Empire, se sentait menacé dans son avenir. Le ressentiment, l'inquiétude, le souvenir des gloires anciennes et des humiliations récentes, l'ambition personnelle, le désir et l'espoir d'un relèvement national, tout prédisposait notre armée non seulement à la défection, mais même à la rébellion. Napoléon n'était pas mort. On se disait qu'il pourrait bien revenir encore. Et du reste, tout n'était-il pas préférable à un gouvernement imposé
par l'étranger et qui laissait chaque jour remettre en question les plus légitimes conquêtes de la Révolution? Voilà ce que chaque jour répétaient aux officiers et aux sous-officiers de la nouvelle armée leurs anciens camarades, transformés en industriels ou en voyageurs de commerce. Déjà la conspiration se précisait, s'organisait. Le colonel Sauset, revenu d'exil, ouvrait à Paris, sous le titre de Bazar français, un vaste magasin destiné en apparence à une exposition d'oeuvres d'art ou de produits de l'industrie, mais où, en réalité, sous couleur d'admirer des tableaux ou de choisir des pendules, des militaires de tout grade se donnaient rendez-vous, se concertaient en vue d'un mouvement prochain (1). Au lendemain de l'Empire, qui n'avait eu que le sabre pour raison d'être, et sous un régime qui avait lui-même tant abusé de la force, l'idée d'un coup de force, d'un pronuneiamiento, n'avait rien qui répugnât à ces batailleurs. L'opposition légale n'était pas leur fait. N'avaient-ils pas d'ailleurs, sous les yeux, l'exemple de l'armée espagnole qui, à la voix d'un colonel et d'un capitaine, venait de s'insurger et qui en quelques semaines avait réduit l'absolutisme à capituler? Ce qui avait été si facile à Quiroga et à Riégo leur était-il donc impossible?
Cet état d'esprit, qui n'est plus le nôtre heureusement (car que serait devenue la France si les casernes avaient pris l'habitude de lui faire la loi?), était encore aggravé par les tendances chaque jour plus hardies des hommes politiques que le parti libéral avait alors à sa tête. Si la plupart d'entre eux s'étaient résignés à la Restauration dans l'espoir que les Bourbons se réconcilieraient franchement avec la France moderne, les plus influents, en 1820, ne gardaient plus à cet égard aucune illusion. L'explosion de fureur par laquelle le parti contre-révolutionnaire avait accueilli en 1819 leurs succès électoraux, et surtout l'élection de l'ancien évoque Grégoire, et ses premières entreprises sous le nouveau ministère leur avaient ouvert les yeux. Malgré leurs efforts, la liberté indivi-
(1) Sur les origines du Bazar français, voyez, outre Viel-Castel et Vaulabelle, le Rapport de Pastoret à la Cour des pairs et le Réquisitoire de Jacquinot-Pampelune, dans le Recueil indiqué plus haut.
duelle et la liberté de la presse étaient de nouveau suspendues (1), comme aux plus mauvais jours de 1815. La loi du double vote, résultat d'une longue et passionnante discussion, assurait aux ultras une écrasante majorité dans la Chambre des députés. Louis XVIII» vieux et malade, n'était plus qu'un roi fainéant. Le pouvoir passait visiblement à son frère, instrument docile et aveugle de la contre- révolution. La Fayette, chef de l'opposition, incarnation de 1789, était prêt maintenant à sortir de la voie légale et à se jeter dans tous les complots. Manuel, dont l'audace de tribune avait déjà tant de fois exaspéré les vieux royalistes, était décidé à le suivre. Avec lui marchaient résolument des patriotes depuis longtemps populaires, comme Corcelies et d'Argenson; des généraux comme Tarayre, Merlin; des avocats éloquents, jeunes, renommés, comme Mérilhou et Rey; des journalistes hardis comme Cauchois-Lemaire et Chevallier. Bref, il existait une sorte de comité directeur, où ces divers personnages élaboraient en secret le plan d'une révolution qui, dans leur pensée, ne pouvait s'opérer qu'avec l'aide de l'armée. Les manifestations dans la rue ne pouvaient être qu'impuissantes. Il fallait que l'armée gagnée, non seulement se refusât à la répression, mais se prononçât pour le parti populaire. Les hommes politiques que j'ai nommés plus haut ne pouvaient, pour bien des raisons, se mettre directement en rapport avec elle. Sous peine de faire avorter la conspiration, ils devaient rester dans l'ombre jusqu'au jour où elle aurait éclaté. La Fayette et ses amis durent donc recourir à des intermédiaires. Il les leur fallait jeunes, hardis, connus du soldat. Nul, sous ce triple rapport, ne pouvait mieux les servir que le colonel Fabvier.
S'il faut en croire Marmont, Fabvier aurait même été la cheville ouvrière de la conspiration.
« On s'occupa, dit-il dans ses Mémoires, à travailler l'esprit des troupes et à s'y créer des intelligences. Le colonel Fabvier, chargé de ce soin important, y était éminemment propre pour diverses raisons, Les fonctions qu'il avaient exercées près de
(1) Par les lois du 26 et du 31 mars 1820.
moi l'avaient mis en rapport avec un grand nombre d'officiers. Son activité prodigieuse, la force de sa volonté, son esprit et, par-dessus tout cela, la haine ardente qui l'animait contre les Bourbons et dont la source était dans les injustices dont il avait été l'objet et la victime à l'occasion des affaires de Lyon, devaient le soutenir dans ses efforts et lui donner le moyen d'atteindre son but. H se trouvait d'ailleurs, par une circonstance particulière, avoir à sa disposition de nombreux instruments dont il pouvait se servir. Fabvier étant né à Pont-à- Mousson, en Lorraine, et la légion de la Meurthe se trouvant de son pays, il en connaissait presque tous les officiers, et son influence sur ce corps lui donnait une autorité bien plus respectée que celle du colonel. Il recevait régulièrement les rapports de tout ce qui s'y passait et l'on s'adressait à lui pour avoir une règle de conduite dans toutes les circonstances les plus importantes. Un certain capitaine Nantil, ancien élève de l'École polytechnique, bon officier, mais embarrassé par beaucoup de dettes et irrité de la destitution d'un emploi que son père avait occupé, ardent et entreprenant par caractère, fut le bras droit de Fabvier et l'individu qu'il mit en avant (1)... » Les colonels des légions qui tenaient alors garnison à Paris (c'étaient celles de la Meurthe, du Nord, du Bas-Rhin et des Côtes-du-Nord) étaient tous, au dire de Marmont lui-même, t d'une incapacité notoire ». Deux régiments d'infanterie de la garde royale, alors casernes dans la capitale, avaient aussi pour chefs des militaires de peu de valeur et peu aimés du soldat. Il était donc facile à des hommes intelligents et hardis comme Nantil de « travailler l'esprit des troupes ». Cet officier, qui avait brillamment servi sous l'Empire, était de Pontà-Mousson comme Fabvier, qui l'avait jadis protégé, et qui lui faisait parfois d'amicales avances d'argent. En juin, pendant les émeutes, il se désespérait à l'idée qu'il lui faudrait peut-être commander le feu contre la foule et le colonel lui recommandait énergiquement de n'en jamais venir à cette extrémité. Nantil se le tint pour dit. Bien plus, la pensée d'un soulève-
(1) Mémoiret du duc de Raguse, VII, 268-280.
ment militaire lui devint familière. Il la répandit autour de lui et avec un tel succès que quelques semaines plus tard il affirmait qu'il tenait la légion de la Meurthe dans sa main et qu'elle ferait ce qu'il voudrait. D'autre part, il fréquentait le Bazar et se tenait en relations avec Sauset et ses amis. L'avocat Rey, très populaire au quartier lalin et au faubourg Saint- Antoine, lui promettait le concours des étudiants et des ouvriers. Ce personnage et un ancien officier d'ordonnance de Napoléon, nommé Dumoulin, très connu à cette époque pour l'audace de ses spéculations financières, le mirent en rapport avec leur compatriote Bérard, chef de bataillon dans la légion des Côtes-du-Nord, conspirateur timide, mais qu'il entraîna en lui représentant que la réorganisation des cadres, alors en préparation au ministère, devait lui être fatale. Par le capitaine Dequevauviliers et plusieurs de ses camarades, il gagna la légion du Nord; par les lieutenants Hutteau et de La Verderie et par le capitaine de Trogoff, il entama l'infanterie de la garde royale. Bref, vers la fin de juillet, il croyait déjà l'armée assez ébranlée pour qu'il fût facile de l'enlever et de la déterminer à un coup de main.
On apprenait à ce moment même, après la révolution d'Espagne, celle de Naples. Celle du Portugal s'annonçait par des signes précurseurs également encourageants (1). Il ne fallait pas laisser à la loi du double vote (qui devait être appliquée pour la première fois en octobre ou en novembre) le temps de porter ses fruits. Mais le parti libéral une fois vainqueur, quelle serait son orientation? Là-dessus, on n'était guère d'accord dans le comité directeur. S'en tiendrait-on à la monarchie constitutionnelle et parlementaire? Avec quel prince? Le duc d'Orléans? Le prince d'Orange? Retournerait-on à l'Empire de 1815? Proclamerait-on Napoléon II, comme le souhaitaient des généraux (2)? Irait-on jusqu'à la République? La Fayette était
(1) La Révolution d'Espagne s'était accomplie de janvier à mars 4820; celle de Naples eut lieu du 1er au 7 juillet. En Portugal, le mouvement ne se produisit qu'à la fin d'août.
(2) L'existence d'un comité bonapartiste, dont les principaux chefs paraissent avoir été Savary et Caulaincourt, fut plusieurs fois signalée
de ce dernier parti. En tout cas, il ne voulait à aucun prix de l'Empire. Il ne désirait pas que l'entreprise eût un caractère exclusivement militaire, et il craignait qu'elle ne profitât qu'à l'armée, si elle était exécutée uniquement à Paris. C'était aussi le sentiment de Fabvier. En outre, l'humanité de ce dernier se révoltait à la pensée de la lutte fratricide qui ensanglanterait les rues de la capitale, si le signal de la révolte y était donné par une partie de l'armée. La garnison tout entière ne pouvait pas être gagnée; il devait toujours rester pour défendre le trône une portion considérable de la garde royale. Le colonel pensait qu'il fallait à tout prix prévenir un pareil conflit. Après avoir dépouillé avec soin les pièces de la procédure où il fut impliqué un peu plus tard, par suite de l'avortement du complot, j'ai la conviction qu'un soulèvement militaire en plein Paris n'était pas ce qu'il rêvait. C'était, suivant lui, par plusieurs éehauffourées locales, éclatant simultanément sur les points les plus éloignés du territoire français, que la révolution devait s'opérer. Les troupes, par petits détachements, se prononceraient à la fois au nord, à l'est, au midi, partout où on serait parvenu à les gagner. Le gouvernement ne saurait de quel côté faire face, dégarnirait la capitale; et tandis que les régiments qu'il aurait envoyés contre les rebelles passeraient du côté du drapeau tricolore, Paris n'aurait pour ainsi dire qu'à se secouer pour mettre à bas le trône et ses supports. La population triompherait sans combat et se donnerait le gouvernement provisoire qu'elle voudrait.
Fabvier,La Fayette et leurs amis venaient de voir les révolutions d'Espagne et d'Italie s'accomplir à peu près de la sorte et croyaient, un peu légèrement, que ce qu'il y avait de mieux à faire était de les imiter. Mener de front sur des théâtres fort éloignés les uns des autres cinq ou six intrigues simultanées, les coordonner avec assez de précision et de bonheur pour qu'elles concourussent au même résultat et qu'elles y aboutissent toutes à la même heure, c'était œuvre bien hasardeuse et de plus habiles y eussent échoué. Tout le monde, du
par la police secrète. (Arch. nat., CC.) Mais il fut impossible, faute de preuve positive, d'en impliquer les membres dans le procès.
reste, dans leur parti ne les approuvait pas. L'idée que la révolution ne pouvait se faire qu'à Paris et par Paris avait ses partisans. La Fayette, volonté vacillante et qui ne savait pas s'imposer, n'osa pas les décourager. Le complot subit donc deux directions contradictoires ou, pour mieux dire, il ne fut pas dirigé. De là son échec.
Les conspirateurs ne s'épargnèrent pourtant pas à la tâche. En juillet, une nuée d'officiers à demi-solde, improvisés voyageurs de commerce, se répandirent dans les départements pour y préparer la révolution. Leur tactique consistait à s'aboucher partout avec les militaires disgraciés et mécontents, avec les officiers subalternes et les sous-officiers en garnison dans nos places, avec les bourgeois signalés comme ennemis des Bourbons, à n'entretenir chacun d'eux, autant que possihle, qu'isolément (pour pouvoir nier ensuite si l'on était trahi), à écrire fort peu, ou à n'employer en écrivant qu'un style allégorique dont les termes convenus seraient empruntés au vocabulaire de l'industrie, du commerce ou de l'agriculture. (Si Ton voulait, par exemple, donner à entendre que la conspiration avait des chances de succès, on disait : La récolte s'annonce bien; les vignes sont belles, etc., etc.) Mais ces agents ne pouvaient eux-mêmes donner le signal du mouvement; l'autorité personnelle leur manquait. Il fallait, dans chacune des régions d'où l'on attendait la nouvelle des soulèvements, un homme de marque pour déterminer la population civile à commencer l'insurrection, la troupe à s'y rallier, à laisser faire ou à donner l'exemple. Aussi vers la fin de ce même mois de juillet et dans les premiers jours d'août plusieurs chefs réputés pour leur énergie personnelle quittèrentils Paris et se rendirent-ils dans les parties de la France où ils avaient le plus d'amis. M. de Saint-Àignan alla travailler la Bretagne; le chef d'escadrons Maziau, de l'ancienne garde impériale, alla mystérieusement visiter les garnisons du Nord; le colonel Pailhès partit pour Lyon; le jeune de Corcelle, fils du député de ce nom, se montra dans le Dauphiné. Fabvier eut pour sa part à remuer la Lorraine et l'Alsace, où il était, surtout depuis 1815, si populaire. Muni d'une feuille de route fort
régulière, il se rendit à Metz; puis à Pont-à- Mousson et à Nancy, où il était le 25, faisant peu & affaires, mais s'entretenant fort avec les mécontents de la récolte prochaine. Très peu après, il se montrait à Épinal; puis, franchissant mystérieusement les Vosges, il allait, à deux reprises, dans la première semaine d'août, à Oberbrûck, chez le marquis d'Argenson, député de Golmar, Pun des instigateurs les plus ardents de la conspiration. Il s'y rencontrait avec le grand industriel Jacques Kœchlin, également député et chef incontesté du parti libéral dans «la Haute-Alsace. Il prenait part, dans la forêt de Cernay, à une chasse où assistaient non seulement ces deux personnages, mais des militaires de haut grade en inactivité, comme le général Dermoncourt et le lieutenantcolonel Caron, qu'il n'avait jusqu'alors jamais vu. Il allait à Col mar, à Munster, sans pou voir dépister tout à fait la police royale, qui le serrait de fort près. Quelque réserve qu'il s'imposât," quelque violence qu'il fît à son naturel, il parlait encore trop, paraît-il, et ne plaçait pas toujours très bien ses confidences. C'est ce que donne à penser la lettre suivante, qui lui était adressée par son ami Hartmann, de Munster, et qui devait, après son arrestation, tomber au pouvoir de la justice :
t Ne soyez pas trop facile à offrir vos bons vins; méfiezvous des personnes qui se disent amateurs et prennent un air à vous inspirer de la confiance, comme s'ils voulaient en acheter une partie considérable. Nous avons beaucoup de ces sortes d'hommes d'affaires en ce moment. »
Ce qui me paraît résulter des nombreuses pièces de procédure que j'ai sous les yeux et qui se rapportent à ce voyage, c'est que Fabvier ne trouva pas dans l'Est les esprits aussi mûrs pour la révolution qu'il l'avait espéré. Sans doute ni la troupe ni la classe moyenne de la population n'étaient pour les Bourbons. Mais on ne paraissait pas encore disposé à passer de la parole à l'action. Les mécontents de Colmar, de Pont-à-Mousson, comme de toutes les villes de France, attendaient que la capitale se compromît la première. Fabvier fit donc, en somme, plus de bruit que de besogne. Du bruit, il
en fit trop; il ne tarda pas à savoir que ses démarches étaient épiées et qn'une étroite surveillance avait été ordonnée à son égard par le parquet de Colmar, comme par celui de Nancy. Il rentra dans cette dernière ville, où il passa plusieurs jours encore. L'arrestation de Caron, qui s'était déjà perdu par une grave imprudence, le détermina bientôt à reprendre le chemin de Paris. A la nouvelle que cet officier était sous les verrous, Fabvier se jugea sans doute trop compromis pour pouvoir continuer utilement ses menées et rentra sans éclat dans la capitale le 21 août, juste pour y apprendre une nouvelle plus inquiétante encore.
Pendant son absence, le capitaine Nanti! n'avait cessé de présenter à ses amis comme d'une exécution très facile le plan d'une insurrection militaire au cœur de Paris. Il avait fini même par le faire agréer à La Fayette. Voici quel était son plan : au milieu de la nuit, il irait prendre le commandement de la légion de la Meurthe, casernée dans le faubourg Poissonnière et qui, depuis longtemps gagnée, le suivrait, pensait-il, sans difficulté. Il la mènerait au fort de Vincennes, que certains travaux de réparation rendaient aisément accessible; il y avait, du reste, de nombreuses intelligences. Le général Merlin, qui connaissait bien cette place pour s'en être emparé en 1815, au retour de Napoléon, s'y établirait de nouveau; et sous sa garde un gouvernement provisoire dont La Fayette serait le chef s'y installerait aussitôt. Le mouvement serait protégé et masqué par la légion des Gôtes-du-Nord, que Bérard mènerait à la même heure occuper la place de la Bastille et le jardin Beaumarchais, où elle aurait pour appui plusieurs centaines d'étudiants et d'ouvriers embrigadés par l'avocat Rey et qui s'y rendraient mystérieusement, tous bien armés et vêtus en gardes nationaux. Simultanément enfin la légion du Nord, sous le capitaine Dequevauvillers, irait prendre possession de l'Hôtel de Ville, barrerait solidement les quais et, soutenue par d'autres détachements sur lesquels on comptait, marcherait sur les Tuileries, où on espérait capturer la famille royale.
Le succès n'était pas impossible, si l'on eût brusqué l'affaire.
Mais La Fayette et les politiques du parti, par leurs atermoiements, avaient donné le temps à la police d'éventer la conspiration. Us avaient exigé qu'on attendît la nouvelle des soulèvements préparés en province et Nantil avait dû remettre l'affaire au 10 août; puis, les nouvelles n'étant pas satisfaisantes, il dut la renvoyer au 15. A cette date, ni Fabvier ni aucun des agitateurs envoyés dans les départements n'annonçaient encore rien de bon. 11 fallut de nouveau retarder l'explosion. Mais ces contre-ordres pouvaient être funestes aux chefs du complot. Nantil sentait la trahison sourdre de toutes parts autour de lui. Trop compromis pour reculer, il décida d'agir sans plus attendre. Un de ses émissaires, qui alla trouver La Fayette au château de la Grange dans la journée du 17 août, détermina ce général à promettre qu'au premier bruit de la surprise de Vincennes, il accourrait prendre la direction du gouvernement provisoire. L'aventureux capitaine fixa donc à la nuit du 19 au 20 août le soulèvement projeté.
Mais il était déjà trop tard. Dès le 15 août, deux sous-officiers de la garde royale, Vidal et Petit, avaient dénoncé au maréchal Marmont, qui était alors de service, les propositions qu'ils avaient reçues de plusieurs meneurs, et il leur avait été enjoint de continuer à provoquer leurs confidences. Leurs rapports avaient été corroborés par ceux d'un officier préposé à la police militaire, le capitaine Ghenard, et par d'autres révélateurs encore. Bref le ministère, jugeant dangereux de laisser les choses aller plus loin, avait, dans la journée môme du 19 août, pris toutes les mesures nécessaires pour déjouer la conspiration. Les Tuileries, l'Hôtel de Ville, Vincennes avaient été mis en état de défense. Un mandat d'amener avait été lancé contre Nantil et Rey, qui, prévenus en toute hâte, avaient dû aussitôt prendre la fuite ; la légion de la Meurthe avait reçu Tordre de quitter Paris sur-le-champ; un grand nombre de ses officiers et de ses sous-officiers avaient été incarcérés. Les arrestations se multipliaient aussi dans les autres corps suspects. Enfin le 21 août une ordonnance royale déférait à la Cour des pairs le jugement de la conspiration.
A ces nouvelles, Fabvier, qui venait de rentrer à Paris,
affecta, par politique, une parfaite tranquillité, fit disparaître ses papiers les plus compromettants, reprit ses relations journalières et sembla défier toute accusation. 1! savait Nantil bien caché dans Paris (4) et pouvait chaque jour se concerter secrètement avec lui en vue de sa défense. Rey parvint bientôt à passer en Suisse. Or ces deux personnages seuls, parmi les hommes d'action, connaissaient la conspiration dans son ensemble et eussent pu sérieusement faire'du tort à Fabvier. Les autres ne savaient que des détails et n'avaient rien vu de haut (nous laissons de côté, bien entendu, les meneurs politiques de l'affaire, tels que La Fayette, Manuel, d'Argenson, Mérilhou, etc. ; la police n'osait pas les mettre en cause et Fabvier savait bien qu'en tout cas ils ne diraient rien de trop). Mais le colonel eut le tort de ne pas se garder d'un homme qui, sans avoir été l'âme du complot, y avait pris une part importante et qui, décidé maintenant à acheter la clémence royale en trahissant à demi son parti, allait tromper indignement sa confiance.
Le commandant Bérard, âme faible et vacillante, avait pris peur à la première nouvelle que le complot était éventé. Mais au lieu de se cacher, il avait cédé aux pleurs de sa femme, qui le suppliait de se racheter en dénonçant à l'autorité ce qu'il savait de l'affaire. Aussi dès le 20 août était-il allé faire à Marmont des révélations pleines, il est vrai, de réticences (car il évitait autant que possible les noms propres), mais qui éclairèrent le maréchal sur le parti que la justice pouvait tirer de ses terreurs. Le duc de Raguse, usant d'une sévérité mêlée de douceur à laquelle il n'avait pas su résister, l'avait déterminé à jouer vis-à-vis de ses anciens amis politiques le rôle infâme d'agent provocateur. Bérard continua donc de fréquenter ceux des conspirateurs qui étaient restés libres, les exhortant à ne pas perdre courage, les incitant à de nouveaux
(1) Cet officier, qu'on chercha dans toute la France, demeura dans la capitale jusqu'au mois de mars 1821 ; à cette époque, le colonel parvint à. l'en taire sortir avec l'aide de l'étudiant Pietri (qui rappelle ce fait dans une lettre adressée à Fabvier, après la révolution de 1830, et que noua avons sous les yeux). *
CONSPIRATION DE 1820 i65
complots et allant ensuite rapporter à ses chefs une partie des confidences qu'il avait ainsi reçues. Il resta notamment en relations avec Dumoulin qui, chaque soir, venait se promener et causer avec lui dans la rue des Marais. Et c'est par ce dernier qu'il fut mis en rapport avec Fabvier que, jusque-là, paraît-il, il ne connaissait que de nom.
Le 27 août, Dumoulin amena au rendez-vous le colonel, qui eut avec Bérard une longue conversation. Ce qui fut dit dans cette entrevue, nous ne le savons pas au juste, car le commandant, d'une part, et ses deux interlocuteurs, de l'autre, en rendirent compte plus tard en termes tout à fait contradictoires. Suivant le premier, Fabvier aurait déploré l'échec de la conspiration, puis exhorté Bérard à ne pas se décourager, assurant qu'on recommencerait, que le succès était certain, qu'on en avait pour garants des hommes politiques et des généraux illustres, etc. En attendant, Dumoulin avait parlé d'adresser des lettres de menaces à certains membres de la Cour des pairs chargée de juger les inculpés du 19 août (t). D'après Dumoulin et Fabvier, ce dernier propos n'avait nullement été tenu ; le colonel avait désapprouvé formellement l'entreprise de Nantil ; c'était Bérard qui lui avait fait à lui de nouvelles propositions de complot, ajoutant même qu'il croyait le duc de Raguse assez disposé à y coopérer ; et si lui, Fabvier, avait admis la possibilité d'un changement de gouvernement, c'était à la condition qu'il s'opérât par les voies légales, avec l'assentiment des Chambres et de la nation.
(4) 11 y eut effectivement des lettres de ce genre adressées à plusieurs magistrats ou membres de la Cour des pairs. 11 en reste six dans les pièces du procès (Arch. nat., CC, 522, liasse 15.) Elles ne portent pas de signatures et sont écrites en majuscules imitant les caractères d'imprimerie. L'une d'elles, adressée à Ravez (alors procureur général près la Cour des pairs), est ainsi conçue : ■ Tu vas prononcer sur le sort de bons Français. Songe au jour des représailles. Ta tête nous répond de ta conduite a la Chambre des pairs. Si tu parles en chouan, nous te traiterons en chouan. » A Sémonville l'anonyme écrivait : « Oui, nous conspirons la mort des indignes et sanguinaires Bourbons. Ta conduite répond de celle que nous tiendrons au jour des représailles. » Barbé-Marbois recevait pour sa part les lignes suivantes : « Les déserts de Sinamari te reverront encore, si tu as le malheur de sacrifier nos camarades à ces infâmes Bourbons. »
La vérité sans doute est entre ces deux versions. Mais, vu l'indignité du rôle joué par Bérard, j'ai lieu de croire que son récit s'en écarte beaucoup plus que celui de Fabvier. Quoi qu'il en soit, l'émissaire de Marmont, sans prononcer encore le nom du colonel, ne manqua pas de rapporter en haut lieu que tous les fils de la conspiration n'étaient pas coupés. Il semblait maintenant prendre à tâche, dans l'excès de son zèle, d'alarmer chaque jour le gouvernement par des révélations nouvelles. Le lw septembre il vint annoncer qu'un grand mouvement allait avoir lieu en Bretagne ; qu'il serait dirigé par le général Bachelu et le colonel Fabvier ; que ces deux militaires venaient de partir pour Rennes, etc. Pendant une semaine la police fut en émoi. Vérification faite, il fut démontré qu'aucun préparatif de révolte n'avait été fait en Bretagne et que les deux officiers dénoncés n'avaient jamais songé à s'y rendre.
Ce qu'il y avait de vrai, pourtant, c'est qu'à ce moment le parti libérai, à demi tranquillisé par le fait que Nantil et Rey étaient en sûreté et ne soupçonnant pas encore la trahison de Bérard, agitait de nouveaux projets de prises d'armes. Seulement c'était dans l'Est et non dans l'Ouest de la France qull songeait à provoquer la révolution. Le colonel Sauset était revenu de Vitry convaincu que la population de cette ville n'attendait qu'un signal, un encouragement pour se soulever. Comme, d'autre part, en vertu d'un ordre du ministère de la guerre, la légion des Côtes-du-Nord allait quitter Paris pour se rendre à Verdun, Dumoulin et d'autres pensaient qu'il serait facile à Bérard de la détourner de sa route et de la conduire à Vitry, où son attitude déterminerait les habitants à se prononcer. Us s'en ouvrirent à cet officier qui, naturellement, ne dit pas non, mais qui demanda des garanties. Exprima-t-il spontanément le désir de revoir Fabvier, comme celui-ci l'affirma depuis, dans l'espoir que l'homme de confiance de Lafayette se compromettrait à fond et qu'il amènerait même ce général à se compromettre avec lui par des engagements positifs? ou cette entrevue lui fut-elle, au contraire, suivant son dire, proposée par Dumoulin et ses amis? Je ne sais, mais
CONSPIRATION DE 1820 i67
j'inclinerais à penser que le colonel ne souhaitait pas cette rencontre. Et le fait est qu'il ne s'y prêta nullement. Sans être sûr que Bérard jouait double jeu, il commençait à se méfier de lui. Il fit la sourde oreille et ne le revit pas. Quant au commandant, il assura ultérieurement que, le 24 septembre au matin, deux agents de la conspiration étaient encore venus lui proposer un rendez-vous au nom du colonel, qui devait le présenter à La Fayette, et qu'il l'avait accepté. Ces deux agents, une fois arrêtés, le nièrent énergiqueraent, et il est prouvé que cette offre, si tant est qu'elle eût été faite, n'eut aucune suite.
A ce moment, du reste, la commission chargée par la Cojir des pairs d'instruire le procès du 19 août crut devoir mettre un terme à la triste comédie jouée par le commandant Bérard. Comme cet officier, sans doute pour se ménager l'indulgence de ses anciens amis, ne disait manifestement pas tout ce qu'il savait, les juges finirent par se demander s'il ne trahissait pas la justice plutôt que les conspirateurs et le firent arrêter. (22 septembre). Une fois sous les verrous, il parla plus net, sans cependant s'ouvrir sans réserve. Le résultat de ses nouvelles révélations fut que des mandats d'amener furent lancés contre Dumoulin, Fabvrer et plusieurs autres meneurs, depuis longtemps suspects, mais laissés jusque-là en liberté, faute de preuves.
Le colonel fut arrêté dans son domicile (rue de Clichy, n° 47) le 26 septembre, à cinq heures du matin, et conduit à la prison de la Force. Tous ses papiers et une partie de ceux de son associé Durozet furent saisis. Mais, à l'exception de la lettre de Hartmann citée plus haut, on n'y devait trouver rien de fort compromettant pour lui. On commença naturellement par le mettre au secret et pendant plusieurs semaines ses amis furent à son égard dans la plus cruelle inquiétude.
Ce n'est pas qu'ils le crussent capable de se laisser abattre par le malheur, effrayer par le péril, ni qu'ils doutassent de son énergie ou de sa loyauté. Mais s'ils étaient très assurés de sa fermeté, ils l'étaient moins de son calme et de son habileté à éventer les pièges de l'instruction secrète où il avait maintenant à se débattre.
De fait, il commit bien quelques imprudences. S'il fut très réservé à Pégard de Nantil, dont il affirmait avoir toujours ignoré les desseins et à qui, disait-il, il n'avait jamais donné d'autre conseil que celui de ne pas tirer sur le peuple; s'il refusait de nommer les personnages considérables qu'il avait vus en Alsace chez M. d'Argenson, il se montra moins réservé à l'égard du colonel Caron, dont il se borna du reste à dire qu'il avait fait la connaissance à la partie de chasse de Cernay. Quand on lui présenta la lettre de Hartmann, il se troubla quelque peu et s'exprima en ces termes, qui devaient forcément le compromettre : « Je n'hésite pas à vous dire que j'ai bien cru en comprendre le sens et qu'ils m'invitaient à me défier des espions qui pourraient m'être envoyés pour me sonder. Je leur ai même répondu que je n'avais pas besoin de cette recommandation et qu'ils n'eussent aucun sujet d'inquiétude, parce que je ne faisais rien qui ne pût être connu... » Ces dernières paroles indiquent le système de défense qu'avait adopté Fabvier. A l'entendre, il n'avait voyagé que pour son commerce. Il n'avait jamais rien dit, rien fait, rien proposé d'illégal, t S'il est vrai, disait-il, que quelques personnes m'aient parlé vaguement d'un désir de mouvement militaire, j'ai toujours répondu... non seulement de manière à ne pas les accueillir, mais même à les en détourner,.. » Il niait qu'il eût jamais été question, en sa présence, d'un projet formel, d'une action déterminée, ni qu'il eût proposé rien de semblable. C'était peut-être aller un peu loin. Mais il voulait sauver ses amis, plus encore que lui-même. Quand on lui demanda s'il connaissait Bérard, dont la trahison ne lui était pas encore démontrée, il répondit formellement que non. C'était une nouvelle faute. Car on fit aussitôt entrer cet officier, qui déclara positivement l'avoir vu le 27 août, rue des Marais, et rendit compte à sa façon de l'entrevue que nous avons racontée plus haut. Le colonel dut bien convenir qu'il s'était entretenu au moins une fois avec lui, mais exposa, comme on l'a vu, dans un sens tout à fait contraire la conversation qu'il lui avait tenue et déclara, ce que Bérard nia de toutes ses forces, que dans le courant de septembre une nou-
velle entrevue lui avait été proposée de la part de cet officier.
Fabvier subit en tout cinq interrogatoires, dont le dernier eut lieu le 25 octobre. Les juges et le ministère public demeurèrent convaincus qu'entre l'armée d'une part et de l'autre les hommes politiques et les généraux qui avaient souhaité le mouvement il y avait eu un intermédiaire principal et qu'il n'était autre que Fabvier. Ces hommes politiques, ces généraux, Bérard, le révélateur, ne les avait pas vus; Nantil et Rey, qui avaient eu souvent occasion de leur parler, étaient en fuite. Le colonel seul, parmi les inculpés alors en détention, pouvait donner des preuves de leur complicité. Or ces chefs supposés de la conspiration (et supposés non sans raison) c'étaient La Fayette, Manuel, Corcelles, d'Argenson, Kœchlin, Laffitte, etc., c'est-à-dire les représentants les plus populaires du parti libéral à la Chambre des députés; c'étaient dans la presse les Chevallier, les Cauchois-Lemaire, les Etienne, les P.-L. Courier; au barreau les Barthe, les Mérilhou, les Barrot, les Berville; c'étaient parmi les représentants de l'ancienne armée les généraux Merlin, Defrance, Tarayre, Bachelu, Pajol, Dermoocourt, etc. On citait même comme ayant secrètement encouragé le complot le ttiaréchal Davout et les généraux Maison et Dessolle, tous les trois membres de la Chambre des pairs (1). Si tous ces hauts personnages pouvaient être convaincus d'avoir trempé dans le complot et impliqués dans le procès, quel triomphe pour le parti ultra-royaliste ! Et tout le monde sentait bien qu'il dépendait de Fabvier d'amener la plupart d'entre eux au banc des accusés.
Tout le monde, à la vérité, ne désirait pas également qu'il parlât. Si le ministère public fondait de grandes espérances sur son intempérance de langue, la commission d'instruction souhaitait non seulement qu'il se tût, mais qu'il pût être mis hors de cause avant l'ouverture des débats. Le ministère public était l'organe des haines et des fureurs royalistes, que le cabinet Richelieu pouvait à peine contenir aux
(1) Cotte accusation était fausse en ce qui concernait Davout et Dessolle; quant à Maison, elle n'était pas, à ce qu'il semble, tout à fait dénuée de fondement.
Tuileries; la Chambre des pairs, grâce à l'abondante infusion de sang libéral qu'elle avait reçue en 1819 de Louis XVIII et de M. Decazes (4), inclinait visiblement vers la conciliation et l'apaisement. Des généraux, des ministres de l'Empire et même d'anciens serviteurs de la République y siégeaient maintenant en grand nombre à côté des chefs de la vieille aristocratie. Vu leur expérience, leurs services, leur gloire, ils y exerçaient un tel ascendant que la majorité n'avait pas tardé à se grouper autour d'eux. Or, la plupart des hommes politiques et des généraux compromis dans le procès du 49 août étaient leurs amis, quelques-uns leurs parents. S'ils n'avaient pas participé à leurs menées, beaucoup sentaient bien qu'ils n'auraient pas protesté contre le succès du complot. En tout cas, ils jugeaient impolitique la mise en accusation d'hommes si considérables, si populaires, et la preuve ainsi faite au grand jour du peu de sympathie que l'armée et la classe moyenne de la nation éprouvaient à l'égard des Bourbons.
Ces divergences de vues éclatèrent aux yeux du public quand la commission d'instruction, d'une part, et le ministère public, de l'autre, eurent fait connaître à la Cour des pairs les résultats de leur enquête, qui n'avait pas duré moins de quatre mois. Le rapport de la commission, dont le rédacteur était le marquis de Pastoret, mais dont l'inspirateur était Sémonville, souple et retors diplomate, habitué depuis longtemps à louvoyer entre les partis, tendait visiblement à restreindre le champ de l'accusation, d'où se trouvaient exclues par simple prétention les personnalités importantes que les ultras eussent tant voulu y voir impliquées. Au contraire, le réquisitoire de l'avocat général Jacquinot-Pampelune avait pour but de prouver l'étroite solidarité qui les unissait aux inculpés pour le moment mis en cause. S'il concluait à la mise en accusation immédiate de soixante-cinq des individus
(1) L'ordonnance du 5 mars 1819 avait fait entrer d'un seul coup à la Chambre des pairs soixante nouveaux membres; la majorité de cette assemblée, précédemment ultra-royaliste, était depuis cette époque franchement constitutionnelle.
compromis dans le complot; si dans ce nombre, à côté de beaucoup d'officiers et sous-officiers obscurs, il rangeait le général Merlin; les colonels Fabvier, Sauset, Dentzel, Caron, Varlet, Pailhès; le commandant Maziau, sans parler de Bérard, de Nantil, de Itey, de Dumoulin, du banquier Combes-Sieyès, il faisait entendre fort clairement que ce n'étaient là ni les seuls, ni même les principaux coupables, et il demandait en termes formels un supplément d'instruction qui permit d'atteindre les hommes politiques et les généraux tant de fois dénoncés depuis quelques mois.
Cette mise en demeure embarrassa fort la Cour des pairs. Pour gagner du temps elle décida que le réquisitoire, comme le rapport, serait imprimé et distribué; mais elle en retrancha préalablement toute la partie relative au supplément d'instruction. Puis elle employa de longs jours à détermine r les règles de procédure à suivre. Pendant ce temps, quelquesuns de ses membres, et non des moins influents, travaillaient activement à convaincre leurs collègues que l'extension de l'accusation, telle qu'elle était demandée par le ministère public, serait, sinon une injustice, du moins une grosse faute politique. Pour atteindre ce résultat nul ne prit plus de peine que le duc de Broglie, très porté alors à une grande indulgence pour le parti libéral. Cet homme politique, fermement attaché à la monarchie constitutionnelle, détestait les ultras et, depuis 4815, combattait avec la dernière énergie leur politique et leurs tendances. Il était de l'école de Mme de Staël, dont il avait épousé la fille. En outre, il avait été élevé par le marquis d'Argenson, second mari de sa mère, et conservait pour lui le plus vif attachement. Il vivait dans l'intimité de La Fayette et de ses meilleurs amis. On s'explique donc ses efforts passionnés pour écarter d'eux l'accusation suspendue sur leurs têtes. Lui-même ne se défend nullement, dans ses intéressants Souvenirs (1), d'avoir systématiquement voulu les sauver.
Il raconte en effet que, se trouvant au nombre de leurs juges et ne doutant pas, au fond, qu'il n'eussent été « de la
(1) Souvenirs du duc de Broglie', II, 195-205.
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partie », c'est-à-dire de la conspiration; mais n'ayant jamais reçu leurs confidences, il se crut autorisé à avoir l'air d'ignorer leurs menées, qu'il alla même trouver La Fayette et d'Argenson et les pria de ne lui faire aucun aveu. — « Laissez-moi me démêler, leur déclara-t-il... Si je savais par vous extra-judiciairement la vérité, je mentirais en la niant ou l'altérant. Je ne mentirai point en restant dans mon rôle de juge, en ne sachant que ce que je dois savoir et en présentant les faits tels que l'instruction les offre, sous le jour qui peut nous être le plus favorable... »
On pensera ce qu'on voudra de cette casuistique. Il est certain que le duc de Broglie contribua puissamment à faire écarter par la Cour des pairs les propositions rigoureuses du ministère public, c J'entrai, lisons-nous dans ses Souvenirs, en communication avec les principaux membres; je reçus d'eux la confidence de leurs inductions, de leurs soupçons, de leurs découvertes ; je pris une connaissance anticipée de la procédure et je concertai avec eux les moyens d'en venir au but que nous nous proposions d'atteindre... » Il nous apprend aussi qu'il s'entendit avec Sémonville, qui avait une grande autorité sur la Cour et qui se proposait de parler contre le supplément d'instruction demandé par l'avocat général. « J'entrai, dit-il, pour quelque chose dans le plan général et dans les détails du grand discours qu'il fit à ce sujet et qui entraîna la décision de la Chambre... >
Cette décision, qui fut en effet enlevée dans la séance secrète du 25 janvier, malgré la dialectique de Desèze et l'éloquence enflammée du duc de Fitz-James (1), écartait pour le moment la nouvelle enquête. C'était « une première bataille gagnée ». Mais cela ne suffisait pas. Il n'était pas moins nécessaire, suivant le duc de Broglie, d'écarter du procès certains des inculpés, dont la comparution sur le banc des accusés pouvait, à son sens, être fort dangereuse pour ses amis. Il se mit donc à étudier < à fond » les pièces de la procédure et eut de longs pourparlers avec plusieurs de ses collègues.
(1) Voir aux Archives nationales (GC, 534) le très intéressant procèsverbal de cette séance.
t Grâce à ce travail opiniâtre et discret, raconte-t-il, je parvins à concentrer tout le nœud de l'affaire sur l'un des inculpés, dont la présence courait risque de tout compromettre et dont l'absence, selon moi, devait tout simplifier.
« Cet inculpé, c'était le colonel Fabvier.
t II était en quelque sorte le lien entre les hommes politiques et les hommes d'action, entre les chefs de la gauche et les militaires; c'était par lui que ces derniers recevaient les directions des premiers; je ne veux point dire par lui seul, mais le plus souvent, le plus habituellement. Je connaissais le colonel Fabvier. Il avait été aide de camp du duc Raguse. Je le savais téméraire, emporté, orgueilleux, peu maître de luimême, et je ne doutais pas que, s'il figurait sur le banc des accusés, en le pressant un peu on ne lui fit dire infiniment plus qu'il n'avait dit à la commission, qui ne le pressait pas...
« Le coup de partie était donc de le mettre hors d'accusation.
c Lui absent, la plus grande partie des accusés ne pouvaient plus guère alléguer que des ouï-dire de seconde ou troisième main, qu'il était facile de réduire à de simples bavardages, les deux principaux accusés étant contumaces et en fuite (1).
« C'est à cela que je m'appliquai.
< Je pris soin, à l'égard des premiers inculpés portés sur la liste, de bien établir mon terrain, c'est-à-dire d'admettre ou de rejeter les conclusions du rapport conformément au but que je me proposais, en dégageant la question principale de toutes les questions accessoires; puis, quand vint le tour de Fabvier, j'arrêtai mon plan.
« Je divisai l'accusation en deux époques, l'une que je nommai fabuleuse, l'autre historique, et je réunis dans la première tout ce qui pouvait avoir trait, de loin ou de près, aux origines de la conspiration, en concentrant dans la seconde tout se qui tenait directement aux préparatifs du coup de main projeté, et je distribuai tous les faits indiqués ou rêvé-
(4) Nantil et Rey.
lés par la procédure conformément' à ce double point de vue.
« Mon plan fait, je voulus avoir l'avis d'un homme du métier.
« J'allai trouver Manuel... » — « Figurez-vous, lui dis-je,que « vous êtes l'avocat de Fabvier, que vous avez sous les yeux « les résultats de la procédure, tels que je vous les indique; t voilà ce que je me propose de dire; est-ce là ce que vous « diriez?
< J'obtins son entière approbation... »
Manuel même, à ce que raconte le duc, ne se borna pas à l'approuver; mais il fit imprimer un Mémoire où étaient reproduits < presque mot pour mot » les arguments que son interlocuteur se proposait d'employer pour sauver Fabvier et il en envoya au Luxembourg un grand nombre d'exemplaires. Autant par amour-propre d'auteur que par prudence (car le nom d'un tel défenseur eût pu faire du tort au colonel), M. de Broglie, qui vit le ballot à temps, le fit arrêter et supprimer par Sémonville. Aussi, quand la mise en accusation de Fabvier vint en discussion (le 10 février) obtint-il tout le succès qu'il attendait de son plan. H parla, nous dit-il, quatre heures de suite. Ce que sa dialectique seule n'aurait pu faire, son influence personnelle l'obtint. Certains ultras endurcis, et notamment le vicomte Mathieu de Montmorency, âme damnée de la congrégation, votèrent avec la majorité de la Cour (1) en faveur de Fabvier qui (2), le soir même, après quatre mois et demi de détention, tut mis en liberté.
C'était là. un vrai triomphe pour le parti libéral. La Fayette et ses amis pressentirent dès lors l'avortement du grand procès qui jusque-là pouvait encore les atteindre. Quant aux
(i) On avait employé, pour déterminer M. de Montmorency à voter de la sorte, l'influence de Mme Récamier, qu'il fréquentait alors beaucoup et à qui, deux jours après (12 février), il écrivait en ces termes : « ... Je suis bien touché de votre préoccupation relative à moi dans cette triste affaire. Elle nous a occupés samedi d'une manière bien grave et bien affligeante sous quelques rapports. Je ne sais si je dois vous dire que j'ai voté dans le sens que vous pouviez désirer après un discours très remarquable d'un jeune duc de vos amis... » (Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1, 356-357.)
(2) Dix-sept voix seulement se prononcèrent contre lui.
parents et aux compatriotes de Fabvier, ils ne furent pas les derniers à le féliciter de son élargissement. Il reste de son frère (qui, par une pieuse délicatesse, avait laissé ignorer son arrestation à leur vieille mère) des lettres touchantes sur ce sujet. Maintenant qu'il le savait libre, il eût voulu le détourner de la politique, lui faire prendre goût au repos. Et il n'était pas le seul. « Je t'ai dit, lui écrivait-il de Nancy le 17 février, la satisfaction qu'a causée ta mise en liberté. Il me semble qu'elte a été générale; j'en ai du moins reçu le témoignage de personnes des deux opinions... J'ai trouvé le général Drouot chez lui. Il a été vivement sensible à l'heureuse issue de ton affaire. Mais son premier mot a été de me recommander de t'engager à venir ici et à y passer seulement un ou deux ans. 11 prétend qu'il ne partira pas un pétard dans une rue de Paris qu'on ne te le mette sur le corps. Je te donne le conseil comme je l'ai reçu. Plusieurs de tes amis voient de même. Dis-moi ce que tu en penses... (1) »
Mais le colonel ne songeait nullement à quitter Paris. Tous ses amis n'étaient pas hors de danger comme lui, et nous voyons qu'à peine libre son premier soin fut de pourvoir à la sûreté delcertains d'entre eux. C'est lui qui, en mars 1821, parvint à faire partir Nantil de Paris et lui donna le moyen de gagner Nantes, d où quelque temps après, comme on le verra plus loin, il devait se rendre en Espagne, il faisait, d'autre part, de fréquentes visites à ceux de ses amis qui, retenus prisonniers, allaient comparaître comme accusés devant la Cour des pairs. Il leur portait des conseils utiles et leur distribuait au prorata de leurs besoins et de leurs souffrances les fonds d une souscription ouverte en leur faveur par les chefs du parti libéral (2).
Les débats du procès, où il ne devait prendre part que comme témoin, ne commencèrent que le 7 mai 1821. Des soixante-cinq inculpés mis en cause par l'avocat gén» rai, la Cour des pairs
(1) Lettre du 17 février 1821.
(2) J'ai sous les yeux les comptes de cette souscription écrits de la main de Fabvier, et plusieurs ieltres y relatives (uue notamment de Béranger et une autre de Georges La Fayette).
n'en avait retenu que trente-quatre comme accusés; encore cinq d'entre eux étaient ils contumaces. Le banquier Combes- Sieyès, le général Merlin, les colonels Pailhès et Dentzel et d'autres personnages de marque avaient bénéficié comme Fabvier d'une ordonnance de non-lieu. En dehors de Bérard, qui savait, en somme, peu de chose et qui persistait à ne pas dire tout ce qu'il savait; de Dumoulin, qui n'avait guère été qu'une mouche du coche; des colonels Sauset, Caron et Varlet, qui niaient formellement tout ce qui leur était imputé, "il n'y avait guère sur le banc des accusés que des agents subalternes du complot, de véritables comparses, dont les aveux ne pouvaient pas éclairer beaucoup la justice. L'avocat général Jacquinot-Pampelune, dépité de l'échec que lui avait infligé la Cour, avait donné sa démission. Le siège du ministère public était maintenant occupé par M. de Peyronnet, magistrat et député ultra royaliste, dont la faconde rogue et déclamatoire n'était pas pour épouvanter beaucoup les accusés. Ces derniers avaient pour avocats presque tout ce qu'il y avait à la fois de jeune et d'illustre au barreau de Paris (1).
Après la lecture de l'acte d'accusation, qui dura plusieurs jours, près de deux cents témoins furent entendus. C'est parmi ces derniers que Fabvier se présentadans l'audience du 31 mai. Sa déposition, impatiemment attendue, déçut quelque peu ceux qui espéraient de ce militaire emporté, peu circonspect, des imprudences funestes à ses amis. Le colonel avait eu le temps de se préparer à ne rien dire de trop. Mais pas plus que par le passé il n'était disposé à se taire quand il se croyait provoqué et l'énergie de son langage répondit à l'idée que le public se faisait depuis longtemps de lui.
En ce qui concernait Nantil, il soutint que cet officier ne lui avait jamais fait part de ses projets contre le gouvernement. Pour son compte, il s'était borné à lui recommander de ne pas faire feu, en cas d'émeute, sur ses concitoyens désarmés. Après l'avoir longtemps perdu de vue, il l'avait rencontré pendant
(1) Citons entre autres Parquin, Chai x-d'Est- Ange, Odilon Barrot, Persil. Barthe, Berville, Renouard, Hennequin, Dequevauvilliers, Philippe Dupin, etc.
les troubles du mois de juin 1820. « Sa figure, dit-il, était altérée. Il me demanda mon opinion sur les événements qui se préparaient. Je lui répondis que, si j'étais employé dans cette circonstance., j'irais aux Champs-Elysées, où l'ordre rappelait, avec les troupes sous mon commandement; que là j'irais dissiper les attroupements; que j'emploierais tous les moyens possibles pour dissiper les groupes, la persuasion et même la force de mes bras; mais que, s'il fallait faire feu, après avoir épuisé toutes les chances possibles, je briserais mon épée et donnerais ma démission. >
Questionné sur les personnes qu'il avait vues au cours de son voyage, le colonel fut d'une réserve presque impénétrable et refusa de faire connaître celles qui avaient pu s'ouvrir à lui de projets hostiles à l'ordre établi, projets du reste fort vagues, disait-il, et qui n'avaient aucun des caractères du complot, tel qu'il était défini par la loi. Confronté avec Caron qui, se trouvant avec lui en prison quelques mois auparavant, lui avait reproché de l'avoir compromis, il déclara qu'en le désignant comme un de ses compagnons de chasse il s'était trompé et que la personne qu'on lui avait présentée sous son nom ne lui ressemblait nullement.
Il s'étudiait visiblement à ne faire aucun tort aux accusés, à ceux du moins qu'il regardait encore comme dignes de son estime et de son amitié. Mais il en était un qu'il était bien résolu à ne pas ménager. C'était Bérard. c Ici, messieurs, s'écria-t-il, il faut que je me rappelle que j'ai promis de dire toute la vérité. J'ai dit que, si j'avais pu croire qu'entraîné dans un complot et devenu révélateur pour se sauver, M. Bérard n'avait point eu d'autre intention, alors j'aurais pu conserver pour lui assez d'indulgence pour le ménager par mon silence. Mais à l'égard d'un homme qui, même à l'époque où il me parlait pour la première fois, opérait déjà pour le compte de l'autorité, je n'ai aucune réserve à garder. »
11 reprit alors avec une grande abondance de détails le récit de l'entrevue du 27 août, au cours de laquelle Bérard n'avait été nullement incité par lui à la révolte, mais avait au contraire employé tous les arguments pour l'entraîner, lui, Fabvier,
dans un nouveau mouvement militaire contre les Bourbons. Depuis, cet officier, afûrma-t-il, lui avait fait proposer par un tiers une seconde rencontre pour se concerter sur le soulèvement projeté de la légion des Côtes-du-Nord. « Je répondis, ajouta le colonel, que je ne voulais point voir Bérardet que je n'avais point d'instructions à lui donner; que le droit de faire des mouvements n'appartenait point à la force armée; qu'elle devait obéir; que sa seule obligation était de ne jamais faire feu sur des citoyens désarmés. »
En rapportant cette proposition, Fabvier disait parfaitement la vérité. On a su plus tard que la démarche en question avait bien été faite auprès de lui et que l'intermédiaire qui s'en était chargé n'était autre que Dumoulin. Mais on comprend que Bérard ne pouvait en convenir sans révéler toute l'infamie du rôle d'agent provocateur qu'il avait si longtemps et si froidement joué. « Nobles pairs, s'écria ce malheureux en jouant l'indignation, je voudrais que des tenailles ardentes fussent employées pour arracher la langue à celui de nous deux qui a menti... »
Ces paroles provoquèrent un débat fort vif entre le témoin et l'accusé. Fabvier maintint hautement son dire. Mais alors le président et l'organe du ministère public le requirent de faire connaître la personne qui était venue au nom de Bérard lui proposer l'entrevue en question. Se soumettre à cette exigence, c'était aggraver singulièrement la situation de Dumoulin, qui eût ainsi été convaincu d'avoir continué à conspirer même postérieurement au 19 août. Fabvier déclara de nouveau et à plusieurs reprises qu'il ne nommerait pas cet intermédiaire. Le président, qui ne désespérait pas de le fléchir, crut devoir renvoyer la suite des débats au lendemain pour lui donner le temps de réfléchir', et la séance fut levée au milieu d'une émotion générale.
Le lendemain, à l'ouverture de l'audience, le témoin fut rappelé. Mais les instances du chancelier Dambray pour obtenir de lui le nom qu'il ne voulait pas dire furent aussi infructueuses que la veille. Le procureur général, qui déjà plusieurs fois avait donné des signes de colère, l'interpella d'un ton
rogue : « Il faut, dit-il, que le colonel Fabvier entende pour la dernière fuis cette question : Voulez-vous sans subterfuge et sans délai nommer la personne qui vous a été envoyée par le chef de bataillon Bérard? — Sans délai et sans subterfuge, répondit-il sèchement, je ne nommerai pas cette personne. » Le débat se prolongea un moment encore. Le colonel, ne lâchant pas pied, soutenait que le véritable honneur ne lui permettait pas de parler, lorque M. de Peyronnet, perdant toute mesure, ne craignit pas de s'écrier : c Un homme prête serment; il jure de dire la vérité, toute la vérité; interpellé de faire connaître les faits dont il est dépositaire, il garde le silence. Quel nom mérite une pareille conduite? N'est-ce pas celui de parjure? Comment un homme qui connaît le prix de l'honneur peut-il accepter l'ignominie d'un pareil titre?... » Mais cet outrage était à peine proféré que Fabvier, se dressant de toute sa hauteur, lança d'une voix vibrante cette apostrophe au procureur général : « Vous parlez d'ignominie; c'est par ses actes, par sa vie qu'on la mérite. Mes actes, je vous les livre; ma vie, je vous l'abandonne et je laisse à la noble Cour le soin de prononcer. Quant aux motifs qui doivent diriger ma conduite, vous trouverez bon, monsieur le procureur général, que ja cherche ailleurs des conseils sur ce qui touche à l'honneur. Je suis d'une famille et d'un pays, Monsieur, qui, en fait d'honneur, n'ont pas de leçons à recevoir de ceux qui ont ouvert les portes de leur ville à l'ennemi t » Si l'on se rappelle que M. de Peyronnet devait sa fortune judiciaire et politique au tait d'être allé le 12 mars 1814, avec quelques légitimistes, au-devant des Anglais pour leur livrer Bordeaux, on peut juger de l'effet que produisit sur l'auditoire cette vigoureuse riposte.
Le procureur général ne répliqua qu'en requérant aussitôt contre le témoin réfractaire l'application des articles 350 et 355 du Code d'instruction criminelle. C'était son droit. Mais l'émotion sympathique que Fabvier venait d'exciter dans l'assemblée faisait prévoir qu'il ne serait frappé que d'une peine insignifiante. «... Avant d'être témoin, dit-il pour sa défense, je fus accusé. Alors il m'était facile de faire connaître la personne dont on persiste à me demander le nom. Celte
480 LE GÉNÉRAL FABYIER
révélation était pour moi, pour ma sûreté personnelle, du plus haut intérêt. Je ne la fis point... Ce matin, on m'a suggéré un moyen de me dérober aux questions de la Cour. On m'a conseillé de dire que j'ai oublié le nom de la personne que l'on veut connaître. Je me suis refusé à ce subterfuge; je connais cette personne, je me rappelle son nom et je le tais. Je sais qu'il est quelquefois dans la société des devoirs que les lois imposent, mais que désavouent les sentiments naturels et les conseils de l'honneur. Tels sont les motifs de mon silence-; je les soumets à la Cour et j'attends sa décision avec un profond respect. »
Comme on pouvait le prévoir, Fabvier ne fut condamné que pour la forme et parce qu'il était impossible qu'il ne le fût pas. La Cour lui infligea une amende de cent francs.
Après ce mémorable incident, le défilé des témoins continua sans éclat devant la Cour. Puis vinrent le réquisitoire du procureur général et les plaidoiries des avocats. Fabvier fut particulièrement malmené par M* Hennequin, défenseur de Bérard. Mais rien ne pouvait entamer sa réputation d'honneur et de droiture. En somme l'attitude et le langage du colonel ne contribuèrent pas peu aux dispositions indulgentes avec lesquelles la Cour se mit en devoir de rendre son arrêt. Comment, alors que les hauts personnages qu'il aurait pu compromettre se trouvaient, grâce à lui, écartés du procès, se montrer sévère pour les agents subalternes, inconscients ou égarés, du complot? Comment,, l'infamie de Bérard une fois dévoilée, ne pas attribuer dans cette affaire une importance considérable aux machinations de la police? La plupart des défenseurs ne manquèrent pas de représenter comme de simples agents provocateurs non seulement cet officier, mais même Nantil, qui, bien qu'indigné de cette accusation injuste, eut le courage de ne pas protester, pour le moment du moins. Bref, après quinze jours de délibération, la Cour porta,, au grand scandale des ultras, une sentence qui équivalait presque à l'absolution des hommes du 19 août. Elle condamnait à mort, il est vrai, mais pour la forme, les accusés contumaces. Quant aux vingt-neuf accusés présents, elle en acquittait
vingt- trois; des six autres, déclarés coupables non de complot, mais simplement de non-révélation de complot, cinq étaient frappés de cinq ans d'emprisonnement; le dernier en était quitte pour deux années.
Le quasi-avortement du procès était fait non seulement pour exaspérer les ultras, mais pour encourager les conspirateurs libéraux qui allaient, en effet, durant deux années, redoubler d'audace. Les hommes comme Fabvier, qui avaient jusque-là rêvé une révolution populaire simplement protégée par la neutralité de l'armée, allaient se familiariser bien vite avec l'idée d'un mouvement purement militaire et se jeter à corps perdu dans la carrière des pronunciamientos.