LES COMPLOTS MILITAIRES ET L\ RÉVOLUTION ESPAGNOLE
La conspiration do Belfort. — Les quatre sergents de la Rochelle. — Affaires d'Espagne. — Fabvier à Londres, puis à Madrid. — Ses négociations avec le gouvernement espagnol.
Fabvier n'était ni intimidé ni découragé. Le procès du 19 août n'était pas encore terminé qu'il s'était remis à manifester, demandant par exemple à la Chambre des députés, par une pétition que signèrent avec lui d'autres militaires mécontents, que les « cendres » de Napoléon, mort récemment à Sainte-Hélène, fussent ramenées en France (14 juillet 1821). Il se rapprochait chaque jour davantage des chefs de l'opposition libérale; allait voir à Sainte-Pélagie P.-L. Courier détenu pour son Simple discours (1), puis Béranger dont il s'ingéniait alors à propager les chansons en dépit de la police (2). Il était toujours en relations avec son ancien défenseur Mauguin. Enfin, il se liait de plus en plus étroitement avec Manuel, dont la froide audace le captivait et qui, par son esprit politique comme par son éloquence, lui paraissait plus digne que tout autre de diriger le parti.
Une divergence de vues assez sensible commençait alors à
(1) C'est, croyons-nous, à propos de lui que le célèbre pamphlétaire écrivait à sa femme, le 17 novembre 1821 : « J'ai reçu tout à l'heure un colonel fameux, dont je te dirai le nom. Je le crois homme de mérite et je ne m'étonne pas qu'il ait l'ambition de se distinguer... »
(2) Dans une lettre que lui adressait, le 26 décembre 1821, le notaire Biaise, de Nancy, il est question de soixante exemplaires de Béranger que le colonel devait expédier dans cette ville et des précautions éprendre pour que le ballot ne fût ni ouvert ni saisi avant de sortir de Paris.
se produire dans le parti libéral entre La Fayette, qui en avait été jusque-là le chef incontesté, et Manuel, qui en était le grand orateur et véritablement l'homme d'État. C'est sans doute à la rivalité sourde de ces deux personnages qu'il faut attribuer le refroidissement progressif de Fabvier à l'égard du premier. Sans doute le colonel ne cessa d'aimer ni de vénérer La Fayette. Mais il commençait à penser que le héros des deux mondes n'était pas réellement une tête politique. Il le trouvait trop facile aux entraînements, trop accessible aux suggestions de la jeunesse; il lui reprochait sa légèreté, son imprudence. La Fayette disait « que le plus beau jour de sa vie serait celui où il monterait sur l'échafaud pour sceller de son sang les principes de toute sa vie (1) ». C'était là une belle phrase à la Plutarque. Mais, au fond, le vieux conspirateur sentait bien que les Bourbons, vu son immense popularité et sans doute aussi quelques secrets qu'il y avait encore entre eux et lui, n'oseraient jamais le frapper (2). L'échafaud n'était pas à craindre pour lui; mais il Tétait pour ses amis, et il faut bien reconnaître que plusieurs d'entre eux y montèrent par sa faute.
C'est en 1821 que quelques étudiants, les Joubert, les Dugied, les Trélat, les Schefîer, etc., firent de lui le pontife du carbonarisme qui, importé d'Italie, se répandit dans toule la France avec une rapidité extraordinaire. Cette association, plus remuante que redoutable, unie à celle des Chevaliers de la Liberté qui l'avait précédée, recruta ses adhérents dans la bourgeoisie voltairienne de l'époque et dans les rangs inférieurs de l'armée, où un certain nombre d'officiers et presque tous les sous-officiers étaient encore fort portés à un coup de force contre le gouvernement établi. Nous n'avons pas à rappeler ici son organisation bien connue, la subordination des ventes
(1) Odilon Barrot, Mémoires, t. I, p. 78.
(2) « C'est sous l'inspiration de ce sentiment qu'il répondait avec cette impertinence tout arisiocratique à M. de Pe>ronnet, alors garde drg sceaux, qui le menaçait des poursuites de la justice : qu'il se féliciterait de l'occasion qui lui serait donnée d'avoir à s'expliquer en présence du public sur ses anciens rapports avec la iauiille des Bourbons. » tbid.t p. 79.
particulières aux ventes centrales et de celle-ci à la "vente suprême, dont La Fayette, ré frac ta ire à toute discipline, ne respectait même pas les décisions ou les désirs (1). Les intrigues d'une société si nombreuse, si mal menée ne pouvaient rester longtemps mystérieuses. Sous un chef qui plaçait souvent fort mal sa confiance et qui ne savait pas garder un secret, elle devait fatalement, et en peu de temps, tomber dans tous les pièges de la police. Fabvier, sa correspondance le prouve, pressentait les mécomptes qui lui étaient réservés.
Mais, s'il signalait le danger, ce n'était pas qu'il eût envie de s'y soustraire. Il le prouva en s'associant aux complots militaires que le carbonarisme organisa, vers la fin de 1821, à Saumur, à Belfort et à Marseille. De ces trois projets, le premier avorta le 25 décembre, par suite d'un accident imprévu. Mais le second qui, dans la pensée du comité directeur, devait être le principal, eut un sérieux commencement d'exécution. Après divers retards, l'explosion avait été fixée à la nuit du 1" au 2 janvier 1822. La garnison de Belfort, soulevée et grossie de celles de Colmar et de Neuf-Brisach, devait acclamer un gouvernement provisoire formé de La Fayette, de d'Argenson et de Jacques Kœchlin. Ces deux derniers se trouvaient déjà en Alsace. La Fayette partit mystérieusement de la Grange le 31 décembre pour aller rejoindre ses amis. Mais ce ne fut pas sans envoyer à Paris un des jeunes gens qui lui servaient d'aides de camp, Ary Scheffer, pour déterminer quelques-uns de ses coreligionnaires politiques, et notamment Fabvier, à se jeter avec lui dans l'aventure. Le colonel, peu confiant dans cette entreprise (2), n'en partit pas moins, décidé
(1) Les principaux membres do la vente suprême étaient, avec lui, son fils Georges; les généraux Tarayre et Cerbineau; les députés Dupont (de l'Eure), Manuel, de CorcelUs, d'Argenson, Jacques Kœchlin, de Thiard, l'avocat Mêrilhou, le magistrat de Scbonen, le journaliste Chevallier, etc. C'était l'ancien comité directeur reconstitué. Mais La Fayette, qui en était comme le président, ne disait pas tout à ses collègues, les engageait souvent à leur insu ou malgré eux et ne s'apercevait pas que le comité occulte des jeunes, dont il se croyait le maître absolu, le menait lui-même comme un enfant.
(2) « Vous vous rappelez, écrivait-il plus tard à La Fayette (18 janvier (1823), que lors de Belfort, malgré mon opinion, qui n'était que trop fondée, je n'ai pas hésité à vous suivre. »
à tout braver, en compagnie de Scheffer, du lieutenant Bénit, son compatriote (1), et d'un autre officier qui, signalé par un historien comme ayant été depuis ministre de la guerre, était sans doute le colonel Trézel. Mais on sait ce qui advint. Dès le 1er janvier au soir, la conspiration était découverte et déjouée à Belfort. Deux des meneurs, le jeune de Corcelles et Bazar d, eurent le temps de courir au devant de La Fayette, qu'ils rejoignirent à Lure et qui, pour dépister la police, se rendit aussitôt à Gray, sous un prétexte plausible. Quelques heures après, ils purent avertir aussi Fabvier, qui rebroussa chemin; puis Manuel et Dupont (de l'Eure), qui venaient derrière lui. Grâce à d'infinies précautions, les chefs du complot échappèrent ainsi à la justice. Mais, comme en 1820, un grand nombre de comparses restèrent en son pouvoir, et, pour beaucoup d'entre eux, il ne s'agissait rien moins que de la tête.
Ce n'est pas tout. Dès les premiers jours de janvier 1822, la conspiration de Marseille était découverte à son tour, et si, de ses deux chefs locaux, l'un, le commandant Caron, parvenait à prendre la fuite, l'autre, le capitaine Vallé, était réservé à l'échafaud. En février, le général Berton, qui avait renoué le complot de Saumur, se présentait devant cette place et échouait à son tour misérablement. En mars, les quatre sergents de la Rochelle étaient arrêtés pour de simples propos qui devaient leur coûter la vie. Puis commençait une lugubre série d'exécutions, renouveau de la Terreur blanche. Sirejean, Vallé, étaient guillotinés (1er mai, 10 juin). Berton, pris au piège par le sergent Wœlfeld, était livré à la justice (17 juin); et ce Wœlfeld lui avait été recommandé comme un homme de confiance de la part de La Fayette. Enfin le lieutenant-colonel Caron, dont il a été question dans le chapitre précédent (2),
(1) Le lieutenant Bénit était de Nancy où son frère, qui lui a longtemps survécu, s'est fait uu nom comme médecin.
(t) L'odieuse machination qui lui coûta la vie (il fut exécuté en octobre suivant) fut courag«au sèment dénoncée par Jacques Kœchlin dans une brochure qui valut à son auteur plusieurs mois de prison et qui a pour tilie : Relation historique de* événements qui ont eu lieu à Colmar et dans les villes et communes environnantes les 2 et 3 juillet 1822 (Paris, 1822, in -8°). — Les accusés de Belfort, que l'on était en train de juger à ce
entraîné par des agents provocateurs à un mouvement militaire en faveur des accusés deBelfort, tombait lui aussi, près de Golmar (2 juillet), dans un guet-apens qui devait lui être fatal.
Nous ne savons si Fabvier prit personnellement une part très active aux conspirations qui suivirent celle de Beliort; il paraissait à cette époque tout à fait absorbé par ses entreprises commerciales, parlait de défricher la baie du Mont- Saint-Michel (4), exposait des pendules au Bazar français* exploitait une carrière de marbre à Lagny et faisait grand bruit d'une fabrication de faux albâtres d'où il se disait sûr de retirer de gros bénéfices.
Les bénéfices seraient-ils venus plus tard? Nous l'ignorons. En attendant, Fabvier s'endettait. En janvier 4822 il avait emprunté dix mille francs au général Drouot. 11 est bien probable qu'alors comme précédemment le négoce n'était pour lui qu'un moyen de dépister la police qui, plus que jamais, le serrait de près.
Au fond, les affaires publiques étaient toujours sa principale, pour ne pas dire sa seule préoccupation. Il avait maintenant en tête un projet qui lui appartenait en propre et qu'il croyait d'une exécution sûre. En face des grands gouvernements monarchiques qui, depuis quelques années, faisaient cause commune contre la liberté, il estimait que les nations devaient pratiquer la fraternité de la résistance et de la revendication. Il s'inspirait comme tous les libéraux de l'époque du refrain si populaire de Béranger :
Peuples, formez une sainte alliance Et donnez-vous la main.
Son patriotisme devenait peu à peu cosmopolite. Il rêvait
moment, bénéficièrent de l'impression de dégoût produite sur l'opinion publique par celte manœuvre de la police royale. Vingt-trois d'entre eux étaient présents aux débats. Quatre seulement (Dublar, Guinaud, Tellier, et lo colonel Pailhès) furent condamnés; encore ne le furent-ils qu'à cinq années de détention.
(4) Son ami le colonel de Briqueville, qui habitait Avranches et qui caressait le même dessein, lui écrivait à ce sujet, le 7 février 1822, une intéressante lettre, que je retrouve dans ses papiers.
un accord entre la France et les nations voisines, solidarisant leurs aauses, au lieu de s'épuiser en tentatives isolées et stériles, s'unissant de cœur et s'affranchissant d'un effort commun. L'Italie frémissait encore des révolutions avortées de Naples et de Turin. Ses exilés, dont quelques-uns, comme Saint-Marsan (1), devenaient alors les amis intimes de Fabvier, n'étaient pas rares à Paris, où ils prêchaient avec ardeur la croisade de la liberté. L'Italie, garrottée, ne pouvait pour le moment délivrer les autres. La Grèce, qui venait de s'insurger, était trop loin, trop peu connue; elle ne pouvait servir de base à une opération révolutionnaire ayant la France pour objectif. Mais le Portugal et surtout l'Espagne, où le droit constitutionnel s'était affirmé avec tant d'énergie en 1820 et se maintenait encore si victorieusement, paraissaient alors la forteresse de la liberté. Il ne fallait pas laisser tomber cette forteresse sous les coups de la Sainte-Alliance qui, après avoir restauré le pouvoir absolu au delà des Pyrénées, ne manquerait pas de le reconstituer dans notre pays. Or non seulement rien n'était plus facile, au sens de Fabvier, que de sauver la liberté à Madrid; mais l'instrument même dont la Sainte-Alliance prétendait se servir pour la détruire en Espagne pouvait être retourné contre elle et exécuter en France à l'improviste la révolution depuis longtemps souhaitée par nos libéraux.
Cet instrument, c'était notre armée, dont les régiments, à partir du mois d'août 1821, s'échelonnaient peu à peu le long des Pyrénées, formant ce qu'on appela d'abord le cordon sanitaire, ce qu'on nommait en 1822 le corps d'observation; ce qui, après le congrès de Vérone, allait devenir Varmée d'Espagne. Comment empêcher l'expédition liberticide qui se préparait? Comment amener nos troupes à se retourner contre le gouvernement qui prétendait les employer à cette triste besogne?
C'est ce dont s'étaient déjà préoccupés les réfugiés français et italiens qui pullulaient alors dans la péninsule ibérique. Mais c'étaient en général des hommes peu connus, sans auto-
(1) Qui, réfugié en France, fut sur le point d'y être arrêté et dut s'enfuir à Londres, d'où il écrivait à Fabvier (le 10 et le 29 mai 1822) des lettres très affectueuses que nous avons sous les yeux.
rite personnelle, dont quelques-uns manquaient de moralité et quelques autres de bon sens. Les plans grandioses et chimériques d'un fanfaron comme Cugnet de M on ta r lot, d'un brouillon comme Sauquaire-Souligné; les déclamations d'un journaliste à vendre comme Chapuis ne pouvaient que compromettre et effrayer le parti modéré qui était alors au ministère à Madrid avec Martinez de la Rosa et qui ne voulait fournir aucun prétexte d'attaque au gouvernement français. Le capitaine Nanti!, retiré en Espagne depuis le mois de juin 1821, groupait péniblement autour de lui quelques proscrits français pour en former une guérilla dans les provinces basques et n'obtenait ni secours ni faveur du cabinet de Madrid. Le capitaine Delamotte, un des condamnés du 19 août, qui avait pu s'évader en novembre, était ailé le rejoindre et se débattait comme lui dans une parfaite impuissance. Le 10 février 1822, il écrivait à Fabvier qu'il était < sans linge, sans effets », sans ressources et lui demandait instamment quelques subsides (1). Le lieutenant Delon, échappé de Saumur, ne trouvait non plus en Espagne que déboires et désillusions. Le commandant Caron, de Marseille, s'y rendit également, s'offrit bruyamment au nom de La Fayette et ne fut pas écoulé. Martinez de la Rosa semblait repousser systématiquement toutes les propositions des réfugiés. C'est ce dont se plaignait amèrement l'un d'eux, nommé Pecchio, dans une lettre du 28 juin, que nous retrouvons dans les papiers de Fabvier, bien qu'elle ne lui soit pas adressée (2).
Les ménagements du ministère espagnol n'avaient pour résultats que d'enhardir Ferdinand VII, qui conspirait presque ouvertement contre la Constitution; les bandes apostoliques qui ravageaient toutes les provinces du Nord, et cette armée de la Foi qui, formée de Bayonne à Toulouse sous la protection des autorités françaises, semblait être l'avant-garde de notre armée d'observation. Quant aux exaltés t ou à ceux qu'on
(1) Arch. nat., FT.
(2) Pecchio appelle le personnage auquel il l'adressait mon général. Tout porte à croire que ce général était La Fayette.
appelait ainsi en Espagne (1), ils se préparaient, et c'était leur droit, à prendre le pouvoir à la première occasion. En attendant, ils s'efforçaient de remédier par des démarches privées au mal que l'inaction du ministère ne faisait qu'empirer. Ils souhaitaient, fort sincèrement, l'organisation des réfugiés et comptaient sur eux pour exercer sur l'armée française une influence décisive. Mais à qui confieraient-ils le double soin de travailler l'esprit de nos régiments et d'organiser le corps des proscrits? 11 fallait pour cela un militaire énergique et connu, ayant de nombreuses relations dans l'armée, pouvant encore résider quelque temps en France et assez compromis vis-à-vis des Bourbons pour n'avoir plus besoin ni envie de les ménager. Leur choix s'arrêta sur le colonel Fabvier.
Le personnage qui leur servit d'intermédiaire auprès de lui fut un certain Olavarria (2), qui était alors directeur des douanes à Irun et qui jouissait d'un grand crédit en Espagne sur les sociétés secrètes, principalement sur la franc-maçonnerie, à laquelle étaient affiliés les principaux chefs du parti exalté. Dans une note qu'il remit plus tard au gouvernement espagnol, Fabvier raconte les débuts de celte négociation. C'était dans les premiers mois de 4822. c M. Olavarria, dit-il, vint à Paris, demanda à me voir et eut lieu de connaître
(1) Bien improprement, car leur programme politique n'allait pas au delà de la monarchie constitutionnelle.
(2) Comme cet Olavarria parait absolument ignoré des historiens français, j'ai cru devoir demander sur lui quelques renseignements en Espagne; et voici la réponse qu'a bien voulu me faire à son égard, par l'entremise obligeante de M. Mérimée, doyen de la Faculté des lettres de Toulouse, le savant M. Menendez Pelayo, à qui j'adresse ici mes remerciements : « Cet Olavarria pourrait bien être un fray Joaquin Olavarria, franciscain apostat, qui, pendant la période constitutionnelle de 1820 à 1823, jouit d'une certaine notoriété et d'une certaine influence à Cadix en qualité de chef des sociétés secrètes, si en faveur auprès de nos patriotes. Cet Olavarria, qui était Vascongade et avait longtemps résidé en Amérique, se faisait appeler le citoyen Clara-Rosa, du nom de deux de ses maîtresses. Vous trouverez quelques renseignements sur le personnage dans les Mémoires de D. Antonio Alcala Galiano (t. II), dans les Souvenirs (Tun vieillard (Recuerdos de un anciano) et dans mon Histoire des hétérodoxes (t. III), dans une note où j'ajoute quelques détails au sujet de la mort et de l'entorrement du susdit fray, détails qui m'ont été transmis de Cadix par D. Adolfo de Castro. »
ma situation et mon opinion sur la marche à suivre dans la conduite de nos affaires. Quelque temps après, je fus chargé par une association assez puissante de préparer les moyens d'action. Je fis part de cette mission aux hommes les plus influents parmi les anciens militaires et j'en reçus une semblable de leur part avec promesse de toute coopération (1)... »
Quelle était cette association? C'est ce que nous ne savons au juste. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à partir de cette époque Fabvier se mit à travailler le moral de l'armée, employant à cette œuvre les officiers à demi-solde dont il était connu et qui, s'abouchant avec les sous-officiers, avec les soldats^ leur faisaient honte à l'avance du rôle que le gouvernement voulait les forcer de jouer en Espagne, leur rappelaient les gloires de l'Empire, les tristesses de l'invasion; leur représentaient les Bourbons comme inféodés à l'étranger, à la Sainte- Alliance; leur faisaient craindre un nouveau démembrement de la France; leur apprenaient des chansons patriotiques (2); leur parlaient de liberté, d'honneur; bref n'épargnaient rien pour les préparer au demi-tour, c'est-à-dire à la révolution qu'ils rêvaient. Les résultats de cette propagande sont constatés par de nombreux rapports de police et notamment par ceux qu'adressait au ministre de l'Intérieur, en avril, mai et juin 1822, le préfet de la Meurthe. Il fallut faire- partir de N^ncy le 29* régiment d'infanterie, « qui inspirait une confiance absolue aux ennemis de l'ordre (3) ». Mais son départ ne calma pas l'agitation qui régnait en Lorraine et, pendant
(1) Note au gouvernement espagnol, 23 janvier 1823 (papiers de Fabvier).
(2) Fabvier en avait gardé plusieurs que nous retrouvons dans ses papiers et qui étaient pour l'époque d'une grande hardiesse. La meilleure et celle de l'on répétait le plus volontiers à cette époque a pour refrain ces deux vers :
Pour un Français il n'est qu'une victoire, C'est d'être libre, et vous ne Têtes pas.
(3) C'était l'ancienne légion du Nord, compromise dans l'affaire du 19 août. Envoyé en Alsace, ce corps avait pris part à la conspiration de Bclfort. Au nombre de ses officiers était Armand Carrcl qui, au commencement de l'anm'e 1823, devait donner sa démission et aller rejoindre en Espagne les réfugiés français de Catalogne.
plusieurs mois encore, le pauvre préfet ne cessa de sonner l'alarme (4).
Cependant en Espagne Ferdinand VII, enhardi par les succès des Apostoliques, qui venaient de s'emparer de la Seu d'Urgel, levait enfin le masque et provoquait dans sa garde une insurrection militaire contre Tordre constitutionnel. Pendant plusieurs jours Madrid tut le théâtre des troubles les plus violents. Mais, après une lutte sanglante, force resta aux défenseurs de la liberté. Le 7 juillet, le roi révolté se soumettait lâchement, sacrifiait ses amis et, la rage au cœur, mais le mensonge aux lèvres, appelait aux affaires les chefs des exaltés qui, cous l'inspiration du général Évariste San- Miguel, formèrent aussitôt un nouveau ministère (2).
C'est sans doute au lendemain de cette journée qu'Olavarria et ses amis crurent devoir inviter le colonel Fabvier à faire un pas de plus dans la voie où il s'était engagé sur leur parole. < M. Olavarria, lisons-nous dans la note citée plus haut, envoya à Paris un officier français, M. Marotte, qui avait toute sa confiance et qui m'engagea de sa part à venir en Espagne... Je fis partir un général qui avait toutes les qualités requises
(1) « On signale comme agents de trouble, lisons-nous dans dans ses rapports, les sieur» Merville, ancien secrétaire général de la préfecture; Fabvier, avocat, frère du colonel... ; Sehwitter, maréchal de camp en retraite... Les sieurs Nantil père, de Pont-à-Mousson, Turck-Berthier, de Dommartemont, sont désignes comme chefs d'un projet de sédition dans la Meurthe... Los factieux annoncent que leur organisation s'étend sur toutes les parties de la France; que l'on espère faire une tentative sur les frontières d'Espagne...; la dernière note remise par l'agent secret de Nancy portait que M. de La Fayette était cité comme devant être à la tête du gouvernement provisoire à établir; que ce député devait désigner un personnage considérable pour prendre le commandement du département... — Les officiers en inactivité et en retraite... qui sont dispersés dansle département, viennent souvent se recorder à Nancy... On se vante de tenir les Habitants des campagnes dans la main et d'avoir tout prêts, pour les enrégimenter et les commander, les anciens militaires retirés dans les villages... — Les habitants prennent parti pour le 29°. . Une partie des troupes formant le cordon sanitaire serait gagnée; un riche banquier de Paris (M Laffitte) aurait engagé la majeure partie de sa fortune pour opérer un mouvement sur la frontière d'Espagne et y faire arborer le drapeau tricolore... etc. » — (Areh. nal., F7 6659.;
(2) Ce cabinet était ainsi composé : Affaires étrangères, San-Miguel ; — Intérieur, Gasco; — Grâce et Justice, Navarro; — Guerr*, Lopez-Banos; — Marine, Capaz ; — Outre-mer, Vadillo; — Finances, Egoa.
pour cette mission; elle était périlleuse; je ne dis son nom qu'à deux personnes... M. Marotte peut rendre témoignage que je le fis entrer avec ce général dans la même chambre et les fis bien se regarder sans leur dire le nom l'un de l'autre. Le général partit pour l'armée d'observation et je reçus de lui successivement les nouvelles les plus favorables. Pendant ce temps je parvins à faire placer à l'armée d'observation plusieurs officiers pour opérer dans le même sens. Je rangeai en différents groupes un assez grand nombre d'officiers en nonactivité, destinés, les uns à venir en Espagne, les autres à seconder le mouvement sur plusieurs points de la France... » Quel était le général en question ? Des rapports de police (1) désignent le général Laffitte, qui appartenait corps et âme au parti libéral. Cette désignation ne paraît pas trop téméraire si l'on rapproche ces deux faits : 4° que ce personnage, originaire de l'Ariège, pouvait par ses nombreuses relations dans le voisinage des Pyrénées justifier sa présence dans cette région; 2° que Fabvier, dans diverses lettres, emploie ordinairement l'initiale L pour indiquer le général en question. Quoi qu'il en soit, l'émissaire de Fabvier commença ses périlleuses opérations avec autant de succès que de discrétion et d'habileté. Dès le mois d'août, le colonel avait reçu de lui des informations telles qu'il jugeait l'entreprise mûre pour l'exécution. C'est du moins ce qu'une lettre à lui adressée par La Fayette à cette époque permet de conjecturer (2). Sous les termes vagues dans lesquels elle est conçue, on devine que Fabvier venait de lui faire une proposition grave, dont l'Espagne
(1) Arch. nat, F7, 6676.
(2) Voici cette lettre, datée de la Grange, 43 août 1822 : « Je me suis acquitté de votre commission, mon cher colonel. On s'est étonné comme moi que, nous voyant tous les jours, ceux de nos collègues qui connaissaient votre pensée ne nous aient pas proposé, avant notre séparation, d'en causer ensemble. Mon ami avait vu récemment les deux indiqués par vous. J'ai causé longuement avec M. (Manuel?), au moment de son départ, d'objets analogues a celui-là. Il ne m'en a pas dit un mot. Après avoir rapporté à mon collègue ce que je tenais de vous, moins deux noms propres, il m'a fait pareillement la réponse que vous avez reçue de moi, c'est que, même dans l'hypothèse que votre idée soit praticable, il voyait des inconvénients, sans utilité réelle, à la mesure individuelle dont vous m'aviez parlé. »
était sans doute le sujet. Cette lettre était, du reste, peu encourageante pour le colonel et dénotait un certain dépit de la part de La Fayette, qui se plaignait d'avoir été laissé dans l'ignorance de certains projets Le vieux général, dominé par les carbonari, s'entendait de moins en moins avec Manuel., qui avait beaucoup plus que lui le sens des choses possibles. Sous l'inspiration de jeunes gens sans expérience et d'aventuriers auxquels il donnait aveuglément toute sa confiance, il s'éloignait visiblement des officiers généraux ou supérieurs de quelque renom grâce auxquels il eût pu soulever l'armée. Était-ce jalousie secrète? Peut-être. Il disait que, si on laissait 1 élément militaire prendre trop de place dans la conspiration, Ion risquait de voir renaître l'Empire, dont il ne voulait à aucun prix; ou monter sur le trône le duc d'Orléans, dont la sournoise ambition lui inspirait déjà des inquiétudes. Il inclinait, lui, vers la République. Il eut en Espagne des agents indiscrets, brouillons, sans autorité personnelle et qui n'inspiraient pas confiance au cabinet de Madrid. Il se prêtait aux rodomontades du commandant Caron, conspirateur à panache, aussi incapable que brave; lui promettait — ou lui donnait déjà — le titre de général; l'encourageait à toutes les folies. Tous ces vantards faisaient si grand bruit que San Mi guel et ses collègues étaient tentés de suspecter leur sincérité et, ne voulant fournir gratuitement à Louis XVIII aucun prétexte d'agression, n'accueillaient leurs offres qu'avec une réserve presque négative. Ce que voyant, ils commençaient à se tourner vers les communeros, parti avancé qui affectait des tendances républicaines, mais qui, au fond, n'aspirait guère qu'à supplanter le cabinet du 7 juillet. Le résultat, c'est qu'ils étaient réduits à une parîaite impuissance.
Manuel et ses amis, Fabvier entre autres, estimaient qu'ils fallait moins parler, agir davantage, et agir en secret; ne pas compromettre inutilement le gouvernement espagnol; s'unira lui très étroitement au lieu de faire des avances à ses adversaires. Ils pensaient aussi qu'après l'échec des complots ourdis par les carbonari l'armée seule était capable d'opérer en France une révolution. Les partisans de la République, de
Napoléon II, du duc d'Orléans devaient s'unir étroitement contre l'ennemi commun. Le plus pressé était d'abattre le régime de la Restauration. L'on rendrait d'abord à la France la liberté; elle se donnerait ensuite le gouvernement qu'elle voudrait.
Vers la fin d'août 1822 (1), Fabvier se rendit à Londres pour s'y concerter librement avec certains de ses amis, notamment avec sir Robert Wilson, homme de tête et de cœur qui défendait avec ardeur la cause de la Constitution espagnole dans le Parlement et qui était disposé à la servir au besoin en soldat. Il y vit le général Lallemand, qui revenait du Texas et qui était tout prêt à se jeter dans de nouvelles aventures. Il s'y entretint avec beaucoup de réfugiés italiens et français et obtint d'eux la promesse de venir au moment décisif le rejoindre en Espagne. S'il n'eût été obligé de rentrer précipitamment en France, il les eût sans doute dès lors enrôlés et mis en état de partir sans délai. Il dut charger le colonel Duvergier (2), retiré à Londres depuis quelques mois, de poursuivre le travail commencé (3) et retourna dès les premiers jours de septembre à Paris, où des circonstances graves exigeaient sa présence.
Il s'agissait d'arracher à une mort prochaine quelques-uns des malheureux arrêtés à la suite des dernières conspirations et sans rémission voués à l'échafaud. Les rapports de police que nous avons dépouillés aux Archives semblent prouver que même avant son départ pour l'Angleterre il lui avait été proposé de travailler à la délivrance du général Berton et qu'il
(1) Arch. nat., F7, 6676.
(2) Duvergier, condamné a Paris pour sa participation aux troubles de juin 1820, était parvenu à s'évader au commencement de 1822.
(3) Cet officier lui écrivit le 18 septembre une lettre on, sous les ternies de convention, il n'est pas difficile de voir qu'il s'agissait du complot. En voici les premières lignes :
« J'ai lieu d'espérer que je vous trouverai ici un négociant... qui prendra un dépôt de vos marbres; peut-être serai-,e obligé de partager le dépôt en deux classes, l'un des objets de luxe, pendules, vases, etc.; l'autre de cheminées, tables, consoles, etc.. Il faudra que vous ayez la complaisance de m'envoyer des pouvoirs à l'effet de traiter... Envoyezmoi donc... les prix courants et les conditions générales et le montant de la commission que vous voulez accorder, etc. » (Papiers de Fabvier.)
avait accueilli cette idée d'empressement^). Or, dans les premiers jours de septembre, ce personnage n'était pas encore jugé. Mais les quatre sergents de la Rochelle venaient de l'être le 6 de ce mois. Leur exécution était imminente. Il fallait aller au plus pressé. Ces malheureux étaient détenus à l'hôpital de Bicétre. D'accord avec un de ses anciens compagnons d'armes, le colonel Dentzel (impliqué naguère dans le procès du 19 août), Fabvier conçut pour eux un plan d'évasion qui, durant quelques jours, parut avoir les plus sérieuses chances de succès. Grâce à une somme de soixante mille francs, qu'il put se procurer sans trop de peine, le concierge de Bicétre, acheté, devait se prêter à la fuite des condamnés. Deux étudiants en médecine attachés à l'hôpital entrèrent en pourparlers avec cet homme et répondirent de sa connivence. Malheureusement le concierge finit par prendre peur, révéla tout à ses chefs et, au moment même où un premier acompte lui était versé par un de ces jeunes gens, des agents apostés constatèrent le flagrant délit. Vainement les amis des condamnés songèrent à les enlever de vive force au moment même de l'exécution. Les quatre sergents de la Rochelle furent guillotinés en place de Grève, le ïi septembre 1822.
A ce moment, le général Berton, condamné à mort le 11, avec cinq de ses coaccusés, était encore vivant. Mais Fabvier ne put rien tenter en sa faveur... La police, qui le surveillait toujours, connaissait ses menées en faveur des sergents et, fort peu de jours après l'exécution de ces derniers, il fut mis en arrestation. Dentzel, qui s'était montré plus que lui, ne tarda pas non plus à être incarcéré et une instruction dont les pièces forment un volumineux dossier conservé dans les
(1) « J'ai eu bien du plaisir, écrivait-il le 28 août à un certain Vaillant» ami de Berton, à voir votre dernier voyageur et à entendre ses ouvertures. Je me suis occupé aussitôt et pour la spéculation qu'il m'a proposée les fonds sont prêts... A mou retour je suis tout à vous... »
Ce billet fut saisi par la police, comme il ressort d'une note du 15 septembre au directeur de la sûreté . « Il y a quinze jours qu'un envoyé des carbonari de la Vienne fut envoyé ici. Il vit le colonel Fabvier, qui lui remit pour le sieur Vaillant un petit mot de sa main dont la copie est ci-jointe... Celui-ci dans l'intervalle a été faire un voyage à Londres. 11 est de retour depuis quelques jours. » Arch. nat., F7 6676.
cartons de la sûreté (1), fut commencée contre lui et ses complices. Elle dura plus de six semaines parce que la justice, qui pressentait le grand projet de Fabvier, étendit ses recherches pour se procurer les témoignages qui lui manquaient. Un sujet britannique, nommé Bowring, qui faisait de fréquent s voyages à Paris et à Madrid et qui était un intermédiaire des plus actifs entre le colonel et ses amis d'Angleterre et d'Espagne, fut arrêté à son tour (2). Mais ni entre ses mains ni au logis de Fabvier on ne trouva de documents qui permissent de démontrer la grande conspiration dont ce dernier était soupçonné. Le magistrat instructeur dut se borner à renvoyer le remuant officier, avec trois ou quatre autres prévenus, devant le tribunal correctionnel de Paris pour y répondre de.ges manœuvres en faveur des quatre sergents de la Rochelle. Les débats de ce procès, qui eurent lieu le 28 novembre, n'éclaircirent pas l'affaire. Faiivier, qui niait sa participation à la tentative d'évasion, ne put en être légalement convaincu, parce que ses coprévenus soutinrent n'avoir vu que la nuit la personne qui s'était présentée à eux sous son nom et ne pouvoir affirmer que ce fût lui. En fin de compte, il fut renvoyé de la plainte; mais Dentzel fut condamné à quatre mois de prison.
Après cette dernière épreuve Fabvier, loin de chercher à se faire oublier, comme le lui conseillait son frère, ne songea plus qu'à quitter la France pour se jeter à corps perdu dans la grande entreprise d'Espagne.
Les décisions récentes du congrès de Vérone lui étaient connues. On était à la fin de novembre. Varmée d'observation, destinée à franchir les Pyrénées, se grossissait chaque jour de nouveaux régiments. Elle allait sous peu former un effectif
(i) Arch. nat.,F76659.
(2) « Un sieur Bowring, Anglais (dit un rapport de police adressé le 13 octobre au procureur du roi), qui, pendant son séjour à Paris, a eu d'intimes et fréquentes relations avec le colonel Fabvier et que j'ai toutes raisons de croire associé aux intrigues de cet officier supérieur, vient d'être arrêté... Parmi les lettres saisies sur lui, il s'en trouve une pour le comte de Saint-Marsan, réfugié piémontuis, qui parait être du colonel Fabvier, car la susmption est évidemment de sa main. »
de 100.000 hommes. II ne pouvait plus être sérieusement question de complot à l'intérieur : le colonel Caron, le général Berton et d'autres encore venaient d'être exécutés; les carbon ari étaient terrifiés. S'il y avait une partie décisive à engager, c'était à la frontière des Pyrénées qu'elle devait être engagée. C'était à l'armée ou du moins à celui qui saurait l'enlever à sauver la liberté.
Les hommes qui étaient au pouvoir en Espagne commençaient, du reste, à s'alarmer sérieusement. De là les nouvelles instances qu'ils firent à cette époque auprès de Fabvier. Ce dernier les raconte dans l'importante note mentionnée plus haut : « A cette époque, le gouvernement espagnol envoya deux hommes à Paris : l'un M. Nunez, que je ne voulus pas yoir (il s'était mal adressé et se conduisait d'ailleurs avec indiscrétion); l'autre, M. Etcheverria, me montra les lettres d'Olavarria et les promesses du gouvernement espagnol, dont j'ai copie; il m'engagea à partir. Ces promesses parurent suffisantes à nous tous. Ainsi, d'après les sollicitations d'Olavarria, la connaissance des résolutions de Vérone que j'eus le jour même de l'arrivée de M. de Montmorency (1), la certitude de la coopération de toutes les classes en France, les dangers d'un retard... je me décidai à partir. »
Il partit en effet, au commencement de décembre, sans avertir La Fayette, dont il redoutait les indiscrétions, et avec tant de mystère que la police en fut quelque temps déroutée ; c'est seulement en janvier 1823 qu'elle retrouva sa trace; et même après cette époque elle fut bien souvent réduite à des conjectures fort erronées sur ses voyages et ses agissements. Heureusement nous avons pour le suivre à dater du moment où il quitta la France un Journal manuscrit, où jusqu'au 3 février 4823 il consigna soigneusement ses impressions, ses démarches, ses observations et jusqu'aux plus menus incidents de sa vie (2). Il nous reste aussi les brouillons d'un
(1) C'est-à-dire le 30 novembre.
(2) Ce Journal forme un cahier in- 8° de 36 pages, dont les deux premières ont été perdues. Les premières lignes de la troisième se rapportent à la journée du 7 décembre.
grand nombre de lettres écrites par Fabvier, pendant et après sa singulière aventure, aux personnages considérables avec lesquels il était en relations soit en France, soit en Espagne, soit en Angleterre; les plus curieuses sont celles qu'il adressait à Manuel. On peut, grâce à ces documents, se rendre un compte à peu près exact du rôle qu'il joua en 1823, ce que les historiens n'ont encore jamais pu faire.
A Londres, où il se rendit tout d'abord, il trouva quelques mécomptes. Par la faute de Duvergier, négligent ou maladroit, la petite troupe qu'il eût voulu emmener en Espagne n'était pas prête. Il vit de nouveau le général Lallemand, avec lequel il ne s'entendit guère. Il eut de meilleurs rapports avec sir Robert Wilson, qui parlait de faire enlever à Magdebourg le vieux Carnot (alors presque mourant) dans l'espoir que la présence d'un tel homme à la frontière des Pyrénées suffirait pour que l'armée d'observation se prononçât enfin contre les Bourbons. Il fréquenta les réfugiés italiens, Santa-Rosa (1) qui ne lui plut alors que médiocrement; Urgone, Arrivabene, Dandolo, Saint-Marsan surtout, qu'il trouva plein de cœur, d'esprit et de sens politique. Mais il ne perdit que fort peu de jours en leur compagnie. Dès le II décembre, ayant trouvé à s'embarquer sur une galiote allemande frétée par le Napolitain Macirone, ancien aide de camp de Murât, il se rendit à Ramsgate et le lendemain prit la mer (2).
Durant une traversée qui dura onze grands jours, Macirone, bavard, hâbleur, besogneux, lui exposa ses plans de révolution, lui emprunta de l'argent et fit de vains efforts pour découvrir son identité. Fabvier se faisait appeler D. José Ranieri, se donnait comme négociant et parlait espagnol ou italien le
(1) « Santa-Rosa veut faire le fin... Il vise trop à la réputation de moderantisme. Puis Italien, et ne veut pas voir que c'est un corps mort que la France peut seule ressusciter... Santa-Rosa est bien le théoricien: l'autre (Saint-Marsan) le traite comme un enfant... Dîner chez Saint-Marsan avec Santa-Rosa; le premier joue le second comme un enfant; c'est un homme d'État, l'autre on ne peut plus médiocre. » [Journal de Fabvier, 7, 8, 10 décembre.]
(2) Non sans avoir retrouvé, à sa grande joie, un de ses meilleurs amis, le Piémontais Collegno, avec lequel il avait jadis servi dans la Grande- Armée, et qui, proscrit depuis 1821, venait s'embarquer pour le Portugal.
plus possible. L'aventurier napolitain eut beau déployer toute sa finesse; le colonel fut impénétrable. Aussi le laissa-t-il de fort mauvaise humeur lorsqu'arrivé au port il put enfin se séparer de lui pour pénétrer dans l'intérieur de l'Espagne.
Débarqué à Santander avec un seul compagnon, dont il ne nous dit pas le nom (d), Fabvier mit quatre jours à trouver le moyen de se faire transporter non pas à Madrid, mais seulement jusqu'à Burgos. Les relations régulières étaient interrompues par la guerre civile dans tout le nord de l'Espagne. La campagne était partout infestée de bandes apostoliques. Le nouveau chef politique de Santander n'avait pu entrer dans cette place que déguisé et sans bagages. Les factieux, comme les appelle Fabvier, répandaient la terreur de toutes parts. « Les principaux chefs, lisons nous dans son Journal, sont le curé Merino, qui a dernièrement saccagé Reynosa avec quatre cents hommes; le curé Quevillas aux environs de Bilbao; Zavala, Zavalelta et Roxo de Banderas, le plus féroce. Ils font marcher de vive force les paysans avec l'aide des prêtres (2)... »
Le 47 décembre, le faux Ranieri put enfin se mettre en route, dans une vieille voiture datant de Louis XIV et attelée de cinq mules. Le danger qu'il courait et qui, paraît-il, préoccupait fort son compagnon (3) ne l'empêchait pas d'observer le pays, d'en remarquer la misère, d'en noter les ruines, d'en étudier les richesses naturelles. Il semblait qu'il voyageât seulement pour son agrément ou son instruction.
Il était impossible qu'il ne rencontrât pas de factieux. Les habitants des villages qu'il traversait, les hôtes des posadas où il prenait ses repas étaient généralement de connivence avec eux. Il allait à la grâce de Dieu, ne comptant que sur son sang-froid pour se tirer des mauvais pas. Dès le 29 décembre, en entrant à Aguilar del Campo, il tomba justement au milieu de la bande du curé Merino, qui occupait ce bourg.
(1) Ce personnage, qui le suivit jusqu'à Madrid, n'est jamais désigné dans son journal que par l'initiale F. Il nous a été impossible de l'iden tifier.
(2) Journal, 23 décembre.
(3) « F. m'a l'air d'avoir peur; il est aussi inutile qu'une femme. » Journal, 28 décembre.
c Nous descendons sur le Pisuerga, lisons-nous dans son Journal. Je dors. F. me réveille. « Voilà un ancien (4) », me ditil. Kn effet, je vois galoper vers nous un cavalier monté sur un très beau cheval gris pommelé à courte queue; homme de trente ans, de ma taille; chapeau rond, plat; plumes, moustaches petites et brunes, figure agréable, manteau brun qui couvre d'autres armes. Me fait quelques questions et va reprendre son poste en vedette. A la porte, cinq hommes à pied, mal armés. Un se détache et nous accompagne... Une foule d'hommes à figure riante, même costume... Sur la place vingt ou trente laissent voir des armes bizarres. On saute sur un cheval qui, boiteux, était rangé parmi nos mules. On l'amène devant le commandant. C'est le curé Merino. 11 le laisse aller, à la recommandation de l'alcade. Le conducteur donne un douro à un soldat... On ordonne d'attendre... Un officier, à ce que je pense, avec une chemise blanche et un gilet rayé, qui me donne quelques soupçons, cause avec moi. Je lui parle commerce, Gute Hoffnung (2), laines, etc.; puis lui coule deux douros. Il me fait mille questions sur l'Angleterre, t Que dit-on? Comment les.appelle-t-on? etc. — Défenseurs « de la foi. — Et c'est vrai, me dit-il. » Je dis naïvement que je les savais là, mais qu'étranger je ne les craignais pas. « Là- « bas, me dit-il, y a-t-il une constitution? — Oui, et tout le « monde en est content. — Chacun vit-il comme il veut? — « Oui. — Y a-t-il des francs-maçons? — Je ne sais. — Oh! « me dit-il, il y en a beaucoup en Espagne. A Burgos ils c dansent au clair de la lune. » Des questions sur la milice de Reynosa et de Santander. La troupe est curieuse. Il est difficile d'en donner une idée... Il y a eu un déserteur dernièrement. Merino l'a repris et lui a coupé la tête lui-même. Quelques-uns me disent : t Voilà une belle malle, qu'y a-t-il t dedans? — Mes vêtements. • Un autre chef me dit : « Il y « aurait des millions que ce serait la même chose; le com- « mandant ferait tuer celui qui prendrait une piécette. » Enfin
(1) C'est-à-dire un guérillero à la façon de ceux que les Français avaient en à combattre sous Napoléon.
(2) Nom du navire sur lequel il était venu en Espagne.
l'homme aux deux douros arrive au galop en me disant qu'il m'est permis de continuer par ordre du curé, qu'il a eu du plaisir à se charger de ce message. Nous partons. Il me demande si je suis catholique. Je dis en souriant : « Oui, et « romain. — Bien », me dit-il. L'officier court, l'arrière-garde arrive. Celui-ci a l'air mécontent. Il me fait la même série de questions avec humeur. Quand je dis que je vais à Burgos pour faire expédier des laines : t Oui, » me répond-il avec violence, t lanas, lanas, asi seaccaba Es pana. — Mais, lui dis-je, c on vous les paye, et d'ailleurs que ne faites-vous du drap « avec? On vous l'achèterait tout fait. » Un des siens lui dit : « Il a raison. » Et il partit avec cinq ou six à la tête de l'arrièregarde, et on laissa aller ceux qu'on retenait de la veille... »
Après cette chaude alerte, Fabyier reprend ses observations en cours de route, reçoit au village de Camaron une hospitalité toute patriarcale chez un paysan aisé, nommé Miguel Marin, qu'il fait longuement causer sur les affaires d'Espagne; puis arrive à Burgos (1èr janvier 1823), dont il nous fait un tableau fort triste : « Tout le monde se plaint, tout est mort, il n'y a plus de mouvement, plus de commerce; les couvents sont supprimés; de quarante-huit qu'il y avait à Burgos, il n'en reste que trois, et les maisons et les terres sont abandonnées, au lieu de les distribuer ou de les vendre. Nous voyons de la troupe de ligne. Elle a assez bonne mine, mais les bagages et les fusils sont sur les voitures. Marchent peu en ordre... Le fort est tout démoli... »
Cependant il faut arriver au plus tôt à Madrid. A grand'peine et au prix exorbitant de cinquante-deux douros et demi, il trouve enfin un coche dont les sept mules l'emportent vigoureusement vers cette capitale (2 janvier). Chemin faisant, il rencontre Riégo accompagné d'une brillante escorte. Mais il voit toujours beaucoup de ruines, de belles terres en friche; il passe dans des villages que les factieux viennent à peine d'évacuer (1) après les avoir pillés, et tout ce qu'il entend dire lui donne la triste conviction qu'en Espagne la classe moyenne
(1) [Journal, 3 janvi er.]
seule est libérale; que l'immense majorité du peuple, fanatisée par le clergé, non seulement ne défendra pas la Constitution^ mais aidera, au besoin, à la détruire.
Ce fut seulement le 6 janvier 1823 que le faux Ranieri put entrer à Madrid. Au moment où il y arrivait, la situation de l'Espagne constitutionnelle s'aggravait encore. L'Autriche, la Prusse et la Russie adressaient à San-Miguel trois notes hautaines et menaçantes, qui équivalaient à la mise hors la loi de son gouvernement. La France lui donnait à entendre que son souverain pourrait bien ne pas tarder à faire franchir les Pyrénées par l'armée d'observation. Il répondit, on le sait, avec une fierté toute castillane que l'Espagne ne recevrait pas la loi de l'étranger et qu'elle saurait défendre son indépendance. Les Cortès, dans leur séance du 9 janvier, couvrirent d'applaudissements ses déclarations. Les théâtres, les rues de Madrid retentirent d'hymnes patriotiques et de cris deguerre. Mais ces manifestations laissaient Fabvier incrédule et méfiant (1). L'Espagne, il le voyait bien, était sans ressources disponibles. Le gouvernement n'était obéi presque nulle part; il n'avait ni soldats, ni argent, ni armes, ni munitions. « Les contrées de l'Èbre, écrivait Fabvier, sont toutes en émeute; on demande des troupes. Ils n'ont pas un bataillon disponible, vingt pièces de campagne, quinze mille fusils, deux cents milliers de poudre. Voilà le matériel de toute l'Espagne, et pas le sou... Au milieu de cela, ajoutait-il, ils sont divisés en deux partis très aigris : les maçons ont le pouvoir (les ministres actuels, Lopez-Banos, San-Miguel, etc., Mina, Riego, Arguelles). lis veulent conserver la famille (2) et la plier. Ce système est le plus raisonnable, eu égard à la disposition du peuple, qui a déjà bien assez du présent et qui se soulèverait si on tuait le roi et sa famille... Si l'étranger entre cependant, on en finira et en détruisant la famille on ôtera tout moyen de
(1) « Je vais aux Cortès, lit-on dans son Journalk la date du 11 janvier, séance d'enthousiasme... Le peuple est dans l'ivresse... Nous en avons tant vut L'hymne de Riégo, cela est touchant. On le joue toute la journée, jusqu'à minuit. Avec cela ce peuple se croit invincible. Gare à lui s'il se frotte aux batailles! »
(2) La famille royale.
traiter et on se trouvera comme en 1808. — Les communeros sont plus nombreux dans la classe moyenne. Mais ils pensent à la République, et l'Espagne serait perdue et divisée... Romero Alpuente, Ballesteros, Palarea (l'ancien Medico) (1), aujourd'hui chef politique de Madrid, sont du nombre; Torrijos est leur homme (2). »
Fabvier fut en très peu de jours parfaitement éclairé sur la situation par le banquier français Batbedat, qui lui faisait les honneurs de Madrid; par un membre fort influent desCortès, Mallagarni (3); surtout par les deux agents Marotte (4) et Durou, qu'Olavarria se hâta d'envoyer à Madrid pour répondre de lui et pour le seconder (5). Dès le premier jour on lui expliqua qu'il devait s'efforcer de gagner les communeros qui, séduits par La Fayette et ses émissaires, pouvaient aisément, en méconnaissant sa mission, annihiler tous ses efforts. II fallait leur faire comprendre que le meilleur moyen de prévenir l'intervention française n'était pas, comme le voulait ce général, de provoquer ouvertement nos soldats à la désertion, non plus que d'organiser à grand bruit des légions de réfugiés; que de jeunes écervelés comme Joubert, des gens tarés ou suspects comme ce Puel et ce Thiébaut dont les noms reviennent souvent sous sa plume (6), ne représentaient vraiment pas le parti libéral français; que les réfugiés, au lieu de s'éparpiller en groupes anarchistes, les uns en Catalogne, les autres dans les pays basques ou ailleurs, devaient se placer discrètement sous sa direction unique et attendre avec patience le moment favorable; que le commandant Garon qui,
(1) C'était le nom sous lequel co personnage s'était fait connaître comme chef de bande pendant les guerres de l'Empire.
(2) Journal, 42 janvier.
(3) Nous ne donnons ce nom que sous toutes réserves. Fabvier ne désigne jamais ce personnage que par l'abréviation M1. Mais, vu la qualité de député qu'il lui attribue, il nous semble que ces deux lettres ne peuvent indiquer que D. José Apoitia Mallagarni, qui représentait alors la Biscaye aux Cortès.
(4) Voir plus haut, p. 491.
(5) Us y arrivèrent le 11 janvier. Voir le Journal à cette date.
(fi) Puel tenait, parait-il, à Madrid, une maison de jeu fort mal famée. — Quant à Thiébaut, Fabvier l'accusait formellement de n'être qu'un espion et un traître.
sous le nom de Legras, commandait à Bilbao leur principal rassemblement, faisait plus de mal que de bien par ses bruyantes et puériles démonstrations (1); enfin qu'il s'agissait de solidariser la cause de la nation espagnole avec celle des peuples voisins et faire de la grande politique, au lieu de se borner à des manœuvres de coterie.
C'est ce que, dès le 8 janvier, il avait exposé au directeur général des postes Campo, qui était, paraît-il, Y âme des communero$ et qui jouissait en même temps d'un grand crédit auprès des maçons.
Fabvier n'eut pas trop de peine, à ce qu'il nous semble, à faire entendre raison aux cbefs des communeros. Mais il fallait aussi amener La Fayette à résipiscence, et c'était bien plus malaisé, parce qu'on ne pouvait le sermonner que de loin et que son amour-propre froissé ne lui permettait guère d'écouter les conseils de Fabvier. Ce dernier ne cessait de lui faire recommander par Manuel la prudence et la discrétion. Mais on ne pouvait obtenir de ce vieil insurgé, comme il l'appelait, qu'il sût garder un secret. « L'esprit de confusion et d'indiscrétion qui a régné dans nos affaires de France se montre aussi ici, lisons-nous dans une lettre du colonel. Chaque jour arrivent de nouvelles ouvertures, la plupart sans fondement, et elles me reviennent par les individus les plus obscurs, qui les tiennent eux-mômes des gens les plus mal famés, soupçonnés eux-mêmes de relations avec les ambassadeurs. Ce qui me chagrine, c'est que le nom du général (2), que j'avais tant cherché à leur dérober, leur est connu, et qu'il y va de sa tête s'il est vendu. C'est Llorente (3) qui a apporté son nom
(1) « Caron s'est isolé avec Torrijos..., reçoit directement des lettres du général La Fayette, qui l'a fait général; il demande un habit brodé, etc., fait graver son portrait, et autres sottises. 11 est avec tous ces drôles du congrès (Fabvier fait ici allusion au Congrès de la Charbonnerie tenu à Bordeaux en août 1822), qui annoncent Soult, Foy et mille autres qu'ils font fuir au loin. On a annoncé que le général envoyé était Gourgaud ou Tarayre, etc. Ce sont des misérables capables de tout perdro... Tout cela a besoin d'être concentré là-bas et ici... » [Journal, 11 janvier.]
(2) Il s'agit du général qui, depuis quelques mois, travaillait secrètement l'armée d'observation.
(3) Ce Llorente n'est autre que le fameux auteur de l'Histoire de Vin-
ici... S'adresser de préférence aux ennemis du gouvernement, c'est vouloir échouer. Mais c'est une maladie de la part de votre ami. Une autre, plus dangereuse encore..., c'est sa confiance indiscrète envers des gens tout à fait indignes de ces sortes de relations. Mais pour qu'il n'y ait plus de tiraillements et de lenteurs, faites ce que vous aviez promis, faitesmoi reconnaître par les différentes branches. Le beau plaisir que j'aurais, n'est-ce pas, à être obligé de décrier les uns et les autres! Marchons au même but avec désintéressement... Qu'on n'ait qu'une marche et qu'un but : l'appel à la nation; elle décidera ce qu'elle voudra (1)... »
Ces derniers mots étaient une réponse à l'accusation d'or/eanume que La Fayette répandait trop complaisamment contre Fabvier et ses amis. Le colonel reconnaissait bien avoir dit que le duc d'Orléans « avait des chances » de monter sur le trône. Mais il se défendait énergiquement et avec une entière bonne foi de le servir, t Au nom de la patrie, écrivait-il encore à Manuel, employez tout près du général... Dites-lui de revenir à lui. Les bases sont accordées ici : les bases de 1815 et le choix par la représentation nationale (2)... »
Il adjurait du reste directement La Fayette d'ouvrir les yeux, de renoncer à ses fâcheux errements, t Quand tout a été préparé, lui écrivait-il le 18 janvier, je suis parti sans vous voir, général. Il m'en a coûté. Mais quand il s'agit de mon pays et de la grande cause de la liberté, je sais faire le sacrifice de mes affections. Vous avez admis dans votre confiance
quisition. Expulsé de France par le ministère Villèle, il venait d'arriver à Madrid, où il mourut le 5 février suivant. C'est La Fayette qui lui avait révélé le nom du général en question.
(1) Lettre de Fabvier à Manuel, 14 janvier 1823. — Le môme jour il écrivait à un correspondant qu'il désigne simplement par l'initiale C (peut-être Courier ou Constant) : « Montrez ma lettre à Manuel. Il m'avait promis de faire tout diriger vers moi... Aussi bien rien ne se fera que d» notre centre. — Que Manuel voie I ' général et lui fasse honte. Croit-on que l'ambition me touche? Je fais ce que je puis pour avoir et j'aurai des hommes plus considérables que Caronet moi. 11 faut être fou pour croire que Caruu proscrit puisse être à la tête d'une pareille al Faire... C'est comme pour Husson, un vaurien de lieutenant qu'ils croyaient chef de bataillon... »
(2) Autre lettre de Fabvier à Manuel du 14 janvier.
des hommes qui n'ont pas la mienne. Vous savez qu'on ne la commande pas. Bien de tristes exemples nous ont donné de grands soupçons. Vous savez qu'on vous a donné des certitudes. J'ai celle de l'immoralité de vos agents sur plusieurs points. De là au reste il n'y a qu'un pas, que je crois franchi pour plusieurs d'entre eux. » Il continuait en rappelant 1 insuccès des tentatives de Caron, en recommandant son propre plan et suppliant le général de l'adopter. « Aujourd'hui je viens vous demander au nom de la patrie de vous réunir à tous, et, comme je l'ai proposé dix fois, si je n'ai pas votre confiance, choisissez quelqu'un d'entre vous; je lui remettrai tout et je lui servirai de secrétaire. Si vous le pouvez, venez vous-même, ce serait préférable... » Enfin il protestait par ces lignes qu'il n'était au service d'aucun prétendant : « On a débité contre moi sous votre nom de bien graves imputations... Vous savez que je ne suis à personne. Ce que voudra la France, c'est là ma loi... Je vous ai dit que mon intérêt était de rester près de vous. Mais près de vous, général, j'étais convaincu que nous ferions des victimes sans succès. Voici une occasion de réparer tant de malheurs... En un mot, songez à l'histoire, à vos glorieux travaux, qu'il faut couronner parle plus utile de tous. Après, comptez à jamais sur la soumission de celui que vous vous plaisiez à appelez votre fils et qui se plaisait tant à vous entendre. »
La Fayette n'était nullement disposé à se rendre en Espagne. Mais Fabvier n'était point d'humeur à attendre son bon plaisir pour avancer dans la voie où il s'était hardiment jeté. Dans le temps même où il négociait ainsi avec le vieux général d'une part, avec ses amis les communeros de l'autre, il s'efforçait de faire adopter au gouvernement espagnol son grand programme de concentration et d'obtenir de lui des engagements fermes. Ce n'était pas la partie de sa tâche la moins difficile.
Dès le 10 janvier avait eu lieu entre lui et plusieurs membres du ministère espagnol une conférence dont il rend compte en ces termes dans son Journal :
«... Nous allons seuls au palais du roi... Dans les salles
basses sont les ministres San-Miguel et Gasco, de l'intérieur. On me présente... Après des compliments sur les réponses aux notes, j'établis que je suis venu avant que les affaires fussent ainsi décidées et que j'avais pour mission de considérer le salut de l'Espagne comme notre affaire la plus importante, et les autres secondaires. Puis je fais un historique de notre situation. Je sépare les libéraux qui ont voulu faire de la liberté avec les princes venus par l'étranger, en opposition avec la masse vertueuse qui ne veut rien par l'étranger; puisque cependant tout le monde pense de même, qu'il faut changer. Mais les premiers (1) n'ont pu entrer en confiance. Nous autres, dont je suis chargé, avons dans l'armée de nos gens assurés qui dépendent de moi. J'entre dans bien des détails de la révolution. Gasco approuve. San-Miguel bâille et paraît distrait. Enfin il prend la parole et me dit qu'il reconnaît que le gouvernement espagnol ne peut pas se sauver seul. Je l'arrête et lui dis que ce n'est pas moi qui ai posé ce principe; que, dans le cas d'une invasion par les troupes françaises, je tâcherais d'employer les armes de la persuasion, jamais d'autres! Mais que pour tous les étrangers je les priais de me considérer comme soldat espagnol Cela est reçu avec plaisir. San-Miguel m'engage à venir le dimanche, à huit heures du matin, chez lui. C est un homme de trente-deux ans, gros, petit, l'air honnête, droit, mais peu élevé. Gasco, cinquante ans, l'air vif et fin. pénétrant. A onze heures nous sortons... »
En somme, Fabvier avait été reçu avec courtoisie, mais on ne lui avait rien promis. Les ministres voulaient savoir si sa mission était sérieuse, quels étaient ses pouvoirs et qui les lui avait conférés. Les envoyés d'Olavarria, Marotte et Durou, qui arrivèrent à Madrid dès le lendemain, leur donnèrent à cet égard des explications qui ne les satisfirent qu'à demi. Aussi le colonel, étant allé trouver San-Miguel le 12 janvier, comme il était convenu, le trouva-t-il encore assez froid,
« A huit heures, raconte-t-il, je suis chez San-Miguel. 11 a été beaucoup refroidi par tout ce que lui ont dit ses collègues
(1) C'est-à-dire Caron et les émissaires de La Fayette.
des ouvertures précédentes. Il me proteste cependant de l'intention. Je lui parle avec délicatesse de Navarro et de Capaz. Il me remercie de la préférence et me dit cependant qu'il ne peut rien décider seul. Il veut une note. Je cherche à lui faire comprendre que ce n'est pas assez de faire des réponses nobles, qu'il faut encore se mettre en état de défense, que le meilleur moyen est par nous. 11 a l'air convaincu, mais de l'impossibilité d'établir une légion française au milieu des Espagnols. Je le suis comme lui et, en outre, qu'on n'aurait pas la désertion (1)... »
Le 13 janvier, le colonel revit encore le ministre des Affaires étrangères qui, de nouveau, le pria d'attendre. Au fond le cabinet espagnol voulait gagner du temps jusqu'à l'arrivée d'un courrier de Paris qui devait l'édifier entièrement sur le caractère et sur le mandat de Fabvier. Mais l'énergique conspirateur ne se décourageait pas pour cela. En effet, dès le 14 il remit à San-Miguel la note demandée, et s'offrit à la développer oralement devant le conseil. Ce document débutait par un exposé de l'état des esprits en France, où, disait l'auteur, on était bien résolu à se débarrasser d'un gouvernement illibéral et imposé par l'étranger; il établissait ensuite que, l'Espagne étant « le dernier boulevard de la liberté >, il fallait à tout prix empêcher qu'elle fût envahie. Et il se terminait par les propositions suivantes :
« 1° Arrêter en principe que le gouvernement espagnol veut concourir à l'affranchissement de la France, qui aura occasion de lui rendre un service au moins égal.
« 2o Faire partir les opérations d'un centre commun, de manière à marcher au succès sans se compromettre et se déclarer qu'au moment même.
« 3° Ces principes arrêtés, on pourra faire venir les individus qui sont utiles et qui seront alors certains de ne pas embarrasser le gouvernement espagnol et de trouver un asile et des mqyens d'existence...
« 4° Toute la partie inférieure de l'armée étant patriote et
(1) Journal de Fabvier, 12 janvier 1823.
n'étant contenue que par des chefs imposés par un gouvernement qui a la conscience de son illégitimité, des défections sont organisées, mais elles ne peuvent avoir lieu que sur le territoire français.
< 5* La situation personnelle de plusieurs de ces chefs placés par le gouvernement dans sa confiance et leurs besoins exigeant que leur sort soit fixé en cas de revers, les premiers moments de cette opération et les dispositions préparatoires demandant de l'argent, qu'on ne peut se procurer en France sans compromettre le secret, et les fortunes des principaux coopérateurs ayant été épuisées par plusieurs années de travaux, l'Espagne ferait l'avance d'une somme suffisante, qui serait remboursée aussitôt que nous aurions mis le pied sur le territoire français, toutes les bourses nous étant ouvertes pour un si noble but (1)... »
Les ministres lurent la note, en approuvèrent les principes, mais semblèrent effrayés par la demande d'argent qui la terminait. Fabvier ne demandait pas moins de quatre millions de réaux. Le colonel, malgré des instances réitérées, n'obtint d'abord que des réponses évasives. On lui demandait pourquoi ses amis de Paris « qui étaient si riches », La Fayette, le duc d'Orléans, d'autres encore, ne prendraient pas à leur charge les frais de l'entreprise. « C'est toujours à recommencer, écrivait-il tristement, et ils ne veulent pas voir deux choses : l'une, que leur affaire est engagée; l'autre, que ces messieurs, qui se sont fait tant d'illusions, s'en feront encore jusqu'à ce qu'il soit trop tard (2). » Le 19 janvier, il eut encore, un long entretien, aussi décevant que les autres, avec le ministre des Affaires étrangères. « San-Miguel me fait venir pour me dire qu'il trouve mon projet fort bon. Mais il n'a point d'argent. Il appuie sur la faculté qu'on a en France d'en avoir, etc. Je lui représente tout ce qu'on peut penser... Si te printemps
(1) Journal, 15 janvier.
(2) Ibid., 18 janvier. — Dans les lettres qu'il écrivait vers cette époque à ses correspondants de Paris, il ne cessait de répéter qu'il lui fallait de l'argent. Mais il ne semble pas qu'il ait reçu de ce côté beaucoup de secours.
arrive, ils sont perdus. — Ii entend peu et mal. Il me demande encore quand il faudrait cet argent, etc. Enfin j'en suis mécontent. Il prend l'affaire comme si nous lui demandions un service (1). »
Le lendemain et les jours suivants, Fabvier renouvela patiemment ses démarches, mais sans plus de succès. Tantôt il trouvait les ministres consternés par de nouveaux succès des factieux (2) et ne pouvait arrêter leur attention. Tantôt il apprenait qu'ils négociaient avec l'Angleterre et il s'emportait contre ces insensés qui se livraient à leurs pires ennemis; qui seraient obligés de leur céder la Havane, etc. (3). Ce qui l'irritait sans doute le plus, c'est que le gouvernement espagnol ne pouvait plus arguer d'ignorance au sujet de sa mission et de ses pouvoirs. Le courrier de Paris qui devait les éclairer à cet égard était arrivé à Madrid le 21 ou le 22. Et Ton continuait à atermoyer. Le 23, le bouillant officier, n'y pouvant plus tenir, écrivit une nouvelle note (4) où, après avoir exposé les démarches faites auprès de lui de leur part depuis une année et ses propres travaux, il les menaçait de renoncer à son entreprise et rejetait sur eux la responsabilité de sa détermination.
c Nous pouvons tout espérer, disait-il en terminant, si nous prenons l'armée française sur le territoire français ; rien si nous attendons que les hostilités commencent ou que la guerre civile éclate avec plus de fureur.
« Si le gouvernement espagnol... recule devant ce qu'il avait accepté et provoqué il y a quelques mois, je proteste devant l'Espagne, la France, l'Europe entière, et me décharge sur lui de toute responsabilité... Je vais donc faire retirer ceux qui se trouvent déjà trop compromis; et pour moi, qui, sur une si grande espérance, me suis expatrié et ai voulu juger par moi-même avant de laisser courir la même chance à ceux qui
(1) Journal, 19 janvier.
(2) Qui effectivement s'avancèrent, le 18 et le 19 janvier, sous Bessières, jusqu'à Guadalaxara et jetèrent l'alarme dans Madrid. Journal de Fabvier, 20-23 janvier.
(3) Journal, 18-20 janvier.
(4) Nous en avons déjà cité plus haut divers passages.
me montraient tant de confiance, je me consolerai en pensant que je n'ai rien à me reprocher; mais je gémirai amèrement quand l'avenir aura justifié mes cruelles inquiétudes... quand notre chère et sainte cause sera perdue pour bien des années peut-être; je gémirai, mais ce sera sans remords, et l'histoire saura à qui elle doit adresser ses reproches. »
Plusieurs jours se passèrent encore sans que les ministres répondissent à Fabvier. Il savait que leur négociation avec l'Angleterre tenait toujours. Mais sur ces entrefaites se produisit enfin un événement qui la rendit inutile et qui amena le gouvernement espagnol à faire un pas de plus vers les conspirateurs français. Le 25 ou le 26 janvier, l'ambassadeur de France à Madrid reçut de son gouvernement l'ordre de demander ses passeports. C'était une véritable déclaration de guerre, et le discours que Louis XVIII allait prononcer le 28 à l'ouverture des Chambres ne devait laisser subsister à cet égard aucune incertitude. L'Espagne étant décidément sous le coup de l'invasion, il n'y avait plus un instant à perdre pour essayer de l'en préserver. Fabvier, mandé par les ministres, reçut enfin d'eux une adhésion sans réserve à ses propositions du 14 janvier.
Il rentra chez lui fou de joie, croyant déjà sa grande partie gagnée; écrivit le soir môme force lettres et se hâta de rédiger le projet de traité suivant, que le cabinet accepta dans son ensemble dès le lendemain :
« 1° La cause de la liberté doit être considérée comme une.
< 2° Chaque peuple, suivant ses moyens, doit contribuer au triomphe de cette cause.
« 3° Les individus doivent être considérés comme moyens et jamais comme but.
< 4° La péninsule espagnole jouissant actuellement de la liberté et se sentant menacée soit ouvertement, soit en secret par les cabinets de l'Europe, doit être considérée comme le boulevard de la liberté en Europe. En conséquence son salut doit être le premier objet de tous, et par échange elle doit, dans l'intérêt de sa sécurité et de sa gloire, contribuer à l'affranchissement des autres nations.
« 5° En conséquence il sera formé à Madrid un comité chargé des intérêts et des moyens des nations qui sont les plus intéressées dans la lutte toujours réelle, mais maintenant évidente, entre les cabinets et leurs auxiliaires contre les peuples — savoir l'Espagne, le Portugal, la France et l'Italie.
t 6° Pour première démarche demander au Portugal l'envoi d'un homme chargé de pleins pouvoirs.
« 7° Se faire part de toutes les ouvertures qui auraient pu être faites, pour qu'on puisse juger de celles qui sont illusoires et de celles qui sont réelles.
« 8° Arrêter d'abord et empêcher toutes démarches individuelles, qui pourraient nuire à la cause, ne partant pas du centre commun.
9° Ranger tous les réfugiés sous une direction régulière au moyen de chefs tirés de leur sein; par ce moyen on les emploiera tous suivant leur utilité et on se délivrera des indiscrets et même des espions.
« 10° Faire établir tous les grades des réfugiés d'une manière exacte, soit par l'exhibition de leur brevets, soit par une notoriété suffisante, de grands inconvénients résultant des erreurs que cela fait naître.
« 11° Adoptant les bases ci-dessus, commencer par les opérations qui exigent le plus de temps et qui ne compromettent pas.
« 42° Promettre de rattacher tout au centre commun.
« 13° Ne jamais se séparer sans avoir fixé l'époque de la prochaine réunion. »
Conformément à ce traité, un comité directeur et souverain fut aussitôt institué. Il comprenait San-Miguel, Isturitz, président des Cortès, et deux autres membres de cette assemblée, Infantes et Grases, c'est-à-dire qu'il était de fait exclusivement espagnol. Mais en attendant qu'on y fît entrer des Français, des Portugais et des Italiens, le colonel se hâta de donner ses instructions à ses amis et de préparer les mesures d'exécution dont l'urgence lui paraissait évidente. On le voit à ce moment (c'est-à-dire aux derniers jours de janvier) donner rendez-vous dans les provinces basques à Caron et au général
mystérieux de l'armée d'observation, harceler les ministres pour hâter un premier envoi de fonds à Olavarria(l), surtout écrire à ses correspondants de Paris des lettres fébriles, débordantes de joie et de confiance. Il charge l'un de ces derniers de remettre dix mille francs au général Gourgaud, autant au colonel Trézel, autant au colonel Marbot, dont le concours lui paraît indispensable. Il parle de nouveau de faire venir Carnot (2). Il demande que les généraux, que les officiers dévoués à la cause libérale viennent au plus tôt le rejoindre à la frontièredes Pyrénées ; qu'on lui envoie des aigles, des uniformes, des armes, etc. « Il n'y a pas, dit-il, un quart d'heure à perdre. Mais nous avons des moyens immenses dans l'armée. En un mot, il n'y a pas à reculer. La France est abîmée si cela finit. Il faut prendre les troupes avant qu'elles voient que la terreur qu'elles se font de ce pays n'est pas fondée (3). » Il répète qu'il ne sert aucun prétendant, qu'il veut seulement mettre la France en état de choisir en liberté un gouvernement (4). » Il informe de Schonen qu'il a reçu les meilleures nouvelles de l'armée d'observation (5) ; qu'en Espagne il a le moyen de « faire marcher » Caron et qu'il espère « lui ouvrir les yeux ». t Puisque l'ambition le travaille, je lui offrirai la plus belle part; je ne tiens' qu'au succès. » Avec Gourgaud, il s'épanche comme un frère : t Mon ami, tout est convenu, pénètre-toi que c'est la dernière crise. Il faut que tous s'y lancent. N'est-ce pas de la patrie qu'il s'agit?... Nous avons d'immenses relations avec la tète de l'armée d'observation. Elle a une grande frayeur d'entrer; elle la perdra le lendemain; les prêtres lui assurent les campagnes, et les gens des villes, qui sont très dévoués, ne quitteront cependant pas les boutiques pour aller aux montagnes. L'armée rentrera en France avec les lis et les lauriers;
(1) Journal, 31 janvier.
(2) « Faites chercher Rançonnet, aide de camp de Carnot... Si Rançonne t peut aller enlever Carnot, qu'il ait besoin d'argent, donnez-lui, je suppose, dix mille francs. Si vous ne savez où les prendre, qu'on demande à Félix Lepelletier de ma part. » (Lettre de Fabvier à V., fin de janvier 1823.)
(3) Lettre de Fabvier à V., fin de janvier 1823.
(4) Ibid.
(5) Lettre de Fabvier à de Schonen, fin de janvier 1823.
il y a longtemps qu'on ne les a vus ensemble. Vois tes amis les napoléoniens; nous le sommes tous plus ou moins. Qu'on se réunisse et joigne ses efforts. Ils ont fait des propositions ici ; ils voulaient une désertion; cela ne se peut avec le soldat français. Mais réunis en un bon groupe, avec ce que je vais faire venir à leur insu de tous les points, nous aurons une belle masse, des aigles, des officiers supérieurs et généraux... des gens qui nous attendent, de l'argent pour assurer les chefs qui craignent le revers... Si tu pouvais tenter la course par la Belgique, ton nom serait puissant sur le soldat (1). »
Avant de partir pour les provinces basques, Fabvier voulait aussi être sûr que les ministres tiendraient leur promesse d'expédier immédiatement un premier acompte de quatre cent mille réaux à Ôlavarria. Plusieurs jours se passèrent encore en pourparlers. Il ne se louait guère de San-Miguel, « un animal, écrivit-il, ignorant, grossier et distrait (2) ». Mais il était plus content de Capaz, qui le traitait avec égards et lui témoignait le plus tendre attachement. Aussi, ce dernier l'ayant assuré formellement que les fonds allaient partir, le colonel n'hésita plus à quitter Madrid. Il en sortitle 2 février en compagnie de Durou; et moins de vingt-quatre heures après, il était à Vittoria, d'où il ne tarda pas à se rendre à Iruri, au milieu des réfugiés, en face de l'armée d'observation.
(1) Lettre de Fabvier au général Gourgaud (un de janvier 1823).
(2) Journal.