CHAPITRE XV
Fabvier et la question grecque en 1829 et 1830. — Voyages en Lorraine et en Italie. — Journées de Juillet : Fabvier général et commandant de la place de Paris. — Sa démission. — Sa participation aux affaires de Pologne et d'Espagne. — Nouveau mémoire sur la Grèce. — Fabvier candidat à la députation.
Malgré tant de mécomptes, Fabvier ne revenait ni dégoûté de la Grèce ni moins disposé que précédemment à la servir. A peine rentré en France — vers la fin de juin (1) — il se hâta de se rendre à Paris, où il s'efforça de réveiller le zèle de ses amis personnels, aussi bien que celui du gouvernement, en faveur de la cause hellénique. Il n'est pas téméraire de supposer que La Fayette et Sébastiani, qui (le 9 juillet) attaquèrent assez vivement à la Chambre des députés le protocole du 22 mars, furent documentés par lui sur l'état de la Grèce et sur le gouvernement de Capodistrias. Nous savons d'autre part qu'il alla voir le ministre de Caux, tant pour lui rendre compte de sa conduite que pour l'éclairer sur la politique du Président, le détourner de lui accorder d'autres subsides tant qu'il y persisterait et lui soumettre de nouveau ses plans pour l'extension et l'organisation de la Grèce.
Fort peu après, il est vrai (8 août 1829), Martignac fut remplacé au pouvoir par Tultra-royaliste Polignac, qui devait naturellement témoigner moins de bienveillance que son prédécesseur à Fabvier regardé, non sans raison, comme un
(1) Le préfet du Var annonce, le 26, qu'il est arrivé la veille à Toulon sur la frégate la Didon avec le maréchal Maison. (Arch. nat., F7 6722, liasse 8982 o. g.)
libéral impénitent. Cependant les papiers du colonel et les notes de son petit-neveu (1; nous apprennent qu'il alla rendre risite au chef du nouveau ministère et que ce dernier lui fit un accueil aussi empressé que flatteur. L'ancien chef des réguliers développa sans doute devant le favori de Charles X cette idée, qu'il fallait non seulement donner a la Grèce l'indépendance, mais la pourvoir d'un territoire assez vaste et d'une organisation assez forte pour qu'elle pût se suffire à elle-même et surtout se passer de la Russie.
A ce moment même le tsar paraissait plus menaçant que jamais pour l'Europe entière. La campagne de 1829 lui avait été favorable; ses troupes victorieuses occupaient Andrinople (19 août) et semblaient devoir arriver sans obstacle jusqu'à Constantinople. Dans .ces circonstances, l'idée de faire dans la péninsule des Balkans un grand Etat grec, assez consistant pour arrêter le débordement de l'ambition moscovite, n'était pas pour déplaire au prince de Polignac. On sait, du reste, que ce ministre, beaucoup plus enclin que Fabvier lui-même aux rêves grandioses et aux utopies, parla un moment de refaire en grande partie la carte de l'Europe par une combinaison dont la Grèce eût été l'élément initial et dont l'empire ottoman eût fait principalement les frais. Suivant ses vues, tandis que la Russie eût pris pour eUe la Moldavie et la Yalachie et que la Bosnie avec ses entours eût été attribuée à l'Autriche, le nouvel Etat hellénique, comprenant la plus grande partie de la péninsule des Balkans, eût été adjugé au roi des Pays-Bas, dépossédé de ses États, dont la moitié méridionale (Belgique, Luxembourg) serait devenue française et la moitié septentrionale (Hollande) eût été allouée à la Prusse; cette dernière puissance eût, de plus, acquis le royaume de Saxe, dont le souverain serait venu régner sur l'ancienne Prusse rhénane (2).
M. de Polignac fit-il part à Fabvier de son étrange rêverie?
(1) M. Edouard Fabvier, de Nancy, décédé depuis 4895. ^
(2) Ajoutons qu'on aurait offert à l'Angleterre les colonies hollandaises. — La Bavière, arrondie, aurait cessé de former deux tronçons séparés. — Les États barbaresques seraient devenus indépendants.
Nous ne savons. Du reste, le traité d'Àndrinople, conclu peu après (14 septembre), allait couper les ailes à cette imagination déréglée. Ce que nous pouvons affirmer, c'est que le plan de Polignac, homme, de 1815 et de la Sainte- Alliance, taillant l'Europe, comme au Congrès de Vienne, sans aucun souci du droit des nationalités, n'aurait pas séduit Fabvier, fils de 89, qui n'admettait pas, qui n'admit jamais qu'un partageât les nations comme des troupeaux et ne voulait de remaniements territoriaux que s'ils étaient demandés ou librement acceptés par les populations intéressées.
Le colonel n'eut, du reste, que des relations très éphémères avec le nouveau ministère, dont les tendances rétrogrades étaiept trop manifestes pour que l'idée de se mettre à son service lui entrât seulement dans l'esprit. Les vieux libéraux ses amis (comme La Fayette) ne lui auraient pas plus pardonné qu'il ne se fût pardonné à lui-même d'avoir cherché à plaire aux hommes qui, par les ordonnances de Juillet, devaient rendre une nouvelle révolution inévitable. L'amiral de Rigny, à qui le portefeuille de la marine avait été offert dans cette combinaison, n'avait pas osé l'accepter. Fabvier, qui n'avait reçu du cabinet Martignac d'autre grâce que d'être relevé de son état .de réforme et replacé dans le cadre des officiers à demisolde (1), ne voulut rien demander de plus au cabinet Polignac. Le nom du nouveau ministre de la guerre (Bo.urmont) lui inspirait une sorte d'horreur et il lui eût répugné d'avoir à solliciter quoi que ce soit de l'ancien chouan qui, passé au service de Napoléon, avait, la veille de Waterloo, passé à l'ennemi (2).
(4) Par une décision royale du 4 juillet 1829; qui le rétablissait dans la jouissance d'un traitement de non-activité de 3,000 francs à compter du 1" novembre 1828. — Le rapport du ministre de la guerre provoquant cette décision porte qu'on n'avait pu établir que Fabvier eût été transfuge en Espagne en 1823; que, d'autre part, il pouvait être excusé d'avoir pris du service en Grèce sans autorisation du gouvernement français ; que, du reste, il avait constamment professé, depuis son arrivée dans ce pays, « des sentiments de respect et de dévouement pour le Roi » et « tenu une conduite judicieuse et fort honorable dans toutes les affaires de la Grèce ». — (Ministère de la guerre. Archives administratives, 1146.)
(2) « Seul, écrivait-il à Grasset le 28 novembre, armé seulement de ma sincérité de cœur, j'ai fait plus pour l'honneur du nom français que 13,000 hommes et un maréchal. En voila assez pour se passer des
Il reprit donc simplement, le 26 août (1), le chemin de la Lorraine, son pays natal, où il se proposait de faire cette année un séjour de quelque durée. Mais il ne se désintéressait pas pour cela des affaires de la. Grèce. En octobre, en novembre, il s'étendait, dans ses lettres à Grasset, sur la question hellénique, déplorant les fautes commises et se déclarant prêt à les réparer. Le traité d'Andrinople l'indignait... « On va mettre un Russe à recueillir le fruit de tant de sang versé en Grèce et on lui prodigue les moyens de tout genre, et lui vous paye en insolences et en ingratitude. Le voyez-vous maintenant pourquoi il ne voulait pas de quelqu'un qui pût rapidement organiser la nation grecque militairement, transporter les limites au delà même de celles désignées? (2),.» >
Capodistrias, qui avait fini par réunir un semblant d'assemblée nationale (en juillet), en avait obtenu sans peine la confirmation des pouvoirs dictatoriaux qu'il exerçait depuis dix-huit mois (3). c ... Je n'ai point été surpris, écrit Fabvier, du potage d'Argos. On a ce qu'on a voulu. Vous vous rappelez que j'avais protesté contre la remise de l'argent. Je savais ce qu'on en ferait (4)... »
Un peu plus tard (28 novembre), il rappelait encore quel rôle il eût entendu jouer en Grèce si on eût voulu le seconder. t ... Aucun individu grec ou étranger n'a acquis la confiance que j'y conserve.
«... Il n'y avait rien de facile... comme de profiter de la disposition des Grecs, qui ont un si grand esprit de nationalité, pour fonder un État destiné à recueillir tous les débris de la Turquie et l'élever contre la Russie. Au lieu de cela on gor-
faveurs des gens qui osent mettre un Bourmont à la tête de l'armée... > (Arch. de la 8ociété historique et ethnologique d'Athènes, 8394.)
(1) Arch. nat., F*, 6993.
(2) Lettre du 29 octobre 1829. (Arch. de la société historique et ethnologique d'Athènes, 8393.)
(3) Le panhellénion fut seulement remplacé par un Sénat de 27 membres, dont 7 devaient être nommés directement par le Président et les autres choisis par lui sur une liste triple de présentation formée par rassemblée nationale. Capodistrias était, du reste, chargé de pourvoir libre ment aux vacances, au fur et à mesure qu'il s'en produirait.
(4) Lettre du 29 octobre citée plus haut.
geait d'argent un Russe qui n'en faisait que plus l'insolent (i)... »
Cependant la question hellénique préoccupait encore beaucoup la conférence de Londres. L'Angleterre et la France crai* gnaient, en maintenant la Grèce dans l'état de vassalité vis-àvis de la Porte, d'augmenter les moyens qu'avait déjà la Russie de se mêler, sous couleur de protéger les chrétiens, des affaires de l'empire ottoman. La première de ces deux puissances ne voulait pas, d'autre part, que le nouvel État grec fût trop voisin des îles Ioniennes. Un nouveau protocole (3 février 1830) déclara la Grèce indépendante, en lui enlevant TAcarnanie et lui désigna le prince Léopold de Saxe-Cobourg (2) comme son futur souverain. Tous ces arrangements ne charmèrent que médiocrement Fabvier : « ... Dites-moi ce que vous saurez de Saxe-Cobourg, écrivait-il le 5 mai 1830. Quant à moi, je désire grand bien aux Grecs; mais je ne vois pas que les emprunts, les expéditions, etc., les aient rendus plus heureux et plus moraux. Gapo d'Istria doit avoir un peu le nez cassé, quoiqu'il n'en fasse pas le semblant. Toujours est-il qu$ je n'aurai pas grand'peine à le remercier, car je suis le seul, je crois, qui n'aie reçu pas même une lettre de compliment quand je suis parti... (3). »
Fabvier n'oubliait donc pas la Grèce. Toutefois, elle ne le préoccupait plus, comme précédemment, au point de lui faire négliger son pays natal et ses affections privées. Il passa cette fois plus de quatre mois dans sa chère Lorraine, au milieu d'amis d'enfance et de compatriotes qui, comme son vieux protecteur le général Drouot (4), lui étaient chers à bien des
(1) Lettre à Grasset. (Arch. de la Société historique et ethnologique 4' Athènes, 8394.)
(2) Né en 1791, mort en 1865. Il avait épousé en 1816 la fille unique du prince de Galles (plus tard roi d'Angleterre sous le nom de George IV). Devenu veuf peu après et sans enfants, il était néanmoins resté en Angleterre, où il jouissait d'une grande influence. On sait qu'ayant refusé le trône de Grèce, il devint un peu plus tard roi des Belges (1831).
(3) Lettre à Edouard Grasset. (Arch. de la Société historique et ethnologique d'Athènes, 8396.)
(4) Fabvier avait jadis servi sous ses ordres dans la garde impériale et n'avait cessé depuis d'entretenir avec lui des relations les plus affectueuses.
titres; près de ce frère qu'il avait jadis si souvent rudoyé sans avoir jamais cessé de l'aimer; près de ce neveu, devenu maintenant un homme, auquel il avait, à diverses reprises, adressé par écrit de si virils conseils. Il put enfin donner à sa vieille mère la consolation de ne pas mourir loin de lui.
C'est aussi à cette époque que nous voyons reparaître dans sa vie un sentiment plus vif et plus ardent que les affections de famille; sentiment dont nous avons signalé la naissance discrète et romanesque en racontant sa jeunesse et dont le réveil allait donner à sa destinée une orientation toute nouvelle. Il avait retrouvé en Lorraine cette duchesse de Frioul qui lui avait inspiré jadis une adoration si respectueuse et si passionnée (1), et qui semblait encore, après son veuvage, trop au-dessus de lui par son titre et par les conventions sociales pour consentir à lui accorder sa main. Du reste, la veuve de Duroc avait paru, depuis 1813, vouloir se consacrer sans réserve à l'éducation de sa fille, alors au berceau. Fabvier avait-il éprouvé d'elle quelque refus ? Avait-il gardé au cœur le vague espoir que, s'il pouvait offrir un jour à la duchesse de Frioul un nom illustre et une grande situation militaire, elle voudrait bien agréer ses vœux? Nous l'ignorons. Ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis douze ou treize ans, la politique, les conspirations, la guerre de Grèce ne lui avaient guère laissé le loisir de penser au mariage.
Mais à l'automne de 1829, quand il rentra dans son pays, relativement jeune encore et tout auréolé de gloire, et qu'à proximité de sa ville natale il retrouva au château de Clémery la veuve de Duroc, alors âgée de quarante ans à peine, il éprouva certainement le désir de lui plaire. Elle de son côté, touchée sans doute de sa constance, non moins que flattée des hommages d'un soldat maintenant célèbre dans toute l'Europe, ne se défendit pas plus à son égard de la sympathie que de l'admiration; suivant certains rapports de police, le bruit d'un .' projet d'union entre la duchesse et lui courait à Pont-à-Mousson en septembre 1829; le 22 de ce mois, devait avoir lieu à
(1) Voir les chapitres n, ni, iv et y de cet ouvrage.
Clémery une. réunion où assisterait le général Drouot et où il serait traité d'un double mariage : celui de la duchesse avec Fabvier, et celui de sa fille avec le fils du général Marie (1).
Cette fête de famille n'eut pas lieu, parce que sur ces entrefaites Hortense Duroc était tombée malade, et si gravement qu'au bout de fort peu de jours on désespéra de la sauver. Le 23 septembre l'infortunée jeune fille rendait le dernier soupir. La douleur de la duchesse fut si vive et donna à ses amis de telles craintes pour sa santé que Fabvier ne put se résoudre à s'éloigner d'elle et, au lieu de retourner à Nancy, demeura près de deux mois àPont-à-Mousson,d'oùil allait tous les jours la voir à Clémery. Lui-même fut, très peu après, cruellement frappé par la mort de sa mère, dont les funérailles eurent lieu le 6 décembre. Bientôt, d'autre part, le marquis d'Alménara, père de la duchesse de Frioul, accourant d'Espagne pour la consoler aussi, fut arrêté par la maladie à Paris, où elle se rendit pour le soigner (décembre) (2). Tant de malheurs accumulés en si peu de temps rendirent plus étroite l'affection qui unissait le colonel à la veuve du grand-maréchal. Dès lors il ne voulut plus la quitter et elle-même, en attendant que son deuil et sa santé lui permissent de réaliser son projet de mariage, ne put se résoudre à se séparer de lui. Des médecins lui ayant ordonné de voyager, elle résolut, au commencement de 1830, d'aller visiter l'Italie. Il fut décidé que Fabvier l'y accompagnerait. Mme Duroc, sa belle-sœur, dut être aussi du voyage (3).
Le départ eut lieu peu de temps après. Le 25 janvier, on était à Lyon. Le 9 février, on franchissait le Pont-du-Var. En mars, on était à Rome, où l'on fit un séjour d'environ deux mois. C'est de cette époque, à ce qu'il nous semble, que datent les rapports affectueux qui, jusqu'à la fin de la vie de Fabvier,
(1) Arch. nat., F7 6993, dossier 18970.
(2) Tous ces détails et la plupart de ceux qui précèdent nous sont fournis par les rapports de police mentionnés plus haut. — Le marquis d'Alménara mourut à Madrid quelques mois plus tard (septembre 1830).
(3) C'est du moins ce qui nous semble résulter d'une lettre par laquelle Fabvier, à son retour, écrit de Paris à son neveu que Mme Duroc doit lui apporter un cadeau de la part de la duchesse.
devaient exister entre lui et la famille Bonaparte. Il ne paraît pas qu'il eût eu,jusqù'à l'époque qui nous occupe, de relations privées avec les parents de Napoléon. Il se lia d'amitié avec plusieurs d'entre eux pendant ce voyage et par l'entremise de la duchesse de Frioul, qui avait jadis longtemps vécu aux Tuileries et se trouvait, de plus, être une amie d'enfance d'Hortense de Beauharnais (1). L'ex-reine de Hollande habitait alors la ville de Rome avec ses deux fils, dont l'aîné devait succomber l'année suivante au milieu de l'insurrection des Romagnes et dont le plus jeune, Louis, devait être un jour Napoléon III. Son salon, où se pressaient les libéraux et les carbonari, était le rendez-vous de tous ceux que quelque regret ou quelque espérance rattachaient au nom de Bonaparte, La politique n'en excluait pas les plaisirs. Celui de Mme Lœtizia, mère de Napoléon, qui tenait aussi sa petite cour à Rome, était plus austère, mais n'attirait guère moins de visiteurs. L'ex-roi Je* rôme était également fixé à Rome avec ses deux enfants (2), depuis 1823. Le prince de Canino (Lucien Bonaparte) y demeurait de son côté. Tout ce monde de mécontents et d'agités, qui ne parlait que de gloire et de liberté, fut vu de près par Fabvier qui, sans devenir l'ami politique des Bonaparte, ne se défendit pas d'une certaine sympathie personnelle pour ces exilés. Il la leur témoigna plus tard, tant sous la monarchie de Juillet que sous la seconde République, avec quelque imprudence peut-être, mais à coup sûr avec un complet désintéressement, et Napoléon III, dont il était l'ami personnel, ne devait jamais l'avoir pour courtisan.
De Rome, les voyageurs gagnèrent Naples, où ils étaient au mois de mai. Puis ils reprirent, par Florence, où ils paraissent avoir séjourné quelque temps, le chemin delà France. En juillet la duchesse de Frioul s'arrêtait encore à Aix-en-Savoie, pendant que Fabvier continuait sans elle sa route vers Paris. Pourquoi le colonel s'était-il décidé à retourner seul dans la capitale? Nous ne savons au juste. Mais on peut supposer sans
(1) Voir plus haut, p. 50, 07.
(2) La princesse Mathilde, née en 1820, et le prince Napoléon, né en
invraisemblance que les circonstances politiques n'étaient pas étrangères à sa détermination. Peut-être ses amis de Paris, en prévision des événements graves que préparait l'inconsciente folie de Charles X, l'avaient-ils invité à hâter son retour. Après l'adresse des 221, la dissolution de la Chambre et les élections nouvelles, le bruit qu'un coup d'État était imminent se répandait de toutes parts. Rien d'étonnant à ce que Fabvier, même sans avoir été averti, voulût accélérer sa rentrée pour voir de près ce qui allait se passer.
Quoi qu'il en soit, il dut se féliciter de n'être pas resté plus longtemps en route. Le jour même où il rentrait à Paris, le 27 juillet, la révolution commençait. La veille, les fatales Ordonnances, depuis longtemps pressenties par le public, avaient paru dans le Moniteur. Presque aussitôt les journalistes avaient déclaré publiquement qu'ils n'y obéiraient pas. Vingtquatre heures après, les premières barricades s'élevaient, les premiers coups de feu étaient tirés dans les rues. L'insurrection se propageait comme une traînée de poudre. Le 28 au ma-, tin la grande bataille éclatait dans toute la capitale; la cocarde et le drapeau tricolores reparaissaient de toutes parts, et Fabvier écrivait à la hâte les lignes suivantes à son neveu :
«... Me voici arrivé à Paris depuis hier au soir. Je suis tombé au milieu d'un tapage auquel je ne comprenais rien. Aujourd'hui cela augmente encore. Il y a déjà des tués et des blessés en grand nombre. Dieu sait où tout cela nous conduira! Dieu sait aussi qui diable a mis tout cela en train ! A moins que ce ne soit la conséquence inévitable de ce qui existe depuis quinze ans. On dit que Rouen est en l'air, que Lyon va suivre. Où vat-on? Qui le sait? Mais la couleur d'aujourd'hui est bien grave. On abat dans tout Paris le signe royal et les prudents marchands devancent les insurgés. Ce soir on prétend de part et d'autre frapper le grand coup. La plupart des postes ont été désarmés ce matin avec peu de résistance. On dit que la ligne ne veut pas tirer; la garde seule tient. Polignac a des troupes bivouaquées dans son jardin et sur le boulevard. On parle d'arrestations et, en attendant, le peuple est le maître. C'est toute la masse et non une plaisanterie de jeunes gens comme
410 LE GÉNÉRAL PABVIER
autrefois. Comme si c'était une fatalité, c'est le maréchal Marmont qui commande Paris ) C'est de l'huile sur le feu.
t On vient de me dire que la Préfecture, l'Hôtel de Ville, la Préfecture (i) et tous les faubourgs supérieurs des deux rives sont au pouvoir du peuple. La garde nationale s'organise. Le nombre des tués et blessés augmente. Le 5* de ligne a refusé de faire feu, etc.
t Adieu. Je ne sais si les postes partiront ce soir... » Quel rôle joua Fabvier pendant les trois glorieuses? C'est ce que nous ne savons pas au juste. Le 30 juillet, nous le retrouvons à l'hôtel des Invalides. Y exerçait-il un commandement? Nous l'ignorons. A cette date Lafayette et le général Gérard, ses amis, venaient d'être chargés par la commission municipale de l'Hôtel de Ville, l'un du commandement de la garde nationale, l'autre du ministère de la guerre et du commandement des troupes actives. Ce dernier, à qui le colonel s'était empressé d'écrire, lui répondait sur-le-champ par le billet suivant, dont nous retrouvons l'original dans les papiers de Fabvier :
' « Je reçois votre lettre, mon cher colonel. Je vous envoie le colonel Smalikowski que vous me demandez pour vous remplacer à l'hôtel des Invalides. Si vous voulez venir me trouver au Carrousel et me servir de chef d'état-major, vous me rendriez service.
< Amitiés*
« Comte Gérard.
« 30 juillet. »
Fabvier se rendit aussitôt à cet appel, et voilà comment ce vaillant soldat sortit enfin de sa longue disgrâce. Il fut donc, et à sa grande joie, étroitement mêlé aux événements d'où résultèrent l'exil de Charles X et l'avènement de Louis-Philippe? Voir arborer de nouveau ce drapeau national abattu en France depuis les triomphes de l'étranger; voir les libertés publiques garanties par un contrat solennel entre le chef de
(1) Il faut sans doute ajouter ici : de police.
l'État et les représentants du pays, c'était tout ce qu'il avait souhaité dans ses longues années d'exil. Il n'avait jamais demandé la République; il ne la désira jamais. Une royauté constitutionnelle, soucieuse de l'honneur national, respectueuse de la liberté, fidèle à ses engagements, tel était à ses yeux le gouvernement qui convenait le mieux à la France. Aussi là monarchie de Juillet ne devait-elle pas avoir de partisan plus convaincu, plus ferme et plus dévoué que lui.
Y avait-il pour cela chez lui quelque arrière-pensée d'intérêt personnel? Se préoccupait-il à ce moment, comme tant d'autres, de places et de faveurs? II y songeait si peu que. juste au Yen* demain de cette révolution qui lui rouvrait en France toute grande la carrière des honneurs, il semblait encore désirer pardessus tout être renvoyé en Grèce pour y reprendre son œuvre interrompue.
La condition du peuple hellène ne s'était pas améliorée depuis le 3 février 1830. Capodistrias avait, tout en simulant le désir de voir l'élu des grandes puissances monter sur le trône, manœuvré sournoisement de telle sorte que Léopold de Saxe-Gobourg, ne trouvant ni sécurité ni dignité dans la royauté qui lui était offerte, avait pris le parti de la décliner (21 mai). La conférence de Londres ne savait à qui offrir la couronne qu'il avait refusée. En Grèce, le Président se faisait chaque jour de nouveaux ennemis par ses complaisances pour la Russie aussi bien que par son mépris des libertés publiques (i). Les primats des îles, de Romélie et du Magne
(1) Sur le gouvernement de Capodistrias et les causes de la catastrophe par laquelle il devait se terminer, voir, d'une part, Papadopoulo Vretos, Mémoires biographiques et historiques sur le Président de la Grèce, le comte Jean Capodistrias (Paris, Didot, 1837, 2 vol in-8°), ouvrage on ne peut plus favorable à la politique du Président; — de l'autre Pellion (général), La Grèce et les Capodistrias pendant l'occupation française de 1828 à 1834 (Paris, Dumaine, 1855, in 8°), livre où cette politique est au contraire sévèrement jugée. — Voir également la Correspondance de Capodistrias, que nous avons plusieurs fois citée ; — les Lettres et documents officiels relatifs aux derniers événements de la Grèce qui ont précédé et suivi la mort de Capodistrias jusqu'au 31 octobre 183 i, publiés par plusieurs membres du comité grec de Paris (Paris, Didot, 4831, in-8°); — Lesur, Annuaire historique, de 1829 à 1833; — G. Isambert, L'Indépendance grecque et VEurope (Paris, Plon-Nourrit, i900, in-8»), etc.
412 LE GÉNÉRAL FABYIER
qu'il avait écartés systématiquement du pouvoir, commençaient à lui refuser l'obéissance. La guerre civile fermentait autour de lui. C'est alors que Fabvier fit parvenir au général Gérard une note relative aux affaires helléniques, document dont il n'était pas Fauteur, mais auquel il crut devoir joindre ses propres réflexions sur cette matière. Ces réflexions remplissaient une lettre d'envoi, très étendue, dont il existe une copie dans ses papiers et où il s'efforçait une fois encore de démontrer qu'il y avait intérêt pour l'Europe à ce que la Grèce fût un grand État, et à ce qu'elle ne subît pas plus longtemps l'influence prédominante de la Russie.
c ... Le mal que l'on a fait, disait-il, est grand... Néanmoins, il y a un remède. Qu'un homme généreux, si on en trouve un parmi les princes, se jette en Grèce, sans argent, sans troupes : il réussira et bénira le ciel d'avoir entrepris cette belle tâche. Je pense que le gouvernement pourrait s'entendre avec l'Angleterre à ce sujet... Si l'on n'était pas de suite d'accord sur le choix du prince et qu'on eût l'espoir de quelque temps de paix pour la France, je m'engagerais à réaliser ce que j'ai indiqué. Je ne demande qu'une frégate et un an, pas un sou et pas un homme... >
Fabvier ne se faisait-il pas encore illusion? Nous ne saurions le dire. Du reste sa proposition n'eut aucune suite. Louis-Philippe ni ses conseillers de prédilection (les Dupin, les Mole, les Sébastiani, les Guizot) n'étaient gens à se jeter dans de pareilles aventures et à y compromettre la royauté de Juillet, encore chancelante. Gérard voulait si peu pour sa part laisser repartir Fabvier pour l'Orient que, le jour même où ce dernier lui adressait la lettre que nous venons de citer (c'est-à-dire le 4 août 1830), il le faisait nommer maréchal de camp et l'investissait du commandement de la place de Paris et du département de la Seine. Peu après, Louis-Philippe constituait son premier ministère (11 août). Gérard, pourvu du bâton de maréchal de France, y gardait le portefeuille de la guerre. La Fayette devenait de son côté, le 16 août, commandant général des gardes nationales du royaume. La présence de ses meilleurs amis au pouvoir, dans des circonstances encore fort
difficiles, ne lui permettait pas de se dérober à la tâche honorable, mais ingrate autant que pénible, qui lui était offerte. Il ajourna donc encore en l'acceptant la réalisation de son rêve hellénique. Hais il songeait si peu à prolonger son nouveau commandement pour en tirer un parti quelconque qu'avant d'entrer en place il annonça l'intention bien arrêtée de le résigner dès que le rétablissement de Tordre public le lui permettrait (1).
La tâche du commandant de la place de Paris était alors on ne peut plus ardue. La capitale était encore profondément troublée par la récente révolution. Tous les services publics étaient en désarroi. Les nouvelles autorités fonctionnaient avec peine au milieu des débris de la monarchie qui venait de s'écrouler. Le nouveau général avait « à licencier la garde royale; à disposer sans éclat de ces nombreux, zélés et bruyants volontaires qu'avait soulevés la révolution; â reconstituer les corps de la garnison de Paris; remettre en ordrel es divers détachements que la fermentation avait écartés de leurs corps et dirigés sur Paris... maintenir l'ordre dans Paris si agité; enfin régler le service commun entre la troupe de ligne et la garde nationale au moment de la création... (2) »
Fabvier eut la satisfaction de remettre dans l'ordre, sans violence et par son seul ascendant moral, toutes les troupes auxquelles il eut affaire à cette époque troublée. Veut-on savoir par un trait précis comment il s'y prenait pour les faire rentrer dans la discipline et dans le devoir? t En 1830, a-t-il écrit beaucoup plus tard, la nouvelle de l'insurrection de Paris arrive à Bourges. Le général qui y commandait fait monter à cheval le S9 régiment de cuirassiers pour le conduire dans la Vendée. Tous les officiers le suivent, tout le reste du régiment
(1) « Dans les premiers jours d'août, M. le général Gérard... me proposa le commandement de la place de Paris. Je refusai d'abord, et mes motifs étaient l'ignorance de ces fonctions et le peu de goût que je me sentais pour elles. Cependant je cédai devant les considérations d'utilité et avec cette condition... que ce ne serait que jusqu'au jour où les choses auraient repris leur cours naturel... » Lettre adressée par Fabvier au maréchal Soult, ministre de la guerre, le 2 janvier 1831. (Papiers de Fabvier.)
(2) Ibid.
marche sur Paris... Un sous-officier vint m'annoncer l'arrivée du 5a à Sèvres. J'y cours,... je lui adresse des paroles sévères : t Vous ne pouvez vous justifier d'avoir cédé au sentiment t patriotique qui a saisi toute la France qu'en redoublant de t discipline et de subordination... Gomme je tiens à l'honneur t de votre numéro, je vous promets qu'aucun sous-officier ne t sera fait officier. • Un unanime cri de joie me répond. Je place le régiment à la caserne des Célestins. Par. sa modestie et sa tenue il contribue puissamment au rétablissement de l'ordre. Quelques jours après, le corps d'officiers m'arrive à son tour. Je les présente au régiment... et je fais sonner un ban. Sans me laisser le temps de parler, les rangs se rompent; officiers, sous-officiers, cuirassiers, tous se mêlent et s'embrassent en pleurant. Certes, j'aurais plaint le .carré ennemi qui se serait trouvé ce jour-là devant le 5? cuirassiers: (1)... ^
Fabvier avait aussi à ramener au calme les masses populaires qu'échauffait encore par moments la fièvre des barricades, c J'ai commandé ici, a dit plus tard Fabvier, après juillet, et j'ai reçu sur ma poitrine des émeutes et des tempêtes aussi fortes qu'on en pouvait braver. J ai mis ma poitrine partout, mon épée nulle part, et pendant six mois que j'ai commandé, pas une goutte de sang n'a coulé... Savez-vous quelles mesures j'ai prises? Je les ai trouvées dans mon cœur, j'ai parlé d'honneur et de patrie... (2) »
Dans ces pénibles circonstances, il pensait, comme La Fayette, que le premier devoir d'un chef était de payer de sa personne et de faire l'impossible pour prévenir tout conflit entre le
(1) Fabvier, De V armée et de la nécessité de créer un conseil supérieur de la guerre (Paris, Garnier, 1849), p. 9. On voit aussi par la correspondance officielle du commandant de la place de Paris quelle peine il dut prendre, en août et septembre 1830, pour amener certains corps de formation récente et révolutionnaire (comme les Volontaires de la Charte, le bataillon de la Garde nationale de Parie, etc.) à quitter la capitale et en répartir les hommes entre diverses garnisons de province, pour rétablir l'ordre dans certains régiments (comme les 15e et 58* de ligne, le régiment des hussards de Chartres), leur faire prêter serment an nouveau roi, etc. (Ministère de la guerre, Archives historiques, Correspondance militaire générale, août, septembre 1830.)
(2) Discours prononcé a l'Assemblée législative le 16 février 1850. (Moniteur, 1850, p. 574-578.)
peuple et les soldats. Plus d'une fois sa patience et sa longanimité furent mises à de rudes épreuves. Le procès des ministres de Charles X l'obligea notamment à plusieurs reprises à déployer vis-à-vis de ses concitoyens ameutés plus d'énergie et de vrai courage qu'il ne lui en eût fallu vis-à-vis de l'ennemi sur un champ de bataille. Polignac et trois de ses anciens collègues, déférés à la Cour des pairs, étaient enfermés à Vincennes en attendant leur mise en jugement. Louis-Philippe ne voulait pas que leurs têtes tombassent. Mais à Paris, où on avait vu en juillet le sang couler à flots par leur faute, on demandait contre eux la peine capitale. Le 17 et le 18 octobre, une foule furieuse se porta devant le donjon où ils étaient détenus; puis devant le Palais-Royal, demeure de Louis-Philippe, en proférant des cris de mort. On ne parvint qu'àgrand'peine à la dissiper, et l'honneur de ces deux journées, où l'effusion du sang fut évitée, revint pour une bonne part au nouveau commandant de la place de Paris (1). Quand il fallut transférer les accusés au Luxembonrg, où ils devaient être jugés (le 10 décembre), c'est Fabvier qui se mita la tète de leur escorte et qui, non sans mérite, les préserva de toute violence. Enfin, le 21, au milieu de la foule menaçante qui se pressait autour du palais, c'est encore lui qui, à la tête de deux cents cavaliers, protégea miraculeusement leurs personnes et les ramena sains et saufs jusqu'à Vincennes (2).
Chose étrange, Fabvier ne gagna pas, par tant de services, la faveur du nouveau gouvernement. Il n'était pas assez courtisan; puis il était de cœur avec le parti du mouvement, qui admettait à l'intérieur le développement progressif des libertés publiques et à l'extérieur la revanche des nationalités opprimées par la Sainte- Alliance, tandis que Louis-Philippe pensait,
(1) Voir la Correspondance militaire générale d'octobre 1830 au ministère de la guerre. (Archives historiques.)
(2) Les anciens ministres paraissaient si en péril qu'on crut devoir les reconduire au donjon aussitôt après la clôture des débats et sans attendre que l'arrêt eût été rendu (on sait qu'ils furent condamnés à la détention perpétuelle). — Voir sur ces journées si troublées la Correspondance militaire générale de décembre 1830 au ministère de la guerre (Archives historiques) et notamment les dépêches de Fabvier au général Pajol, commandant de la 1" division militaire.
416 LE GÉNÉRAL FABYIER
avec le parti de la résistance, qu'il fallait surtout comprimer l'esprit révolutionnaire au dedans et ne lui donner aucun encouragement au dehors. A tort ou à raison, Fabvier était regardé au Palais-Royal comme une créature de La Fayette, et Louis-Philippe, n'ayant plus besoin de ce dernier pour s'élever au trône, avait hâte de se débarrasser de cette espèce de maire du palais. Depuis le 16 novembre, le maréchal Gérard, son ami, était remplacé au ministère de la guerre par le maréchal Soult, politique sans foi qui ne pouvait inspirer aucune confiance au parti libéral. Après l'affaire des ministres, La Fayette, dépouillé du commandement général des gardes nationales du royaume, renonça par dépit à celui de la garde nationale de Paris (26 décembre). Dupont de l'Eure (1), le plus autorisé de ses coreligionnaires politiques, ne tarda pas à le suivre dans la retraite. Restait encore au pouvoir Laffitte qui, abreuvé de dégoûts par Louis-Philippe, prolongea péniblement quelques semaines l'existence du cabinet du 2 novembre (2), mais dut enfin se retirer en mars 1831 pour faire place au ministère résolument conservateur de Casimir Perier.
Le général Fabvier n'attendit pas si longtemps pour solliciter la faveur d'être mis en disponibilité 4(2 janvier 1831) (3). Hâtons-nous d'ajouter que fidèle, comme il devait le rester iusqu'en 1848, à la royauté de Juillet, il ne prit point en quittant son commandement l'attitude d'un mécontent ou d'un frondeur. Il ne fut point, du reste, regardé comme tel par le gouvernement qui, vers la fin de mars, l'appela à figurer à la tête d'une brigade dans une grande revue passée par le roi (4) et qui, le 27 juillet suivant, le nomma grand officier de la Légion d'honneur.
Il n'en demeura pas moins plusieurs années en état de
(1) Ministre de la justice.
(2) Ce cabinet, où dominaient les hommes du mouvement, avait été formé après la dissolution de celui du 11 août, où les hommes de la résistance (Mole, Guizot, de Broglie, etc.) n'avaient pas voulu rester plus longtemps.
(3) Correspondance militaire générale de janvier 1831 au ministère de la guerre. (Archives historiques.)
(4) Papiers de Fabvier.
disponibilité, ce dont il profita tout d'abord pour réaliser enfin le projet de mariage qui, depuis longtemps, lui tenait tant au cœur. C'est en avril 1831 qu'il épousa la duchesse de Frioul. Mais cette union, malgré le bonheur intime qu'elle lui procura, ne pouvait entièrement satisfaire un soldat citoyen dont la politique ou la guerre sollicitaient sans cesse l'activité. Sans en avoir la preuve, j'inclinerais à croire qu'en résignant son commandement il avait quelque peu cédé à l'attrait des honneurs parlementaires. Bien que la nature ne l'eût pas fait orateur et que son caractère entier dût peu se prêter aux compromissions et aux intrigues du Palais-Bourbon, il espérait sans doute acquérir à la Chambre assez d'autorité pour égaler ceux de ses compagnons d'armes qui, par cette voie, étaient devenus hommes d'État. C'est comme députés que les Sébastiani, les Gérard et plusieurs autres généraux avaient pris dans le monde politique une importance qui obligeait le gouvernement soit de compter avec eux, soit de recourir à leurs services, il se disait peut-être que pareille fortune lui était réservée. Quoi qu'il en soit, dès les élections générales du 5 juillet 1831 on le vit poser sa candidature dans le cinquième collège du département de la Meurthe (circonscription de Sarrebourg), d'où sa famille était originaire. Sa gloire et sa popularité eussent sans doute constitué pour lui de sérieuses chances de succès auprès du suffrage universel. Mais la petite oligarchie des électeurs censitaires lui préféra un riche industriel, Chevandier de Valdrôme, qui s'inspirait avant tout des intérêts locaux et qui fut élu par 72 suffrages, tandis que l'ancien philhellène n'en obtenait que 48. Trois mois plus tard, ce dernier sétant présenté dans le cinquième collège du Loiret (Montargis), en remplacement de Cormenin, fut encore battu, cette fois par un propriétaire foncier, nommé Bleuart, qui ne lui laissa que 100 voix et en réunit pour sa part 174 (1er octobre 1831).
Comme il était difficile à décourager, il devait encore recommencer plusieurs fois. En attendant il crut devoir user largement de sa liberté d'action en soutenant de son mieux, comme autrefois, la cause des peuples qui revendiquaient soit
leur indépendance nationale, soit leurs libertés intérieures méconnues. A rencontre de Casimir Perier, il croyait que la France, après s'être délivrée elle-même, devait aider les autres nations à se délivrer aussi; qu'il y allait de son honneur, comme de l'avenir de sa nouvelle constitution; et qu'à défaut de ses armées, au moins ne devait-elle pas ménager aux peuples soulevés les secours pécuniaires ou les enrôlements volontaires. 11 était, depuis 1830, président de la commission des récompenses nationales et à ce titre s'efforçait de dédommager les proscrits et les victimes de la Restauration de leurs souffrances passées. En 1834, il est de plus secrétaire du comité polonais dont La Fayette est le président et seconde par tous les moyens en son pouvoir le gouvernement insurrectionnel de Varsovie (4). Il en recommande la cause, par un chaleureux appel (dont nous retrouvons un exemplaire dans ses papiers) à ses compatriotes de Lorraine. A plusieurs reprises il envoie aux Français du Nord des médecins, de l'argent, des armes. Le 3 septembre, au moment où la cause polonaise est déjà presque perdue, il fait encore partir un convoi de volontaires, de munitions et de fusils (2).
, A une autre extrémité de l'Europe, sa sollicitude vient également en aide à d'autres opprimés qui, eux aussi, veulent redevenir libres. On sait quels liens l'unissaient depuis 4823 aux libéraux espagnols, dont il avait alors si vainement secondé la cause. Beaucoup d'entre eux, fuyant la tyrannie de Ferdinand VII, s'étaient réfugiés en France ou en Angleterre et y attendaient une occasion propice de reparaître dans leur pays avec le drapeau constitutionnel. Ils avaient cru la trouver dans la révolution de Juillet. Dès le mois d'août 4830, une junte insurrectionnelle, dont les principaux membres (Mendizabal, Isturitz, Galatrava, San -Miguel, Martinez de la Rosa, etc.) avaient jadis pris une part importante au mouvement de 4820, avait été formée à Paris par ces exilés et s'était mise en
(1) On sait que l'insurrection qui avait éclaté dans cette ville à la fin de novembre 1830 se prolongea jusqu'au mois de septembre de Tannée suivante.
(2) Papiers de Fabvier.
rapport avec un comité français pour la délivrance de l'Espagne, comité formé de Dupont de l'Eure, Viardot, Marchais, Schœlcher, Ghevallon, Etienne Arago, etc. Tandis que ces deux groupes délibéraient, deux patriotes espagnols qui étaient hommes d'action plutôt que de parole, le général de Torrijos (1) et Flores Calderon, avaient réuni au pied des Pyrénées un assez grand nombre de leurs compagnons d'exil, à là tête desquels ils proposaient de rentrer en armes dans leur pays. Le général Juan Valdès, qui paraissait agir sous leurs ordres, avait adressé de Bayonne, dès le 8 août, tant au maréchal Gérard qu'au général Fabviêr, des lettres par lesquelles il accréditait auprès d'eux le colonel Lopez Pinto pour solliciter le concours du nouveau gouvernement français. Cet officier s'était efforcé de démontrer au maréchal, par un mémoire daté du 15 septembre et que nous avons sous les yeux (2), combien Louis-Philippe, menacé d'une coalition absolutiste et non reconnu encore par Ferdinand VII, avait intérêt au renversement de ce souverain; combien cette opération serait facile s'il voulait s'y prêter. Le roi des Français, pour effrayer le despote espagnol, avait donné des espérances aux patriotes, les autorisant par exemple à faire en France des dépôts d'armes, fermant les yeux sur leurs enrôlements et prenant envers de Torrijos des engagements — au moins moraux — qui ne devaient pas peu l'encourager. Peu après, il est vrai, reconnu par Ferdinand VII, il avait cru devoir retirer son appui à ces malheureux. Aussi Valdès et Mina, qui avaient pénétré en octobre 1830 dans les provinces basques et en Navarre, avaient-ils subi le plus lamentable échec. Depuis, d'autres réfugiés, sous de Torrijos, s'étaient portés sur Cadix (janvier, mars 1831), mais n'avaient pas été plus heureux; beaucoup d'entre eux, faits prisonniers, avaient été impitoyablement fusillés.
Sans se décourager, de Torrijos, retiré à Gibraltar, s'y préparait activement à une nouvelle entreprise. En juillet 4831, il
(4) Sur les rapports antérieurs de de Torrijos avec Fabvier, voir le chapitre ix de cet ouvrage.
(2) Papiers de Fabvier.
chargeait son beau-frère, le colonel Miniussir, de se rendre à Paris, où sa femme se trouvait déjà depuis plusieurs mois, pour tâcher d'intéresser à sa cause le roi, les ministres, les chefs du parti libéral, et il donnait avis de cette mission à Fabvier, lui demandant son concours personnel et ne semblant pas douter qu'il ne lui fût assuré (1). Arrivé à Paris, cet officier adressait à Fabvier (en octobre) un mémoire pathétique sur le régime de terreur que subissait alors l'Espagne, sur l'intérêt qu'il y aurait pour la France à y mettre un terme et sur la nécessité d'un secours pécuniaire qui permît aux patriotes opprimés de reprendre les armes (2). Un peu plus tard, (novembre), il lui communiquait une longue lettre de Calderon et de de Torrijos. « Dites à tous les patriotes, écrivaient ces deux chefs, et surtout aux généraux La Fayette et Fabvier, que le sort du peuple espagnol est entre leurs mains et que par notre organe il a recours à eux... Le sort de l'héroïque Pologne peut se décider en Espagne... Le gouvernement libre de l'Espagne reconnaîtra l'existence politique de ce pays dans ses anciennes limites... Cet exemple serait suivi parla France libérale et... cette noble résolution serait soutenue sur les bords de la Vistule par 200,000 Français, 100,000 Espagnols et 50,000 Portugais (3)... »
A l'époque où ces lignes avaient été tracées (le 15 octobre), la Pologne libre n'existait déjà plus. Miniussir n'en renouve-
(1) « ... Vous, lui écrivait-il, le défenseur courageux de la liberté de tous les pays, vous ne serez pas indifférent au sort d'une nation grande et courageuse, à laquelle une armée française arracha le bonheur dont elle jouissait et les institutions qu'elle avait conquises. Vous êtes témoin et c'est par votre entremise que, malgré do bien grands embarras, nous fîmes pour la France opprimée tout ce qui était en notre pouvoir. Je puis avec orgueil vous rappeler ce que je fis moi-même sous ma seule responsabilité, et plus qu'un autre je dois espérer de vous et des patriotes français un retour bienveillant... L'influence bien méritée et le crédit dont vous jouissez parmi les patriotes ne vous donneront-ils pas les moyens et l'occasion de nous rendre service pour service? Ces patriotes associés et réunis pour servir la liberté, l'honneur et la dignité de la France compteront-ils pour rien notre conduite d'alors? Ne se croiront-ils pas obligés à réparer les maux que cette même France nous a causés?... » Papiers de Fabvier.
(2) Papiers de Fabvier.
(3) Ibid.
FABVIER ET LA RÉVOLUTION DE JUILLET m
lait pas moins, le 22 novembre, ses instances auprès de Fabvier : « ... Vous connaissez la confiance que vous inspirez au général de Torrijos et à tous les Espagnols, qui pensent avec justice que vous n'oubliez pas un peuple dont vous saluâtes les drapeaux aux jours de sa liberté. C'est (pour) connaître s'il nous reste l'espérance de lutter victorieusement pour la plus belle des causes que cette lettre vous est principalement adressée, ou si... le cœur navré je dois désabuser le général de Torrijos et lui dévoiler l'impuissance de faire quelque chose pour lui, en revanche de ce qu'il a fait en d'autre temps pour les patriotes français (1)... • En même temps, Miniùssir rédigeait une note sur la possibilité d'organiser une légion d'émigrés espagnols... pour servir au besoin d'appui aux opérations de l'armée constitutionnelle de la péninsule, si des circonstances particulières obligeaient la France à changer de politique. Ce corps, disait-il, pouvait être aisément porté à un effectif de 1,600 hommes. 11 émettait l'idée de le répartir entre plusieurs dépôts d'instruction dans des villes du midi de la France et rappelait que la question du chef à lui donner avait déjà été soumise à Fabvier (2).
Fabvier s'intéressait vivement à l'entreprise de de Torrijos. Il venait d'avancer de sa bourse une somme de 600 francs pour venir en aide à la femme de ce général, qui se trouvait sans ressources à Paris, quand tout à coup (vers la fin de décembre), il reçut de La Fayette les lignes suivantes : « ... Il m'arrive ce soir même une désastreuse nouvelle. On m'assure que notre pauvre de Torrijos est tombé avec soixante hommes dans le piège que je redoutais depuis longtemps pour lui et qu'il a été fait prisonnier à discrétion. Puisse cet avertissement n'être pas vrai! Mais j'ai peur qu'il ne soit trop réel (3)... »
La nouvelle était malheureusement exacte (4). La catastrophe s'était accomplie depuis plusieurs semaines. L'infortuné
(1) Papiers de Fabvier.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Elle fut confirmée à Fabvier le lendemain par un billet du comte d'Harcourt qui se retrouve dans ses papiers.
de Torrijos, sorti de Gibraltar avec cinquante-deux patriotes, s'était laissé attirer dans un guet-apens et avait été fusillé à Malaga, le 5 décembre, avec tous ses compagnons. Cette cruelle exécution coupa court, pour un temps, à tous les projets des libéraux espagnols; Miniussir ne demanda plus dès lors à Fabvier que d'aider Mme de Torrijos à obtenir de Louis- Philippe la pension à laquelle paraissaient lui donner droit les engagements secrets de 1830 (1) et qu'il finit par lui faire accorder (2).
Si Fabvier regrettait l'avortement de la révolution espagnole, il déplorait bien plus encore celui de la révolution polonaise. Il avait compté sur cette dernière non seulement pour reconstituer une grande nationalité amie de la France, mais pour faire échec à la Russie et donner à la Grèce, qu'il n'oubliait pas, la possibilité d'acquérir enfin des limites dignes d'elle.
Depuis la fin de 1830, l'Etat hellénique était en combustion. Mavrocordato, Condouriotis et quelques autres chefs du parti constitutionnel ou anti-russe, réunissant autour d'eux une sorte d'assemblée nationale, avaient formé à Hydra un gouvernement en opposition avec celui de Nauplie. L'arrestation du vieux Pierre Mavromichalis, que le Président avait fait enfermer au Palamidi, avait amené le soulèvement des Mainotes. En juillet 1831, Miaoulis était venu, pour le compte des Hydriotes, s'emparer de la flotte grecque dans la rade de Poros ; en août, plutôt que de la laisser tomber au pouvoir de l'amiral russe qui était venu l'attaquer au nom du Président, il y avait mis le feu. Le 9 octobre, Gapodistrias avait été assassiné par Georges et Constantin Mavromichalis, l'un fils et l'autre frère du prisonnier. Son frère Augustin avait bien été proclamé Président à sa place, mais l'assemblée nationale et les insurgés l'avaient dès le mois d'avril 1832 contraint à abdiquer et à quitter la Grèce. Un gouvernement de sept membres, repré-
(1) Dans une lettre adressée quelque temps après au général à propos de cette affaire, Mme de Torrijos parle expressément de la convention que §on malheureux mari avait faite avec le gouvernement français. (Papiers de Fabvier.)
(2) Lettre de Mme de Torrijos, du 4 mai 1832. (Papiers de Fabvier.)
sentant le parti constitutionnel, s'était formé, mais sans pouvoir se faire reconnaître dans la totalité du pays, où la guerre civile semblait devoir s'éterniser.
La conférence de Londres, pour mettre un terme à cette anarchie, élaborait à ce moment un nouveau protocole, qui fut signé le 7 mai et en vertu duquel la Grèce, agrandie du territoire arcananien, devait avoir pour roi le jeune Otton, second fils du roi de Bavière.
Cette solution n'était point celle qu'avait souhaitée Fabvier, qui n'avait sans doute pas renoncé à tout espoir de jouer un grand rôle politique ou militaire en Grèce. Son avis était toujours qu'avant de donner à ce pays un roi il fallait le pacifier, l'organiser, le rendre assez fort pour se suffire à lui-même. 11 paraissait toujours disposé à se charger de cette tâche, après l'accomplissement de laquelle un prince français pourrait, à son sens, être appelé à régner sur les Hellènes. Il nous apprend qu'en février ou mars 1832 Casimir Perier lui avait demandé un rapide exposé de sa persuasion sur les affaires helléniques et lui ' avait promis de le faire appeler pour traiter à fond cette question. Si nous ne possédons pas cette note, nous pouvons en deviner le sens d'après le mémoire très étendu qu'il rédigea sur la même question, et sans doute aussi à l'adresse du gouvernement français, quelques semaines après la mort de ce ministre (1).
Ce dernier document, daté du 12 juin 1832, et dont il existe une copie dans ses papiers, débute par un exposé des fautes commises par la diplomatie ; puis des dispositions et des intérêts des grandes puissances (Russie, Autriche, Angleterre, France) dans les affaires helléniques. Viennent ensuite des considérations sur le rôle joué par la Turquie depuis 1821, sur le caractère de la nation grecque prise dans son ensemble, puis sur les différentes populations dont elle se compose (1° Roméliotes; 2° Magniotes; 3° Marins d'Hydra, Spetzia et Psara; 4° Moraïtes; 5° Insulaires de l'Archipel). Après avoir retracé l'histoire du corps régulier et sa conduite personnelle en
(1) Mort du choléra le 16 mai 1832.
Grèce, l'auteur s'étend sur les erreurs et les abus de Capodistrias. Enfin, cherchant un remède au mal. Fabvier pose en principe qu'il faut avant tout et à tout prix désarmer les bandes irrégulières pour transformer en colons dans les parties fertiles et pourtant incultes du pays les hommes qui les composent, ainsi que les vagabonds d'origine grecque chassés des provinces turques et les montagnards qui meurent de faim au milieu de leurs rochers.
« En fixant, écrit-il, dans des communes entourées d'un riche territoire ces bandes toujours errantes de malheureux expatriés, Souliotes, Albanais, Macédoniens, etc., connus sous le nom de Roméliotes, et tous les expatriés de Smyrne, Cons- ' tantinople et de pays aujourd'hui sous la domination turque; en reconnaissant les services qu'ils ont rendus ; en soulageant leur misère; en donnant un asiie assuré et un travail productif et paisible à leurs familles, on les dérobera à l'influence de leurs capitaines, qui se servent d'eux comme de moyens de rapines et les tyrannisent ensuite, tandis que ces mêmes chefs préféreront un état stable et heureux à des gains chaque jour plus rares et plus périlleux.
« Quand on offrira aux Magniotes, ces sauvages héros, des terres fertiles dans les plaines, on en verra un grand nombre descendre des montagnes pour prendre des mœurs plus douces. Ceux qui y demeureront se trouveront phis à l'aise et seront moins dangereux.
« Ces hommes, en devenant cultivateurs et propriétaires, respecteront la propriété d'autrui.
c Les Hydriotes, Spetziotes, etc., trop entassés dans les lies, seraient répandus dans les vallées qui entourent les ports. Leurs familles y trouveraient des moyens d'existence que leurs rochers stériles leur refusent et qu'elles ne doivent attendre que de la solde des marins, d'où la piraterie quand le commerce ou la guerre leur manque.
« Cette population ainsi casée, on organisera facilement la défense de l'État. On peut compter en Grèce 60,000 fusils et 20,000 marins. Avec la constitution physique du pays et de pareils défenseurs, il n'y a rien à craindre d'un ennemi...
c J'ai présenté à M. de Caux un projet pour cette organisation, en y comprenant une armée permanente de 10,000 hommes restant trois ans sous les drapeaux.
« Quant aux finances, les revenus sont plus que suffisants, mais il faut que la perception en soit laissée aux autorités municipales.
« L'assemblée nationale aurait à consacrer ce système municipal qui a rendu possible tant de prodiges, et à décréter l'organisation dont j'ai tracé une légère esquisse, à régler la forme du gouvernement central; puis elle se bornerait à la question des impôts. — Un Sénat renfermant tout ce qui mérite la vénération du pays pourrait représenter d'une manière permanente la Grèce, d'ailleurs régie dans ses diverses localités par des règles qu'il est impossible de rendre uniformes.
« C'est alors que seulement on peut songer à envoyer un roi. Une fois le pays organisé, rien ne pourra le détacher de la France.
« Conclusion. — Le gouvernement pourrait déclarer à la conférence que les mesures prises jusqu'ici ne lui paraissent pas satisfaisantes et ne terminent rien; que la nomination d'un roi qui ne veut pas partir sans argent et dont rien ne garantit l'établissement dans ce pays non organisé n'amènerait que de nouveaux embarras, surtout pour le gouvernement français, le plus intéressé, puisqu'il a le désir bien naturel de retirer ses troupes et de cesser des dépenses sans objet.
« Qu'il demande qu'on s'occupe de l'organisation du pays avant de lui proposer un roi. En voyant présenter ces intentions à l'assemblée nationale par une personne de confiance qui promettrait l'appui de la France, les Grecs comprendraient le but de ces propositions et s'y livreraient avec une grande joie.
« Il faut surtout que les Grecs sachent qu'on ne les livrera pas à la vengeance du tsar.
« On voit un peuple qui tend à renaître. C'est à la France de seconder une si heureuse résurrection. C'est au prince éclairé qui, le premier, a compris cette question dans toute son étendue à recueillir une gloire pure et exempte de tout danger
pour la France, en dirigeant ce peuple, qui s'attachera à lui par le double lien de l'intérêt et de la reconnaissance. »
Ce mémoire n'arrêta sans doute pas longtemps l'attention de Louis-Philippe et de ses ministres, moins que jamais (1) disposés à se jeter dans les aventures d'Orient et à favoriser la politique du mouvement. L'Angleterre et la Russie eussent, du reste, fait fort mauvais accueil à un projet que son auteur déclarait lui-même devoir profiter surtout à la France. La conférence de Londres s'en tint au protocole du 7 mai, que le roi de Bavière s'était empressé d'approuver. En Grèce la guerre civile continua quelque temps encore et les troupes françaises en subirent parfois le contre-coup. En janvier 1833, il se produisit à Argos entre elles et les bandes irrégulières un conflit qui coûta la vie à plusieurs centaines de Grecs et dont nous trouvons le récit dans une longue lettre adressée à Fabvier par un de ses anciens compagnons, le commandant Maillet (2). C'est peu après ce pénible incident que le jeune Otton, avec 3,500 soldats bavarois, débarqua en Grèce (6 février 1833). où une régence, instituée par son père, prit aussitôt la direction des affaires (3). Dès lors Fabvier, déçu, ne cessa pas de s'intéresser à l'avenir de la Grèce (4), mais dut renoncer à l'espoir de la servir selon ses vues et de réaliser à l'avantage de la France les plans tant de fois élaborés par lui pour sa régénération.
Il chercha, du reste, bientôt à satisfaire par d'autres moyens sa légitime ambition. La carrière parlementaire continuait à le tenter. Aussi le voyons-nous, en mai 1833, tenter de nouveau
(1) Les républicains et les légitimistes s'agitaient à ce moment à Paris et en Vendée. La révolution belge était la seule en Europe que la royauté de Juillet eût l'intention de soutenir avec quelque énergie.
(2) Papiers de Fabvier. — Cet officier, après avoir servi d'aide de camp à Fabvier, était devenu chef de bataillon dans la brigade d'occupation. Il périt à Navarin peu de temps avant le rapatriement de cette brigade, qui eut lieu avant le mois d'août 1833. — Pellion.
(3) Cette régence avait à sa tête le compte d'Armansperg, assisté du général de Heideck et de M. Maurer.
(4) Voir notamment dans ses papiers ce que lui écrivait, le 22 octobre 1835, le major Tourret, ancien philhellène, qui était entré au service de la Grèce et. qui y est mort longtemps après, sur le despotisme delà régence bavaroise, la dispersion des anciens tacticos, etc.
la fortune électorale, cette fois dans .le deuxième collège de la Meurthe (Nancy extra muros), circonscription dont sa ville natale, Pont-à-Mousson, était la localité la plus importante. Le député de ce collège, M. Thouvenel, ayant donné sa démission, le général Fabvier crut devoir briguer sa succession.
« ... Après de longues et glorieuses guerres, lisons-nous dans sa ^profession de foi (1), nous n'avions obtenu qu'une charte octroyée, que, sous le drapeau blanc, on ne Ipouvait invoquer qu'en vain. Aujourd'hui le drapeau tricolore témoigne que ce que la France a fait en 1830 elle l'a fait dans le plein exercice de sa puissance et de sa liberté. Ainsi cette charte, qui garantit nos droits et trace nos devoirs, est consacrée et légitime.
« La France veut la monarchie constitutionnelle; hors d'elle... je ne vois que désastre et déchirements; avec elle... je conçois la jouissance régulière de ces droits inappréciables, de ces libertés de personne, d'opinion et de conscience, de cet empire de l'ordre et de la loi sans lequel il n'y a pas de société. Appuyés sur ce principe, les députés de la nation peuvent veiller à la garde de nos droits, les réclamer sans faiblesse comme sans hostilité; ils peuvent obtenir pour ce peuple, dont l'héroïsme a tant fait, la part de prospérité qui lui appartient. Jamais, il est vrai, les classes aisées n'ont plus fait que dans ces derniers temps pour celles qui ne le sont pas. Mais cette bonté, qui est dans nos mœurs, doit passer dans nos lois. Propager l'instruction primaire, éteindre les monopoles, diminuer les charges publiques par un emploi exact des deniers de l'État, voilà ce qu'il faut obtenir... De tels biens ne peuvent découler que d'un état de choses stable et respecté, d'une confiance entière entre la Nation et le Roi...
« Je soutiendrai donc cette charte désormais légitime et l'ordre de choses auquel elle sert de base.., je m'opposerai de tout mon pouvoir à tout ce qui peut exciter... des discussions
(1) Journal de ta Meurthe (24 mai 1833. — J'adresse ici mes plus vifs . remerciements à M. Favier, conservateur de la bibliothèque municipale de Nancy, qui, à la suite de patientes recherches, a bien voulu me communiquer d'intéressants extraits de ce journal et d'autres feuilles locales sur les diverses candidatures politiques du général de 1833 à 1849 inclusivement.
propres seulement à diminuer nos forces et compromettre notre indépendance, le bien le plus précieux, celui dont dérivent tous les autres. »
Cet exposé de principes, si conservateur, ne pouvait cependant plaire aux légitimistes qui, sans être fort nombreux dans le collège de Nancy {extra muros), l'étaient assez entre deux candidats pour faire pencher la balance en faveur de celui auquel ils accorderaient leurs suffrages. Or, le baron de Lacoste du Vivier (1), concurrent du général, leur inspirait plus de sympathies que l'ancien proscrit de la Restauration et que l'ancien chef d'état-major du maréchal Gérard. C'était, comme Fabvier, un enfant du pays. Comme lui, c'était un soldat. Le général Drouot, dont il avait été aide de camp, se portait publiquement garant de son mérite, qu'il croyait devoir attester impartialement, comme celui de Fabvier (2). Bref, le résultat de l'élection ne fut pas favorable à ce dernier, qui, sur 166 votants, n'en réunit que 66, tandis que le commandant de Lacoste obtenait 97 suffrages (30 mai).
Ce nouvel échec ne découragea pas le général qui, l'année suivante, à l'occasion des élections générales, crut devoir se présenter à la fois dans deux collèges : d'une part dans celui de Nancy extra muros, où M. de Lacoste fut réélu par 103 voix contre 59 ; de l'autre dans celui de Toul, où l'amiral de Rigny, qui était né dans cette ville et qui, après avoir été longtemps ministre de la marine, l'était présentement des affaires étrangères, le battit d'autant plus aisément que les républicains seuls, au nombre de 25, se prononcèrent pour la candidature de Fabvier (21 juin 1834) (3).
(1) Lacoste du Vivier (Marie- Joseph-Maurice, baron de), né à Pont-à- Mousson, le 19 octobre 1789, chef d'escadron d'artillerie, élu député du 2e collège de la Meurthe le 28 mai 1333; réélu le 21 juin 1834, le 20 février 183(5 (après sa promotion au grade de lieutenant-colonel), le 4 novembre 1837, le 29 septembre 1838 (après sa promotion au grade de colonel), le 3 mars 1839 et le 9 juillet 1842; maréchal de camp le 28 octobre 1845; réélu encore le 29 novembre 1845 et le !•' août 1846; éloigné du parlement par la révolution de février; général de division le 14 juillet 1851; mort à Vichy (Allier) le 10 juillet 1854.
(2) Journal de la Meurthe (26 mai 1833.)
(3) L'amiral fut élu par 110 suffrages.
Ces deux nouveaux mécomptes furent sans doute fort sensibles à l'ame fière et impressionnable de Fabvier. Ils suffiraient, je crois, pour expliquer la retraite presque absolue dans laquelle, durant plusieurs années à partir de cette époque, il parut vouloir se confiner.