CHAPITRE VI
FABVIER ET CANUBL 1817-1819
Le colonel Fabvier et le général Ganuel; guerre de brochures. — Les préliminaires du procès et l'affaire du bord de Veau. — Les élections de 1818. — Le procès de Fabvier en première instance et en appel.
Fabvier ne devait pas résister bien longtemps à la tentation de révéler au grand jour ce qu'il savait. De toutes parts en France on demandait que la lumière fût faite sur les événements de Lyon et que les coupables fussent châtiés. C'était le vœu non seulement des libéraux, mais des doctrinaires, comme le duc de Broglie et comme Camille Jordan, Lyonnais de naissance et de cœur, que sa qualité de conseiller d'État n'empêcha pas (le 13 décembre) de dénoncer avec indignation à la Chambre des députés des crimes à son sens depuis trop longtemps impunis. A leurs réclamations répondaient, il est vrai, les clameurs furieuses des ultras, dont les journaux menaient non seulement contre Decazes, mais contre Marmont et Fabvier la plus violente campagne de calomnies et de menaces. Du haut de la tribune du Palais-Bourbon, un député de l'extrême droite, Crignon d'Auzoer, accusait solennellement F ex-lieutenant du Roi 'd'avoir abusé de son pouvoir pour suspendre des maires qui n'avaient d'autres crimes à se reprocher que leur dévouement à la légitimité, pour punir des officias qui n'avaient d'autres torts que d'avoir prévenu les effets de la sédition et de s'être rendus trop redoutables aux ennemis du trône.^
En présence de telles attaques, le premier mouvement de Marmont fut de demander la permission de réfuter publiquement, pièces en main, les imputations outrageantes dont il
était l'objet. Le duc de Richelieu le lui interdit au nom du Roi. Une âme plus ferme eût franchement désobéi. Le duc de Raguse jugea plus politique de se faire défendre par son chef d'état-major qui, on l'a vu, ne demandait qu'à prendre la parole. C'était de sa part une grande légèreté, car Fabvier s'exposait à une irrémédiable disgrâce et le maréchal n'était rien moins que sûr de pouvoir le sauver.
Sans une minute d'hésitation, Fabvier prit la plume et, vers la fin de janvier 1818, écrivit cette retentissante brochure : Lyon en 1817 (1), qui en quelques jours fit le tour de la France. Il s'y expliquait en homme sûr de son fait sur les événements du 8 juin, sur l'insignifiance du péril qu'avait couru la monarchie, sur les violences et les illégalités commises par les pouvoirs publics et sur la légitimité des mesures prises par le duc de Raguse. Sans citer les pièces officielles qu'il avait eues entre les mains et qu'il n'était pas autorisé à publier, il ne laissait pas ignorer qu'il pouvait prouver ce qu'il avançait. Sans dénoncer formellement Canuel, il faisait comprendre que tout le mal était venu de lui. Il ne dissimulait pas, du reste, que, s'il fallait parler encore plus clairement, il saurait mettre les points sur les t. Après avoir exposé les effets de la mission de Marmont : « Quand on a concouru de tous ses moyens, disait-il en terminant, à un aussi heureux résultat, on peut, certes, dédaigner de répondre à de vils pamphlétaires, à des orateurs inconsidérés. On peut dire, appuyé sur sa conscience, que ce sont d'honorables injures que celles qu'on reçoit pour avoir fait du bien à son pays; la haine des méchants n'effraie que les faibles, et le caractère du duc de Raguse garantit qu'il n'hésitera pas à la braver quand il s'agira pour lui d'acquérir quelques droits de plus à l'estime des gens de bien. — Je suis loin d'avoir tout dit, mais je ne m'étais pas proposé davantage. »
Le brave officier s'exagérait un peu le courage civique du maréchal. Pour lui, il était prêt à tout. Aussi n'admettait-il pas que ses parents, effrayés comme d'ordinaire par son
(1) Paris, Delaunay, 1818, in-8°.
audace, lui adressassent la plus timide remontrance sur son dernier coup de tête. « Je te préviens une fois pour toutes, écrivait-il à son frère, que n'étant pas assez près de toi pour te demander des conseils avant d'agir, je te dispense de m'en donner après coup. Rappelle-toi qu'il n'y a rien de plus inconsidéré que de parler de choses que l'on ne connaît pas (1)... *
Les ultras redoublèrent d'outrages et de menaces à son égard après la publication de son opuscule. Ils s'inscrivaient en faux contre toutes ses assertions. Les fonctionnaires qui avaient joué un rôle personnel dans les événements de Lyon s'essayaient à le réfuter par de violentes et maladroites brochures. M. de Chabrol s'efforçait de prouver la réalité, en même temps que la gravité, de la conspiration du 8 juin (2). Le maire de Fargues se donnait la même tâche (3). Le président de la cour prévôtale, Desuttes, en fit autant. Un député de Lyon, M. deCotton, écrivit pour son compte un libelle dans lequel il comparaît Camille Jordan à Collot d'Herbois. Quant à Canuel, il commença, dans sa réplique (4), par déclarer que le colonel Fabvier lui faisait pitié. Il niait hardiment ses menées policières et les preuves qui en existaient. A l'entendre, c'était lui et lui seul qui avait rétabli le calme à Lyon; c'était Marmont qui l'avait troublé. Les conspirations qu'il avaient dénoncées étaient toutes vraies; mais il n'avait trouvé chez Sainneville que mauvais vouloir et même trahison; ce fonctionnaire était d'accord avec les ennemis du trône; pour lui, il avait bien réellement sauvé la monarchie; s'il y avait eu des violences commises dans la répression, elles ne lui étaient pas imputables; les agents provocateurs signalés n'étaient pas les siens; bref, le colonel était un calomniateur et un infâme; pour lui Canuel, non seulement il ne craignait pas la lumière, mais il voulait qu'on la fît sans réserve. « J'ai, disait-il, supplié le Roi de me faire traduire avec mes dénon-
(1) Lettre du 19 février 1818.
(2) Sur les événements de Lyon en 1817, Paris, 1818, in-8°.
(3) La Vérité sur les événements de Lyon en 1817. Paris, 1818, in-8°.
(4) Réponse à l'écrit intitulé « Lyon en 1817 ». Paris, 1818, in-8°.
dateurs devant un conseil de guerre... Là, on saura si la conspiration a été imaginaire. J'attends les ordres du Roi... »
Ganuel se conformait au mot d'ordre de son parti. Les ultras, sûrs que le Roi ne voulait pas de procès et que les ministres avaient ordre de ne pas s'expliquer sur les événements de Lyon, demandaient maintenant à grands cris que tout fût révélé. Un de leurs chefs, La Bourdonnaye, s'exprimait en ces termes, le 31 mars 4818, à la Chambre des députés : «... Si, longtemps après ces événements, lorsque les artisans de ces troubles, condamnés à mort, ont subi leur jugement, des écrits avoués, distribués aux Chambres, répandus avec profusion jusque dairs les lieux témoins de ces désordres, viennent en présenter les auteurs comme des malheureux de l'ignorance et de la misère desquels on a abusé; dénoncer à l'opinion publique, comme dictés par la haine et l'esprit de parti, les arrêts de la cour prévôtale qui les ont frappés; accuser d'avoir elles-mêmes préparé ces mouvements les autorités civiles et militaires qui les ont comprimés..., les ministres du Roi garderont-ils plus longtemps un silence qui ne fait qu'accroître le mal?... Qui osera désormais lutter contre les ennemis du trône, si le Gouvernement abandonne ceux qui l'ont défendu?... »
A cette mise en demeure, les ministres de l'Intérieur et de la Police répondaient vaguement que la vérité était suffisamment connue, que le Gouvernement avait fait son devoir; ils exprimaient le vœu que les événements regrettables dont il était question fussent à jamais ensevelis dans l'oubli. On conçoit leur embarras. Comment désavouer et frapper Marmont? Comment flétrir publiquement et punir Canuel, qui avait pour protecteurs les chefs de l'émigration, ceux de l'Église et presque tous les membres de la famille royale?
Mais le silence ne convenait pas au colonel Fabvier. Outré d'indignation contre un adversaire qui l'insultait et qu'il ne pouvait déterminer à se battre avec lui; encouragé par une brochure de Charrier-Sainneville où les menées de la faction ultra-royaliste, depuis l'ordonnance du 5 septembre, étaient mises au jour avec une rare lucidité et où la culpabilité de
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Canuel était démontrée jusqu'à l'évidence (1), il crut devoir publier, le 25 mai, sous ce titre : Lyon en 1817, seconde partie (2), un nouvel écrit, beaucoup plus vif que le premier et qui eut un succès encore plus retentissant.
Au début de ce mémoire, l'auteur, qui rougissait, disait-il, de voir son nom à côté de celui du général Canuel, mettait son amour-propre à justifier l'initiative qu'il avait prise et sa persistance dans la lutte. « On s'étonne, déclarait-il, que, du grade que j'occupe, je ne craigne pas d'élever la voix; je ne sais, mais si je juge de ce grade par les travaux qu'il m'a coûtés; si je me rappelle que, pour l'atteindre, il m'a fallu escalader les rochers de Dirnstein, les redoutes de la Moscowa; traverser bien des fois le Tage, le Danube, le Dnieper et l'Euphrate, et verser plus d'une fois mon sang, il n'est pas sans importance. Je sais que d'autres sont arrivés plus loin en moins de temps, par des chemins plus fleuris. Je ne les envie pas... On demande quel était mon mandat? Je suis homme et citoyen... On a demandé quels étaient mes motifs, mon but. Je l'ai dit : je suis indigné de voirmon pays en proie à la discorde et cela pour les passions et les intérêts de quelques individus ; de le voir présenter au monde, qui l'a admiré si longtemps, comme un foyer de troubles éternels; de penser que ces troubles, si peu réels et dont on fait tant de bruit, peuvent servir de prétexte pour appesantir encore le fardeau qui nous accable; et le plus grand de tous ces maux, à mes yeux, serait que le Roi pût hésiter à se confier au peuple français (3). Quant aux motifs d'intérêt personnel, je ne suis pas assez jeune pour ignorer que ce que je fais n'est et ne sera jamais un moyen de faveur. . . »
Un peu plus loin Fabvier s'élève contre cette théorie, que l'obéissance passive est le premier devoir du soldat. On peut déjà pressentir en lui le conspirateur résolu, qui ne reculera
(1) Compte rendu des événements qui se sont passés à Lyon depuis l'ordonnance du 5 septembre 1816 jusqu'à la fin d'octobre de Vannée 1817. Paris, 1818, in-8°.
(2) Paris, 1818, in-8°.
(3) C'est-à-dire se passer du concours des troupes étrangères, qui occupaient encore une partie de notre territoire.
pas devant l'idée d'une révolution militaire. Il relève avec hauteur les mots de canaille, de classes obscures, appliqués au peuple. < Les classes obscures, je n'en connais point dans la nation française; toutes ont brillé du même éclat; et, il faut l'avouer, la palme du patriotisme et de l'humanité est demeurée généralement à celles qu'on appelle inférieures. On les voit supporter tous les fardeaux qu'impose la patrie et aller au delà, quitter leurs moissons pour aller à la frontière. Mais on ne les voit pas aux fêtes des étrangers vainqueurs (1)... »
Le chef d'état-major de Marmont exposait ensuite, avec de nouveaux détails et de nouvelles preuves, les provocations grâce auxquelles la police de Canuel avait pu produire un semblant d'insurrection, et les excès inexcusables de la répression. Il démontrait par l'analyse des arrêts de la cour prévôtale combien ce tribunal avait commis d'illégalités et d'injustices. Il proclamait la nécessité de ramener à la pudeur et au respect des lois par une publicité vengeresse les mauvais citoyens qui avaient abusé de leur autorité pour assouvir les haines de parti les plus basses et les plus misérables ambitions. « Quand j'ai embrassé ma noble carrière, disait-il en terminant, j'ai promis à ma patrie de la défendre contie ses ennemis partout où je les trouverais. C'est avec hésitation, avec répugnance que je suis entré dans une carrière nouvelle pour moi ; j'ai écrit pour ceux qui aiment la vérité; pour ceux qui la repoussent avec horreur, des écrits ne servent à rien : si je leur ai déplu, si je me suis attiré leur haine, je les engage à se rappeler que je suis militaire (2). »
Des milliers de lettres de félicitations furent adressées au courageux écrivain. Du Rhône et des départements voisins, lui furent envoyées des dénonciations nouvelles et des documents de toute sorte qui devaient achever d'accabler Canuel. Mais ce dernier était plus que jamais résolu à payer d'audace. Son parti lui faisait un devoir de ne pas lâcher pied. Aussi, peu de jours après (au mois de juin), poussa-t-il l'effronterie
(1) Lyon en 18 1 7; seconde partie, p. 20.
(2) Ibid., p. 55, 56.