L'ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE ET LA DESCENTE DES ÉMIGRÉS A CARNAC
Au commencement du mois de juin 1195, cinquante bâtiments de transport étaient réunis à Southampton et Portsmouth, embarquant avec une activité fébrile un énorme matériel de guerre. Ce convoi; destiné aux catholiques-royalistes de Bretagne et de Vendée, devait avoir pour escorte, sous les ordres du commodore John Warren, une escadre de trois vaisseaux de ligne, le Robuste, le Tonnant, VÊtendard, de six frégates, la Pomone, VAnson, VAréthuse, V Artois, la Concorde, la Galathée, de huit chaloupes canonnières et de quelques cutters. Trois divisions de troupes de ligne étaient préparées : la première de 3 à 4,000 hommes, la seconde de 1,500 à 2,000, Tune et l'autre composées d'émigrés français ; la troisième, de 2,000 soldats anglais, sans doute destinés à occu-
per en France, k port d'attache réclamé depuis Torigine des négociations avec les insurgés. Cette troisième division , celle à laquelle Puisaye tenait le plus, ne fut prête qu*au milieu du- mois d'août. La seconde, qui avait pour chef le comte de Sombreuil, formée de débris de Tarmée de Condé sur les bords du Rhin, ne put être amenée à Spithead, pour être dirigée vers la Bretagne, que le 9 juillet.
La première seule prit part à l'expédition, dès le début, et encore, pour obtenir son effectif, fallut-il tirer des pontons anglais des centaines de prisonniers français, soldats républicains ne subissant la cocarde blanche et l'uniforme étranger que pour se soustraire à la captivité et regagner le sol de la patrie. Sous le commandement en chef du comte d'Hervilly, maréchal général des logis, étaient rangés — sans leurs colonels, excepté lui — les régiments d'émigrés dits de la Châtre ou Loyal- Émigrant, d'Hector ou de la Marine, du Dresnay, d'Hervilly ou Royal-Louis, et enfin Royal-Artillerie, composé de 4 ou 500 artilleurs de Toulon, ramenés lors de l'évacuation de ce port traîtreusement livré.
Dans la soirée du 8 juin, Joseph de Puisaye, général en chef de l'hypothétique armée catholique et royale de Rretagne, seul informé de la direction donnée à l'expédition, quittait Londres, après avoir reçu de l'Amirauté un pli cacheté, qui ne devait être ouvert qu'eu pleine mer. Ce pli contenait ses lettres de service, signées du ministre de la guerre Win*
LE GÉNÉRAL HOCHE A yt'IBEROX 63
dham, lui attribuant le commandement des troupes « après le débarquement ». Mais, de son coté, d'Hervilly avait une commission, d'après laquelle les troupes à la solde de TAngleterre se trouvaient sous ses ordres exclusivement. — « Dans le cas où Ton ne débarquerait pas en Bretagne », objecta le premier. — Le second, qui, d'ailleurs, croyait que l'on allait en Vendée, répliqua : « Dans tous les cas, car aucun n'est spécifié. » — Ainsi éclata entre les deux chefs des catholiques royalistes une rivalité, qui allait rendre irréalisable le plan de Puisaye. Jusqu'alors, contre les envois partiels de secours aux insurgés bretons, les côtes, de la Seine à la Loire, avaient été assez bien gardées, sur mer, par les contre-amiraux Vence et Cornic, et, sur terre, par les grenadiers réunis de Hoche, ainsi que par les gardes nationales du Calvados et de la Manche. Le 9 juin, le vice-amiral Villaret-Joyeuse, commandant en chef l'armée navale de l'Océan, sortit de Brest, pour dégager Vence, qu'il croyait bloqué par le vice-amiral anglais Cornwallis. Ayant rejoint son lieutenant et se trouvant à la tête de 12 vaisseaux de ligne et de H frégates, il se mit à la chasse de l'ennemi, qui n'était fort en ce moment que de 5 vaisseaux et 2 frégates. Il engagea avec lui une canonnade, qui dura de neuf heures du matin à six heures. du soir, le 17 juin; mais il ne réussit pas à l'atteindre. Refoulé par Jes vents contraires dans la baie d'Audierne, il rencontra le
convoi qui portait les émigrés. S'il Teùt vivement attaqué, c'en était fait de l'expédition royaliste. Mais, dit James, l'historien de la marine anglaise, € il perdit une belle occasion de rendre service à son pays, en laissant à sir John Warren le temps de réviter et d'envoyer un lougre à la recherche de lord Bridport , qui avait fait voile de Spithead, avec 14 vaisseaux de ligne et o frégates, et qui tenait le large. » Bridport, encore renforcé par les trois vaisseaux de Warren, engagea la lutte contre Villaret, entre les îles d'Ouessant et de Groix, le 23 juin au matin. Un mauvais vent, l'incendie d'un navire et l'insubordination des équipages, n'obéissant pas aux signaux, empêchèrent la flotte française de se dégager avant d'avoir perdu trois de ses vaisseaux, le Tigre, V Alexandre et V Audacieux. Villaret- Joyeuse et le représentant Topsent, qui l'accompagnait, la ramenèrent en rade de Lorient, sous la garde des batteries de Port-Louis.
Pendant ce temps-là, le commandant anglais de V Étendard se présentait devant Belle-Isle, et adressait une sommation, à laquelle Boucret répondait :
« Monsieur, nous n'avons besoin ni de la protection ni des vivres du roi, votre maître. Nous ne manquons de rien ici. Il ne tiendra qu'à vous de vous en convaincre. Vivre libre ou mourir en défendant la République une et indivisible, voilà mon vœu; c'est aussi celui de tous les braves républicains que je commande, »
La sommation étant réitérée, le général républicain répliquait :
« Monsieur, vous voudrez bien ne plus me faire de propositions... Si vous y persistez, et que vous me mettiez à même, ma réponse sera soutenue par du trente-six. »
L'escadre de Warren et le convoi des émigrés mouillèrent dans la baie de Quiberon le 25 juin. Puisaye demanda la descente immédiate. D'Hervilly s'y opposa. Il voulait savoir auparavant ce qui se passait sur la côte et en inspecter les déft^nses. Toute la journée du 26, il se promena dans une barque autour de la presqu'île et à Tentrée du Morbihan, une longue vue à la main.
Cependant, à bord de la Pomone, sur laquelle, avec le commodore Warren conférait Tétat-major royaliste, arrivaient le chevalier de Tinténiac et le comte du Bois-Berthelot, annonçant que tout était prêt en Bretagne et faisant reconnaître, dans les landes de Carnac, les deux troupes de Chouans qu'ils venaient d'y amener.
- La descente fut décidée pour le lendemain 2*7 juin. Elle commença à deux heures du matin, les deux premiers régiments embarqués, Loyal-Émigrant et Royal-Louis déployant leurs drapeaux blancs et criant : « Vive le Roi ! »
Sur la plage étaient rangés en bataille une centaine de républicains. Ils se retirèrent dans un pli de terrain , où ilg n'attendirent pas l'attaque,
à la vue des trop noral)reuses troupes ennemies qu'apportaient les chaloupes anglaises. Ils se rabattirent sur les positions de Saint-Michel et de Sainte- Barbe, où bientôt les attaquèrent Bois-Berthelot et Tintèniac, que venai-^nt joindre, avec d'autres bandes*. Georges Cadoudal et Mercier-la- Vendée, puis encore Lantivy et Jean-Jan. Faute de drapeau, sur la première hauteur enlevée aux patriotes, Tintèniac déploya , au bout d'une perche, sa chemise, que, « pour plusieurs raisons, dit le comte de Contades, il n'était guère facile de reconnaître pour l'ancien signal du ralliement français. »
Les régiments débarqués se rangeaient méthodiquement sur la plage, ne sachant si la foule qu'ils apercevaient était amie ou ennemie. Ce furent les chefs des Chouans, et bientôt leurs troupes ellesmêmes, qui vinrent se jeter dans leurs bras.
Le 28, accouraient les femmes, enfants et vieillards des campagnes voisines, « en procession, croix en tête et chantant des cantiques, comme à un pèlerinage. » Par centaines, ils se précipitaient dans l'eau jusqu'au cou et s'attelaient aux bateaux pour amener plus vite sur le sable t les libérateurs », aux cris de : « Vive la religion ! vive le roi ! »
L'enthousiasme éclatait à la vue du général Puisaye et de son état-major de plus de 50 officiers, qu'il s'était réservés pour en faire les chefs de ses Chouans, et qui, aussitôt descendus de bateau, s'agenouillaient pour « baiser la terre natale. »
Ce fut du délire quand apparut le Vicaire apostolique, entouré de 40 prêtres, revêtus de leurs ornements sacerdotaux..
« Monseigneur de Hercé, évêque de Dol, écrit l'abbé Le Garrec, avait reçu de Rome, en vue de cette expédition, le titre de Vicaire apostolique pour toute la Bretagne... Le Souverain Pontife reconfiaissait donc la légitimité de V expédition, et les pouvoirs qu'il accordait à Tévêque qui avait prêché cette croisade en consacraient le caractère religieux,.. Par conséquent, ceux qui devaient en être les victimes avaient le droit de se regarder comme des martyrs. »
Le débarquement étant complètement achevé, le 28, se fit la cérémonie politique, militaire et religieuse de la reconnaissance du nouveau roi. Car, durant la traversée, la mort de Louis XVII avait été annoncée aux royalistes.. Louis XVIll fut proclamé, aux cris de : « Le roi est mort ! vive le roi ! » Ensuite, furent distribués aux Chouans des drapeaux blancs fleurdelisés, que le Vicaire apostolique avait bénis, après une messe basse dite sur un monti- . cule, au milieu des pierres druidiques de Carnac. Les régiments émigrés n'assistaient pas à cette messe trop populaire ; ils s'en étaient fait dire une particulière dans Téglise du bourg : ce qui mortifia profondément les Chouans.
Quelques jours après, fut publiée la « Proclamation de Joseph de Puisaye, lieutenant général des
armées du roi, commandant en chef de Tarmée catholique et royale de Bretagne, envertu des pouvoirs à lui donnés par Monsieur, régent de France. »
« Français, y était-il déclaré, au nom de votre Roi et de vos Princes légitimes, nous venons vers vous av^^ des paroles de paix..,
« Pour vous, braves habitants de la Vendée, Tadmiration de l'Europe et Tenvie de la France, le moment est venu de recueillir le fruit de vos travaux héroïques. Les ombres illustres des Bonchamps, des Lescure, des La Rochejaquelein, et de tant de héros, qui étaient vos guides et nos amis, voltigent autour de vos armées. Les associés et les héritiers de leur gloire, Charette, Stofflet, Sapinaud et tous vos chefs intrépides accompliront le grand ouvrage qu'ils ont commencé et conduit avec tant de constance et de courage. Nous vous apportons des munitions, des armes et Tappui efficace qu'une puissance protectrice consent à vous accorder.
« Et vous, loyaux Bretons, qui m'avez honoré de votre confiance, vous voyez maintenant qu'elle n'a pas été trahie. Le gouvernement anglais, excité par votre persévérance et vos malheurs, a acquiescé à nos prières. Une armée, entièrement composée de ti'oupes françaises^ vient seconder vos efforts, et je vous apporte les secours que vous avez demandés. Sa Majesté Britannique, forcée de repousser l'agression injuste de vos tyrans et d'assurer le
respect dû à sa couronne, a néanmoins accueilli favorablenaent vos concitoyens et les ministres persécutés de votre religion ; aujourd'hui elle les rend à vos vœux... Des officiers et des soldats français, qui, comme vous, depuis plus de quatre ans, ont combattu pour leur Roi, se hâtent maintenant de vous joindre, et iH)s princes se placeront bientôt eux-mêmes à la tête de vos invincibles colonnes,
* Nous ne venons pas répandre le sang, mais faire respecter vos droits et repousser la force par la force. . . »
Puisaye n'avait pas perdu un instant pour armer, équiper et organiser les Chouans accourus au devant des émigrés. A mesure qu'étaient descendues à terre les caisses anglaises, il en avait fait tirer les armes et les vêtements. Dès le premier jour, 10,000 paysans étaient pourvus de fusils et de munitions; le lendemain, 4,000 autres étaient armés à leur tour et habillés de vestes rouges. Ils étaient aussitôt, sous trois commandants supérieurs, le chevalier de Tinténiac, les comtes du Bois-Berthelot et de Vauban, groupés en divisions ayant pour chefs en second Georges Cadoudal, Mercierla-Vendée, Lantivy, d'Allègre et Saint-Régeant.
L'intention de Puisaye était de lancer tout de suite à travers la Bretagne, pour faire boule de neige, ce premier noyau, presque enrégimenté, de bandes insurrectionnelles; puis, de précipiter les régiments d'émigrés sur Vannes et sur Rennes,
faciles à surprendn\ Dès avant le débarquement, il avait fait expédier, par sir Warren, à Charette, plusieurs des pièces de campagne amenées d'Angleterre, des armes, des effets de toute sorte et de l'argent. Il se croyait assuré, du côté de la Vendée, d'une puissante diversion qui se développerait sur les deux rives de la Loire. A son entrée dans Rennes, il s?rait, pensait-il, le maître de toute la Bretagne, et pourrait entraîner la Normandie, le Maine, l'Anjou, dans une marché torrentielle sur Paris.
L'exécution de ce plan, communiqué d'avance aux principaux chefs des Chouans, fut requise par eux dès qu'ils se présentèrent à l'état-major des émigrés. — « Toute la Bretagne est avec nous, disaient Tinténiac, Bois-Berthelot, Kerminguy, La Béraudière; marchez seulement et vous verrez! » — Comme d'Hervilly objectait Ja nécessité militaire d'assurer d'abord les derrières de l'armée, en occupant Quiberon, Cadoudal et Mercier lui offrirent d'aller enlever d'assaut le fort Penthièvre. Cela leur fut refusé, ainsi que tout ce qu'ils proposèrent, avec le plus haut dédain, par un officier supérieur, stupéfait d'entendre de tels irréguliers lui offrir des conseils. Sans l'intervention du comte de Contades, nommé major général de Tarmée expéditionnaire, la dispute eût tourné tout de suite en rupture. Puisaye intervint à peine, se contentant de dire de d'Hervilly : « Je le vois venir ; s'il fait quelque chose sans mon ordre, il le payera cher! »
D'Hervilly persistait à prétendre « qu'il restait seul responsable des troupes que l'Angleterre lui avait confiées. » Puisaye objectait qu'aussitôt le débarquement opéré, la direction de l'expédition lui incombait, puisqu'il avait reçu du ministre Dundas, au nom du roi Georges, « les pouvoirs pour commander, surveiller et diriger la conduite de Tentreprise, employer les troupes de concert avec telles personnes qui pourraient le joindre, agir contre^les troupes de ceux qui exerçaient alors le gouvernement de la France, de la manière qui pourrait paraître la plus propre à ramener le rétablissement de Tordre et d'un bon gouvernement dans ce pays. » Le commodore Warren, impuissant à mettre 'd'accord les deux chefs français, détaclia un bâtiment léger, afin de rapporter une prompte décision du cabinet de Saint-James. Puisaye chargea le courrier extraordinaire de lettres pour les ministres. Il affirmait, — ce qui n'était pas vrai, — qu'il avait reçu de Charette et de Stofflet l'assurance d'un soulèvement général des Vendéens; qu'il était de plus en plus certain d'obtenir le concours de son vieil ami Canclaux, général en chef de l'armée de l'Ouest; que Lorient ne demandait qu'à se livrer, etc., etc. Il se faisait fort de conquérir la Bretagne en moins de deux mois, si on le laissait agir et si on ne lui ménageait pas les ressources. Il réclamait le renforcement de Tescadre par un vaisseau de ligne et deux frégates; le
prompt envoi des deux divisions en préparation, surtout de celle composée de troupes anglaises. On ne lui avait donné, à son départ, que 10,000 louis; il exigeait 40,000 livres sterling en or, « n'étant inquiet que quant aux subsistances, lorsqu'il aurait 80,000 hommes à nourrir, et vu que, pour inspirer confiance, il fallait tout payer. »
Pendant le débarquement, sans attendre qu'il plût aux émigrésde se mettre en marche, les Chouans de Tinténiac s'étaient jetés sur le poste de Sainte- Barbe, clef de la presqu'île de Quiberon. Les 150 républicains qui le gardaient venaient de recevoir d'Auray le renfort d'un bataillon amené par Romand. Mais ce brave commandant, jugeant la défense impossible, fit sonner la retraite et traversa à la baïonnette la foule ennemie. Tinténiac et Cadoudal le poursuivirent jusqu'à Landévant, tandis que du Buis-Berthelot se précipitait vers Auray, qu'il trouva évacué.
En même temps, un des officiers de l'état-major de Puisaye, nommé par lui général, le comte de Vauban, occupait le village de Mendon, prêt à mar^ cher sur Vannes et à se mettre en communication, par la Loire- Inférieure, avec les Vendéens, s'il lui était fourni un renfort de troupes de ligne et du canon. D'Hervilly ne voulut rien envoyer, ce qui faisait dire aux insurgés bretons : « Les nouveaux débarqués ne seraient-ils venus que pour nous regarder nous battre? »