L'OCCUPATION DE QUIBERON; CAPITULATION VIOLÉE
Le fort Penthièvre et la presqu'île de Quiberon n'étaient pas difficiles à prendre. L'avant-poste de Sainte-Barbe, de 130 hommes, avait été un instant renforcé de 2 à 300, amenés d'Auray par le chef de brigade Romand. Mais^ celui-ci , comme on Ta vu précédemment, s'étant porté à la côte pour s'opposer au débarquement, avait dû battre en retraite devant 5 à 6,000 hommes. Il ne restait, pour répondre à Tattaque de la flotte anglaise, des émigrés et des Chouans, que 450 soldats, détachés de divers bataillons et régiments, aux ordres du commandant temporaire Delise, ancien chef de légion de la garde nationale du district de Fougères.
Quand Quiberon se trouva investi, le 27 juin, sa petite garnison était sans pain. Un patriote, des dix à douze républicains qu'il y avait alors parmi les
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habitants, s'offrit à traverser le blocus, pour leur en aller chercher à Lorient. Il partit, sur le canot qui avait amené, le 28, deux officiers de marine, envoyés en inspection par le représentant Topsent. Mais on ne le revit pas. Ce qui restait d'avoine dans les greniers de la République servit deux jours à la subsistance de la troupe. Des biscuits, découverts dans un chasse-marée, fournirent deux jours de vie de plus, à demi-ration.
Le 30, les Anglais, enveloppant la presqu'île, vinrent tirer des centaines de coups de canon contre les forts Bec-Ruberen, Bes-Rohur et Sans-Culotte (ci -devant Penthièvre). Il fut vivement répondu à leur feu. Une brume très épaisse suspendit les hostilités le lendemain. Le 1®^ juillet, revint de Lorient l'officier de marine, chargé par le représentant du peuple d'informer la garnison de Quiberon « que, si elle pouvait tenir cinq ou six jours, elle serait débloquée ». Mais il n'avait pas pu être envoyé de vivres; la dernière ressource était d'obtenir de la municipalité de Quiberon la réquisition du grain chez les citoyens aisés. L'arrêté fut pris. 11 n'était pas exécuté au moment où se produisit Tattaque générale par terre et par mer, le 3 juillet.
Incapable de fournir plus de 30 à 40 hommes aux petits postes de la presqu'île, le commandant Delise se disposait à tout ramener au fort Sans- Culotte. Une ordonnance, venue de Port-Haliguen, lui annonça un parlementaire de l'armée navale
anglaise. Comme il ordonnait de le lui amener, les yeux bandés, à Saint-Pierre, où il était, survint une ordonnance du sous-commandant, qui lui apportait cette lettre :
« Di^ 15 fnessidor, — L'ennemi est en notre présence sur la Falaise. Il vient de m'envoyer un parlementaire. Je l'ai fait reconnaître au delà des barrières du camp retranché. Il me somme de me rendre ; voici la réponse que je lui fais :
« Monsieur, la défense du fort m'est confiée, t L'honneur du Français est de lutter contre son € ennemi. Je me battrai jusqu'au dernier mo- € ment. Cependant, comme je ne suis que sous- « commandant, je vais faire passer au commandant € temporaire votre sommation. Si lui et le Conseil € militaire assemblés décident que nous devrons « nous rendre, je me conformerai à leur arrêté. « Mais, jusqu'à ce que j'aie des ordres, je vous si- « gnifie que je mourrai plutôt ici que de lâcher le «V pied. Je vous avertis que, si votre armée avance a encore de quelques pas, je fais feu dessus. Quatre « pièces de douze sont dirigées dessus en ce mo- « ment. « Maire. »
€ Dans la position où se trouvaient la presqu'île et les troupes, sans vivres depuis huit jours, exténuées de fatigue et mourantes de faim, que devaisje faire en ce moment? écrit Delise en son Mémoire justificatif, adressé à la Convention nationale, de
Tavistock (Angleterre) , le 12 thermidor an IV (30 juillet 1793). Mourir, en défendant le poste qui m'était confié : telle était bien ma résolution. Mais ma mort eût-elle sauvé 450 malheureux défenseurs delà liberté? Non, sans doute. C'est pourquoi je crus prudent, avant de prendre aucune résolution, défaire assembler le Conseil militaire, composé des officiers et sous-officiers de chaque corps de la garnison. Je donnai des ordres pour cet effet et, en attendant que (le Conseil) fût assemblé, je me rendis au fort Sans-Culotte, que je trouvai gardé par 160 hommes, en présence de 6,000 hommes vêtus de rouge. Le but de ma démarche était de m'assurer si ces 160 hommes pourraient résister à l'ennemi pendant une heure et demie, qu'il me fallait pour faire notre retraite de la presqu'île sur le fort. Hélas! je vis que non, malgré les travaux de la garnison et ses bonnes dispositions. Il aurait fallu qu'elle fût de 1,000 à 1,200 hommes à cet effet.
« Le parlementaire ennemi revint. Il était accompagné d'un autre. Ils étaient tous deux (vêtus de) rouge; je les pris pour des Anglais. C'étaient MM. les comtes d'Hervilly et de Damas, des émigrés, comme ils se firent connaître par la suite.
« Ils se rendirent avec moi au point central de la presqu'île. Le Conseil militaire était déjà assemblé. J'envoyai de suite aux différents postes l'ordre de ne tirer sur l'ennemi qu'au cas qu'il attaquât. A peine fûmes-nous réunis et commencions-nous à
délibérer, qu'un officier de la garnison arriva du fort de Bec-Rohur et nous annonça que l'ennemi débarquait sur deux points, et avait déjà mis à terre plus de 4,000 hommes. Cette nouvelle nous révolta ; nous manifestâmes avec amertume notre indignation aux parlementaires. Mais à qui avionsnous affaire? Aux émigrés et aux Chouans. Quel fut notre étonnement! Ce ne fut pas au nom de Sa Majesté Britannique qu'on nous somma de nous rendre, mais au nom de Louis XVIII, roi des Français, comme on va le voir ! Mais nous ne découvrîmes pas tout de suite ce perfide stratagème.
« Les parlementaires, auxquels nous nous plaignions, semblèrent fort étonnés de cette violation des lois militaires, et l'un d'eux s'engagea à aller faire rembarquer Vennemi, Il partit.
« Pendant ce temps-là, « le Conseil militaire as- « semblé, considérant l'impossibilité de résister < contre le débarquement, qui déjà s'effectuait sur « plusieurs points, avec 450 hommes dispersés sur « une lieue et demie de côtes, et surtout de ré- « sister au fort Sans-Culotte jusqu'à ce que la « retraite de toutes les troupes de l'intérieur de la « presqu'île soit effectuée, arrête qu'il croyait prut dent, en consultant préalablement la garnison, « dé se rendre à Vannée anglaise, pourvu toute- « fois que les conditions qui seraient faites fussent « honorables; sinon, qu'il fallait se déterminer à « périr. »
« D'après cela, on appela le parlementaire, qui était dans une chambre voisine, et voici les articles qui forent arrêtés :
« 1* Que la garnison de Quiberon sortirait de la t presqu'île avec les honneurs de la guerre, et que « cette sortie s'effectuerait dans les vingt -quatre « heures;
« 2** Que nous déposerions les armes au pied « des glacis du camp retranché, et que nous irions t sur le continent occupé par les républicains ;
« 3° Qu'il nous serait procuré des voitures pour « transporter nos bagages et nos malades ;
« 4"* Qu'en attendant les vingt-quatre heures à « échoir, nos troupes seraient libres dans la presse qu'île;
« 5"* Qu'elles recevraient la subsistance jusqu'à « l'instant de leur départ. »
« Au moment où on traitait le 6^ article, M. (THemlly, qui s'était chargé de faire rembarquer Vennemi, arriva, la montre à la main, et nous somma, au nom de Louis XVIII, roi des Français, de nous rendre, dans cinq minutes, à discrétion ; sinon que la garnison allait être passée au fil de Vépée,
« Dans le même instant, nous vîmes le lieu où nous étions enveloppé d'ennemis débarqués. Alors, nous reconnûmes la perfidie. Nous ne pûmes taire notre colère. L'état malheureux dans lequel nous nous trouvions nous enhardissait. Mais, hélasl
eût-elle sauvé 400 républicains, qui étaient déjà désarmés, battus, persiflés et sous le couteau des brigands? Non, non, sans doute; si tous eussent péri sous le fer assassin, la République aurait à pleurer aujourd'hui leur mort!
« A la force et à la perfidie il nous fallut donc céder. Nous nous rendîmes. L'ennemi s'empara du fort, d'après les ordres que je donnai. Il était déjà maître de la presqu'île et des 300 hommes qui la gardaient. On nous désarma et on nous conduisît (au bourg de) Quiberon; on nous enferma dans l'église, et l'on eut l'inhumanité de nom laisser sans manger, pendant trentè-six heures,
€ C'est ici, représentants, que votre sensibilité va être touchée, au récit des malheurs auxquels nous n'avons échappé que par les démarches humaines du général de la flotte anglaise (Warren) ! Oui, nous devons le dire, sans lui peut-être, nous ne pourrions plus aujourd'hui vous rendre compte de notre conduite et vous manifester le désir que nous avons de servir encore la cause de la liberté ; nous eussions tombé sous le fer assassin !
c Tout le long de la route, que nous fîmes depuis le fort Sans-Culotte jusqu'au bourg de Quiberon, environnés de baïonnettes, nous fûmes insultés, menacés, tant par les Chouans de l'extérieur que par les habitants, qui étaient déjà pour la plupart décorés de la cocarde blanche; plusieurs de nous furent mis en joue, et quelques malheureux
grenadiers de la 141" demi-brigade furent tué§.
« A peine fûmes-nous (au bourg de) Quiberon, que nous apprîmes que nos malles et nos effets étaient pillés. Cène futque le 16 messidor (4 juillet), à cinq heures du soir, que Ton nous signifia que nous allions être embarqués, et de suite on nous conduisit à bord des vaisseaux en rade. On nous divisa. Dix officiers capitaines furent avec moi embarqués sur un cotre. Le lendemain 17, on mit à la voile, et on nous fit faire route vers l'Angleterre, où nous sommes prisonniers, sur notre parole, à Tavistock, traités avec assez d'humanité... »
Il n'est pas dit, dans le Mémoire justificatif qu'il y avait, parmi les 450 hommes de la garnison de Quiberon, une compagnie ou deux du régiment de la Reine, auxquelles plusieurs de leurs anciens officiers offrirent de reprendre, sous eux, du service pour le roi. Les soldats acceptèrent, de peur d'être transportés sur les pontons anglais, et dans l'espérance de trouver bientôt l'occasion de repasser sous les drapeaux de la République. Dès que l'on sut, au camp des émigrés, que l'autorité anglaise s'était abstenue d'emprisonner les officiers républicains, fut expédiée au ministre Windham cette déclaration, signée par le marquis de la Jaille, l'un des aides de camp de Puisaye :
« J'oubliais de vous dire, par l'ordre du général en chef, que les prisonniers que nous avons- transférés en Angleterre ne sont, pour aucune raison,
susceptibles dMndurgence... Le général Puisaye a protégé tous les prisonniers qui vous sont envoyés ; mais la pitié ne va pas jusqu'à pardonner au ' crimey et ce n'est pas trop exiger de votre justice que vous confondiez, dans les prisons, les officiers qui ont refusé serment de fidélité au roi avec les scélérats dont les excès ont prononcé Varrêt. » Nous ne savons si le gouvernement anglais tint compte de cette recommandation, mais les états de service de quelques-uns des officiers de la garnison de Quiberon nous apprennent que ceux qui ne moururent pas en Angleterre furent rendus un à un par échange, en décembre 1797 et en juillet
Quant au fait de la capitulation violée, si compromettant pour ceux qui se qualifiaient « chevaliers catholiques », il est incontestable. Ce n'est pas seulement le commandant Delise qui Ta affirmé ; c'est lé comte Joseph de Puisaye lui-même qui Ta raconté, dans ses Mémoires (t. VI, p. 229) :
« La garnison (de Quiberon) demanda les honneurs de la guerre. 11 fut dressé quelques articles de la capitulation, que Ton convint de me soumettre. Déterminé à donner l'assaut, si l'ennemi refusait de se rendre à discrétion, j'allais me mettre en marche, lorsque j'aperçus M. d'Hervilly qui venait à moi, accompagné d'un officier républicain. Ils étaient porteurs des articles convenus. Je refusai d'en entendre la lecture. D'Hervilly me dit
qu'il s'était à peu près engagé. Je lui répondis qu'il avait eu tort. M'adressant à Tofficier républicain : « Retournez, lui dis-je, vers vos compagnons; dites-leur que des sujets ne peuvent pas capituler avec leur souverain /. . . »
A quoi, trois semaines plus tard, il pourra être justement répliqué :
« La République n'a pas de capitulation à accorder à des émigrés français pris les armes à la main, sous l'uniforme et à la solde de l'étranger. »