LA MISSION DE TALLIEN ET DE BLAD
Instruit, le 27 juin, « du projet de descente des Anglais », le Comité de Salut public avait pressé les trois généraux en chef des armées de rOuest de suivre son plan du 20 mai, c'est-à-dire de concentrer toutes leurs troupes pour l'action par masses, en « ne perdant pas de vue que la distinction d'armées cessait dès que la défense exigeait la réunion des forces nationales ». Le 30, il avait prescrit à Canclaux de « se rapprocher de la Vilaine , pour appuyer Hoche », et à Aubert du Bayet de soutenir ses deux collègues.
Dans la nuit du 30 juin au V juillet, il délègue des pouvoirs illimités à deux de ses membres, Tallien et Blad, pour « se rendre sur-le-champ dans les départements de l'Ouest et y prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces, afin d'empêcher la descente des ennemis de la République et les vaincre ».
Le 1*' juillet, cet arrêté est confirmé par la Convention, qui autorise les deux représentants à tirer des mandats sur les receveurs de district, enjoint aux corps constitués d'exécuter leurs arrêtés et à tous les citoyens en état de porter les armes de répondre à leurs réquisitions.
Tallien et Blad quittent Paris le jour même, avec Tofficier du génie Rouget de Lisle, Fauteur de la Marseillaise. A Alençon, ils rencontrent Aubert du Bayet, que l'arrêté du Comité embarrassait on ne peut plus ; car, évacuer les cantonnements pour concentrer les troupes, ce serait « livrer à l'assassinat tous les braves républicains qui l'ont aidé à repousser dans les campagnes les attaques des Chouans ». Ceux-ci tiennent les routes; l'escorte des représentants, se rendant à Laval» est toute la journée fusillée de derrière les haies. Au chef-lieu de la Mayenne, on est sous le coup du massacre, qui vient d'être commis, d'une quinzaine de petits Parisiens, engagés dans la marine et marchant vers Brest « en chantant leurs hymnes patrioti((ues ». L'exaspération est telle parmi les soldats que ceux qui accompagnent les représentants, continuant leur route, ayant aperçu un Chouan dans un fossé, l'exécutent sans qu'il soit possible de les en empêcher, et avec d'autant plus de rage qu'ils ont à son accent reconnu un Anglais.
Arrivés à Rennes, Blad et TalUen écrivent au Comité de Salut public :
« ... 11 est nécessaire de pôursmvre ceto goeire avec la dernière vigueur et de la terminer, non par une pacification semblable à celle qui a eu lieu, mais par le désarmement, la reddition et la punition des brigands... Nous vous demandons une décision positive sur la conduite que nous devons tenir à Végard des chefs de brigands pris Us armes à la main. Impossible d'établir autre chose qu'une commission militaire; la tendeur enchaînerait les juges, les témoins, les jurés des tribunaux du pays. »
Aux représentants eux-mêmes, quelques jours plus tard. Hoche, venant d'apprendre l'acquittement de plusieurs chefs de Chouans, exprimait ainsi son indignation :
« Si, après la défaite de Catilina, ses complices eussent été livrés aux tribunaux et que leurs juges les eussent absous, je ne puis douter que sur-lechamp la conspiration eût été renouée et la patrie de Bru tus et de Caton livrée à toutes les horreurs de la guerre civile... Un tribunal inique, profitant de la terreur qu'a pu inspirer la descente des émigrés, vient de mettre en liberté leurs complices, les aides de camp de Gormatin. Bientôt peut-être ce conspirateur odieux va-t-il reparaître dans les rangs de nos ennemis! J'ai vu couler mon sang et je n'ai pas pâli... Malheureusement je ne puis voir, sans détester le jour, les assassins de ma patrie en liberté. »
Dans ses instructions et proclamations, Hoche n'avait cessé de recommander « de distinguer entre Terreur et le crime », d'épargner les paysans égarés, de ne traiter en ennemis que les brigands et de réserver les chefs à la justice nationale. Il était d'autant plus indigné de -l'innocuité de cette justice, en un moment si critique, qu'elle le rendait impuissant à calmer les fureurs de ses troupes, qui pouvaient se croire trahies en même temps qu'affamées.
L'expédition anglaise de Quiberon autorisait toutes les mesures révolutionnaires. Il n'en fut pris aucune. A la première nouvelle de la descente à Carnac, les représentants Topsent, Guezno et Guermeur, qui étaient à Lorient, avaient ordonné l'arrestation des pères, mères, femmes et enfants d'émigrés ; celle aussi des prêtres qui paraîtraient suspects aux autorités constituées. Mais le Comité de Salut public, sur les plaintes des administrateurs, avait cassé l'arrêté des représentants. Il laissait sans réponse cette question qui lui était adressée d'Auray :
« Que faire des brigands pris? La loi du 19 mars 1793 serait la seule qui dût être remise en vigueur. Le militaire ne se croit pas investi de pouvoirs suffisants pour punir les coupables. »
Tallien et Blad, quelque hâte qu'ils eussent d'arriver en vue de Quiberon, étaient retenus à Rennes pour aviser aux dangers que présentait
l'intérieur de la Bretagne. Le district de Dinan leur envoyait « des papiers importants trouvés sur une femme atroce » et révélant un complot dans le but de livrer le port de Saint-Malo aux Anglais. En même temps leur était signalée, aux environs, la présence du ci-devant général Wimpffen, complice de Puisaye. Ils donnaient Tordre de Tarrèter à Aubert<lu Bayet. Celui-ci employait à sa recherche la colonne de 5,000 hommes promise à Hoche. 11 découvrait la retraite de Wimpffen, mais le général en avait disparu, « averti depuis trois jours ».
Après la pacification de la Mabilais, les catholiques-royalistes avaient donné une énorme extension à leurs influences secrètes dans les villes. Puisaye exagère lorsqu'il prétend que, si sa marche, dès le lendemain du débarquement, n'avait pas été entravée par d'Hervilly, toute la Bretagne lui eût été livrée. Mais on peut supposer que, si le comte d'Artois avait été descendu à Quiberon, et se fût avancé dans Tintérieur, à la tète des Angloémigrés, il se serait opéré un ralliement des Chouans, très dangereux pour la République.
Grâce aux précautions recommandées par Hoche à du Bayet, grâce aussi à Tavis donné par le conventionnel Trehouard sur le Clos-Poulet, « la clef de la Bretagne, dont les Anglais avaient essayé sept fois de s'emparer en 1793 », grâce enfin à l'action suscitée au moment où Blad et Tallien se trouvaient à Rennes, une seconde descente fut
évitée sur la côte de Saint-Malo. Les autres côtes, jusqu'à Cherbourg et même le Havre, vers le Nord, et, vers le Midi, jusqu'à Tembouchure de la Loi;», Noirmoutier et l'île d'Yeu, restèrent sous la menace des escadres anglaises durant toute l'année
L'action des prêtres réfractaires, dont le fan8\- . tisme a été surexcité par l'apparition du. Vicaire apostolique à Quiberon, se fait sentir à Rouen, à Dol, à Lorient. Le conventionnel Mathieu, qui est venu joindre Blad et Tallien à Rennes, dépeint la situation sous les plus sombres couleurs :
« Le mal est très grave et peut le devenir davantage encore. Un soulèvement général n'est point impossible et pourra massacrer ce qui reste de ^républicains. La ci-devant Bretagne serait le théâtre des plus terribles forfaits et ne formerait que des ruines, sur lesquelles le gouvernement anglais se jetterait avec avidité. »
pet avertissement est expédié de Vannes, par l'administration départementale, au général en chef de l'armée de l'Ouest :
« Vous apprendrez, citoyen général, que l'armée des Anglais, des émigrés et des Chouans est dans Quiberon, dont elle s'est emparée il y a quatre ou cinq jours. Le général Hoche l'y tient bloquée avec son armée, et nous regardons comme impossible qu'elle en puisse sortir par terre. La mer est donc la ressource de l'ennemi, dont on évalue la force
de 15 à 18,000 hommes. Il se rembarquera et se portera sur la partie de vos côtes qu'il trouvera à découvert, afin d'y opérer un débarquement. »
Le soir du 10 juillet, le procureur général syndic du Morbihan annonce « qu'une trentaine de chassemarées viennent de vomir sur les côtes de l'île de Rhuys et vers Tembouchure de la Vilaine une partie des hommes enfermés à Quiberon » .
Le général Hoche, qui avait cru que « quatre jours » lui suffiraient pour en finir avec « les i^ats mourant de faim dans la presqu'île », s'inquiète de la rupture de son blocus. Il court à Rennes conférer avec Aubert du Bayet, qu'il y a appelé, et les trois représentants Tallien, Blad et Mathieu. Il a mis la division du Morbihan aux ordres de Lemoine, qui, durant sa courte absence, pourvu d'outils requis de toutes parts, doit fortifier précipitamment le camp de Saintes-Barbe. Il charge le vieux général Krieg de le suppléer à l'intérieur, pendant qu'il s'occupera exclusivement de l'opération de Quiberon. C'est par lui qu'il fait adresser au Comité de Salut public la demande, très appuyée par les représentants, de 80,000 hommes pour les trois armées de l'Ouest, dont 20,000 pour celle des côtes de Brest, et tout de suite 6,000, en vue d'empêcher le retour sur les derrières de Sainte-Barbe des Chouans évadés de la presqu'île.
Il était urgent aussi d'avoir de l'argent, beaucoup d'argent, afin d'organiser un espionnage mili-
taire, Ciipable de lutter contre les très larges dépenses de séduction des soldats et de corruption des agents civils, faites par les émissaires de Puisaye et autres conspirateurs royalistes. Aubert du Bayet venait d'obtenir, non sans peine, 3 millions en assignats et 100,000 livres en espèces. Hoche avait usé les derniers louis de sa propre bourse. Le général Krieg insista vivement sur renvoi immédiat du plus de numéraire possible, les assignats perdant chaque jour de leur valeur. Le Comité expédia aux armées de l'Ouest 50 millions en assignats et seulement 50,000 livres en numéraire, ne pouvant, expliquait-il à Mathieu, « fournir le million réclamé en or et en argent ». En rentrant à Sainte-Barbe, le 12, le général en chef de Tarmée des côtes de Brest eut la douleur d'apprendre que plusieurs détachements de ses troupes, manquant de vivres, s'étaient répandus dans les villages voisins, en se livrant encore à des violences. Tallien et Blad, arrivés quelques heures après lui, le trouvèrent au haut d'un grenier à fourrage, observant à la longue-vue ce qui se passait dans son camp. — « J'ai, leur dit-il, ordonné que, sous aucun prétexte, les soldats n'eussent à sortir de la ligne. Comment cet ordre aura-t-il été reçu? Je suis à examiner s'il n'existe pas quelque mouvement. Depuis trois jours nos pauvres soldats n'ont pas de pain ! » — Tallien lui répond que, d'après les mesures prises à Vannes, « le pain
arrivera à huit heures, et qu'il peut le faire annoncer à l'armée ». Peu après, en effet, le convoi de vivres est amené, « abondamment pourvu d'eaude-vie et de vinaigre, qui ne servent pas peu à donner aux troupes une ardeur indicible. »
Le lendemain, ayant vu, « par un beau temps, comme si le ciel favorisait les armes républicaines », tous ses hommes travailler aux fortications, « les officiers en bras de chemise », Hoche retournait surveiller les Chouans échappés de la presqu'île.
Pour empêcher le développement de l'insurrection à l'intérieur, « les représentants du peuple, membres du Comité de Salut public, envoyés extraordinairement dans les départements de l'Ouest » , publiaient une véhémente proclamation « aux citoyens de ces départements » :
« Quelle est la position de la République ? s'écriaient Blad et Tallien. Après six années d'une lutte héroïque contre tous les ennemis de son indépendance, la France est à la veille de recueillir le prix de ses efforts et de ses sacrifices, de tant de succès et de tant de revers. Partout ses armées sont triomphantes ; chaque jour voit s'écrouler quelque partie de cette coalition, dont les membres se partageaient en idée notre territoire ; le règne des lois a remplacé celui de la terreur; les travai^x infatigables de vos représentants vont faire éclore une Constitution bienfaisante et réparatrice ; tout se dispose pour une paix prochaine, glorieuse et du-
rable. Au moment où ces espérances consolantes vont se réaliser, des ennemis perfides réunissent, pour réloigner, tous les moyens que Tiiïtrigue, la ruse et la scélératesse peuvent leur fournir. Ils rallument le flambeau de la guerre civile, que nous croyions éteint dans des flots de sang et de larmes. « Ils vous annoncent avec emphase que les Princes vont venir combattre à votre tête ! Eux combattre! et où prendraient-ils du courage? Depuis quatre ans, qu'ont-ils fait? Où étaient-ils, quand vos frères trompés versaient pour eux des flots de sang à Savenay, à Saumur, au Mans, à Noirmoutiers, sous les murs de Nantes et de Granville, sur les bords de l'Océan et de la Loire?...
« Et ces émigrés, ces soi-disant héritiers exclusifs de la valeur et de la loyauté françaises, ces preux chevaliers, si braves de loin... Quel est le gouvernement dont ils ont été mendier Tappui pour . rentrer dans leur patrie ? I/Angleterre ! TAngleterre, de tout temps la rivale de la France!... Qui vous dit que la première condition du traité n'est pas que la Bretagne redevienne une province de l'Angleterre? Et vous êtes Français, et vous êtes Bretons, et vous ne frémissez pas d'indignation à cette seule idée ! . . .
« Les héros de Coblentz feignent de méconnaître dans la Convention la représentation nationale; mais où résiderait-elle?... Ils révoquent en doute ses pouvoirs pour traiter de la paix?... Mais qu'ils
révoquent donc aussi en doute les innombrables exploit de nos républicains, les traités passés avec le graad-(îuc de Toscane, la Hollande, le roi de Prusse et plusieurs princes d'Allemagne; enfin, qu'ils révo^ueat en doute le serment juré solennellement par tous les Français pour le maintien de la République \ Et ce serment serait illusoire ! Et une poignée de rebelles dicterait des lois à une grande nation, qu'ils ont indignement désertée!... Non, il n'en sera pas ^însi ; non, tant de travaux, de souffrances, de calamités publiques et privées ftfi seront pas sacrifiées à des traîtres. Ils ont osé remettre le pied sur la terre natale; la terre natale les dévorera,..
« A qui s'en prendre de ce système de terreur, qui si longtemps a désolé la France, sinon à ceux qui ont voulu restaurer le despotisme et la féodalité? A qui s'en prendre de ces milliers de trahisons mensongères, auxquelles on a sacrifié tant de victimes, sinon à ces effroyables trahisons, qui ont , tant de fois compromis le salut de la patrie ? Qui livra Toulon et sa flotte aux Anglais ? Qui alluma dans Lyon et dans la Vendée les torches de la guêtre civile?,,.
« Bons citoyens, il est temps de vous prononcer, et il serait dangereux de ne pas le faire. Malheur à qui se réunirait aux étendards des rebelles, aux ennemis de la nation ! Malheur à qui favoriserait leurs brigandages et leurs projets contre-révolu-*
tionnaires ! A notre voix, de nombreux bataillons accourent des bords du Rhin, de la Meuse, de la Sambre et de la Moselle. Repoussé, enveloppé de toutes parts, quels efforts Tennemi pourraît-il opposer à Ténergie et à la constance républicaines? L ennemi ! L'heure de son entière destruction va sonner. Amis des lois, amis de Tordre et de la paix, soyez dignes de vous ; soyez ce que vous avez toujours été. La victoire est assurée, et ces derniers attentats d'un gouvernement atroce et d'une horde parricide ne feront qlie hâter Tinstant où vous jouirez du bonheur que votre héroïsme aura mérité. Vive la République ! »
Le jour même de la publication de cette réplique au manifeste de Puisaye, le 13 juillet, Lazare Hoche, en conférence, à Vannes, avec les représentants, qui lui témoignaient la plus enthousiaste admiration, traçait un plan de défense du camp de Sainte-Rarbe, d'après lequel l'écrasement de l'ennemi était infaillible, s'il essayait de se débloquer. Ce plan, aussitôt écrit, était expédié au général Lemoine, qui eut à l'exécuter, le surlendemain, se trouvant attaqué par les émigrés de Quiberon, tandis que la petite ville de Josselin était surprise par les Chouans errants de Tinténiac.