LA MITRAILLADE DU 16 JUILLET
Le 18 juillet, au soleil couchant, apparut, dans la baie de Quiberon, un nouveau convoi de 150 voiles amenant la seconde division des régiments d'émigrés au service de TAngleterre.
Cette division avait été formée en Hanovre des débris de TArmée des Princes, expulsée des bords du Rhin, de la Belgique et de la Hollande. Elle comprenait cinq régiments dits de Rohan, de Salm, de Périgord, de Béon et de Damas, incomplets, mais pouvant avoir un effectif d'environ 2,000 hommes. Descendue sur l'Elbe, de Stade à Cuxhaven, du 19 au 22 juin, elle n'avait pu, les vents étant défavorables, parvenir à Spithead que le 2 juillet. Elle en était repartie le 9, et, par un temps calme, avait mis cinq journées entières pour arriver devant BcUe-Isle, que bloquait la flotte de Bridport, rangée en bataille.
Il était trop tard, le 15, pour qu'elle pût être tout de suite débarquée. Seul se fit descendre à terre son général, le jeune comte Charles deSombreuil. C'est de lui que Puisaye apprit qu'il était nommé lieutenant général au service du roi d'Angleterre, comme il l'avait été déjà au service du roi de France, et que le commandement complet de l'expédition lui était définitivement reconnu.
Dès lors, le général en chef eût pu, eût dû empêcher son subordonné de poursuivre une aventure projetée malgré lui.
Puisaye garda secrète la nouvelle que Sombreuil lui avait apportée, attendant l'arrivée des pièces officielles. Il se contenta de conseiller à d'Hervilly de retarder la bataille jusqu'au débarquement de la seconde division des émigrés. Mais ce n'était plus possible; l'affaire était déjà engagée à ce point qu'au lieu de retourner presser l'arrivée de ses troupes, Sombreuil resta à terre « pour combattre au moins en volontaire ».
Vauban, chargé d'opérer une diversion, qu'il qualifie de « folle », à la tête de 1,200 Chouans, soutenus par quelques compagnies d'émigrés, et même par un corps d'élite tiré des équipages anglais, était, à dix heures du soir, prêt à se faire transporter sur la côte de Carnac. Attendant de d'Hervilly le renfort qui devait porter son corps à 2,000 hommes, il ne se mit à la mer qu'après minuit, accompagné du commodore Warren en per-
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sonne. Il devait effectuer une attaque par le flanc, au moment où le principal corps d'armée se précipiterait de face sur les retranchements des républicains. Mais il ne put débarquer sur la plage miè avant la fin de la nuit. Au lever du soleil, il trouva la route barrée par la colonne du chef de brigade •Romand, pourvue de canons. Les Chouans, pris de panique, se précipitaient en désordre dans les bateaux et trempaient leurs fusils dans la mer, afin de ne pouvoir s'en servir. Vauban se pressait de les rembarquer, lançant, dit-il, les trois fusées convenues pour avertir que la surprise était manquée. L'éclat du jour empêcha de les apercevoir.
Le major général de Contades affirme, au contraire, que « Vauban n'a pas même tenté d'attaquer » et nie qu'il ait fait les signaux convenus. Ce qu'il y a de certain, ajoute-t-il, « c'est que les Anglais ne lui ont jamais pardonné de n'avoir pas eu plus de confiance en 250 de leurs soldats de marine, qu'ils lui avaient donnés pour marcher en tête de sa colonne, et qu'ils lui assuraient devoir tout renverser ».
Pendant ce temps, le « délirant d'Hervilly », commî Vauban l'appelle, faisait avancer en bel ordre, sur la Falaise, ses quatre régiments d'émigrés et deux bandes de Chouans, à peu près 4,000 hommes. Loyal-Émigrant, apercevant l'avant-garde ennemie, à mi-côte de Sainte-Barbe, se précipite vers elle. Sur un signe du général
Humbert, les républicains reculent Tarme au bras. Ceux qui poursuivent, en les huant, ces fuyards volontaires, vont se heurter contre un rideau de cavaliers qui, tout à coup, s'ouvre et laisse vomir la mitraille de batteries inaperçues.
« Pour comble de sottise et de malheur, dit le comte de Vauban, d'Hervilly, voulant réparer la faute qu'il a commise en s'attaquant à Tendroit le plus fort, fait prolonger tout le front de la position aux régiments de la Marine et du Dresnay. »
Ces régiments vont, en battant la charge, se faire écraser par un feu épouvantable d'artillerie et de mousqueterie. L'artillerie, commandée par l'émigré de Rotalier, était devenue inutilisable, enfoncée dans le sable, ses chevaux tués.
Lorsque d'Hervilly essaya d'amener son propre régiment à l'appui des trois autres engagés, ceux-ci reculaient sous la mitraille, balayés par rangs entiers. Il voyait tout perdu et donnait l'ordre de se rabattre sur Quiberon, quand un coup de biscaïen l'atteignit en pleine poitrine et le blessa à mort. L'aide de camp qui transmettait son ordre tombait lui-même en route. La charge continuait à battre, en même temps que sonnait la retraite.
Le général Lemoine, dès qu'il s'était aperçu du désordre causé par sa foudroyante canonnade, avait lancé sa cavalerie sur les royalistes. Elle chargea avec une rage indicible, écrasant et sabrant tout ce qui se renconti^ait sur son passage. Elle s'avança
si loin qu'elle fut un moment enveloppée par les vaincus, qui en firent un grand carnage. Mais bientôt l'infanterie républicaine arriva et poussa la masse des insurgés dans Quiberon.
Le fort Penthièvre et la presqu'île auraient été repris, ce jour-là même, sans la rentrée des Chouans de Vauban, ceux-ci servirent au moins à couvrir la retraite, tandis que la 1res vive action des canonnières du commodore Warren forçait les vainqueurs à s'éloigner de la côte. « Sept ou huit minutes plus tard, dit Vauban, tout était perdu. »
Puisaye et Sombreuil avaient marché avec la colonne chouanne de Saint-Pierre. Ils s'étaient battus aussi bien que d'autres, mais ils n'avaient donné aucun ordre et s'étaient trouvés entraînés dans la déroute générale. Comme Puisaye proposait à son compagnon de prendre le commandement de la retraite, Sombreuil lui avait répondu : <f II n'y a rien à faire. »
Les royalistes avaient perdu de 800 à 1 ,200 hommes; sur 80 officiers, 48 manquaient à l'appel dans le régiment d'Hector; des 120 chevaliers de Saint-Louis de plus de 60 ans, réunis dans la cohorte des vétérans, sous les ordres du comte de Rossel, 45 seulement avaient reparu.
Cette bataille du 16 juillet n'avait guère duré plus d'une heure, de cinq à six heures du matin. Lemoine, averti par des soldats patriotes, échappés du fort Penthièvre, l'avait conduite exactement d'après
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les instructions de Hoche, du 13. Elle n'avait coûté aux républicains, d'après la « relation » officielle du lendemain, que 23 morts et 71 blessés.
Hoche, qui était à Vannes, n'arriva qu'après la victoire. l\ félicita les troupes et fit nommer généraux les deux chefs de brigade qui s'étaient le plus distingués, Romand et Botta. Sa joie fut troublée quand il retrouva, sur le champ de bataille, le cadavre de son intime ami, le jeune adjudant général Vernot-Dejeu, dépouillé, comme l'avaient été ceux des autres, sur la Falaise, durant la lente rentrée des troupes. Il publia, le 17, un ordre du jour par lequel il réprouvait cette sinistre habitude des deux partis dans la guerre civile, et offrait de « payer ce que lui demanderaient les personnes qui lui remettraient les effets du brave Dejeu ». Le lendemain, il retournait à Vannes après avoir ordonné à Drut :
« Ne mangez, ne buvez, ne dormez que la batterie de quatre ne soit établie. Il est de la plus grande importance, mon cher général, qu'elle soit prête à battre l'ennemi demain au matin. »
Il ne connaissait pas la force de la seconde division d'émigrés qu'il savait amenée par Sombreuil, et il méditait un grand coup pour en finir avec les Anglo-Êmigrés-Chouans.