POURPARLERS SUR LA FALAISE
En dégageant sa responsabilité du désastre du 16 juillet, Puisaye répétait au ministre Windham que « la France était k lui ^, si tout de suite il expédiait « des troupes britanniques, le comte d'Artois à leur tête >•, allant jusqu'à dire « qu'il préférait 2,000 Anglais à 6,000 Français ! »
La division de Sombreuil était à peine suffisante pour combler les vides de l'autre. La plupart des émigrés, dégoûtés des Chouans, réclamaient leur rembarquement pour la Vendée. Les prisonniers républicains, encadrés dans leurs rangs, avaient commencé à s'échapper vers le drapeau tricolore.
Les plus clairvoyants, dans l'intimité même de Puisaye, sentaient que le temps manquait pour attendre les secours demandés et qu'il ne restait qu'une ressource, soit pour gagner ce temps, soit pour s'épargner les dernières conséquences d'une
catastrophe : ouvrir des négociations avecles républicains. L'initiative en fut prise par le major général de Contades, dont voici la relation :
« ... Le 19, après dîner, je montai à cheval avec quelques officiers, bien décidé à avoir une conférence. Quand les avant-postes ennemis nous aperçurent, ils prirent les armes. Quelques chasseurs à cheval s'avancèrent; d'autres à pied nous tirèrent quelques coups de carabine. Je mis mon mouchoir à la poignée de mon sabre, et je m'avançai seul vers l'officier qui était le plus à ma portée. Il vint à moi en serpentant, comme quelqu'un qui craint une embuscade. Je l'appelai, en lui disant de ne rien craindre, et je marchai droit à lui. Il vint alors jusqu'à dix pas. Le premier mot qu'il me dit fut : « Pourquoi venez-vous déchirer le sein de votre patrie? — Nous ne venons pas la déchirer, lui répondis-je; nous venons, au contraire, apporter des remèdes à ses maux. — Et que voulez-vous? — La religion de nos pères et la monarchie. — Pensez-vous faire ce que n'ont pu douze cent mille baïonnettes? — Oui, parce que l'opinion publique est aujourd'hui pour nous et vous savez ce qu'elle peut en France. Une preuve que nous ne venons pas déchirer le sein de notre patrie, c'est que nous avons, sur les vaisseaux que vous voyez, n millions en argent, des munitions, des provisions de toute espèce, dont nous vous voyons manquer à regret. Réunissez-vous à nous, et nous
les partagerons avec vous. — Ah ! monsieur, me dit-il, si tout le monde pensait comme moi !... Nous ne sommes pas faits pour nous battre. 11 y a ici un représentant du peuple, Tallien ; écrivez-lui ; arrangeons-nous. Voilà, ajouta-t-il, le général Humbert, qui s'approche... »
« Le général Humbert me dit absolument la même chose que le capitaine Le Breton... Il me parlait avec assez de confiance et beaucoup d'intérêt de notre argent, quand M. de Vauban s'avança et me rappela de la part du général. Je le conjurai de me laisser seul et de s'en aller. Il insista en me disant : « Pour affaires de semce. » — J'étais furieux. Je proposai à M. Le Breton de me donner la main. 11 y avait consenti et s'avançait, quand Humbert lui dit : « Non, pas aujourd'hui, j'espère que ce sera un jour ». Je m'en allais, quand Le Breton me rappela et me dit à mi-voix : « Si vous êtes pris, rappelez-vous le capitaine Le Breton, il vous sera peut-être utile. » Il était de Doué, frère du curé de Saint-Maurice (d'Angers, déporté en Espagne), et me connaissait très bien ; il m'avait appelé par mon nom...
« M. de Puisaye m'avait envoyé chercher pour proposer de parler lui-même, si on le désirait, ce qu'il eût pu parfaitement me faire dire sans me rappeler. Je lui proposai d'aller parler à Tallien, et il ne voulut pas... M. de Vauban me tint d'assez mauvais propos, me reprocha d'agir sans l'ordre
118 LE GKNKRAL HOCHE A QUIBËROX
de M. de Puisaye, d'après ma tête seule. La colère me prit; je descendis de cheval, en lui disant: « Le lieu est trop petit et les circonstances sont trop graves pour que deux généraux s'en veuillent. Battons-nous sur-le-champ ou embrassons-nous. » Après un instant d'hésitation, il m'embrassa avec assez de cordialité et il n'y a plus paru.
« Sombreuil, à qui je rendis compte de ma conversation, me dit : « Ils sont bien changés ! » et eut envie de leur parler aussi. Je lui proposai de dîner le lendemain avec moi et, en sortant de table, nous nous mîmes en marche. Je pris une petite escorte et, la laissant à quelque distance, je m'avançai seul. M. Le Breton parut, suivi de deux chasseurs à pied. 11 caracola dans la plaine et, si j'avais mis .mon mouchoir à mon «abre, peut-être serait-il venu. Ayant fait les premières avances la veille, je les attendais de lui ce jour-là. Il était, sans doute, moins bien disposé en ma faveur, car ses deux chasseurs me tirèrent et me manquèrent de très peu. Je fis ma retraite. wSombreuil fit beaucoup de signes de son coté avec son chapeau, mais les républicains ne s'y rendirent pas. »