LA REPRISE DU FORT PENTHIÈVRE
Les colonnes s'étaient formées et attendaient le signal du départ, au moment où se couchait le èoleil, le 20 juillet. Voulant juger lui-même la position des troupes et Tensemble du terrain des opérations qu'il avait préparées, le général en chef monta sur la Roche-aux-Fées. L'apparition de son panache « fit éclater, dans son armée, des applaudissements, qui se répétèrent jusqu'aux campements les plus éloignés ». Hoche était sûr de la confiance enthousiaste et du dévouement héroïque de ses frères d'armes. Cependant il restait soucieux, parce que le ciel demeurait pur et que la nuit risquait de ne pas être assez sombre pour couvrir sa marche.
Mais, vers onze heures, le temps changea ; un orage violent éclata à l'instant où la colonne d'Humbert commençait son mouvement sur la Falaise.
Les représentants Blad et Tallien durent se réfugier sous la tente que ce général venait de quitter aux avant-postes. Ils y étaient avec Hoche, qui leur tint une conversation des plus enjouées et, dès que la tempête s'affaiblit, s*écria : « C'est assez de folies ; il est temps de faire le général. »
Une heure avait été perdue ; une autre encore se perdit à remettre en ordre les colonnes bouleversées.
Le général en chef, les représentants et 450 des grenadiers réunis qui les accompagnaient, étaient parvenus au bout de la Falaise, au pied du fort. Mais il leur fallait attendre la colonne d'Humbert et les troupes qui la suivaient. Au moment où elles se rapprochaient enfin, il commençait à faire jour. Du fort et de la canonnière anglaise gardant la côte, elles recevaient des décharges précipitées qui les éparpillaient sur la grève. Une partie allant rejoindre le centre, Tautre partie se reportait sur Sainte-Barbe. Le général Botta, soutenu sur son cheval par deux de ses hommes, ne pouvait plus commander, le pied gauche fracassé par un biscaïen. Un moment, Hoche crut la surprise manquée. 11 se préparait à employer ses grenadiers à couvrir la retraite, quand un grand cri retentit : <f Le drapeau sur le fort ! Vive la Bépublique ! jî>
C'était, en effet, le drapeau tricolore qui flottait à la place des deux drapeaux, le blanc, du roi de France, et le rouge, du roi d'Angleterre. Mesnage,
bien guidé par David, Mauvage et Litté, avait réussi. La mer, montant en furie, n'avait pu retarder sa course le long de la côte sauvage. Sautant de roche en roche, à la lueur des éclairs, puis marchant dans Teau jusqu'à mi-corps, les 250 grenadiers étaient parvenus à Ténorme bloc de granit, au-dessus duquel s*élève le fort Penthièvre.
L-exploit a été ainsi raconté par Tun des héros, qui y prirent part, Moreau de Jonnès, membre de l'Institut, le célèbre statisticien, mort à Paris, en 1870 :
« Nous déposâmes nos sacs silencieusement dans une cavité spacieuse, et,, après avoir contourné plusieurs saillants du roc, qui dominaient une mer mugissante, couverte d'écume, nous commençâmes à grimper péniblement sur des ^mas de pierres... Cet instant fut solennel, et nos jeunes grenadiers, en voyant l'ennemi sut nos têtes et l'abîme §ous nos pieds, se prirent à faire le signe de la croix...
« Dieu sait comment nous atteignîmes le sommet de cette haute escarpe, car les ténèbres ne nous laissaient rien voir, et chacun de nous ne savait rien de plus que ce qu'il faisait. Je m'imagine que dix à douze fois les grenadiers qui étaient à mes côtés me soulevèrent pour m'aider à arriver à l'assise supérieure, et qu'autant de fois ceux qui y étaient déjà parvenus me prêtèrent leurs secours pour arriver jusqu'à eux. Mon fusil suivit le même chemin, et je donnai aux autres la même assistance
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que j'avais reçue. Les assises avaient environ 5 pieds de haut, et leur rebord 18 pouces.
« Au faîte de Tescarpement régnait un mur, auquel s'appuyait intérieurement le terre-plein de la forteresse, et qui servait de parapet à une grande batterie à barbette, dirigée contre un ennemi venant de l'extrémité de la presqu'île. Nous franchîmes ce mur, qui était assez peu élevé, et nous nous élançâmes dans la batterie aux cris de : Vive la République ! La garde du fort, qui s'était sans doute abritée contre la tempête, accourut sur le parapet pour s'opposer à l'escalade, mais elle fut attaquée à revers et précipitée dans la falaise. Un corps de troupes ennemies, rallié par un colonel nommé de Folmont, essaya de défendre le poste important qu'il avait laissé surprendre. Au lieu de répondre à ses coups de fusil, nous l'assaillîmes à la baïonnette et le mîmes en fuite. Le commandant resta sur la place, avec plusieurs autres personnages de l'émigration ; le reste chercha un refuge dans la partie basse de la forteresse, qu'on appelait le retranchement. Là, le combat fut plus acharné; la garnison était en force ; il fallut la dégager des casernes, qui furent emportées d'assaut, avec un terrible carnage.
« Au moment où, maîtres du plateau de la citadelle, nous nous précipitions dans le retranchement, les troupes ennemies qui l'occupaient étaient si loin de croire au péril de leur position qu'elles
ouvraient le feu de leurs batteries sur la colonne du général Humbert, qu'attaquaient en même temps les chaloupes canonnières anglaises,, mouillées sur son flanc gauche dans la baie de Quiberon... Déjà la retraite s'opérait quand, en levant les yeux vers le fort de Penthièvre, on vit flotter sur ses hauts remparts le pavillon tricolore, déployé triomphalement dans toute son étendue par là brise du matin.
« Jamais l'apparition des couleurs nationales ne causa plus de surprise et de joie. L'armée, répandue dans les sables de la presqu'île, les salua par ses acclamations, et le général Hoche, sortant de son calme habituel, en donna l'exemple aux soldats. Nous y répondîmes du haut de ces murailles, que nous venions de gagner... Il était en notre pouvoir de châtier les chaloupes anglaises qui avait tiré à mitraille sur nos colonnes d'infanterie. Là, devant nous, étaient des mortiers à grande portée, qui avaient été chargés par l'ennemi quand la forteresse était en sa possession. Il nous suffit d'en changer légèrement la direction, et bientôt, en éclatant au milieu de ces chaloupes, de redoutables projectiles apprirent à leurs équipages que le vent de la fortune venait de tourner contre eux. Quand ils coupèrent leurs câbles pour fuir nos bombes, une immense risée partit du rivage et les poursuivit implacablement...
« Le général Hoche visita le rocher que nous avions gravi, et il remercia les grenadiers réunis
de ce beau fait d'armes, qui venait de décider le succès de la campagne et de confondre les projets des ennemis de la France. « Mes enfants, ajouta-til, je viens vous féliciter au nom de la République; actuellement, il m'est permis de vous. dire que, de ma vie, je n'ai éprouvé d'inquiétude comme celle que vous m'avez causée pendant que vous étiez suspendus au flanc de ce rocher. » Ces paroles, dites avec un accent pénétré et une voix pleine d'affection, nous firent venir les larmes aux yeux. Un trait caractéristique de ce temps, c'est qu'il n'y eut aucun avancement dans les grenadiers. Personne n'y songea ; chacun croyait n'avoir fait que son devoir. »
Hoche avait simplement embrassé l'adjudant général Jacques Mesnage. Tallien et Blad, qui étaient à ses côtés, le nommèrent aussitôt général de brigade.