LA POURSUITE ET LE REMBARQUEMENT DES VAINCUS
Vauban rapporte qu'un bataillon du régiment d'Hervilly, logé dans le village le plus voisin du fort Penthièvre, y fut amené sans être averti « que l'ennemi en était maître ».
« La première compagnie des grenadiers se conduisit avec intrépidité et fut détruite. La seconde la suivait ; les ennemis crièrent : « Camarades, venez vous joindre à nous, vous serez bien traités ! » Elle n'hésita pas et passa presque entièrement avec les autres traîtres. Leurs officiers... ne purent même se faire tuer. Vinrent ensuite les deux autres compagnies, conduites par le lieutenant-colonel d'Attily, qui fut tué en arrivant; elles se donnèrent aussitôt aux républicains. »
Ainsi, les régiments d'émigrés de la première division, fortement diminués par la mitraillade du
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16 juillet, se trouvaient désorganisés par l'abandon de tous les soldats français, qui avaient été tirés des pontons d'Angleterre et qui revenaient sous le drapeau tricolore dès qu'ils l'apercevaient. Il ne restait d'intacte que la seconde division, débarquée le n, cantonnée dans les villages du fond de la presqu'île, et qui n'avait pas encore reçu toute sa fourniture de munitions.
Son chef, Soinbreuil, et Puisaye, après une visite des postes, qui les avait mis en pleine confiance, avaient soupe au quartier général de Ker-David, prolongeant leur conversation jusqu'à près d'une heure du oaatin. Puisaye était à peine endormi que son major général, Contades, ayant entendu deux coups de canon, l'éveillait; il entrait « dans une colère terrible », et déclarait à son second « qu'il devait aller coucher où il voudrait, s'il comptait rempècher de dormir toutes les nuits ». Le comte de Contades, ayant, de la fenêtre, aperçu le feu de la mousqueterie, se fit donner un cheval et galopa vers le fort. Il y parvint à l'instant où, « dans un désordre horrible, tout le monde voulait sortir à la fois ». Il envoya dire à Sombreuil d'accourir; « que le fort était pris, mais que, mal fortifié du côté de la presqu'île, il pouvait être repris avec de bonnes troupes ».
En attendant, les tentatives de Contades et de Vauban, pour rallier les restes de la garnison et plusieurs détachements accourus de divers côtés,
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restèrent vaines devant la précipitation avec laquelle la colonne d'Humbert achevait la victoire de celle de Mesnage. Le camp retranché, le dépôt d'artillerie et de munitions des Anglo-émigrés étaient enlevés. Hoche, laissant deux bataillons au fort Penthièvre, faisait avancer le reste de sa troupe en deux colonnes, Tune Suivant la baie, Tautre longeant la côte sauvage ; lui-même il prenait le milieu de la presqu'île à la tète de ses 700 grenadiers réunis.
Puisaye, aussitôt debout, avait vu qu'il n'y avait plus qu'à se rembarquer. Il s'était hâté d'envoyer le pilote Rohu avertir le commodore Warren, et, peu après, avait chargé son aide de camp, de la Jaille, d'aller, à son tour, presser l'envoi des chaloupes anglaises à la côte. Rencontrant Sombreuil en marche, il lui fit rebrousser chemin pour occuper, près du village de Saint-Julien, la position du Moulin, la plus élevée de la presqu'île. On y pourrait, pensait-il, tenir assez longtemps pour assurer l'embarquement de la presque totalité des royalistes et obtenir le concours des canonnières anglaises contre les colonnes républicaines. A l'en croire, Sombreuil, très inquiet, au bout d'une demi-heure, de ne voir se produire aucun mouvement de la flotte britannique, que la brume avait jusqu'alors empêchée de s'apercevoir de ce qui se passait à terre et d'échanger des signaux, l'aurait supplié de se rendre en personne auprès de sir Warren. S'y .décidant, il donna des instructions pour le bon
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ordre du rembarquement, et ajouta.: « Par-dessus tout y gardez-vous de croire qu'on puisse traiter avec V ennemi. Quelque capitulation que vous offrissent ces gens-là, vous et vos officiers n'en seriez pas moins massacrés ! » Gomme il avait une barque toujours à sa disposition au port Haliguen, il atteignit le bâtiment amiral la Pomone peu après le marquis de la Jaille. Devait-il revenir, après avoir « sauvé sa correspondance avec TAngleterre et avec les Princes, le secret et la destinée des affaires de Bretagne »? Sombreuil a affirmé que oui. Les amis de Puisaye ont soutenu que le retour lui devint impossible, parce que Sombreuil, au lieu de retarder la marche des républicains, se rendit.
Quoi qu'il en soit, dès qu'il connut la situation, sir John Warren fit approcher de terre V Alouette, une corvette de 24 canons, même avancer le plus près possible la frégate la Pomone, sur laquelle Puisaye était avec lui. Vers les ports d'Orange et Haliguen, furent dirigées un grand nombre de chaloupes et de canots. Mais leur service fut rendu très difficile par le mauvais état de la mer descendante et par l'affolement des malheureux qu'elles avaient à recueillir. Ils arrivaient en foule sur les roches, à mesure qu'elles se découvraient, et jusque dans la mer. Pour sauver les premiers embarqués, les matelots anglais frappai(înt à coups de sabre sur les poignets des retardataires qui, s'accro-
chant aux canots, risquaient de les faire chavifer.
A quatre heures du matin, — environ deux heures après la prise du fort Penthièvre, — rembarquement était organisé au port d'Orange. Tous les malades et blessés, y compris d'Hervilly, furent sauvés.
« Alors, rapporte Vauban, s'embarquait qui voulait; il y avait une grande quantité de chassemarée et autres embarcations qui sauvèrent tout le monde, à Texception de ceux qui arrivèrent trop tard... Si M. de Sombreuil avait commencé sa défense trois quarts de lieue plus en avant, s'il y avait mis plus d'énergie dans les derniers moments, il pouvait relarder V ennemi au moins pendant trois heures; toutes les embarcations arrivaient, et il s'embarquait, protégé du feu formidable que faisait la corvette anglaise ; 3,500 hommes échappaient à la fusillade, et n'eussent pas été réduits au malheur de mettre les armes bas devant 7 à 800 hommes; car Hoche n'avait que cela avec lui. »
Au village de Ker-David, quartier général de Puisaye, où étaient entassés beaucoup de bagages, d'armes et de munitions, les Chouans de Vauban et de Bois-Berthelot s'étaient ralliés avec les débris de la garnison du fort, amenés par Contades. Après quelques coups de fusil des tirailleurs postés en avant, la masse paysanne s'enfuit à l'apparition de l'une des colonnes républicaines accourant, la baïon-
nette en avant, sans faire feu. Les restes de la division d'Hervilly se retirèrent vers Saint-Julien, rejoignant la division de Sombreuil.
La position du Moulin ne fut pas défendue. Sombreuil se laissa repousser vers le village de Ker- Morvan et ne s^arrèta qu'au port Haliguen. Il y trouva un moment de répit, grâce au feu épouvantable de V Alouette, qui empêchait les républicains d'approcher de la plage. Mais les grenadiers de Hoche, ramenés hors de la portée des canons anglais, reparaissaient bientôt d'un autre côté, criant toujours, selon le mot d'ordre donné avant la bataille : « Bas les armes ! A nous, les patriotes ! » Les « patriotes », c'est-à-dire ceux des ci-devant prisonniers des pontons et des Toulonnais, qui n'avaient pu encore se dégager, accouraient en jetant leurs fusils. Très peu, parmi les émigrés, songeaient encore à se battre et beaucoup' cherchaient les moyens de proposer une capitulation quelconque. Contades raconte :
« Nous approchions de la position de M. de Sombreuil, quand M. de Pécholier, sous-aide-major de Royal-Louis, vint à moi avec l'air égaré et me proposa de capituler : — « Et avec qui, lui dis-je? — Je vais parler, » répondit-il. Effectivement, il se porta en avant, et revint un quart d'heure après, faisant signe de ne pas tirer. Il me dit que Ton consentait à capituler, mais quo la première condition était que personne ne s'embarquât. Le piège
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était grossier ; mats, dans la position où nous étions, il fallait gagner du temps... Je feignis de consentir à capituler,.. Je m'avançai, avec MM. de Bellou et de Goyon, jusqu^au village du Petit-Rohu. J'appelai quelques chasseurs à pied, en leur disant que j'attendais le retour d'un officier que j'avais envoyé parler au général. // faut (T abord se rendre, nie répondirent-ils, en se jetant sur moi pour saisir la bride de mon cheval. Je donnai un coup de sabre au premier qui s'avança et je m'éloignai aussitôt. Ils me tirèrentdans le chemin et blessèrent le cheval du petit de Goyon. A mon retour, je ne trouvai plus personne ; tout le monde avait fui ou passé à V ennemi..,
« La division de M. de Sombreuil n'avait pas tiré un coup de fusil. Elle était retranchée derrière de petits murs et avait encore une attitude imposante. J'allai trouver M. de Sombreuil et lui demandai quel parti il comptait prendre. Il me répondit qu'il allait se jeter dans le Fort-Neuf et y capituler, . ,
« Tout était perdu ; il ne restait plus qu'un parti désespéré, celui de marcher en avant... Peut-être aurions-nous obtenu le temps nécessaire pour le rembarquement. Je le proposai en vain au malheureux Sombreuil; il était assez aveugle pour espérer une capitulation honorable,,,
« Bien décidé à ne pas capituler, je le quittai et me rendis au port... Trois ou quatre canots, à cent toises au large, attendaient ceux qui savaient assez
bien nager... La mer était très grosse... M. de Rotalier mit le premier son cheval à la mer. Ce modèle des chevaux sages conduisit son maître jusqu'au canot, y attendit qu'on l'embarquât et revint au rivage. Le mien était ombrageux et difficile... Après m'ètre battu quelque temps avec lui, je fus ramené à terre... Je le forçai à retourtier, il se renversa sur moi... J'appelai en me nommant. Un nègre vint aussitôt à mon secours et me donna un aviron^ à l'aide duquel je nageai jusqu'au canot... Un officier du régiment de du Dresnay m'embarqua avec beaucoup de peine. Peu d'instants après, les républicains tirèrent à mitraille sur le port, et tout ce qui était resté fut obligé de remonter au fort... »
Un autre témoin oculaire, le chevalier de Châlus, rapporte :
« ...M. de Sombreuil, passant devant le front du fort, nous dit : « Mes amis, sauvez-vous ou mettez bas les armes ! » En prononçant ces mots, il allait fort vite. Je sautai à la bride de son cheval et l'arrêtai en lui disant : « Général, comment l'entendezvous ? Avez-vous fait des conditions ? Est-ce que les émigrés ne seront pas fusillés ? » Comme j'achevais ces paroles, le hussard de M. de Sombreuil, qui était Allemand, me déchargea un coup de sabre, que je parai, en menaçant cet homme de le tuer. M. de Sombreuil lui parla aussi, et me dit : « Mon ami, nous sommes perdus ; sàuvez-vous ! » Je répondis : « Cela n'est pas possible, il ne paraît
pas de chaloupes. » M, de Sombreuil aussitôt piqua des deux vers la côtey s'élança sur un rocher et s'efforça de se précipiter dans la mer ; mais son cheval prit le mors aux dents et sauta sur la terit3 à dix pas. c II est donc écrit que je ne périrai pas dans les flots! » s'écria M. de Sombreuil, et il retourna avec la même vitesse. »
Parmi ceux qui, à ce moment, soit du port Haliguen, soit du port d'Orange, abandonnèrent k rivage et renoncèrent à s'embarquer, étaient : Tévêque de Dol, le Vicaire apostolique, prédicateur de cette croisade antifrançaise, subventionnée par l'héfésie anglicane ; son frère, l'abbé de Hercé, et la moitié des quarante prêtres qu'ils avaient amenés avec eux; enfin, sept religieuses hospitalières d'Auray, des filles de la Sagesse sans doute, d'ailleurs toutes épargnées.
Le vieux prélat, averti de bonne heure de la prise du fort Penthièvre, ne s'était pas pressé de fuir. Il avait été amené à la côte « dans une mauvaise voiture, avec tous ses effets bien empaquetés », raconte son successeur comme « aumônier général de l'armée catholique et royale de Bretagne », l'abbé Léonard Péricaud.
« Les (républicains) n'étant qu'à environ deux milles, l'abbé de Hercé dit à son frère : « Voici le moment d'offrir à Dieu le sacrifice de notre vie. » Le saint prélat lui répondit : « Mon sacrifice est fait ! » Il m'avait souvent dit, à Londres et durant
la traversée : « Je périrai, mais ce sera obtenir la couronne du martyre à bon marché. J*ai 70 ans, je suis accablé d'infirmités ; je sacrifie à Dieu deux ou trois années tout au plus ! »
« Quand il viendrait une barque, me dit Tabbê de Hercé, mon frère est hors d'état de pouvoir en profiter, infirme comme il est.
« — J'en conviens, lui dis-je, mais il y aurait un moyen de se tirer d'affaire... C'est de dire à haute voix qu'il y a parmi nous une tête qui doit être chère et précieuse à tout le monde, que tous doivent se réunir pour la soustraire à la rage de rénnemi, et que cette tète est celle de l'évêque de Dol...
« Rien ne put faire changer l'abbé de Hercé... »
L'abbé Péricaud, l'abbé d'Égrigny et dix-huit autres prêtres furent assez facilement transportés sur la flotte anglaise, en même temps que les divers officiers royalistes qui se refusèrent à suivre l'armée dans sa retraite désespérée jusqu'au bout de la presqu'île.
« J'avais drt à M. le comte de Sombreuil, rapporte Vauban, que, quant à moi, comme officier général royaliste, il n'y aurait pas de quartier, et que j'aimais mieux être noyé que d'être pris. Je le quittai et, à quelques pas de là, j'entrai dans la mer, où il y avait déjà 15 à 4,800 personnes, officiers. Chouans, paysans, femmes, et quelques officiers et soldats des troupes soldées. Je m'étais
avancé jusqu'à ce que j'eusse de Teau jusqu'au menton.
« Là, j'attendais et regardais défiler M. le comte de Sombreuil et ses troupes. Alors j'aperçus sortir de derrière une pointe de rochers un petit canot anglais-.. M. le général comte du Bois-Berthelot, qui était aussi dans la mer et assez près de moi, Taperçut et le reconnut pour être de la frégale la Galathée, commandée par le capitaine Keats, son ami...
« Levant son chapeau surmonté d'un haut panache blanc, il parvint à se faire voir... Le canot arriva, on nous tendit à chacun une rame, et on nous tira à bord. Nous sauvâmes 12 ou 43 personnes, ce qui était tout ce que le canot pouvait contenir. . . Nous fûmes portés à bord de la Pomone. . .
« En nous éloignant, à deux portées de canon de la côte, nous rencontrâmes toutes les embarcations de V escadre, qui venaient chercher tout ce qu'il était possible de sauver,,. Nous leur apprîmes que l'on s'était rendu, qu'il n'était plus temps; elles retournèrent à l'escadre.
« Si M, le comte de Sombreuil eût diffère d'une demi'heure cette fatale reddition, lui et tout ce qui a été pris eût été sauvé,.,
« La dernière faute commise, ajoute encore Vauban, était d'autant plus grande que Von s'était rendu sans capitulation écrite ni faite de chef à chef,,, »
En fin de compte, d'après le recensement fait le
22 juillet, lorsque les Anglais débarquèrent à Tîle de Houat les sauvés de Quiberon, il se retrouva :
900 officiers et soldats des régiments d*émigrés ; 1,400 Chouans enrôlés; 800 paysans, vieillards, femmes et enfants :
3,100 au total.