LES ILLUSIONS CALCULÉES DE SOMBREUIL
Sur les instructions de Hoche, le comte de Sombreuil n'avait pas été confondu avec la masse des prisonniers. Sous la garde d'un jeune officier, « doué d'un cœiîT sensible et des plus belles qualités », il avait été conduit à Auray, logé à la meilleure auberge, celle du Pavillon-d'en-Haut, et admis à la table des officiers généraux, qui y prenaient leurs repas. Le lendemain de la catastrophe, le 22 juillet, il rédigeait trois lettres. Les deux premières étaient adressées au représentant Tallien et au général Hoche. On lit dans la secondé :
« Monsieur, j'écris à M. Tallien et lui parle du sort de ceux dont la circonstance m'a fait hier le chef... Toutes vos troupes se sont engagées envers le petit nombre qui me restait et qui aurait du nécessairement succomber. Mais, monsieur, la parole de ceux
qui sont venus dans les rangs la leur donner doit être chose sacrée pour vous. Je m'adresse à vous pour la faire valoir; s'ils ne doivent point y compter, monsieur, veuillez m' annoncer leur sort. »
S'il y avait eu capitulation, Sombreuil aurait prononcé ce mot dans sa lettre; s'il y avait eu n'importe quelles conditions verbales de reddition, obtenues d'un officier général républicain, il n'eût pas manqué de les rappeler expressément. Sa réclamation sur le sort de ses compagnons d'armes ne peut, d'après lui-même, s'appuyer que sur « l'engagement de toutes les troupes ». Ce qui est déjà erroné, puisqu'il ne s'est trouvé en présence que des 700 grenadiers de Hoche, sans aucun rapport avec les corps de Humbcrt, de Valletaux et de Lemoine, échelonnés autour de la presqu'île, au fort Penthièvre et au camp de Sainte-Barbe. Tant qu'il était resté d'anciens soldats de la République mêlés aux émigrés, les grenadiers n'avaient cessé de crier : « A nous les patriotes ! . . . Rendez- vous ! on ne vous fera rien ! » Au moment de la reddition des derniers des vaincus, sans nouveau combat, ces braves s'estimaient très heureux d'avoir évité une horrible exécution et devaient crier encore : « Rendez-vous ! on ne vous fera rien ! ...» En voyant, à l'instant même où se mêlaient les deux troupes, des centaines de désespérés se jeter à la mer et d'autres se suicider au milieu d'eux, il y eut, de leur part, une explosion naturelle d'humanité; mais
c'est tout. Ils ne pouvaient, en cet instant de désordre inouï, pas plus qu'ils ne l'eussent dû dans un moment de calme, délibérer sur la distinction légale entre les émigrés et ceux qui ne Tétaient pas.
La troisième lettre de Charles de Sombreuil, « adressée au général Hoche pour la faire tenir à sir Warren », contient 1' « explication de la catastrophe », qu'il serait allé porter lui-même au Commodore anglais, si Tallien et Blad le lui avaient permis. Joseph de Puisaye, qui y est qualifié de « fourbe et de lâche », responsable du désastre, a obstinément soutenu qu'une telle lettre ne pouvait pas être de Sombreuil, qui « se fût conduit comme un lâche, s'il l'avait écrite », et qu'elle dut être fabriquée par Hoche et par Tallien « pour jeter la pomme de discorde entre les royalistes ». Vauban, qui prétend que Sombreuil eût dû attendre le retour de Puisaye et eût pu, en se battant, sauver 3,500 royalistes et lui-même, déclare que « rien ne peut justifier ce malheureux jeune homme, qui s'avilit, en souillant ses derniers moments par l'expression du désespoir et de la calomnie » . C'est un républicain. Rouget de Lisle, qui a cherché « une excuse de nature à affaiblir une ombre qui fait tache sur une belle réputation ». Sombreuil, suppose-t-il, sacrifia la vérité pour imposer la clémence aux vainqueurs et sauver ses compagnons d'infortune.
La célèbre lettre est, en effet, quant à l'événement qu'elle prétend expliquer, d'une flagrante
loi) LE GÉNÉRAL HOCHE A QUIBERON
inexactitude. Sombreuil s'y représente « resserré et cerné au rocher à l'extrémité de la presqu'île, avec
2 ou 300 gentislhommes et sans cartouches » ; tandis qu'il avait avec lui deux fois, trois fois plus de compagnons, qui jetaient leurs cartouches, aussijtôt ramassées par les grenadiers pour remplacer les leurs mouillées par la tempête.
« N'ayant plus de ressource, affirme ensuite Sombreuil, fen viens à une capitulation pour sauver ce (|ui ne pouvait échapper, et le cri général de V armée m'a répondu que tout ce qui était émigré, serait prisonnier de guerre et épargné comme les autres ;
j'en suis SEUL EXCEPTÉ... »
Ces assertions, dans une lettre à transmettre, et qui fut transmise au commodore anglais Warren, Hoche n'avait pas à les relever. Mais les amis des émigrés s'empressèrent de les produire dans un journal. Le général, aussitôt rentré à Rennes, le
3 août, écrivit à l'éditeur du Courner universel pour le prier « d'insérer en entier la lettre du jeune de Sombreuil, qui ne saurait être trop répandue », car elle pourrait servir à « faire rentrer en eux-mêmes des misérables, auxquels il ne restera plus bientôt qu'à suivre l'exemple de Puisaye ou à se résigner comme Sombreuil ».
« Mais, d'un autre côté, ajoutait-il, je dois à l'armée de vous déclarer qu'il y a ^Teur dans la lettre que je publie :
« V J'étais à la tête des 700 grenadiers qui
ft prirent 51. de Sombreuil et sa division; aucun « soldat n'a crié que les émigrés seraient traités « comme prisonniers de guerre, ce que j'aurais « démenti sur-le-champ.
« 2° Les ennemis firent la sortie du 28 messidor « (16 juillet), et, certes, ce jour-là, on leur avait « donné des cartouches. Depuis, ils ne brillèrent « plus une amorce. Enfin, ils en manquèrent si « peu que nos grenadiers jetèrent les leurs, (|ui « étaient avariées par le mauvais temps, pour « prendre celles que les émigrés avaient dans leurs « gibernes et qu'ils jetaient sur le rocher de Porce tigues, au pied duquel six ou sept se noyèrent. »
Longtemps après, en 1836, le conventionnel Guezno, qui était à Quimperlé au moment de la reprise de Quiberon, écrivait à son ami l'historien Du Chatellier :
« Hoche était un homme d'épée et de cabinet.
C'était un général ferme et brave, un républicain franc et loyal, un militaire plein d'honneur, incapable de manquer à ses engagements. S'il y avait eu capitulation, il ne l'aurait pas déniée, il l'aurait soutenue aux dépens de ses jours. Il ne l'a pas fait. J'en conclus qu'il n'y a pas eu de capitulation. »
Les très nombreux Vendéens, Chouans et émigrés qui se rendirent, durant la période de la grande pacification, sur la parole du général en chef, se sont tous loués de la loyauté de Hoche et
ont constaté l'énergie avec laquelle il maintint ses promesses, malgré l'opposition de certaines autorités civiles très inquiètes des effets de sa magnanimité à l'égard des ennemis de la République et de la patrie.
On a vu précédemment que, dans les dépêches expédiées de Quiberon, aussitôt après la victoire, et dans la « relation de l'affaire », rédigée à Auray l'après-midi du 21 juillet, Hoche n'a rieik dit qui laisse supposer que des conditions quelconques aient pu être promises à ceux qui avaient « mis bas les armes » et avaient « été pris ^. On a vu aussi que le général Lemoine, resté dans la presqu'île, nia tout de suite n'importe quelle forme de capitulation et « rit au nez » des parlementaires anglais qui vinrent lui parler de cela.
Sombreuil lui-même, d'ailleurs, s'est abstenu d'essayer de mettre Hoche personnellement en cause, quoique le général seul y pût être mis. Il n'a parlé que « du cri de l'armée », et c'est l'interprétation exagérée qu'il en a faite, que Hoche a été obligé de démentir publiquement, n'ayant, quant à lui, rien dit, rien écrit, qui autorisât à croire à une capitulation.
La lettre de Sombreuil au commodore anglais Warren se termine ainsi :
« M. de Puisaye, m'ayant donné l'ordre. de prendre une position et de Vattendre, a eu l'extrême prudence de joindre bien vite son bateau.
abandonnant au hasard le sort des nombreuses victimes qu'il a sacrifiées...
« Je succombe à sa lâcheté et à la force des armes. Dans ce dernier moment je trouve encore une jouissance, s'il en existe dans ma position : l'estime de mes compagnons d'infortune et celle de l'ennemi qui nous a vaincus. Adieu, adieu à toute la terre ! »
Ces derniers mots expliquent comment, remettant ses trois lettres à Humbert, et ne voyant pas l'aimable interlocuteur du comte de Contades sur la Falaise de Quiberon encourager sa dernière espérance, Sombreuil saisit un pistolet sur la cheminée et voulut se brûler la cervelle. Le coup, sans doute un peu détourné par le général, ne fit que lui noircir le visage et contusionner le front. Que n'avait-il cherché la mort en combattant, au lieu de rêver, d'après les généreuses dispositions de ses adversaires, la violation des justes lois contre l'émigration en faveur d'émigrés descendus sur la côte française par les Anglais, à leur solde, revêtus de leur uniforme, et protégés dans leur fuite par les canons de leur flotte !
Hoche, qui, d'un geste, eût pu commander leur extermination, après les avoir épargnés, les plaignit, sans doute, du sort qu'il ne dépendait pas de lui de leur éviter. Sombreuil, dans la conversation seul à seul après la reddition, n'eut évidemment pas de peine à toucher le jeune héros républicain
par l'olTre, chevaleresque, mais inacceptable, de sa vie pour celle de ses compagnons, et il prit pour « une promesse », à utiliser, le désir cordialement exprimé de sauver le plus grand nombre possible des vaincus.
Hoche ne négligea aucun moyen pour obtenir, par Tallien, du Comité de Salut public et de la Convention, la réduction de la répression légale au strict nécessaire politique, suivant sa maxime : « Il ne faut faire à la guerre que le mal indispensable, jo Le surlendemain de sa victoire, le 23 juillet au soir, il porta lui-même au directoire du département du Morbihan un état des pertes de l'ennemi, où les prisonniers sont habilement subdivisés en catégories, afin de permettre d'en soustraire le plus grand nombre à l'application de la loi :
Prisonniers :
Officiers émigrés 278
Soldats émigrés 260
Habitants de Toulon (amenés par les
Anglais) 492
Français enrôlés de force (sur les
pontons d'Angleterre) 1 .632
Chouans .^ 3.600
Tués dans Vaction ISO
Noyés 400
Total 6.510