TALLIEN A LA CONVENTION
On ne saurait confondre avec les décrets transitoires du Gouvernement révolutionnaire les lois rendues par TAssemblée constituante, la Législative et la Convention contre l'émigration. Les moins républicains de nos jurisconsultes constatent que, s'il est « un crime méritant un châtiment éclatant », c'est « l'acte de ces Français qui abandonnèrent leur patrie, dès 1789, avec la résolution de fomenter contre elle la Coalition européenne et d'y revenir à la tète de soldats étrangers pour détruire ses institutions» (Faustin-Adolphe Hélie).
L'article 74 de la loi du 28 mars 1793, qui interdit de traiter en prisonniers de guerre les émigrés ayant coopéré aux hostilités contre la France, est considéré par eux comme « juste » incontestablement.
« En effet, professent-ils, si le soldat étranger, pris les armes à la main, a droit à la vie sauve, c'est qu'en suivant son drapeau il n'a commis aucun crime, et l'art de la guerre consiste à rendre l'ennemi impuissant en tuant le moins d'hommes et en faisant le plus grand nombre possible de prisonniers. Mais le citoyen qui porte les armes contre sa patrie, soit dans une guerre civile, soit dans une guerre étrangère, w'6S^ pas U7i pjnsonnierde guerre; après avoir été désarmé, H doit être puni. »
Lorsque la Convention abolit les décrets terroristes, elle s'occupa, sans doute, de réparer les erreurs qui avaient pu se commettre dans la confection de la liste des émigrés. Par la loi du 25 brumaire an III (15 novembre 1794), qui reçut une large application durant la période d'amnistie, elle chargea son Comité de législation de prononcer définitivement sur toutes les réclamations auxquelles pouvait donner lieu l'inscription sur la liste. Mais, dans cette même loi, elle confirma l'article 74 de la loi du 28 mars 1793 et c'est sous le coup de cet article, textuellement reproduit, que tombaient les émigrés pris à Quiberon :
« Tous les Français émigrés, qui seront pris faisant partie des rassemblements armés ou non armés, ou ayant fait partie de ces rassemblements; ceux qui ont été ou seront pris, soit sur les frontières, soit en pays ennemi, ou dans celui occupé par les troupes de la République, s'ils ont été pré-
cédemment dans les armées ennemies ou dans les rassemblements d'émigrés; ceux qui auront été ou se trouveront saisis de congés et passeports délivrés par les chefs français émigrés ou par les commandants militaires des armées ennemies, seront réputés avoir servi contre la France ; ils seront, en conséquence, jugés dans les vingt-quatre heures, par une commission militaire composée de cinq personnes, nommées par Tétat-major delà division de l'armée dans l'arrondissement de laquelle ils auront été arrêtés. »
Les représentants Tallien et Blad auraient dû, à Quiberon même, aussitôt la presqu'île reprise, ordonner au chef de la force armée de former la commission militaire chargée de reconnaître les émigrés et de leur appliquer la loi. Ils ne le firent qu'à Vannes, le soir. Leur arrêté n'étant pas encore promulgué le lendemain, les généraux ne mirent aucune hâte à choisir les cinq juges; ils s'occupèrent de relever le nombre des prisonniers et de les subdiviser en catégories. Ce retard, volontaire, indique évidemment le désir de donner à la Convention le temps de prononcer, s'il se pouvait, des atténuations à la loi, avant la mise en action de la justice militaire.
En quittant Vannes, le 22 juillet, de grand matin, pour se rendre le plus vite possible à Paris, Tallien était dans des dispositions généreuses. La recherche des moyens d'empêcher l'exécution de
tous les émigrés pris à Quiberon fut, durant le voyage « le thème exclusif de ses entretiens » avec son compagnon, Rouget de Lisle. Le 26, aux portes de la capitale, il avait fait son plan. C'était de cacher son arrivée, de ne se présenter que le lendemain à la tribune, au milieu de la célébration de Tanniversaire de la journée du Neuf Thermidor, d'y susciter des transports d'enthousiasme par le récit de la victoire, aussitôt après de faire appel à la magoanimité de la Nation et d'enlever un décret amnistiant de nouveau les insurgés de l'Ouest, laissant « la vie aux émigrés, sous la condition irrévocable d'un bannissement perpétuel. »
Mais, en rentrant chez lui, il trouva sa femme on ne peut plus inquiète des dénonciations dont Lanjuinais venait de l'avertir, et qui le représentaient comme vendu à l'Espagne, acheté par le parti royaliste, n'ayant provoqué la chute de Robespierre qu'au profit de la monarchie et, dans sa mission même de Quiberon, préparant la Restauration. Dès lors, ses idées de clémence s'évanouirent ; il considéra comme de son intérêt personnel de se montrer terrible à l'égard de ceux dont on le supposait le complice.
Déjà Topsent, présent à la bataille navale perdue au moment de l'arrivée dos Anglais sur la côte bretonne, avait demandé que les émigrés, débarqués par eux, fussent envoyés « faire leur paradis dans l'éternité. » Le Girondin Corbel (du
Morbihan) avait réclamé, contre « ces traîtres à la solde de l'étranger, la fusillade rapide, au lieu de la guillotine trop lente » . Louvet professait que , « dût-il passer pour terroriste, nulle composition ne lui semblait possible » avec les alliés de « ces affreux Chouans, qui, de leurs tire-bourres crevaient les yeux aux défenseurs de la patrie » ; avec « ces émigrés, hommes de sang, eux aussi, que l'Angleterre avait vomis sur nos côtes et qui n'étaient rentrés dans leur patrie que pour l'assassiner ! » Que n'eussent pas cru les ennemis de Tallien, si lui, Montagnard, il avait essayé de réagir contre Topinion, applaudie, de ces modérés?
Comme il l'avait prémédité, il se présente à la Convention pendant que l'Institut national de musique exécute « Vhymne du Neuf Thermidor, par Chénier et Méhul ». Aussitôt après, il bondit à la tribune et déclame :
« J'arrive des rives de l'Océan joindre un nouveau chant de triomphe aux hymnes qui célèbrent cette grande solennité... Le Comité de Salut public nous avait ordonné de vaincre les ennemis de la République qui avaient osé souiller notre territoire. Il est obéi... Courbé trop longtemps s jus le faix ignominieux des vaisseaux d'Albion, l'Océan français a vu ses légitimes dominateurs reprendre, sur ses bords, l'attitude de la victoire. Il a tressailli à l'aspect de ces braves, animés par la vengeance, guidés par l'enthousiasme de la République, pour-
suivant, au i^ein des flots, qui les ont rejetés sous le glaive de la loi, ce vil ramas des complices, des stipendiés de Pitt, ces exécrables auteurs de tous lt*s désordres et de tous les forfaits, contre lesquels la France lutte depuis cinq ans. Ils ont osé, disions-nous en parlant des émigrés dans une proclamation publiée à Vannes, ils ont osé remettre le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera. C'en est fait, Toracle s'est accompli, la terre natale les a dévorés... »
D'après les notes précises de Hoche, il raconte la marche de Tintrépide Mesnage, la prise du fort Penthièvre, la fouille de la presqu'île et la poursuite des émigrés jusqu'au Fort-Neuf.
« En vain cherchent-ils à retarder le coup qui doit les frapper, en vain nous envoient-ils plusieurs parlementaires pour obtenir quelque condition. Quelle relation peut exister entre nous et ces rebelles ? Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance et la mort? La charge bat à coups redoublés par ordre du général ; la flotte anglaise, au nombre de 154 voiles, tâche en vain d'en imposer à nos troupes par un feu terrible et non interrompu. Les boulets, la mitraille pleuvent sur iios colonnes. Mais rien ne peut arrêter les républicains. 100 grenadiers fondent avec impétuosité sur le rocher, les baïonnettes en avant. Les vaincus jettent des cris de désespoir; ils demandent à se rendre. Le général leur envoie Vordre de mettre
bas les armes et de faire cesser le feu des Anglais... Tout ce que la presqu'île contenait d'ennemis vient mettre bas les armes et se rendre à discrétion. Quel spectacle pour la France, pour l'Europe, que ces émigrés, si fiers, déposant humblement les armes entre les mains de nos volontaires, suivant les vainqueurs en vomissant des imyrécatîons contre V étranger perfide^ dont les funestes secours les ont rendus tout à la fois les plus coupables et les plus malheureux des hommes... »
Ce dernier mot était très politique et cordial. Il eût pu aisément servir de transition à l'appel à la magnanimité de la Nation. Mais^ au contraire, le comédien des deux Thermidors se met à rejouer la scène du poignard. On lui en a ramassé un, parmi les armes abandonnées sur la plate-forme du Fort- Neuf; il le brandit en s'écriant :
« Il faut apprendre à toutes les nations qu'un animal, un chien, en ayant été frappé, il a été vérifié que la blessure était empoisonnée ! »
A la fin de son rapport, Tallien constate que la victoire n'a coûté la mort que d'une vingtaine de défenseurs de la patrie et les blessures d'une soixantaine d'autres, parmi lesquels le général de brigade Botta. Il insiste sur « la générosité et l'humanité des soldats qui n'ont pas fait périr un seul ennemi en dehors du combat », et il exprime ainsi leur opinion^ contredisant ce qu'a dit Sombreuil du « cri de toute l'armée » :
« Représentants, nous disaient ces braves gens, « nous ne sommes pas des assassins, nous proté- « geons le criminel sans défense. Il existe des lois « contre les traîtres ; nous demandons qu'elles soient « exécutées. » Nous leur avons promis que justice serait faite par la commission militaire; elle est actuellement en activité et s'occupe de l'application de la loi. »
Pour l'adoucissement de la loi pas une seule voix ne s'éleva, pas même celle de Larivière, membre du Comité de Salut public, déjà acquis au parti royaliste, ni celles des autres conventionnels que la faction espagnole et la faction anglaise se vantaient, avec quelque raison, d'avoir mis à la solde de Louis XVIII. A l'unanimité fut voté le décret auquel concluait le rapport de Tallien , sans un seul mot concernant le sort réservé aux prisonniers:
« L'armée des côtes de Brest ne cesse de bien mériter de la patrie » ; la conduite de l'adjudant général Mesnage et de ses auxiliaires, les sergentsmajors du 41°, Litté et Mauvage, ainsi que celle de Jacques-Philippe David, méritent la mention honorable au procès -verbal, expédié à toutes les armées; ils sont confirmés dans les grades, qui leur ont été décernés sur le champ de bataille, de général de brigade, de capitaines et de lieutenant de