LE BUTIN DE QUIBERON; LES TONNES DE FAUX ASSIGNATS
L'une des causes, qui empêchèrent les dispositions clémentes des vainqueurs de Quiberon de devenir efficaces, en surexcitant contre les émigrés la colère nationale et Tindignation des patriotes de Bretagne, n'est-elle pas Ténormité du butin recueilli dans la presqu'île?
« Jamais, écrit un témoin oculaire de haute valeur, Moreau deJonnès, on n'a prodigué les moyens de populariser une invasion avec une aussi grande magnificence. Il y avait, dans chaque village (de Quiberon), une profusion étonnante d'approvisionnements de toute espèce, et, si l'on avait jugé du nombre des ennemis par leurs magasins, nous en eussions compté plus de 100,000. On trouva 130,000 paires de souliers, et la moitié autant avait déjà été enlevés par nos soldats et par les
paysans, qui s'associaient au pillage avec une rapacité vraiment celtique. Nous recueillîmes dans la presqu'île 10,000 fusils anglais, mais il fallut menacer de brûler, sans autre forme de procès, les hameaux dont les habitants en auraient recelé. C'était une affaire très grave, car, le lendemain, ils les auraient vendus aux Chouans pour s'en servir contre nous... »
« Nous avons trouvé, dit Tallien à la Convention, des magasins immenses de farine, biscuits, rhum, fromage; 10,000 fusils, 150,000 paires de souliers, des effets d'habillement et d*équipement pour une armée de 40,000 hommes. »
Foucault, commissaire des guerres, rapportait au commissaire ordonnateur Daru, le 22 juillet, en lui réclamant des voitures pour le transport, que la présence de la flotte anglaise rendait impossible par mer :
« Je suis occupé depuis ce matin à pai'courir la péninsule. Les farines superbes , qui y sont en abondance, peuvent nous procurer de^om afirao»* ter notre armée pendant an moins sfx mois par aperça. Les armes, les effets d'habillement et d'harfiachement y sont en confusion, et, comme il ne m'a pas été possible de les faire compter, nous avons estimé qu'il y en avait pour au moins 30,000 hommes. Le vin, l'huile, le rhum, le vinaigre, l'eau-de-vie, le riz, les salaisons, la morue sèche, le savon, le tabac, lé sucre et le café, le bis^
cuit surtout, y sont si abondants que nous nous perdons dans les richesses... »
Le commandant de la presqu'île reconquise, Lemoine écrivait au général en chef, le 23 :
€ ... Il faut que ces messieurs aient eu de grands projets pour avoir fait des magasins aussi considérables; je vous^inviCe à venir les voir vous-même, et vous en jugerez. On a trouvé de faux assignats à pleines tonnes; les volontaires en ont déchiré pour, des milliards; on m'en a apporté plusieurs sacs. Dites-moi, je vous prie, s'il faut que je les brûle ou les envoie au représentant du peuple... »
Hoche vint voir lui-même, et, le 24, il renseignait ainsi le Comité de Salut public :
€ ... Je me suis rendu de nouveau, hier, à Quiberon, où j'avais des ordres à donner et désirais, d'ailleurs, m'assurer par moi-même si les rapports qu'on m'avait faits sur la richesse des magasins n'étaient pas exagérés. Je puis donc vous assurer que les magasins apportés par les Anglais sont sans prix, Quiberon offre à l'œil l'aspect du port d'Amsterdam; il est couvert de ballots, de tonneaux remplis d'armes, etc.. J'ignore quels étaient les desseins de l'intrigant Puisaye ; il avait apporté avec lui pour plus de dix milliards de faux assignats. Tons vont être bridés... Nos soldats, chargés de l'or des émigrés, n'ont touché aux assignats que pour les mettre en pièces, et aucun n'en a gardé. . , »
Sur ce dernier point, le général en chef se faisait quelque illusion. Peu de jours après, dans son rapport décadaire, le procureur général syndic du Morbihan disait :
« On a pris les plus grandes précautions pour empêcher la circulation des faux assignats ; les sacs des soldats ont été fouillés, mais il est à craindre qu'il ne s'en répande encore beaucoup. »
Les deux représentants du peuple Blad et Topsent s'étaient embarqués dans un canot de Lorient et avaient fait le tour de la presqu'île de Quiberori, pour étudier s'il était possible d'enlever par mer les richesses abandonnées par les Anglo-émigrés. La chasse des chaloupes-canonnières anglaises leur avait prouvé combien la mer était dangereuse.
Mis à terre au pied du fort Sans-Culotte, Blad constata avec stupéfaction « que les routes de la presqu'île étaient semées de faux assignats déchirés; quelquefois à la distance d'une demi-lieue, sans exagération ». Il en brûla lui même dans sa chambre, « un million qui lui avait été rapporté par un chasseur belge ». Comme il pensait bien que certains « mauvais sujets de l'armée » en avaient gardé et les répandaient, il prit de grandes mesures pour arrêter le cours de cette distribution funeste.
Il fit lire à l'ordre et placarder a la loi portant peine de mort contre les distributeurs de faux assignats. » Il ordonna de « fouiller les sacs de tous les soldats venant de l'armée devant Quiberon, à
leur arrivée dans les villes où ils devaient passer. »
Hoche espérait plus de la persuasion que de la menace. Il fît imprimer à Rennes un appel supposé de « Victor Marceau, du département du Pas-de- Calais, le Caporal républicain à ses frères (farmes : ■
«... Un républicain ne trompe jamais. Il n'appartient de jouer le rôle de distributeurs de fausse monnaie qu'aux royalistes soudoyés qui savent si . bien la fabriquer.
« Mes amis, mes camarades, achevons de vaincre, complétons le plus mémorable de nos triomphes; qu'aucun souvenir fâcheux n'en altère l'éclat et la gloire ! Détruisons les restes impurs de cette cargaison ennemie d'assignats anglais ! Un faux assignat, c'est un Anglais déguisé qui se mêle parmi nous, c'est un émigré rentré, c'est un voleur dans notre bourse, c'est un ennemi dans notre poche, c'est un serpent dans notre sein,,. Le faux assignat émis par l'Angleterre fait la guerre à la monnaie républicaine, comme les Chouans font laguerre aux défenseurs de la patrie. Croyez-moi, mes camarades, détruisons cet ennemi vaincu!... »
Blad vit « des militaires chauffer avec les assignats le four où ils faisaient cuire leur pain ». Mais, comme toujours après les batailles, affluèrent les exploiteurs du butin des soldats, et, sans doute, des agents secrets de Puisaye sauvèrent de la destruction beaucoup des produits de sa « manufac-
ture royale » de Londres. On peut croire que la masse de faux assignats, qui sortirent des tonnes anglaises de Quiberon, ne coopérèrent pas peu à achever l'entière dépréciation des vrais et à précipiter la République dans d'inextricables embarras financiers.