‹ Le général Hoche à QuiberonChapitre 26 sur 38 · LES INQUIÉTUDES DE HOCHE · texte numérisé non relu

LES INQUIÉTUDES DE HOCHE

L'inventaire des immenses sacrifices faits par TAngleterre pour propager Tinsurrection en Bretagne n'était certes pas de nature à apitoyer les patriotes sur le sort des vaincus. La découverte des faux assignats, dont la propagation menaçait tous les intérêts, ne pouvait pas non plus rendre respectable la défaite des émigrés. Pour que l'implacabilité de la loi à l'égard de ceux qui,, depuis, le commencement de la Révolution, avaient réclamé le secours de l'étranger contre leur patrie, pût, en ce moment, être atténuée, n'eùt-il pas fallu au moins que la victoire fût décisive, et qu'à la catastrophe de Quiberon succédât immédiatement l'évidente pacification de la Bretagne et de la Vendée.

Tout le contraire se produisit. Du lendemain de la reprise d,u fort Penthièvre datent et la confirmation du manifeste insurrectionnel de Charette et

la rentrée en guerre des Chouans sur la rive droite de la Loire, tandis que ne cesse pas Tinvestissement de la Vendée maritime, où le port patriote des Sables-d'Olonne est encore mieux affamé qu'en

Le 5 août, sur la nouvelle, mal interprétée, du débarquement, par les Anglais, des paysans bretons, vieillards, femmes et enfants, enveloppés dans la grande fuite du 21 juillet, qu'ils avaient été forcés de recueillir sur leurs vaisseaux, et dont ils débarrassaient Tile d'Houat, infectée d'une épidémie, on écrivait « du bord de la Loire » à l'agent du roi à Paris, Lemaître :

« ....Aujourd'hui, nous croyons fermement que Nantes est pris, et que les débarqués à Rhuys se seraient portés sur la Roche-Bernard, pour mettre la Vilaine entre eux et Hoche et pour faire leur jonction avec les Chouans, qui entourent Nantes, s'ils ne sont dedans. Dans ces deux cas, Charetle a du faire sa jonction, et voilà une armée formidable, de bons officiers, M trois Bourbons à leur tête!... »

Il n'y avait de réel que la préparation, dans les ports d'Angleterre, d'une expédition nouvelle, à laquelle prenaient part, en effet, le comte d'Artois, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien. Ces trois Bourbons devaient, de l'île d'Houat, à la fin du mois d'août, et de l'île d'Yeu, en septembre, apercevoir la c6te de Bretagne, puis celle de Vendée, et

s'abstenir de risquer leurs augustes personnes au milieu des Chouans de Cadoudal et de Puisaye ou des Vendéens de Charette et de Sapinaud.

Dans les derniers jours du mois de juillet et les premiers d*aoùt, la situation restait assez inquiétante pour la République. Le généralen chef de Tarmée de l'Ouest, Canclaux, malade à Nantes, n'avait pas encore pu se faire rendre, par son collègue de l'armée des côtes de Brest, les renforts qu'il lui avait fournis pour repousser les émigrés et les Anglais. Le Comité de Salut public attendait, pour dégarnir les Pyrénées, la ratification de la paix, qui venait d'être imposée à l'Espagne. Il ordonnait de faire « filer sur Nantes, par Laval et Angers », les auxiliaires de l'armée du Nord expédiés aux armées des côtes de Cherbourg et des côtes de Brest. Mais, en attendant leur arrivée « pour agir promptement contre Charette », empêcher Sapinaud de se joindre à lui et contenir Stofflet, Canclaux ne réussit qu'à ravitailler la petite place de Mortagne, en y envoyant 600 hommes d'infanterie et de cavalerie, portant chacun 1 livres de farine dans son havresac. Il se vit complètement incapable de fournir à Canuel, qui commandait à Machecoul, et à Chalbos, mis à la tête de la division des Sables, les forces qu'ils réclamaient pour défendre les côtes contre les débarquements que leur faisait prévoir l'incessant passage de vaisseaux anglais;

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Le rapport du chef d'état^major général Chérin sur les opérations de Tarmée des côtes de Brest, durant la seconde décade de messidor, constate la recrudescence de la Chouannerie dans les six divisions, Manche, Côtes-du-Nord, Finistère, Morbihan, Loire-Inférieure et Ille-et-Vilaine. La gravité de la situation y est ainsi décrite :

c( Le territoire de Tancienne Bretagne comprend 51 districts et près de 3,000 municipalités. Il n'y existe point de commune où la Chouannerie n'ait des satellites ou quelques partisans. 100,000 hommes peuvent seuls achever la guerre civile la plus désastreuse qui ait eu lieu jusqu'à ce jour. Si le gouvernement ne s'arrête qu'à des demi-mesures, les maux qui peuvent en résulter sont incalculables. Je ne crains pas de le dire, le sort de la liberté, le crédit des assignats, la prospérité générale, l'affermissement de la République tiennent aux résolutions que l'on va prendre pour rétablir l'ordre et la paix dans ces malheureuses contrées.. .

« Nous périrons tous, il est vrai, plutôt que de céder au royalisme et à ses infâmes agents ; mais quelle source de regrets pour le gouvernement, si de braves défenseurs de la patrie étaient réduits, par la faiblesse de leur nombre, à succomber en détail sous les efforts du fanatisme et de la férocité des assassins stipendiés par les prêtres et les rois ! »

Hoche, avec les 2,000 meilleurs soldats du corps d'armée qui avait repris Quiberon, était allé lui-

même, sur les confins des quatre départements du îlorbihan^ du Finistère, des Côtes-du-Nord et dllleet-Vilaîne, achever la dissolution de « Tarmée rouge ». De retour a son quartier général de Rennes, il rapporte au Comité de Salut public :

« ... Il n'y a eu après Quiberon, qu'un moment d'engourdissement... Les malveillants remuent avec plus d'ardeur que jamais... Non, citoyens, non, mon cœur est trop ulcéré, mes talents sont trop faibles. Ce malheureux pays est le foyer de toutes les intrigues. Ici. se réunissent toutes les coupables espérances des ennemis de l'intérieur et de l'extérieur. Ici l'on voit le défenseur de la patrie se livrer à la licence, commettant de sang-froid les plus grands crimes, ou bien trahissant son devoir par frayeur, si ce n'est par corruption ; le contre-révolutionnaire, vêtu de l'écharpe, transmettre nos dispositions aux ennemis, les alimenter, et nous entraîner par des rapports mensongers dans de fausses démarches ; partout les lois sans vigueur, les administrations fidèles et les bons citoyens proscrits, en butte aux haines, aux persécutions et aux poignards.; partout le crime impuni, les coupables acquittés ou s'évadant des prisons à l'aide d'intelligences perfides ; nos ports bloqués, l'ennemi menaçant tous les points de notre côte...

« Loin de nous la terreur, mais que la justice ne soit plus un vain mot, et la patrie est sauvée... Donnez de la force aux bons magistrats... Que les

chefs militaires voient punir leurs subordonnés, lorsqu'ils les envoient aux tribunaux pour viol, pillage, assassinat... Qu'il soit nommé des commissions, formées de militaires instruits, pour juger les soldats délinquants. . .

« Ordonnez le désarmement de toutes les campagnes et des citoyens des villes suspects d'entretenir des relations avec les ennemis... Que tout homme trouvé les armes à la main contre les troupes de la République soit jugé de suite par une commission mihtaire, puisque nous avons vu relâcher successivement nos déserteurs, revêtus de l'uniforme ennemi et se battant contré nous, et les aides de camp de Puisaye et de Cormatin. »

Des émigrés, livrés aux commissions militaires. Hoche ne dit plus un mot. Tallicn n'a rien proposé en leur faveur, et la Convention s'est prononcée unanimement pour l'application de la loi. Néanmoins, l'intérêt que lui avait inspiré Sombreuil était tel qu'il l'eût fait évader, si le jeune royaliste ne s'était obstiné dans le rôle qu'il s'était attribué de victime offerte pour le salut de tous ses compagnons. On prête au général Humbert ce propos : « Nous pensions tous qu'ils seraient sauvés, les malheureux ; mais Tallien les a abandonnés, et ils périrent. Hoche en eut bien du chagrin. » On peut croire au chagrin du grand général républicain en voyant voués à la mort tant de brillants officiel^ de l'ancienne France, que l'impardonnable étour-

derie de leurs préjugés politiques avaient mis au service de TÉtranger. On peut supposer qu'il eût été heureux de rallier à la République, par une amnistie, loyalement acceptée, des égarés repentants et d'en faire les auxiliaires de la revanche qu'il projetait contre cette « perfide Albion », qu'il appelait toujours, comme le Comité de Salut public, au plus fort du danger de la patrie, « l'éternelle ennemie du genre humain ». Mais, de fait, il ne pouvait pas, chef d'armée soumis à l'autorité civile, empêcher les lois contre l'émigration de suivre leur cours.

D'après le texte de la loi du 23 brumaire, ce n'était pas le général en chef, mais l'état-major de la division, sur le territoire de laquelle étaient trouvés des émigrés, qui devait former les commissions militaires chargées de les juger dans les vingt-quatre heures. Hoche put, au moins, se dégager de la responsabilité. personnelle du choix des exécuteurs de la vengeance nationale. Il la laissa à celui qu'il avait chargé du commandement de la 5° division de l'armée des côtes de Brest, à son énergique lieutenant dans la journée du 16 juillet, au général Lemoine. Quant à lui, il s'éloigna du théâtre du supplice des émigrés, s'occupant exclusivement de la poursuite des Chouans à l'intérieur de la Bretagne.

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