‹ Le général Hoche à QuiberonChapitre 27 sur 38 · LA PREMIÈRE .COMMISSION MILITAIRE D'AURAY · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE .COMMISSION MILITAIRE D'AURAY

Le 3 thermidor an III (21 juillet n95), au soir, en arrivant à Vannes, « les représentants du peuple, membres du Comité de Salut public, envoyés extraordinairement dans les départements de l'Ouest », avaient pris Tarrêté dont voici le texte, signé par Blad et Tallien :

« Considérant combien il est important de statuer, sans délai, sur le sort des prisonniers faits dans la prise du fort Penthièvre et dans les autres postes occupés par les ennemis de la République ;

« Arrêtent qu'il sera sur-le-champ nommé une commission militaire à l'effet de juger, conformément à la loi du 25 brumaire, troisième année, les émigrés, Chouans et autres individus, vaincus ce jour par l'armée de la République vaux oi^dres du général Hoche, qui sera chargé de nommer les

membres qui doivent former ladite commission. »

Le 5 thermidor (23 juillet), au nom de son collègue, parti pour Paris, comme au sien propre, . Blad réglait la compétence de la commission militaire, que Hoche s'était abstenu de former : •

«... Ladite commission militaire aura à prononcer sur les classes d'individus ci-après désignés, savoir :

« Tous les ci-devant nobles, indistinctement émigrés ou non émigrés, pris dans la presqu'île ;

« Tous les ci-devant évèques, prêtres et moines ;

« Tous les habitants de Toulon, émigrés lors de la reprise, de ce port sur les Anglais ;

« Tous les cultivateurs revêtus de Tuniforme des Chouans ;

« Tous ceux qui seront reconnus pour tels ;

tt Tous ceux qui, n'étant ni nobles, ni prêtres, ni cultivateurs, ont quitté leurs communes pour se réunir aux ennemis rassemblés dans la presqu'île;

c( Sont exceptés :

« 1*" Les habitants de la presqu'île;

« T Les soldats de la garnison du fort et de la presqu'île faits prisonniers par les émigrés ;

« S"" Les marins et soldats arrachés des prisons d'Angleterre et enrôlés par la violence.

(( Des individus compris dans les deux derniers articles de l'exception, on formera un corps armé, que le général Hoche fera conduire sans délai à Tarmée des Pyrénées occidentales. »

Quant à la composition de la commission : un chef de bataillon ou capitaine commandant, un capitaine ou lieutenant, un lieutenant ou sous-lieutenant, un sergent ou quartier-maître, et un caporal, cinq membres ; elle était déterminée par la loi elle-même.

Hoche parti pour les Côtes-du-Nord, le général Lemoine ne fut pas pressé de désigner les membres de la commission requise. Ce qui autorise à croire qu'il avait été entendu que Blad retarderait les jugements jusqu'au moment où Tallien aurait vu, à la Convention nationale, s'il était possible d'en faire, par une loi nouvelle, atténuer la rigueur.

Les émigrés, qui s'étaient rendus au Fort-Neuf, avaient été conduits au camp retranché de Sainte- Barbe. Le général Humbert, en les dirigeant sur Auray, avec une escorte très faible, commandée par un capitaine de gendarmerie, leur dit :

« Nous aurons tous les égards qu'exige le malheur, mais à condition que vous engagiez votre parole d'honneur de ne pas chercher à vous évader pendant le trajet. Autrement, en vertu de mes ordres, je dois faire peser sur les innocents la faute des coupables. »

« Tous donnèrent leur parole », dit l'un de ceux qui, plus tard, s'évadèrent, Villeneuve de la Roche- Barnaud. L'un des échappés avant la reddition, Contades, ajoute:

« On le promit alors, parce qu'on y avait intérêt.

Si les prisonniers avaient su le sort qui les attendait, il n'en serait pas arrivé un seul au lieu de leur destination. »

Les grenadiers de Hoche, aussitôt que les émigrés avaient déposé les armes, s'étaient mêlés à eux, partageant avec eux leur ration, laissant approcher les femmes, dont plusieurs étaient accompagnés, et, dès qu'ils s'apercevaient de là fatigue de ces malheureuses, prenant leurs enfants dans leurs bras; en un mot, dit l'un de ce^ braves, Moreau de Jonnès, « témoignant tant d'égards (aux vaincus) qu'on voyait bien que ceux-ci marchaient à la mort. »

« J'eus, explique ce très estimé témoin oculaire, j'eus plusieurs occasions de m'entretenir avec les prisonniers, et je fus forcé de reconnaître que la plupart étaient encore, malgré leur malheureuse situation et le témoignage des. événements, dans une sorte dinfatualion qui rendait leur perte inévitable.

« Réfugiés et entassés dans un fort sans issues, privé de toute défense du côté de la terre, ils avaient été forcés de se rendre à discrétion, au moment où ils allaient être emportés à la baïonnette, et pourtant ils croyaient être prisonniers de guerre et devoir être traités comme tels; ils ignoraient le décret qui les mettait hors la loi et ils s'attendaient à être délivrés tôt ou tard par Vinsurrection vendéenne. Il y en eut qui repoussèrent

les avis et les facilités qu'on leur offrait de s'échopper, soit par un faux point d'honneur, soit par de folles espérances, ou peut-être par une injuste défiance de nos soldats. Beaucoup cependant furent mieux inspirés; ils profitèrent de la nuit et du tumulte pour gagner la côte du nord, qui n'était pas encore gardée, et des pécheurs les conduisirent aux îles d'Houat et d'Hédic, près desquelles étaient mouillés les bâtiments anglais. Il s'échappa ainsi, ou dans la marche du lendemain vers la ville d'Auray, environ 3,000 prisonniers; mais le moindre nombre d'entre eux était composé d'émigrés, et ce furent surtout les Chouans qui, connaissant les lieu?^, parvinrent à se sauver. »

D'après les écrivains catholiques-royalistes, 25 ou 30 émigrés seulement auraient écouté les soldats leur répétant : « Filez ! filez ! » et disparu avant l'arrivée à Auray. Dès qu'ils furent enfermés dans les églises de cette petite ville contre-révolutionnaire, dont la garde nationale avait suivi Bois- Berthelot se retirant sur Quiberon, toutes les femmes leur apportèrent des vivres et des effets, en s'ingéniant à leur procurer des moyens de correspondance et d'évasion.

Ce dont s'inquiéta vivement l'administration départementale du Morbihan. Elle avait été prise d'une émotion, fort explicable, au moment de Ja descente anglaise, en voyant la population entière de la région entre Vannes et Carnac se porter vers

l'ennemi et l'acclamer. Le jour de la victoire de Quiberon, elle avait été avertie du soulèvement général des Chouans de la rive droite de la Loire, pouvant se joindre à « l'armée rouge » disparue mais non détruite. Ayant tout à craindre encore, le 25 juillet, elle signalait au membre du Comité de salut public Blad, à l'état-major de Lemoine, aux autorités d'Auray, le peu de surveillance dont les prisonniers étaient l'objet, et le bruit que le général en chef avait accordé la vie aux émigrés, « faussement répandu pour corrompre l'esprit public et préparer le peuple à réclamer en faveur des assassins de la patrie ».

« Vu la fermentation dans l'armée et parmi les patriotes », elle réclamait l'immédiate formation d'une commission militaire, pour l'application des lois contre les émigrés et les prêtres réfractaires, dont elle produisait les textes, d'une clarté et d'une rigueur indiscutables.

Par une seconde délibération du lendemain, 26, elle demandait, afin de donner « un exemple dont le département avait le plus grand besoin », que l'exécution des principaux coupables fût faite en son chef-lieu.

Ne trouvant rien à objecter au rappel de la loi, le représentant Blad dut, le 26, requérir le général commandant la division de faire entrer immédiatement en action la justice militaire.

Lemoine, d'accord avec lui, choisit* les membres

de deux commissions, devant siéger Tune à Auray et Fautre à Quiberon.

Le 27 juillet (9 thermidor), six jours après la reddition des émigrés, la commission d'Auray prit séance et rendit le premier jugement, contre un groupe de prisonniers considéré comme le plus propre à donner « l'exemple » réclamé : le vicaire apostolique et ses prêtres ; le dernier commandant en chef de Tarmée anglo-émigrée, avec deux de ses officiers, un vétéran de la cohorte des chevaliers de Saint-Louis et un noble de Vannes, très connu dans la Chouannerie du Morbihan.

« Liberté. ' — Égalité. — Humanité. — Justice.

« Cejourd'hui, 9 thermidor, l'an III de la République une et indivisible.

« Nous, Raymond Barharon, chef du 1" batail Ion de la Gironde; Ducarpe, capitaine audit bataillon; Moysey, lieutenant au 1" bataillon du S*" régiment d'infanterie; Bouvet, sergent-major au 1"^' bataillon des 83 départements, et Pierre Ciissy, caporal au même bataillon, membres de la Commission militaire établie à Auray, nommée par le général Lemoine, commandant de la S"" division, en vertu de la loi du 25 brumaire, IIP anné^ républicaine, et de l'arrêté du représentant Blad, en date du 3 du couranJL;

« Étant réunis dans la salle d'audience du tri-

bunal civil ; avons fait extraire des prisons, pour comparaître devant nous, les dénommés ciaprès :

« Urbain-René de Hercé, âgé de 69 ans, ci-devant évêqucde Dol, depuis le commencement de Tannée 1161, natif de la ville de Mayenne, domicilié à Dol (lUe-et-Vilaine), fils de feu de Hercéet de Françoise Touqueville ;

(( René de la Landelle, âgé de 30 ans, ci-devant lieutenant en second au régiment d'Anjou, natif de Vannes (Morbihan), y domicilié...

« François Petit-Giiyot, âgé dç 62 ans, ci-devant capitaine dans, le régiment provincial de la Franche- Qomté, natif d'Apremont (Haute-Saône)...

« René Lelièvre, âgé de 46 ans, ci-devant maître d'école, domicilié à Nantes, natif de Saint-Clément de Craon (Mayenne)...

« Julien Gautier^ 29 ans, ci-devant curé de Treffendel (Ille-et-Vilaine)...

« Nicolas Roula7'd, 51 ans, ci-devant curé de Notre-Dame-la-Riche, à Tours (Indre-et-Loire)...

« Jacques- Pierre Gourot, 56 ans, ci-devant curé de Saint-André-sur -Mareuil (Vendée)...

« François Frotin, 34 ans, ci-devant prêtre desservant de Saint-Tauhl (lUe-et-Vilaine)...

« Jean-Raptiste Guégué, 34 ans, ci-devant vicaire de la paroisse de Doix (Vendée)...

« Pierre-François Rréhéret, 31 ans, ci-devant curé de Bonchamp (Mayenne)...

IjE général hoche a quiberon 101

« Jemi Gérard, 29 ans, ci-devant curé de Saint- Mervou (lUe-et-Vilaine)...

c< Louls-René'Patrice Le Gai, 31 ans, ci-devant prêtre à Bréal (Ille-et-Vilaino)...

« François-Dominique Castin, connu sous le nom de La Magdelaine, ci-devant chanoine (et grand vicaire) de Saintes (Charente-Inférieure)...

« François-Pierre Rieussee, 41 ans, de Lyon, cidevant prêtre et grand vicaire de Luçon (Vendée)...

« René-Vincent Gilard de Larchantel, 46 ans, chanoine de Quimper (Finistère)...

« Charles de Sombreuil, âgé de 25 ans, natif de Limoges (Haute-Vienne), domicilié à Paris, capitaine au régiment d'Esterhazy-hussards, fils de François de Sombrcuil et de Marie de l'Eychoisier ;

« François de Hercé, 62 ans, chanoine et grandvicaire de Dol (Ille-et- Vilaine)...

A Lesquels après avoir subi l'interrogatoire, ayant été convaincus :

« De Hercé, évêque de Dol, etc., tous prêtres déportés, d'être rentrés en France, on violation de l'article 8 de la loi des 21-23 avril 1793 portant peine de mort;

• « Rieussec, Yincent Larchantel, aussi prêtres, convaincus d'émigration ;

« La Landelle, Petit-Guyot et Sombreuil, convaincus d'émigration et d'avoir porté les armes contre la République ;

« Et tous de s'être trouvés dans les rassemble-

ments d'émigrés et autres ennemis de la République, descendus sur son territoire, dans les débarquements aux lieux de Garnac et de Quiberon, qui ont eu lieu dans le courant de messidor, et pris par Tarmée républicaine dans la presqu'île de Quiberon ;

« La Commission militaire, vu Tarticle 1 du titre V de la loi du 2S brumaire an III...

« Condamne les dénommés ci-dessus à la peine de mort;

« Ordonne qu'ils seront conduits ce jour à Vannes, chef-lieu du département, pour y subir leur jugement dans les vingt-quatre heures, conformément à l'article 8 du titre V de la loi précitée ;

« Déclare leurs biens acquis et confisqués au profit de la République, en vertu de la même loi du 25 brumaire, article 1'''' du titre IV;

« Renvoie . le nommé Lelièvre à de plus amples renseignements, pour être statué ce qu'il appartiendra au définitif; il sera remis dans les prisons provisoirement;

« Ordonne que l'expédition du présent sera adressée à qui de droit, et sera imprimée et affichée partout où besoin sera.

« Fait et prononcé à Auray, en séance publique, lesdits jour et an que devant; et ont signé à l'original :

« Barbaron, président; Ducarpe, capitaine; Moy-

SEY, lieutenant; Bouvet, sergent-major, et Cussy,

caporal, — Husson, secrétaire.

Le vicaire apostolique Urbain de Hercé, son frère et onze autres prêtres réfractaires, avec les trois émigrés Sombreuil, La Landelle et Petit-Guyot, furent transférés à Vannes, le soir, et exécutés le lendemain, à onze heures du matin, sous les grands ormes de la promenade la Garenne. Les condamnés reçurent la mort dignement. Le vieil évéque de Dol, voulant, tête nue, prononcer les dernières prières, au milieu de son groupe de prêtres agenouillés, se fit enlever son chapeau, non par un soldat, que repoussa Sombreuil, mais par celui-ci, qui y employa ses dents, ayant les mains liées derrière le dos. Lorsqu'on les lui attacha, le jeune général s'emporta et ne se laissa faire que sur l'observation que « son roi avait bien été attaché ». 11 ne souffrit pas qu'on lui bandât les yeux, « aimant à voir son ennemi » ; il indiqua lui-même où il fallait le viser pour ne pas le manquer. ^

Les écrivains catholiques, composant de cette scène de la Garenne le premier paragraphe du nouveau chapitre des « Actes des martyrs », reproduisent, comme d'une authenticité absolue, cett^ déclaration que Sombreuil aurait faite devant la commission militaire :

« J'ai vécu et je mourrai royaliste. Prêt à paraître devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on s'y est engagé à traiter les émigrés comme prisonniers de guerre. » Se tournant vers les soldats qui l'entouraient : « J'en appelle à votre té-

moignage, grenadiers ! C'est devant vous que fai capitulé. — Oui, nous V attestons! » s'écrièrentils. »

C'cî^t Tamplification de ce que Sombreuil avait écrit, le 21 juillet, au commodore Warren. Dans sa lettre à Hoche, rappelons-le, il n'avait pas employé le mot capitulation et n'avait demandé qu'à faire ratifier par le général le cri d'humanité de sa troupe : « Rendez-vous ! on ne vous fera rien ! » Les grenadiers, qui avaient assisté à la reddition du Fort-Neuf, n'étaient plus à Auray, le 27 juillet; ils avaient été dirigés vers les Côtes-du -Nord. Cependant il est possible que d'autres s«)ldats, présents à l'audience publique, aient été entraînés par des habitants de la ville, partisans des accusés, à approuver bruyamment la déclaration de Sombreuil; mais la manifestation, si elle eut lieu, n'empêcha pas les juges de prononcer Tarrèt capital.

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