DISSIMULATIONS ET ÉVASIONS D'ÉMIGRÉS
Quant aux émigrés, selon les termes de la loi, ils auraient dû tous être mis à mprt dans les vingtquatre heures,* sur simple constatation d'identité, s'aggravant ici de la notoriété du fait de la présence sur le sol français en armes, à la solde et sous Tuniforme de l'étranger. Une seule commission militaire aurait suffi pour relever leurs noms et les faire exécuter en une semaine. Si les commissions, quoique multipliées, prolongèrent leurs jugements durant plusieurs mois, n'est-ce pas évidemment que les vainqueurs de Quiberon n'avaient nulle hâte d'exterminer les vaincus, et que, sans pouvoir violer la loi, d'aBord ils voulurent laisser le temps à la Convention d'en atténuer la rigueur, et, cette espérance évanouie, au lieu de précipiter les fusillades, ils s'efforcèrent de diminuer le nombre des fusillés ?
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Qu'une fois la question de la prétendue capitulation anéantie par les négations les plus formelles, plusieurs des membres des commissions militaires se soient, par simple humanité, prêtés à toutes les supercheries des émigrés cherchant à dissimuler leur émigration, qu'ils les aient même quelquefois suscitées, puis admises, par séduction de divers genres : cela n'est pas douteux. Un grand nombre d'officiers et de soldats répugnaient au rôle déjuges et surtout d'exécuteurs^ par générosité naturelle et à cause de la responsabilité dont ils se sentaient accablés ; d'autres, en raison du surcroît de travail qui leur était imposé. Le général Lemoine eut beaucoup de peine à former les six commissions d'Auray, de Quiberon et de Vannes, encore plus à renouveler celles où, un moment, les « influences chouanes » produisirent des acquittements d'une trop flagrante illégalité. Le 27 thermidor (14 août), il prononça la dissolution des commissions de Vannes, obligea les membres de l'une d'elles, qui protestaient vivement contre la défiance dont ils étaient l'objet, à s'éloigner sur-le-champ de la ville pour aller au bivouac, sur la route de Rennes; il fit même emprisonner, pour quelques jours, un greffier trop impertinent. Mais ni alors, ni à aucun moment, ne se produisirent des séditions de militaires se refusant à juger ou à exécuter conformément à la loi.
Lors de l'inauguration du « mausolée des mar-
tyrs » à la Chartreuse, en 1829, le préfet dq Morbihan s'avisa d'écrire au sous-préfet d'Auray une lettre, conservée aux Archives du département, à Vannes, et dans laquelle on lit :
« Tâchez d'obtenir du maire d'Auray qu'il fasse signer, par des contemporains des événements, une attestation comme quoi les soldats français ont tous refusé d'exécuter les condamnés à mort, et que les a/freux conventionnels ont été obligés de recourir à des Belges. »
Le fait était si absolument faux, qu'aucune attestation ne put être obtenue et que le procèsverbal officiel de la cérémonie ne contient pas même une allusion à ce que le préfet jugeait si imj>ortant de mettre en lumière.
Il y avait, à l'hôpital de Vannes, un docteur bénévole, qui savait inventer des maladies et prolonger les convalescences, pour faciliter les évasions. N'y pouvant toujours réussir, il apportait aux émigrés incapables d'éviter le jugement « de vieilles gazettes, afin qu'ils pussent y puiser des faits, des noms, des dates, de manière à se composer chacun une histoire vraisemblable ». Car, leur répétait-il souvent, « il fallait bien aider un peu les juges à éluder le texte de la loi ». (La Gournerie, les Béhris de Quiberon.)
C'est ce que firent Jacquier de Noyelle et Hillerin du Boistissandeau, acquittés l'un et l'autre à titre d' « échappés des pontons d'Angleterre ^. Hillerin
avait supprimé sa particule et s'était donné comme tailleur d*habits. Morisson de la Bassetière s'était dénommé Berto-Basquière ; Lechauf de Lehellec, « Mathurin Besan, matelot enrôlé de force » ; F.-J. de Jouenne, de même, déclarant, en outre, ne savoir écrire et signant d'une croix, etc., etc. Plusieurs se dirent marchands, sauniers, domestiques, etc. Le baron d'Autrechàux se donna d'abord le nom de « Fouque, pâtissier », puis obtint, devant une autre commission, sous celui de « Joseph . Labry , domestique » , le sursis grâce auquel il s'évada.
Desmier de Chenon (Angoumois) se prétendit soldat français, fait prisonnier en Allemagne, sous le pseudonyme de Philippe Destranches. Incorporé dans un bataillon républicain, il déserta, fut repris et interné à l'ile de Groix, d'où on lui permit, avant la paix, de rentrer chez lui, rayé de la liste des émigrés. De Trémault se' fit passer pour Belge ; Le Grand, de Morlaix, pour Espagnol ; Le Charron, pour Suisse, etc., etc. On trouve, sur une liste de 132 acquittés, à Vannes, du 11 thermidor au 18 fructidor (29 juillet-4 septembre), 15 mis à part sous la dénomination d' « étrangers prisonniers de guerre ». L'erreur ou la complaisance des juges étaient on ne peut plus facile à obtenir, si l'on connaissait quelques mots d'une langue étrangère ou si l'on savait en prendre l'accent. Les plus nombreux des émigrés dissimulés furent évidem-
ment ceux qui purent se faire réputer prisonniers tirés 'des pontons anglais ou ramenés de Toulon.
Il y en eut qui cherchèrent à excuser leur émigration et leur présence dans les troupes soldées par l'Angleterre, en expliquant leur sortie de France par des causes non politiques, l'impossibilité de leur retour, leur ignorance des lois qui le leur commandaient, la misère dans laquelle ils se trouvaient, leur embarquement sans savoir qu'ils étaient menés en France combattre les Français, etc. Ces moyens de défense n'étaient guère admissibles.
Certains, sur les doutes laissés par leurs réponses, furent ajournés à diverses reprises et comparurent devant plusieurs commissions. Ainsi, Claude-Augustin Tercier, ancien garde du corps de Monsieur, réussit, par deux fois, à ne pas être condamné, et s'évada pour devenir commandant en second de l'armée de Scépeaux. Ainsi, le chevalier de Haussey passa, dit-on, car les preuves authentiques font défaut, cinq fois devant les juges et finit par s'échapper, sous un costume de femme, qui lui allait d'autant mieux qu'elle était réellement la veuve d'un émigré, avec lequel elle s'était engagée dans le régiment de Damas et qu'elle avait vu mourir à ses côtés, sur le champ de bataille, en Hollande.
Les évasions, quelque dramatisées qu'elles aient été par les chroniqueurs royalistes, furent on ne
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peut plus faciles à Vannes, grâce à la connivence, quelquefois payée, des gardiens, surtout grâce au zèle très ardent des femmes de la ville, qui s'introduisaient sans difficulté dans les prisons. Lés dames de Taristocratie passaient les après-midi dans les jardins plantés sur les vieux murs d'enceinte, à côté des tours où étaient enfermés les émigrés. Ceux-ci, se promenant sur les terrasses, correspondaient avec elles par signes, souvent de vive voix.
Là, comme au Mans, lors de la grande déroute des Vendéens, certains officiers de Tarmée royale rencontrèrent, parmi les officiers républicains, d'anciens cainarades de régiment, qui s'empressèrent de les recueillir dans leurs rangs, sous des noms supposés. Le jour même de la reprise de Quiberon, la Légion nantaise essaya de sauver ainsi les deux jeunes Panou de Faymoreau, de Nantes.
Les moyens surs manquent pour déterminer le nombre des €^:asions. Quant aux acquittements d'émigrés dissimulés, commentées dégager de la liste des prisonniers incorporés dans l'armée et la marine de la République, ou de celle des étrangers réservés comme prisonniers de guerre?
Cependant, en cherchant bien, dans les registres de contrôle des bataillons et régiments qui se trouvaient a Vannes et aux. environs au moment des incorporations d'acquittés, on en découvre quelques-uns. En voici, par exemple, trois, qui ont l'honneur d'être inscrits sur la « liste des mar-
tyrs » (p. 113, 196 et 265 des Débris de Quiberon, par E. de la Gournerie) :
« Ba^ret (Michel) ; Cognet {Joseph), sous-lieutenant dans le régiment d'Hervilly, pris dans Taffaire du 20 juillet, fusillé depuis ; De Traissae, lieutenant en d'Hervilly. »
Au contrôle du 11^ bataillon de volontaires nationaux, formation d'Orléans, (Archives administratives de la guerre), on voit qu'ils ont été incorporés le 9 fructidor an III (26 août 1795) :
«. Baîiret (Michel), a servi dans le V bataillon des grenadiers des Bouches-du-Rhône le l^** avril 1792. — Fils de Jacques et de Marie Chassé, né en 1768 à Tarascon. — Taille: 5 pieds 7 pouces. — Congédié le 5 vendémiaire de Tan IV (27 septembre 1795).
« Cognet (Joseph), a servi dans le régiment de Marine-Infanterie en 1776. — Fils de Benoît et de Marie Copié, né le 17 avril 1758 à Monistrol, département du Puy-de-Dôme. — Taille : 5 pieds 3 pouces. — (Sans note de congé.)
« Traissac (François), a servi dans le 1*" bataillon des Bouches-du-Rhône le 1^' avril 1792. — Fils de Jean et de Marguerite Lamy, né en mars 1773 à Nîmes (Gard). — Fourrier le 16 fructidor (2 septembre). — Congédié le 5 vendémiaire an IV (27 septembre 1795). »