LE PROMOTEUR DE I/EXPÉDITION DE QUIBERON JOSEPH DE PUISAYE
Le comte Joseph de Puisaye était né à Mortagneaii-Perche, le 6 mars 1755.
N'étant pas Taîné de sa famille et ne devant pas hériter de la charge de bailli du Perche, il avait fait toutes ses études pour être prêtre. Il avait dixhuit ans, lorsque sa grand'mère maternelle, se repentant d'avoir forcé à la vie religieuse deux de ses filles, le retira, malgré son père, du séminaire de Saint-Sulpice. Placé sous-lieutenant dans les Dragons-Conli, il y était devenu capitaine, quand, en 1788, il épousa la fille d'un riche propriétaire de Normandie, le marquis de Menilles. La noblesse du Perche le nomma député aux États généraux de 1789. Avec la minorité libérale des gentilshommes, il coopéra à la réunion des trois Ordres, sous certaines réserves. Il fut de ceux qui, après
le 14 juillet, proposèrent une proclamation de TAssemblée nationale pour apaiser les troubles dans les campagnes et exhorter le peuple à payer les impôts. Dans le groupe des Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre, Mounier et Malouet, il joua un rôle assez effacé. Il vota, le 19 juin 1190, contre le décret qui abolissait la noblesse, puis contre ceux auxquels l'émigration donna lieu, mais il n*émigra pas lui-même. Jusqu'à la fin de la Constituante, dit son biographe intime, il se montra n ami d'une liberté réglée, admirateur de la Constitution anglaise et de bonne heure ennemi des démagogues. » Élevé au grade de major général en 1791, il se retira dans le domaine de Menilles. Bientôt mis à la tète des gardes nationales du district d'Évreux, il s'occupa de former une armée normande pour protéger la fuite du roi et l'installer à Rouen. La révolution du 10 août coupa court à ce complot. Aussitôt après le 31 mai 1793, il se fit, au service des Girondins fugitifs, l'organisateur de l'armée départementale, dont le général Félix Wimpffen accepta le commandement. Il dirigeait l'avant-garde marchant sur Paris ; ce fut même lui qui, dit Robert Lindet, donna, dans les plaines de Vernon, l'ordre et le signal du combat du 13 juillet. Mis hors la loi, il se cacha quelque temps dans son pays, puis, de forêt en forêt, à travers cent aventures romanesques, il gagna le foyer de la chouannerie.
Il y retrouvait les plans du grand conspirateur breton de 1791-1792, La Rouerie, mort le 30 janvier 1193. Il travaillait, comme il le raconte dans s^s Mémoires, à « rallier les immenses ressources qui avaient péri avec le célèbre marquis et étaient ensevelies dans sa tombe » , lorsque apparut « la grande armée catholique royale » des Vendéens à Laval, à Fougères. Il essaya de se mettre en relations avec ses chefs, leur offrant une autre « armée catholique royale de 40,000 Bretons, » s'ils voulaient diriger la leur vers Rennes. Mais la plupart ignoraient son existence ; ceux qui le connaissaient tenaient en suspicion ce noble constitutionnel qui n^avait pas émigré, ce girondin échappé à la déroute de Pacy-sur-Eure, qui, dans ses agissements nouveaux, cherchait peut-être autre chose que le rétablissement pur et simple de la religion et de la monarchie légitime. On ne crut pas à ses 40,000 hommes et l'on dédaigna son concours.
La retraite de Granville et la débandade du Mans à Savenay eurent pour effet de grossir, dans le Maine et l'Anjou, sur toute la rive droite de la Basse-Loire et dans le Morbihan, les bandes de faux-sauniers, de gabelous, d'évadés de prison, de déserteurs militaires et d'aventuriers de toute nature qui, depuis les mois d'août 1792 et surtout de mars 1793, formaient une chouannerie assez répandue, mais encore sans importance militaire. Les Vendéens fugitifs procurèrent aux Chouans
d'assez nombreux officiers, fort aguerris et capables de les discipliner quelque peu, pour d'autres exploits que les assassinats isolés, les incendies de villages patriotes et les vols de grand chemin. Puisaye rencontra dans ces officiers de très actifs collaborateurs de son travail d'organisation. La remise entre ses mains des dépêches ministérielles destinées « au commandant des armées catholiques royales » le renseigna complètement sur les dispositions et les préparatifs du gouvernement anglais. Il put espérer faire réussir pour la Bretagne ce qui avait été manqué pour la Vendée.
Durant la première moitié de Tannée 1794, traqué de forêt en forêt, il ne réussit pas à organiser les bandes de Chouans, sans cesse dispersées et sans cesse reformées, en une armée véritable, pouvant entreprendre des opérations suivies. II n'arriva qu'à grouper autour de lui des chefs assez connus pour constituer un Conseil supérieur ou Comité central, qui, aussitôt après la révolution du Neuf thermidor, aux mois de juillet et d'août, affirma son existence par une « Proclamation des généraux en chef de l'armée catholique et royale de Bretagne aux Français », bientôt suivie d*un « Appel aux soldats français », rempli de belles promesses, pour exciter à la désertion, et contenant cette menace, réalisée : Il ne sera plus fait de prisonniers !
Après avoir nommé les commandants des six grandes divisions de sa prétendue armée de Bretagne, Puisaye se fit déléguer, par son Comité central, à Londres, afin de presser l'envoi des grands secours de TAngleterre et obtenir des Princes français des brevets authentiques et des croix de Saint- Louis.
Il espérait n'être absent qu'une vingtaine de jours. Mais il en mit déjà plus à sortir de France. Ses points ordinaires de correspondance sur la côte avaient été découverts; les patrouilles républicaines saisissaient ses courriers à mesure qu'il les expédiait. Enfin,\ilput, dans une des anses voisines de Saint-Malo, se rencontrer avec Prigent, amenant trois officiers royalistes, de Jouette, de Solilhac et le baron de Cormatin. Ce dernier, décoré de Saint- Louis, ancien adjudant général du marquis de Bouille, lors de la révolte des Suisses de Châteauvieux et lors de la fuite du Roi, bel homme et beau parleur, séduisit Puisaye à première vue et fut immédiatement nommé par lui major général de son armée, le devant suppléer durant son absence.
Le général en chef, embarqué le 23 septembre 1794, ne s'arrêta pas à Jersey. Il gagna Londres incognito sous la conduite de Prigent. Ce très jeune homme, à peine majeur, marchand de pommes dans les rues de Saint-Malo, était, depuis le 1^' décembre 1793, pourvu d'un passeport de milord Baléares, gouverneur des îles de la
12 LE GÉNÉRAL HOOHE A QUIBEUON
Manche, qui le qualifiait t ambassadeur de Monsieur Pitt, de la cour de Londres et des Princes français. » C'est par lui que le comte Joseph de Puisayc fut présenté et recommandé aux ministres de S. M. Britannique.
Puisaye obtint leur confiance dès la première entrevue. Il se faisait fort de disposer, à bref délai, d'une armée catholique royale de plus de 100,000 hommes; il se vantait de pouvoir provoquer la désertion de corps entiers de Tarmée républiaiine et rallier à la cause monarchique jusqu'au général en chef de Tarmée de TOuest, le marquis de Canclaux, son ami intime naguère.
Son plan de corruption ravit le secrétaire d'État à la guerre, Windham ; il éblouit Pitt, lorsqu'il expliqua comment les millions indispensables seraient obtenus presque sans bourse délier.
L'ancien contrôleur des finances du roi de France, Ch.-A. de Calonne, pour soutenir l'Association bretonne de La Rouerie, avait établi un atelier de contrefaçon des assignats, dirigé à Londres par son frère l'abbé de Galonné et un ci-devant conseiller au Parlement de Paris, lecomtedeSaint-Morys. Puisaye en fit une « manufacture royale », instituée le 30 septembre par « arrêté du Conseil militaire de l'armée catholique et royale de Bretagne, autorisée par M^' le comte d'Artois, lieutenant général du royaume, en vertu des pouvoirs à lui conférés par Monsieur, régent du royaume » ; arrêté signé
par lui, comte Joseph de Puisaye, général en chef, et contresigné « pour le Conseil ; » par « J. Don- (luit, curé breton » ; expédié quelque jours plus tard avec les signatures du maréchal de camp de Tinténiac, du major général de Cormatin, de l'aide de camp général de Chantreau et de Taide major général Leroy. Le cabinet de Saint-James fournit un local très rapproché de son siège, ainsi que les fonds nécessaires pour Tachar d'un matériel de première qualité et pour Tentretien de graveurs émérites. Les prêtres réfractaires, qui vivaient mal des aumônes anglicanes, furent appelés à « la manufacture royale » et y obtinrent de beaux salaires. Chacun des ecclésiastiques qui étaient envoyés en Bretagne avait les poches remplies de ces faux assignats, don t rémission, au mois de mai 1795, ne représentait pas moins de 12 à 15 milliards.
Le comte d'Artois, la première fois qu'il vit Pùisaye, en octobre 1794, éprouva pour lui une telle antipathie qu'il s'écriait : « Ah ! j'ai cru voir la tète de Robespierre ! » Mais Son Altesse Royale était en proie à d'effroyables besoins d'argent. Elle avait mangé tout l'or et les diamants que lui avait donnés l'impératrice Catherine de Russie, pour aller joindre ceux qui se faisaient tuer en France au service de la monarchie. Le séjour de Londres lui était interdit, à cause de ses créanciers, qui l'auraient fait enfermer à la prison pour dettes. Puisaye lui apportait quelques milliers de louis, fournis par
le gouvernement anglais, et lui offrait le Pactole coulant de la source de la « manufacture royale » . Le Prince prenait tant d'intérêt à cette création, qu'il allait, en personne, chez le fabricant de papiers Charles Boll, « surveiller les fréquentes modifications dans les filigranes. » En ces conditions, rien ne pouvait être refusé à t Thomme de Pitt ». Puisaye fut breveté lieutenant général, commandant en chef de l'armée catholique et royale de Bretagne, le 15 octobre ; les grades qu'il avait attribués furent régularisés, et tout ce qu'il s'était permis de faire sans le consentement des princes confirmé. Le 5 décembre même, sur son exigence, fut révoqué le marquis du Dresnay, depuis la mort de la Rouerie nommé « généralissime des armées catholiques royales, en vue de relever l'état de choses et l'ancienne constitution de la province de Bretagne. » On ne laissa subsister, de l'état-major établi à Jersey, que l'évêque de Dol, Urbain de Hercé, « chapelain en chef des armées catholiques royales », parce que, au moment de la découverte de l'énorme supercherie du faux évêque d'Agra, inventé pour entretenir le fanatisme des paysans vendéens, il avait été investi par le pape Pie VI des « pouvoirs les plus étendus de Vicaire apostolique pour les pays insurgés. » Du reste, Puisaye trouva en ce prélat un auxiliaire des plus précieux, sanctifiant comme une croisade l'expédition antinationale qu'il préparait.